Nostradamica

CORPUS NOSTRADAMUS 33 -- par Patrice Guinard
 

La lettre de Nostradamus à César
(transcription, traduction, explication)
 

Cette étude, que je considère comme l'une des plus importantes publiées par le CURA depuis sa création, devait être mise en ligne le 20 septembre, au moment où le CURA a été déconnecté de son serveur pour quelque obscure raison. Certains, avec August Strindberg, y verraient un signe du destin, d'autres évoqueraient un processus de synchronicité contrariée. Mais étant réceptif à d'autres signes encore, je publie ce texte aujourd'hui, le 24 septembre 2006. Une version courte, mais augmentée d'un épilogue, est parue depuis dans le numéro 428 de la revue Atlantis (Vincennes, 2007) ; elle a été traduite en russe et mise en ligne le 26 mars 2009 par le Dr. Ilia Razumoff, physicien de profession et exerçant à Ekaterinburg.
 

Avec la lettre-préface à César, essentielle à maints égards et si mal comprise, commence, enfin, au 33e texte de ce Corpus Nostradamus, mon analyse des Prophéties.

La transcription du texte suit l'édition princeps de cette préface, à savoir l'édition lyonnaise Macé Bonhomme de 1555. J'ajouterai toutes les différences, hormis la ponctuation, avec la double-édition lyonnaise de 1557 (Antoine du Rosne), et aussi les variantes les plus significatives de l'édition d'Anvers (1590) parce qu'elle reproduirait une édition avignonnaise perdue et parue à la fin des années 50 (cf. ma bibliographie des premières éditions, CURA, 2006). Je ne m'occuperai pas, pour l'heure, des éditions lyonnaises de 1568 imprimées et réimprimées par Benoist Rigaud de 1568 jusqu'à son décès, dont au moins 4 versions sont connues, et pour lesquelles je prépare une étude séparée. Les éditions de 1555, 1557 et 1590 sont repérées d'après les codes suivants :

Lyon 1555 (exemplaires d'Albi et de Vienne) : 1555AW
Lyon 1557 (exemplaire d'Utrecht) : 1557U
"Lyon 1557" (exemplaire de Budapest) : 1557B
Anvers 1590 (exemplaire de Paris, Arsenal) : 1590

Sauf cas exceptionnel, je laisse à l'écart, pour de futures études, les témoignages de Couillard (1556) et de Videl (1558) qui relèvent pour le premier de la parodie parfois amusante, pour l'autre de la critique injurieuse et outrecuidante.

L'orthographe est légèrement modernisée selon les conventions communes : distinction des u / v et des i / j, restitution des consonnes nasales en remplacement des tildes, ajout d'apostrophes absentes (et correction le cas échéant, comme en C22 ou encore en C31 : "que ni demourra rien"), etc. En revanche, je n'accentue pas (les "ou" en C35 sont à lire "où", etc.), et je conserve la ponctuation parfois aléatoire de l'édition Bonhomme. Je marque en caractères habituels les variantes orthographiques des éditions de 1557, en gras leurs variantes lexicales non significatives, et en rouge leurs améliorations conséquentes.

Ma transcription reproduit donc le texte de l'édition de 1555, strictement identique dans les deux tirages Bonhomme (mai 1555 et ca. juin 1555) et sans aucun doute le meilleur, hormis quelques rares corrections provenant des éditions datées de 1557. Elle est transcrite en caractères droits pour le français, en italiques pour les citations latines, et est découpée en 41 paragraphes. Bareste et Brind'Amour en comptent 55, Torné 40, Ruzo 36 : la conservation du découpage de Bareste, n'augure rien de bon ... Mon adaptation libre, qui adopte la convention inverse (l'italique pour le français, les lettres droites pour le latin), tente d'échapper à la paraphrase tout en restant fidèle au texte. Le lecteur en jugera. Elle a pour objectif de cerner ce que Nostradamus a écrit et/ou suggéré : tentant d'enserrer, en elle-même et au plus près, la signification et la logique du texte, elle est suivie de commentaires qui en justifient l'éventuelle pertinence.

Malgré son obscurité apparente et quelques répétitions, le texte introductif à l'oeuvre prophétique est logique et bien écrit. Rares en sont les lectures compréhensives, et même parmi les plus doués (en particulier Brind'Amour), leurs auteurs ont du mal à s'empêcher d'inventer ce qui n'y figure pas, ou à l'inverse d'oblitérer et de retrancher ce qui s'y lit. Ainsi s'opposent les lectures parfois fantaisistes de l'interprétation prospective classique, des lectures réductrices de l'interprétation pseudo-rationnelle récente. Pour l'énoncer en termes psychanalytiques, les uns souffrent de projection en appliquant au texte le résultat de leurs spéculations et le fruit de leurs désirs, les autres de rétraction et de déni du réel en refusant de lire ce qui est écrit. Certains ont essayé de traduire le texte afin de le rendre plus accessible. Concernant les quatre ou cinq essais dont j'ai pris connaissance, un premier constat s'impose : leurs auteurs ont du mal à saisir ce qui est explicitement écrit, même quand ils parviennent à éviter la simple paraphrase. Alors, quel crédit accorder pour l'interprétation des quatrains versifiés, à qui ne parvient pas à en comprendre la prose ?
 
 

P R E F A C E
D E  M.  M I C H E L
N O S T R A D A M V S
à ses Propheties.

Ad Caesarem Nostradamum filium
V I E  E T  F E L I C I T E.
 

 

1. TON TARD advenement CESAR NOSTRADAME mon filz, m'a faict mettre mon long temps par continuelles vigilations nocturnes reserer par escript, toy delaisser memoire, apres la corporelle extinction de ton progeniteur, au commun profit des humains, de ce que la Divine essence par Astronomiques revolutions m'ont donné congnoissance.

1557U: proffit, divine
1557B: TOn tard, Cesar Nostradame, divine
1590: Vitam ac foelicitatem (à la place de VIE ET FELICITE), m'a donné

Voc.: reserer, du latin reserare = rendre accessible, révéler
Voc.: progeniteur, du latin progenitor = ancêtre, aïeul
 

Ton arrivée tardive, César Nostradame mon fils, m'a laissé beaucoup de temps, passé en veillées nocturnes, pour transmettre par l'écriture ce que l'essence divine m'a permis de connaître au moyen des révolutions astronomiques, afin de t'en laisser la trace après ma mort et pour le commun profit des hommes.
 

→ Cette entrée en matière, alambiquée pour l'oeil moderne, est caractéristique du style du provençal ; l'ordre des compléments est parfois aléatoire, et la multitude des compléments et des éléments de la phrase atteint parfois une complexité inextricable : autrement dit, c'est le style d'un énoncé latin, transposé au français.

→ César de Nostredame est né à Salon le 18 décembre 1553 (selon une lettre adressée à Pierre d'Hozier le jour-anniversaire de ses 76 ans : cf. Ruzo, 1973, pp.247 et 253 ; 1982, pp.112, 122, et 310), soit six ans après le second mariage de son père, le 11 novembre 1547, avec la veuve Anne Baulme née Ponsard (Gimon, 1882, p.197). C'est durant ces années (1548-1553) que Nostradamus aurait rédigé une majeure partie de ses quatrains, pan essentiel de son oeuvre, à la fois inspirée (la Divine essence) et réfléchie (par Astronomiques revolutions) : l'essence divine et le savoir astrologique (celui des grandes conjonctions des planètes supérieures, Saturne et Jupiter) s'unissent en une même source d'inspiration, malgré l'emploi du verbe au pluriel (m'ont donné) -- figure syntaxique d'ailleurs fréquente chez Nostradamus, lequel a tendance à marquer les accords selon la proximité des syntagmes. On retiendra que l'inspiration prophétique, d'origine divine, est filtrée par un savoir qui en est le canevas et le garde-fou. L'auteur des quatrains ne cessera de souligner et de rappeler cette condition initiale et nécessaire à l'énoncé prophétique.
 
 

2. Et depuis qu'il a pleu au Dieu immortel que tu ne soys venu en naturelle lumiere dans ceste terrene plaige, & ne veulx dire tes ans qui ne sont encores accompaignés, mais tes moys Martiaulx incapables à recepvoir dans ton debile entendement ce que je seray contrainct apres mes jours definer :

1557U: à pleu, tu ne sois, accompaignez, recevoir
1557B: despuis, à pleu, tu ne sois, accompaignez, recevoir

Voc.: plaige, du latin plaga = étendue de terre ou de mer, région (Huguet)
Voc.: accompagner = associer, unir (Huguet)
Voc.: definer = finir, prendre fin, terminer (Godefroy, Huguet)
 

Et puisque le Dieu immortel a voulu que tu ne sois pas né en cette région, ne voulant rien dire de ton existence future car le faible entendement propre à ton âge martien est encore incapable de comprendre ce que je serai obligé de ne te léguer qu'après ma mort,

→ Ce passage n'a pas été compris. Brind'Amour paraphrase : "et que je ne puisse dire encore les ans de ton âge, mais seulement tes mois de mars" (1996, p.3), comptant, croit-il avec Nostradamus, deux fois le mois de mars, alors que César est né en décembre ! Antoine Couillard, qui parodie le texte peu après sa parution, en 1556, écrit qu'il ne fera pas tant de manières pour donner l'âge de son fils Martial ! Double incompréhension du pamphlétaire et de l'exégète latiniste. Les ans non "encores accompaignés" car César n'a pas encore atteint sa deuxième année : il s'agit d'âges astrologiques et en particulier de la période martienne de César qui n'a pas atteint son deuxième anniversaire en mai 1555, la durée de révolution sidérale de la planète Mars étant d'environ deux ans (cf. mon texte, "Cyclologie astrale", CURA, 2003). Même si cette théorie des âges planétaires n'est pas d'origine ptoléméenne, elle avait des adeptes à la Renaissance. En outre, et pour reprendre le contresens de Couillard, mal élucidé par Brind'Amour, Nostradamus n'affirme pas vouloir cacher l'âge de son fils, mais renonce à lui communiquer d'éventuelles visions sur les événements de son existence future.

→ Mais de quel fils s'agit-il ? Du fils naturel du prophète, comme le suggère la seconde partie du texte (tes moys Martiaulx, ton debile entendement, apres mes jours), ou de son fils spirituel, un futur César ou surnommé César, comme le suggère le début, et comme pense l'avoir prouvé Jean Leroux en 1710 (pp.237-264) ? L'adresse explicite à César n'efface pas totalement l'ambiguïté affichée en début de phrase (que tu ne soys venu en naturelle lumiere dans ceste terrene plaige) : "ne" explétif, comme le croit Brind'Amour, ou "ne" véritablement négatif ? Le "ne" explétif accompagne généralement l'expression du doute, de l'incertitude, de la crainte, de l'empêchement ou de la précaution, ce qui n'est pas le cas ici. Le passé employé dans l'expression "tu ne soys venu en naturelle lumiere" n'invalide pas la thèse d'un futur destinataire qui sera né au moment où il lira la préface qui lui est destinée. Et au paragraphe précédent, Nostradamus prend soin de ne pas employer l'équivalent des termes latins procreator ou genitor (père), mais celui de progenitor (ancêtre, devancier), terme utilisé en ce sens et à deux reprises dans l'épître à Henry de 1558 : "vos antiquissimes progeniteurs Rois de France ont guery des escrouelles", "par l'esmotion de mes antiques progeniteurs". Il en résulte que, dès les premières lignes, est discrètement mis en place un double plan de référence. La préface qui s'adresse en apparence au fils naturel du prophète, serait destinée aussi et surtout à son fils spirituel, qui n'est pas (ou ne sera pas) d'origine provençale. L'expression "ton tard advenement" impliquerait que cet interprète viendra tardivement, c'est-à-dire à une époque qui précédera de peu la principale échéance stipulée dans le texte (cf. infra, paragraphe 34). Ce double plan de référence du discours, qui peut être illustré par la figure du Janus, est l'assise incontournable d'une interprétation correcte des quatrains.

→ Philippe Tamizey de Larroque (1828-1898), éditeur des lettres de César Nostradamus à Peiresc, qui s'étonne de l'emploi "geniteur" dans l'une d'entre elles datée de 1629 (1880, p.56, note 4), montre qu'il connaît bien peu les textes de son père !
 
 

3. veu qu'il n'est possible te laisser par escript ce que seroit par l'injure du temps obliteré : car la parolle hereditaire de l'occulte prediction sera dans mon estomach intercluse :

Voc.: oblitérer = effacer (Huguet)
Syntaxe: "n'est possible" : /n'/ négatif, ou bien /n'/ explétif, à lire comme /m'/ : "m'est possible", correction qui n'est attestée dans aucune édition. Les deux lectures sont envisageables.
 

étant donné qu'il n'est possible de te laisser par écrit ce qui serait effacé avec les années, car le don prophétique ancestral s'éteindra avec moi,

→ Nostradamus affirme être le dernier prophète d'une lignée. S'agit-il encore ici d'une descendance héréditaire ou d'une filiation spirituelle ? On verra l'influence de Jamblique, théoricien de l'expérience théurgique, et de Savonarole sur son discours. On retrouve l'ambivalence mentionnée ci-dessus, due au double plan de référence de l'énoncé : avec un "ne" négatif, on lira "il est impossible de te laisser par écrit ce qui serait effacé avec les années" ; avec un "ne" explétif et superfétatoire, on lira "il est possible de te laisser par écrit mais de manière voilée ce qui, autrement, serait effacé avec les années". Dans le premier cas, Nostradamus s'adresserait plutôt à son fils César, dans le second à son interprète.
 
 

4. consyderant aussi les adventures de l'humain definement estre incertaines : & que le tout est regi & guberné par la puissance de Dieu inextimable, nous inspirant non par bacchante fureur, ne par lymphatique mouvement, mais par astronomiques assertions, Soli numine divino afflati praesagiunt, & spiritu prophetico particularia.

1557U: considerant, gouverné, limphatique
1557B: considerant, gouverné, inestimable, nous inspirant par baccante fureur, l'imphatique monument
1590: inestimable

Voc: definement : fin, terme, cessation, mort, dénouement (Huguet)
Voc.: limphatique = fou, délirant (Huguet)
Style: par la puissance de Dieu inextimable (hypallage) : lire "par la puissance inextimable de Dieu"
 

considérant encore que l'issue des existences humaines est incertaine, et que le tout est régi par la puissance ineffable de Dieu, qui nous incite non par la folie furieuse ou par les transes du délire, mais par des impressions astrales : Seuls ceux qui sont inspirés par le souffle divin peuvent prédire les événements particuliers avec un esprit prophétique.

→ La formule latine est une adaptation de la fin du premier aphorisme du Centiloquium attribué à tort à Ptolémée, en réalité un traité arabe du début du Xe siècle, le Kitâb al-Thamara (Le livre du fruit) d'Ahmet Abû Ja'far, comme l'a montré Richard Lemay en 1976. La formule "Soli autem numine afflati praedicunt particularia", traduite du grec par Giovanni Pontano, répond à un poncif de l'astrologie : les techniques permettent de prédire les choses générales, non les particulières (voir déjà la discussion de Ptolémée au Tetrabiblos (éd. Robbins, I 3), et celle de Morin sur le commentaire du Centiloque par Nicolas Bourdin : Remarques astrologiques, 1657 ; éd. 1975, pp.60-64). Nostradamus entend jouer sur les deux tableaux : comme astrologue et parce qu'il a reçu le don prophétique.

→ Mais faut-il entendre par "astronomiques assertions" les impressions astrales qui innervent la psychè, ou la connaissance de ces impressions par le savoir astrologique ? Il semble que le terme "assertion" au sens d' "affirmation" ait été choisi pour souligner la certitude et la véracité des indications recueillies par l'inspiration.
 
 

5. Combien que de longs temps par plusieurs foys j'aye predict long temps au-paravant ce que depuis est advenu & en particulieres regions, attribuant le tout estre faict par la vertu & inspiration divine & aultres felices & sinistres adventures de accelerée promptitude prenoncées, que despuis sont advenues par les climats du monde,

1555AW: (pas de virgule après "monde" :  mise en page)
1557U: Combien que de long temps, fois, au paravant, autres felices, prononcées, climatz
1557B: Combien que de long temps, fois, au paravant, que despuis est, autres felices, prononcées, climatz
1590: prononcees

Voc: prenoncer = annoncer, présager (Godefroy, Huguet). "Prononcer" est une lecture fautive.
Syntaxe: On peut lire "par la vertu & inspiration divines" (auquel cas l'adjectif se rapporte aux deux noms mais ne s'accorde qu'au second, comme souvent chez Nostradamus), ou bien "par la vertu, & (par) inspiration divine" (auquel cas les deux substantifs sont distincts : solution que j'adopte).
 

Comme j'ai prédit autrefois, et à plusieurs reprises, longtemps à l'avance ce qui est advenu depuis, et en mentionnant les régions concernées, attribuant ce fait à mon impeccabilité et à l'inspiration divine, et (comme j'ai aussi) annoncé comme imminents d'autres événements heureux ou malheureux qui sont depuis advenus sous diverses latitudes,

→ La première sentence est empruntée au début du Compendium revelationum de Savonarole, reproduit dans le Mirabilis Liber : "Etsi multo tempore diversimode per divinam inspirationem plura futura predixi" (Compendium, f.A3r). L'influence de l'ouvrage et de la personnalité du prédicateur florentin sur Nostradamus n'étonnera pas : les nombreux emprunts au traité de cet esprit indépendant et solitaire, d'abord identifiés pour certains d'entre eux par Torné-Chavigny (1862), sont à interpréter comme un signe d'estime et de reconnaissance du provençal envers le florentin, et non comme une quelconque prise de position politique.
 
 

6. aiant voulu taire & delaissé pour cause de l'injure, & non tant seulement du temps present, mais aussi de la plus grande part du futur, de metre par escrit, pource que les regnes sectes & religions feront changes si opposites, voyre au respect du present diametralement, que si je venoys à reserer ce que à l'advenir sera, ceux de regne, secte, religion, & foy trouveroient si mal accordant a leur fantasie auriculaire, qu'ilz viendroient à damner ce que par les siecles advenir on congnoistra estre veu & apperceu :

1555AW: teps present
1555AW: qu'il viendroent
1557U: ayant, temps, par escript, voire, je venois, ceulx de de regne, qu'ilz viendroient, cognoistra
1557B: ayant, volu, temps, par escript, voire, je venois, ceulx de regne, qu'ilz viendroient
1590: referer

Voc.: injure, du latin injuria (injustice)
 

que j'ai voulu taire et que j'ai renoncé à exprimer par écrit, en raison de l'injustice du temps, et non seulement du temps présent mais aussi de la plupart des siècles futurs, parce que les régimes politiques, les partis et les religions subiront des transformations si radicales, parfois à l'opposé de leur état présent, que si je venais à révéler ce qui adviendra, leurs responsables et autorités le trouveraient si invraisemblable à leurs yeux, qu'ils en viendraient à condamner ce que, dans les siècles qui suivront, on reconnaîtra s'être effectivement passé,

→ Nostradamus annonce des bouleversements radicaux quant aux conditions politiques, idéologiques et religieuses des sociétés des siècles futurs, des bouleversements qu'il vaut mieux voiler tant ils pourraient apparaître incroyables quelques siècles avant qu'ils n'adviennent. L'ajout du nom "la plupart" est optimiste : un jour viendra où son message sera reçu.
 
 

7. Consyderant aussi la sentence du vray Sauveur, Nolite sanctum dare canibus, nec mittatis margaritas ante porcos ne conculcent pedibus & conversi dirumpant vos. Qui à esté la cause de faire retirer ma langue au populaire, & la plume au papier :

1555AW: mittatismargaritas (accolement des termes dû à la mise en page)
1557U: Considerant, Sauvueur
1557B: Considerant
1590: uniones (à la place de margaritas)
 

Me référant aussi à la parole du vrai sauveur : Ne donnez pas aux chiens ce qui est sacré, et ne jetez pas vos perles aux porcs, de peur qu'ils ne les piétinent, et que, se retournant contre vous, ils ne vous mettent en pièces - qui m'a fait renoncer à écrire et m'exprimer pour le vulgaire -

→ Nouvel emprunt à Savonarole, qui cite le plus célèbre passage de l'évangéliste Matthieu (7.6) : "tamen animo revolvens sentenciam salvatoris nostri jesu christi dicentis : Mathei septimo. Nolite sanctum dare canibus : nec mittatis margaritas vestras ante porcos : ne forte conculcent eas pedibus suis : et canes conversi dirumpant vos : semper fui in dicendo parcior" (Compendium, f.A3r)
 
 

8. puis me suis voulu extendre declarant pour le commun advenement par obstruses & perplexes sentences les causes futures, mesmes les plus urgentes, & celles que j'ay apperceu, quelque humaine mutation que advienne scandalizer l'auriculaire fragilité, & le tout escrit sous figure nubileuse, plus que du tout prophetique :

1555AW/1557U/1557B/1590: advienne ne scandalizer (erreur typographique : probablement une répétition de la dernière syllabe)
1557U: estendre, hmaine mutation, escript soubs
1557B: volu, estendre, escript soubs
 

Depuis j'ai décidé de m'exposer, et de montrer pour le (temps du) commun avènement, par des phrases obscures et énigmatiques, ma vision des événements futurs, même les plus imminents, et quels que soient les bouleversements qui viendraient offusquer les oreilles délicates, et le tout écrit dans un style abscons plus que spécifiquement prophétique,

→ Dans ce passage essentiel de la préface, le pivot et l'aboutissement de digressions accumulées dès le second paragraphe, Nostradamus déclare, comme Savonarole, avoir changé d'avis (puis me suis voulu), après ses précédentes déclarations, craintes et hésitations, et vouloir décrire sa vision du futur pour le commun advenement, c'est-à-dire pour les temps modernes, celui où les gens du commun seront au pouvoir. On ne lira pas avec Ionescu que cet avènement ne se rapporterait qu'au communisme, car l'empire des gens du commun dépasse largement l'existence de quelques régimes politiques, et le vulgaire règne dans toutes les milieux, dans la finance et la politique, dans l'édition, dans l'université et les medias, dans l'administration et le spectacle. Comme l'a compris D. Ruzo, le commun advenement désigne "l'ascension du peuple au pouvoir, aux alentours de 1792" (in Les derniers jours de l'Apocalypse, Payot, 1973, p.245). Brind'Amour fait l'impasse sur cette expression qu'il traduit par "l'ensemble du monde" ! -- alors que le terme avènement signifie toujours "venue" ou "arrivée" en d'autres passages de cette préface et de l'épître à Henry.
 
 

9. combien que, Abscondisti haec à sapientibus, & prudentibus, id est potentibus & regibus, & enucleasti ea exiguis & tenuibus, & aux Prophetes : par le moyen de Dieu immortel, & des bons anges ont receu l'esprit de vaticination, par lequel ilz voyent les causes loingtaines, & viennent à prevoyr les futurs advenementz, car rien ne se peult parachever sans luy, ausquelz si grande est la puissance & la bonté aux subjectz que pendant qu'ilz demeurent en eulx, toutesfois aux aultres effectz subjectz pour la similitude de la cause du bon genius, celle challeur & puissance vaticinatrice s'approche de nous : comme il nous advient des rayons du soleil, qui se viennent getants leur influence aux corps elementeres, & non elementeres.

1557U: voient, prevoir, advenements, autres effectz, chaleur, Soleil, gettants, elementaires, & non elementaires
1557B: prevoir, advenements, autres effectz, chaleur, Soleil, gettants, elementaires
1557B: (expression manquante : & non elementeres)
 

tant il est vrai que ces choses ont été cachées aux savants et aux prudents, aux puissants et aux rois, et ont été révélées aux humbles et aux pauvres, et aux prophètes, lesquels ont reçu de Dieu immortel et des bons anges l'esprit prophétique, grâce auquel ils voient les causes lointaines et viennent à prévoir le futur, car rien ne se peut accomplir sans lui, et leur puissance et leurs bienfaits, à lui et aux anges, sont si grands -- quand ils les inspirent, agissant toutefois selon la ressemblance et le génie propre à chacun --, que cette chaleur et cette puissance prophétisante (les et) nous absorbent comme les rayons du soleil qui illuminent les corps élémentaires et non élémentaires.

→ Le latin s'inspire à nouveau de Savonarole qui reprend Matthieu (11.25) : "Abscondisti hec a sapientibus et prudentibus : et revelasti ea parvulis" (Compendium, f.A3v), mais Nostradamus, plus téméraire que son modèle, ajoute les puissants et les rois, parmi les impuissants, et aussi les prophètes parmi les élus. Le pronom "nous" en place du pronom "les" attendu, marque une personnalisation des propos, et englobe vraisemblablement les deux prophètes, le salonais et le florentin, mais aussi tous ceux qui restent sensibles aux impressions astrales, source de toute inspiration (cf. "Justification ontologique du concept d'impressional", CURA, 2000). Il marque aussi la transition avec le passage suivant.

→ La seconde partie du texte, comme l'a montré Brind'Amour (1996, p.10) est la traduction littérale du début du premier chapitre (De sibyllarum divinatione) du livre 20 du traité de Petrus Crinitus, De honesta disciplina (1504), dont s'inspire encore Nostradamus au second quatrain de ses Prophéties : "Nam prophetae ipsi & vates, [ut erudite a Platone & Jamblico scribitur], per deos quidem aut daemones vaticinandi spiritum capiunt : quo rerum causas cernunt & futura etiam praevident. Nihil enim sine diis perficitur, quorum tanta est potestas et bonitas in subjecta, ut dum in seipsis permanent, ad alia tamen subdita pro rerum genio & similitudine calor ille & potestas accedit, velut & solis radiis accidit, sic ubi in alia corpora atque elementa influunt." Nostradamus a remplacé par précaution les esprits païens (daemones) par leurs équivalents chrétiens (les bons anges), supprimé la référence à deux auteurs qu'il affectionnait, Platon et Jamblique, et retouché la syntaxe pour l'adapter à ses propos.
 
 

Les premières pages du Compendium revelationum de Savonarole (éd. Guidon Mercatoris, 1496)
 

10. Quant à nous qui sommes humains ne pouvons rien de nostre naturelle cognoissance, & inclination d'engin congnoistre des secretz obstruses de Dieu le createur, Quia non est nostrum noscere tempora, nec momenta & c.

1557U: congnoissance, le Createur
1557B: congnoissance, le Createur

Voc.: engin, du latin ingenium (intelligence, habileté, adresse) = esprit (Huguet)
Voc.: obstruses, du latin obstrusus (obstrué, bouché, caché)
 

Quant à nous, simples humains, nous ne pouvons rien connaître des secrets cachés de Dieu par la connaissance naturelle ou par les capacités de notre entendement, car il ne nous appartient pas de connaître les temps ni les moments...

→ La citation latine, déracinée de son contexte, provient des Actes des Apôtres (1.7), et le début du texte est emprunté à Crinitus : "Neque autem possunt homines suopte ingenio quicquam de diis cognosse" (De honesta disciplina 20.1). Nostradamus a substitué les secrets cachés de Dieu aux dieux sibyllins de Crinitus (c'est-à-dire aux dieux qui ont inspiré les sibylles selon Crinitus). Et si, envers l'orthodoxie ecclésiastique, il est devenu plus prudent que dans son Traité des Fardements et des Confitures (1552), dans lequel ne figurait aucune citation biblique, il ne va pas jusqu'à transposer l'imagerie catholique relative au Saint Esprit, et préfère conserver des qualitatifs aux résonances néo-platoniciennes : l'esprit prophétique, l'esprit de vaticination, l'esprit de feu, l'esprit de prophétie, ou encore et à défaut, l'esprit angélique.
 
 

11. Combien que aussi de present peuvent advenir & estre personnaiges que Dieu le createur aye voulu reveler par imaginatives impressions, quelques secretz de l'advenir accordés à l'astrologie judicielle, comme du passé, que certaine puissance & voluntaire faculté venoit par eulx, comme flambe de feu apparoir, que luy inspirant on venoit à juger les divines & humaines inspirations. Car les oeuvres divines, que totalement sont absoluës, Dieu les vient parachever : la moyenne qui est au millieu, les anges : la troisiesme, les mauvais.

1557U: totallement, les Anges
1557B: le Createur, totallement, les Anges
1590: imaginations (pour "imaginatives impressions")
 

Encore que même aujourd'hui peuvent survenir des individus auxquels Dieu aura voulu révéler certains secrets de l'avenir et du passé, en accord avec les lois de l'astrologie, par des visions et au moyen d'une certaine puissance volitive qu'ils ressentent comme une flamme ignée et dont la présence permet d'évaluer les inspirations divines et humaines, car Dieu parachève les oeuvres divines qui sont absolues, alors que les oeuvres intermédiaires dépendent des bons anges et les oeuvres contingentes des mauvais.

→ Nouvel emprunt à l'érudit italien Pietro Riccio alias Crinitus : "nisi vis quaedam ab illis & quasi ignis incidat, quo inspirante humana simul & divina censeantur. [Quod a Porphyrio & universa Academia copiose asseritur.] Opera enim divina, quae penitus absoluta sunt, dii quidem perficiunt, media angeli, tertia daemones." (De honesta disciplina 20.1). L'adaptation du texte crinitien a mené Nostradamus à quelques erreurs syntaxiques : on lira "leur inspirant" plutôt que "luy inspirant", et un pluriel pour les oeuvres "moyennes" et "troisièmes", comme l'observe sans indulgence Brind'Amour (1996, pp.12-13). Plus important serait de souligner les ajouts apportés par Nostradamus à son modèle : la référence à l'astrologie, c'est-à-dire l'idée d'une causalité intermédiaire de nature planétaire (théorie des causes secondes de la philosophie et de l'astrologie arabes) par laquelle se diffuse l'efficience divine, et l'adjonction du passé au champ de la vision, laquelle pourrait mettre un bémol aux récentes tentatives d'amoindrissement du texte prophétique, lesquelles prétendent avoir découvert la source des quatrains dans des chroniques historiques, alors que la comparaison avec les sources supposées laisse généralement dans l'ombre plus de la moitié des vers des quatrains concernés (cf. "Le quatrain 23 de la centurie VI et la critique des méthodes dites rationalistes", CURA, 2004). Autrement dit la déclaration de Nostradamus laisse supposer qu'au moins une partie des quatrains partiellement relatifs au passé, relèvent tout autant d'une inspiration visionnaire que les autres.

→ L'image d'un feu enveloppant le voyant transporté par "l'enthousiasme" est expliquée par Jamblique (Mystères, III 7). Savonarole écrit : "un feu intérieur consume mes os et m'incite à parler" (dans sa Prediche facte l'anno del 1496, Florence, 1496), et Castaneda, hier : "On accède à la tierce attention quand la lueur de la conscience devient le feu intérieur : une lueur qui allume non plus une bande après l'autre, mais toutes les émanations de l'Aigle qui se trouvent à l'intérieur du cocon de l'homme." (Le feu du dedans, p.73).
 
 

12. Mais mon filz je te parle icy un peu trop obstrusement : mais quant aux occultes vaticinations que l'on vient à recevoyr par le subtil esperit du feu qui quelque foys par l'entendement agité contemplant le plus hault des astres, comme estant vigilant, mesmes que aux prononciations estant surprins escrits prononceant sans crainte moins atainct d'inverecunde loquacité : mais quoy ? tout procedoit de la puissance divine du grand Dieu eternel, de qui toute bonté procede.

1557U: que on vient à recevoir, quelque fois, escriptz, prononcant, attainct
1557B: vattcinations, que on vient à recevoir, quelque fois, Astres, mesme que, escriptz, prononcant, attaint

Voc.: inverecunde = invercunde = effronté (Huguet)
 

Mais, mon fils, je te parle un peu trop énigmatiquement. Car les occultes prédictions, que l'on reçoit du subtil esprit de feu qui agite parfois l'entendement contemplant les astres avec attention, surpris jusque dans sa perception auditive, à s'exprimer sans crainte et sans bavardage impudent : mais quoi ? d'où viennent-elles finalement ? -- sinon de la puissance et de la bonté du grand Dieu éternel !

→ Nostradamus résume son expérience de la vision, une expérience en partie corporelle et finalement assez proche des pratiques extatiques et chamaniques, une expérience totale affectée même par la perception auditive. La voyance est aussi, explicitement, clairaudience. L'énonciation, ici lyrique et enthousiaste, admet une construction inhabituelle et déroutante, que Brind'Amour prend plaisir à transposer dans un charabia affecté (cf. 1996, p.14). Le principe de clairaudience (plutôt que clairvoyance) comme mode de vision du futur, voire du passé, est illustré par l'épigramme B23 adaptée des Hieroglyphica d'Horapollon (f. 48v de la version manuscrite), "Comment ilz [les Égyptiens] descripvoient l'ouvre [oeuvre] faicte [i.e. passée] ou future" : par l'oreille ! Le futur est une question d'ouïe, d'oreille, comme la musique.
 
 

13. Encores mon filz que j'aye inseré le nom de prophete, je ne me veux atribuer tiltre de si haulte sublimité pour le temps present : car qui propheta dicitur hodie, olim vocabatur videns : car prophete proprement mon filz est celuy qui voit choses loingtaines de la cognoissance naturelle de toute creature.

1557U: veulx attribuer, congnoissance
1557B: veux atrribuer, congnoissance
 

Bien que j'ai mentionné le nom de prophète, je ne veux pas, mon fils, m'attribuer un titre si prestigieux eu égard au temps présent, car qui passe pour prophète aujourd'hui, jadis était appelé voyant, et le prophète est à proprement parler celui qui voit les choses lointaines par la seule connaissance naturelle, propre à chaque créature.

→ Nouvel emprunt au prédicateur florentin, qui cite un passage biblique, "Qui propheta dicitur hodie : vocabatur olim videns" (I Samuel 9.9), avant de poursuivre : "ille propheta proprie dicitur : qui res a naturali cognitione cuiuscunque creature remotas videt" (Compendium, f.A3v). Au préalable, Nostradamus précise qu'il revendique le titre de voyant, non de prophète. La nuance est d'importance. Des interprétations fantaisistes et fallacieuses s'appuient sur ce passage mal compris pour déplacer les Prophéties dans le champ de leurs lubies (à savoir une paraphrase versifiée de chroniques et récits historiques supposés : cf. par exemple Roger Prévost ou un Lemesurier sur Wikipedia version anglaise). Si Nostradamus rejette l'appellation de prophète, "eu égard au temps présent" ajoute-t-il malicieusement, c'est pour se démarquer des innombrables prédicateurs affiliés à la nouvelle religion, car le terme est fortement connoté dans le contexte culturel et idéologique de l'époque. [Pour les réformés, notamment calvinistes, la prophétie est exégèse des textes bibliques ; la prédiction est prédication. Comme le note O. Millet, "leur conception de la prophétie a pour effet d'éliminer des textes bibliques ce dont ils ne veulent pas entendre parler, l'enthousiasme visionnaire." (in "Éloquence des prophètes bibliques et prédication inspirée : La 'Prophétie' réformée au XVIe siècle" in Cahiers Saulnier 15, Paris, 1998, p.82)]. Il ne renonce pas pour autant à ses visions. Savonarole est plus explicite encore, dans un autre passage non mentionné par Brind'Amour : "Non etiam cupio haberi propheta cum hoc nomen grave sit et periculosum : vehementerque reddat hominem inquietum et multas in eum suscitet persecutiones" (Compendium, f.B8r). Le florentin précise que le nom de prophète est dangereux à porter et qu'il attire les persécutions. En outre, Nostradamus réserve le titre de prophète à ceux qui annoncent l'avenir, ou croient l'annoncer, à l'aide des seules ressources de la connaissance naturelle, alors que le voyant bénéficie d'une inspiration divine et d'un don auxquels le prophète au sens strict n'a pas accès. Finalement, il revendique un titre plus noble que celui de simple prophète.

→ Ce passage et les suivants s'appuient sur le Compendium de Savonarole. Torné-Chavigny en donne une comparaison précise aux pages 12-13 de son opuscule Nostradamus et l'astrologie (1872) : "cette Lettre à César est la reproduction du Compendium Revelationum de Savonarole que Nostradamus copie mot pour mot." (p.12).
 
 

14. Et cas advenant que le prophete moyenant la parfaicte lumiere de la prophetie luy appaire manifestement des choses divines, comme humaines : que ne ce peult fayre, veu les effectz de la future prediction s'estendant loing.

1557U: moyennant, que ce ne peult faire, s'estendent
1557B: moyennant, que ce ne peult faire, s'estendent
 

Et il arrive qu'au prophète pleinement accompli soient manifestées des choses divines comme des choses humaines, ce qui est habituellement impossible, étant donné la longue période de temps qui sépare la prédiction future du temps présent.

→ Suite de l'exposé de Savonarole : "Quanquam mediante lumine prophetie etiam alia multa ab humana cognitione non distancia : propheta percipit. Ipsum namque lumen quemadmodum ab divina : sic etiam multo magis ad humana pertingere potest." (Compendium, f.A3v).
 
 

15. Car les secretz de Dieu sont incomprehensibles, & la vertu effectrice contingent de longue estendue de la congnoissance naturelle prenent son plus prochain origine du liberal arbitre, faict aparoir les causes que d'elles mesmes ne peuvent aquerir celle notice pour estre cognuës ne par les humains augures, ne par aultre cognoissance ou vertu occulte comprinse soubz la concavité du ciel, mesmes du faict present de la totale eternité que vient en soy embrasser tout le temps. Mais moiennant quelque indivisible eternité par comitiale agitation Hiraclienne, les causes par le celeste mouvement sont congnuës.

1557U: prennent, leur plus prochain, apparoir, qui d'elles mesmes, acquerir, autre congnoissance, moyennant
1557B: prennent, leur plus prochain original, apparoir, qui d'elles mesmes, acquerir, cognues, autre congnoissance, moyennant
1590: vertu du ciel (pour "concavité du ciel")
1590: Heraclienne (pour "Hiraclienne")

Voc.: augures, du latin augurium (interprétation de signes)
Voc.: comitial, du latin comitialis (relatif à l'épilepsie). Le mal comitial faisait interrompre les assemblées populaires à Rome (Huguet).
Voc.: Hiraclien, du latin Heracleus ou Heraclius (relatif à Hercule)
 

Car les secrets de Dieu sont insondables, et la cause effectrice, qui s'accomplit à travers la connaissance naturelle relevant de la liberté de conscience, fait apparaître des choses qui d'elles-mêmes ne peuvent être connues, ni par le raisonnement humain, ni par aucun autre moyen de connaissance occulte existant, parce que l'éternité contient la temporalité en elle-même et en totalité. Cependant, comme cette éternité est indivisible et sans cesse parcourue par une agitation désordonnée, les choses peuvent être appréhendées par les mouvements célestes.

→ Nostradamus suit toujours Savonarole, et ses emprunts suivent l'ordre d'exposition dans le Compendium : "A cognitione autem naturali cuiuslibet creature procul recedunt futura contingentia : maxime que a libero arbitrio dependent : que in seipsis neque ab hominibus neque ab alia creature, sciri possunt. Soli enim trinitari temptus omne complectenti presentia sunt." (Compendium, f.A3v), lequel reprend un thème platonicien : la temporalité est inscrite dans l'éternité ; présent, passé et futur y coexistent. Qu'on me permette de citer mon analyse : "C'est l'âme qui vit le temporel. L'éternité caractérise la "substance indivisible", permanente, incorporelle; la temporalité cyclique la "substance divisible", changeante, matérielle. Le temps est ce par quoi l'éternité se manifeste. Il est son media, une illusion de l'âme, une "image mobile de l'éternité". Les cycles planétaires et la sphère des "fixes" servent de repérage temporel, car "le temps est né dans le ciel". Le temps est le milieu de manifestation de l'âme, et "le ciel" la mesure de ses transformations et de ses états. Temps, âme et mouvement coexistent. Le temps est une représentation psycho-mentale de l'inscription des cycles planétaires dans la psychè, diront les astrologues post-platoniciens." (cf. "Le temps des philosophes: de Platon à Nietzsche, et de Nietzsche à Platon", CURA, 2002).

→ Nostradamus ajoute à l'exposé de Savonarole une précision qui a fait couler beaucoup d'encre : Mais moiennant quelque indivisible eternité par comitiale agitation Hiraclienne, les causes par le celeste mouvement sont congnuës. Le mal comitial, morbus comitialis, aussi attribué à Hercule, est le mal sacré, épileptique (cf. Hippocrate, De morbo sacro, et Galien, Pro puero epileptico consilium, in Operum Hippocratis Coi et Galeni Pergameni Archiatron, Paris, André Pralard, 1679, vol. 10, p.475-495). Certes, mais l'interprétation de Brind'Amour, à savoir que "les épileptiques et les astrologues peuvent connaître l'avenir, etc." (1996, p.17), s'appuie sur une paraphrase erronée du texte : "Mais moyennant l'indivisible éternité, les choses peuvent être connues par les transes épileptiques et les mouvements des astres." (1996, p.17). Le complément "par comitiale agitation Hiraclienne" ne se rapporte pas à la connaissance, mais à la nature de l'éternité ! -- conformément par ailleurs au modèle héraclitéen que Nostradamus avait peut-être aussi à l'esprit, ainsi que le jeu de mots Heraclius / Heraclitus. Brind'Amour ignore la métaphore d'une éternité parcourue par un mouvement incessant, et secoué comme dans la transe épileptique. En revanche, la connaissance n'est possible que par les mouvements célestes, c'est-à-dire par les impressions astrales qui innervent le corps et la psychè, comme Nostradamus a pris soin de le signaler au paragraphe 4 : "non par bacchante fureur, ne par lymphatique mouvement, mais par astronomiques assertions" ! Ce contresens de Brind'Amour a été le point de départ de spéculations médicales et pathologiques récentes relatives au tempérament et à l'écriture de l'auteur des Prophéties. l'hypothèse épilepsique (tempéramentale et clinique) avait été clairement évoquée en 1961 par Jean Monterey dans son ouvrage Nostradamus, Prophète du vingtième siècle (Paris, La Nef de Paris, 1961, p.35-36), lequel proposait un "test de dépistage" plus farfelu que concluant. Les conclusions de la glose épilepticienne relèvent essentiellement de l'ignorance des procédés hermétiques utilisés par le saint-rémois. Le "Traité des Fardements et des Confitures" (1552), par sa cohérence, par la description minutieuse et précise des recettes culinaires et des préparations cosmétiques, par son énonciation claire et sans ambiguïté, d'un tout autre style que les textes oraculaires (almanachs, pronostications, présages, et prophéties), élimine définitivement cette voie d'interprétation minimaliste et paresseuse.
 
 

16. Je ne dis pas mon filz, affin que bien l'entendes, que la cognoissance de ceste matiere ne se peult encores imprimer dans ton debile cerveau, que les causes futures bien loingtaines ne soient à la cognoissance de la creature raisonable : si sont nonobstant bonement la creature de l'ame intellectuelle des causes presentes loingtaines, ne luy sont du tout ne trop occultes ne trop reserées :

1557U: congnoissance, ne soyent à la congnoissance, bonnement
1557B: afin, congnoissance, ne se peut, ne soient à la congnoissance, bonnement

Voc.: cause, du latin causa (cause, raison, situation, affaire, etc.)
(le terme est employé par Nostradamus en des sens divers)
 

Je ne dis pas, mon fils -- comprends-moi bien --, que la connaissance de cette matière soit définitivement inaccessible à ton jeune esprit, ni que les situations futures, éloignées dans le temps, soient hors de portée de la raison humaine : elles le sont pour l'intelligence spirituelle dans la mesure où les raisons ne sont ni complètement obscures, ni trop apparentes.

→ Quelques termes sont à nouveau empruntés à Savonarole, qui écrit : "Rursus a creatura rationali vel intellectuali in corum causis cognosci nequeunt." (Compendium, f.A3v) -- mais Nostradamus en prend le contre-pied. Dans ce passage et les suivants, il définit les conditions expérimentales nécessaires à la vision, à commencer par une certaine affinité d'état entre le moment présent et les futurs appréhendés.
 
 

17. mais la parfaite des causes notice ne se peult aquerir sans celle divine inspiration : veu que toute inspiration prophetique reçoit prenant son principal principe movant de Dieu le createur, puis de l'heur, & de nature. Parquoy estans les causes indifferantes, indifferentement produictes, & non produictes, le presaige partie advient, ou à esté predit.

1557U: parfaicte, des causes notices, acquerir
1557B: parfaicte, des causes notices, ne se pealt acquerir, recoit

Syntaxe: la parfaite des causes notice = la parfaite notice des causes (latinisme)

Mais la parfaite connaissance des situations ne se peut acquérir sans l'inspiration divine, car toute inspiration prophétique procède du moteur divin, des circonstances, et de la nature. C'est pourquoi, les événements contingents se produisant ou non, le présage se réalise en partie ou bien il a été totalement prédit.

→ Nostradamus ne suit ici encore que partiellement son modèle florentin : "Cum enim ipse cause indifferentes sunt ad producendos vel non adproducendos eiusmodi effectus contingentes" (Compendium, f.A3v). L'affirmation d'un principe mobile à l'origine de toute connaissance inspirée conditionne la qualité même de la prédiction : c'est le retour de conditions semblables, principalement de nature planétaire, qui donne à la prédiction son caractère partiel ou complet. On rapprochera ce principe mobile et divin, des paroles de Jésus rapportées par Thomas : "Si [les gens] vous demandent : Quel signe de votre Père est en vous ? - dites-leur : C'est un mouvement et un repos." (éd. Doresse, 1959, n. 55 ; 1988, p.96).
 
 

18. Car l'entendement creé intellectuellement ne peult voir occultement, sinon par la voix faicte au lymbe moyennant la exigue flamme en quelle partie les causes futures se viendront à incliner.

1557U: crée
1557B: crée, en laquelle
1590: quelque partie (au lieu de "quelle partie")

Voc.: lymbe, du latin limbus = bord, bordure, limite ; zodiaque
 

Car l'entendement seul ne peut voir ce qui est caché, sinon lorsqu'il est secouru par une voix intérieure accompagnée de la flamme exiguë, qui, appliquée au zodiaque, indiquera en quelle région les événements futurs viendront se manifester.

→ Des virgules entourant le complément de moyen ou d'accompagnement, "moyennant la exigue flamme", seraient les bienvenues pour la lisibilité du texte. Nostradamus s'appuie encore sur Savonarole tout en incluant, dans la partie centrale de la phrase, son expérience de l'inspiration visionnaire : "non potest creatus intellectus discernere : in quam partem ipse cause inclinature sunt." lit-on au Compendium (f.A3v). La subordonnée finale, négative chez Savonarole, devient positive : introduite par l'expression "en quelle partie", elle se rapporte désormais au "lymbe", c'est-à-dire ici au zodiaque. Les régions dans lesquelles les événements sont susceptibles d'apparaître, ne désignent pas les parties d'un vêtement ou d'une étoffe, mais bien celles de la bande zodiacale, c'est-à-dire les signes zodiacaux, et éventuellement les maisons.
 
 

Quelques pages du Compendium revelationum de Savonarole (traduction française, 1831).
 

19. Et aussi mon filz je te supplie que jamais tu ne vueilles emploier ton entendement à telles resveries & vanités qui seichent le corps & mettent à perdition l'ame, donnant trouble au foyble sens : mesmes la vanité de la plus que execrable magie reprouvée jadis par les sacrées escriptures, & par les divins canons : au chef duquel est excepté le jugement de l'astrologie judicielle : par laquelle & moyennant inspiration & revelation divine par continuelles veilles & supputations, avons noz propheties redigé par escript.

1555AW: du-quel
1557U: escritures, duquel, par continuelles supputations, escrit
1557B: foible sens, duquel, l'inspiration, par continuelles supputations
 

Alors je te supplie, mon fils, de ne jamais t'employer à de telles rêveries et vanités qui assèchent le corps et dissipent l'âme tout en troublant le jugement, et surtout pas aux expériences exécrables de la magie autrefois réprouvée par les écritures et la théologie à l'exception de l'astrologie judiciaire, par laquelle, grâce à l'inspiration et à la révélation divine, et au cours de veilles et de réflexions continuelles, nous avons rédigé nos prophéties.

→ L'hostilité de Savonarole envers l'astrologie, déclarée dans son Opera singolare contra L'astrologia divinatrice (Venise, 1536) comme dans son Compendium, n'empêche pas Nostradamus de continuer à suivre son discours, moyennant quelques aménagements. Il suffit de rectifier les affirmations en partie erronées du florentin tout en reprenant ses termes : "Quamobrem omnes divinatorie artes : quarum princeps Astronomia judicialis habetur : a divinis scripturis et ab ecclesiasticis canonibus damnate sunt." (Compendium, f.A4r). A la condamnation de l'astrologie se substitue celle des pratiques magiques. Les pratiques astrologiques, et en particulier celles de l'astrologie dite naturelle, médicale et météorologique, n'ont jamais été condamnées. En revanche celles issues de l'astrologie judiciaire ne l'ont été, de plus en plus mollement jusqu'au milieu du XVIe siècle, qu'au regard des prédictions politiques et religieuses. Le pronom pluriel de la dernière proposition, qui peut étonner, se justifie par l'inclusion dans l'énonciation de la proposition du prophète florentin. Daniel Ruzo remarque judicieusement qu'en "copiant Savonarole, Nostradamus se place au-delà de l'éternelle stupidité humaine, non sans en dire presque davantage que le vaillant prédicateur, et en fait, pour ce qui est de l'astrologie judiciaire, dire exactement l'opposé." (in Les derniers jours de l'Apocalypse, Payot, 1973, p.238).

→ S'il fallait retenir un terme clé, récurrent, nourrissant le discours nostradamien, cette introduction aux quatrains prophétiques supposée adressée à son fils âgé de quatorze mois, c'est le terme 'inspiration'. Le voyant est inspiré par ses dispositions et dons naturels pour recevoir la révélation divine, dont il fait état, aidé par sa connaissance des cycles astraux et parce qu'il perçoit aussi le moment opportun pour les exprimer. L'inspiration personnelle, la révélation transcendante, et les impressions astrales -- c'est tout un -- se joignent dans une parole sacralisée dont il n'est que le truchement. Le poète et voyant pythien est transporté, mû, animé, parlé, d'en-haut.
 
 

20. Et combien que celle occulte Philosophie ne fusse reprouvée, n'ay onques volu presenter leurs effrenées persuasions : combien que plusieurs volumes qui ont estés cachés par longs siecles me sont estés manifestés.

1557U: reprovée, voulu, ont esté, longz, ne sont estés
1557B: ont esté, long, ne sont estés
1590: representer (pour : presenter)

Syntaxe: Pour la subordonnée, on peut traduire "combien" par "comme" et admettre la valeur explétive de l'adverbe "ne" (solution de Brind'Amour), et en ce cas la philosophie occulte désigne l'alchimie, ou à l'inverse adopter la solution qui suit.
 

Et quoique cette philosophie occulte n'a pas été réprouvée, je n'ai jamais voulu faire part de ses arguments dans mes écrits, bien que j'aie eu connaissance de plusieurs de ces ouvrages qui depuis des siècles étaient restés cachés.

→ La philosophie occulte, revendiquée par Nostradamus, est celle fondée sur l'astrologie et les cycles planétaires, et non pas sur les expériences magiques ci-dessus mentionnées.
 

21. Mais doutant ce qui adviendroit en ay faict, apres la lecture, present à Vulcan, que pendant qu'il les venoit à devorer, la flamme leschant l'air rendoit une clarté insolite, plus claire que naturelle flamme, comme lumiere de feu de clystre fulgurant, illuminant subit la maison, comme si elle fust esté en subite conflagration.

1557U: que ce pendant qu'il
1557B: que ce pendant qu'il, clistre

Voc.: clystre = éclistre (foudre, éclair)
 

Mais doutant de ce qu'il adviendrait, je les ai offerts à Vulcain après les avoir lu, et pendant que le feu les dévorait, une clarté insolite et d'un aspect surnaturel se dégageait de la flamme, ressemblant à l'éclat du tonnerre illuminant la maison, comme si elle se trouvait subitement embrasée.

→ S'il s'agit de traités alchimiques, la conséquence surprenante de leur mise au feu apparaît symboliquement assez logique. Je crois que cette évocation, tout comme celle des deux premiers quatrains, qui reprennent en partie une description de Jamblique à travers Crinitus, ne sont pas à prendre au pied de la lettre. Ces mises en scène sont à mettre au crédit de l'humour et du tempérament facétieux de leur auteur, une dimension qui semble-t-il a échappé à la plupart de ses interprètes.
 
 

22. Parquoy affin que à l'avenir n'y feusses abusé prescrutant la parfaicte transformation tant seline que solaire, & soubz terre metaulx incorruptibles, & aux undes occultes, les ay en cendres convertis.

1555AW: ni feusses
1557U: à l'advenir ne feusses, perscrutant, tant seline que solitaire
1557B: afin, à l'advenir ne fusses, perscrutant, tant seline solaire

Voc.: seline = lunaire
 

C'est pourquoi j'ai réduit ces ouvrages en cendres afin qu'à l'avenir tu ne sois pas détourné par la recherche de la transformation de l'argent et de l'or, des métaux souterrains et de leurs vibrations occultes.

→ Cette allusion à des "vibrations occultes" des métaux est à mettre en relation avec les travaux du biologiste Étienne Guillé, pour qui les métaux sont les médiateurs des énergies vibratoires cosmiques au sein de la molécule d'ADN (cf. sa communication de 1980 et son ouvrage de 1983).
 
 

23. Mais quant au jugement qui se vient parachever moyennant le jugement celeste cela te veulx je manifester : parquoy avoir congnoissance des causes futures rejectant loing les fantastiques imaginations qui adviendront, limitant la particularité des lieux par divine inspiration supernaturelle accordant aux celestes figures, les lieux, & une partie du temps de proprieté occulte par vertu, puissance & faculté divine : en presence de laquelle les troys temps sont comprins par eternité, revolution tenant à la cause passée, presente, & future : quia omnia sunt nuda & aperta & c.

1555AW: divine inspirations (avec un /t/ inversé)
1557U: divine inspiration, trois
1557B: divine inspiration, acordant, trois
1590: divines inspirations supernaturelles
1590: jettant les fantastiques imaginations
 

Car je ne veux te parler que du jugement prophétique inspiré, par lequel on prend connaissance des événements futurs en anticipant par des visions ce qui adviendra, en déterminant les lieux particuliers à l'aide de l'inspiration divine accordée aux figures célestes, et les lieux et les moments privilégiés par la raison divine qui sublime le temps dans son éternité par le retour cyclique des événements passés, présents et futurs : parce que tout est visible et manifeste, etc.

→ Nostradamus reprend l'exposé de Savonarole : "Cognoscere siquidem contingentia futura : sapientie divine proprium est : coram qua omnia preterita presentia et futura simul astant : sicut scriptum est. Omnia sunt nuda et aperta oculis eius." (Compendium, f.A4r), détournant à nouveau une citation biblique au profit de son expérience, laquelle admet une conception platonicienne de la temporalité, à savoir l'inclusion des dimensions temporelles au sein de l'éternité, et affirme ainsi la possibilité de son application concrète. Si les dimensions temporelles coïncident dans l'éternité, il est concevable, à travers l'une d'elle, d'accéder aux deux autres : le passé et le futur coexistent dans le présent, et les conditions techniques de leur manifestation présupposent un agencement cyclique qui détermine les moments et les qualités du temps (cf. "L'ordre cyclique temporel", CURA, 2002). Plus encore, Nostradamus dévoile dans ce passage les fondements de sa technique : ces moments privilégiés du temps se distinguent par des "figures célestes" particulières, c'est-à-dire par des représentations astrologiques significatives. La figure du thème et ses harmonies priment chez l'astrophile sur les considérations techniques et astrométriques.
 
 

24. Parquoy mon filz, tu peulx facilement nonobstant ton tendre cerveau, comprendre que les choses qui doivent avenir se peuvent prophetizer par les nocturnes & celestes lumieres, que sont naturelles, & par l'esprit de prophetie :

1557U: advenir
1557B: advenir, prophetiser
1557B: (expression manquante : nonobstant ton tendre cerveau)
 

C'est pourquoi, mon fils, même si tu n'as pas toi-même la capacité (de voir), tu comprendras que les choses qui doivent arriver peuvent être prédites par le recours naturel aux astres et par inspiration prophétique :

→ L'expression "ton tendre cerveau" traduit le double plan de référence mis en évidence au début du texte : en ayant l'air de s'adresser à un enfant de deux ans, Nostradamus s'adresse en réalité à son futur interprète.
 
 

25. non que je me vueille attribuer nomination ni effect prophetique, mais par revelée inspiration, comme homme mortel esloigné non moins de sens au ciel, que des piedz en terre, Possum non errare, falli, decipi : suis pecheur plus grand que nul de ce monde, subject à toutes humaines afflictions.

1557U: ny effect, esloigne
1557B: ny effect
 

Pourtant je ne veux pas m'attribuer le titre ou la fonction de prophète, mais seulement d'un mortel inspiré, dont l'esprit n'est pas moins à l'écoute du ciel que le corps est attaché à la terre : Je peux ne pas errer, (mais peux) être trompé et abusé, car je suis plus grand pécheur que nul autre et sujet à toutes les faiblesses humaines.

→ La formule latine se lit aisément sans qu'il soit nécessaire d'y introduire une erreur typographique imaginaire. Possum est un indicatif à valeur modale, qui exprime une possibilité. "Il se pourrait que je ne me fourvoie pas, malgré mes faiblesses", écrit Nostradamus. Quelques suiveurs ont emboîté le pas à Brind'Amour et à ses contresens (au moins deux) sur cette seule phrase (1993, p.104 & 1996, pp.23-24) : inutile de s'y attarder (cf. mon commentaire sur la "Pronostication pour l'an 1552", CURA, 2006). Il est étonnant de constater à quel point, même chez les plus érudits, on a parfois du mal à lire un texte !
 
 

26. Mais estant surprins par foys la sepmaine lymphatiquant, & par longue calculation rendant les estudes nocturnes de souefve odeur, j'ay composé livres de propheties contenant chascun cent quatrains astronomiques de propheties, lesquelles j'ay un peu voulu raboter obscurement : & sont perpetuelles vaticinations, pour d'yci a l'an 3797.

1557U: par fois, limphatiquant, pour d'icy à l'année
1557B: par fois, limphatiquant, je ay composé, rabouter, pour d'icy à l'année
1590: 3767
 

Mais étant parfois surpris par l'inspiration prophétique et (plongé) dans de laborieux calculs rendant mes études nocturnes agréables, j'ai composé des livres de prophéties contenant chacun cent quatrains astrologiques, que j'ai voulu raboter obscurément et qui sont des prédictions perpétuelles depuis ce jour jusqu'à l'an 3797.

→ La préface à César sert d'introduction à quelques livres prophétiques, dont Nostradamus ne précise pas le nombre exact, à raison, puisqu'elle accompagnera une première livrée de quatrains à quatre centuries incomplètes en 1555, puis une double-édition à sept centuries incomplètes en septembre puis novembre 1557 : d'où l'emploi du terme "raboter" au sens de polir et retirer de la matière, afin de parfaire un objet ou une configuration, qu'on ne lira pas "rabouter" avec Brind'Amour, pas même au sens de mettre bout à bout selon un procédé cryptographique (cf. ma "Totale authenticité des éditions Antoine du Rosne de 1557", CURA, 2006). Le pronom "lesquelles", qui s'accorde avec le terme qui le précède comme souvent chez Nostradamus, se rattache plus spécifiquement aux "livres de prophéties" et devrait s'accorder au masculin. Autrement un simple "que" aurait suffit.

→ Les vaticinations sont dites "perpetuelles", c'est-à-dire durables, mais non cycliques : elles sont perpétuelles non au sens d'une répétition indéfinie, mais au sens d'une continuité, d'une persistance, d'une perpétuation, d'une longue durée d'accomplissement. L'expression "pour d'yci a l'an 3797", qui doit se lire "pour [la date équivalente à la durée] d'ici [i.e. 1555] à l'an 3797", c'est-à-dire pour l'an 2242, a précisément été "rabotée" comme il l'est indiqué.

→ Brind'Amour s'égare en interprétant "raboter" par "rabouter". Le terme "rabouter" n'existe pas au XVIe siècle (inconnu chez Huguet, attesté qu'en 1718 selon le Robert). En revanche "raboter" au sens de "polir" est utilisé par Ronsard : "Voire & d'avoir quelquefois / Tant levé sa petitesse, / Que sous l'outil de sa vois / Il polit vôtre hautesse" (Odes 5, Paris, veuve Maurice de la Porte, 1553, p.57) -- le quatrième vers ayant été remplacé ultérieurement par celui-ci : "Rabota vostre jeunesse" (Odes 5, Paris, Gabriel Buon, 1573, p.423), peut-être justement à la lecture de la préface de Nostradamus. (On sait à quel point Ronsard fut un versificateur "éclectique"). La lecture "raboter" est confirmée au titre qui marque la fin du premier livre d'Orus Apollo (f.40v de la version manuscrite : cf. CN 28 et 30) : Nostradamus orthographie son nom : N O S R A D M V S, c'est-à-dire "Nos rad(i)mus", "nous rabotant", ou "en me rabotant, en rabotant mon nom" ! -- et non parce qu'il ne saurait écrire son nom, comme le croit Brind'Amour et son lectorat atteint de cécité mentale et spirituelle, ou parce qu'il serait atteint de dyslexie au moment de signer comme l'imagine un autre...

→ Ce paragraphe essentiel de la préface indique à la fois l'incomplétude des livres prophétiques, qui contiennent en général cent quatrains (sauf pour certains d'entre eux et sans que l'auteur veuille en donner les raisons), et la date terminale des prophéties, à savoir l'an 3797, la première information chronologique qui soit soufflée dans la préface. La date est cryptée, comme la plupart des autres. Nostradamus ne prétend pas indiquer la fin de ses prophéties pour une date aussi éloignée, en dépit de ce qu'il ajoute facétieusement au paragraphe suivant. L'indétermination de l'adverbe temporel "yci", et l'inversion probablement voulue des voyelles dans son orthographe inhabituelle -- d'autres y verront encore à bon compte une faute typographique --, impliquent une durée de 2242 ans (3797 - 1555), à compter d'un terme rétroactif qui est le plus simple possible, à savoir la date inversée du moment présent par rapport au début de l'ère commune. Les Prophéties s'étendent donc, théoriquement, de l'an -1555 à l'an 2242 du calendrier chrétien, c'est-à-dire depuis une date fixée symboliquement comme début de l'histoire jusqu'à son extinction en 2242 (et c'est pourquoi les prédictions sont dites perpétuelles), ce qui confirme la conception cyclique et temporelle de Nostradamus, selon laquelle passé, présent et futur coexistent (cf. supra, paragraphes 11, 15 et 23).

→ Mais il y a plus. Dans la version grecque de la Bible (dite des Septante, et établie par une équipe de traducteurs alexandrins), Adam et sa descendance vécurent précisément 2242 ans avant le Déluge (alors que la version hébraïque ne mentionne que 1656 ans). En effet, Adam, Seth, Enos, Caïnan, Malalehel, Jared, Énoch, Mathusalem et Lamech vécurent chacun respectivement 230, 205, 190, 170, 165, 162, 165, 167, et 188 ans avant d'engendrer leur premier né (Genèse 5), et Noé, le fils de Lamech, vécut 600 ans avant l'arrivée du Déluge (Genèse 7.6). Ces 2242 ans qui séparent la Création du Déluge, séparent aussi le début du calendrier chrétien de son extinction en l'an 2242. Car ce qui est annoncé n'est pas la fin du "monde", de la vie, ou de la race humaine, mais bien la fin de l'histoire, sur laquelle certaine philosophie récente ne cesse de spéculer et d'imaginer les modalités. Et cette extinction de l'histoire est mise en relation avec le déluge biblique, dont le récit est d'ailleurs tiré de la littérature akkadienne (cf. la 11e tablette de l'Épopée de Gilgamesh, le récit d'Atrahasîs, et mon étude "Les listes des rois antédiluviens: Un document codé", CURA, 2001). Les visions futuristes de Nostradamus ne concernent donc qu'à peine sept siècles, soit exactement 687 ans, ou encore huit siècles dont deux sont tronqués, le XVIe et le XXIIIe. Cette lecture du nombre 3797 égal à l'année 2242 du calendrier commun, est confirmée par le quatrain I 48 (vers 3-4), par la chronologie du début de l'épître à Henry II (Prophéties, éd. 1558) et par la suite de ce texte (cf. infra, paragraphes 32 et 33).
 
 

27. Que possible fera retirer le front à quelques uns en voyant si longue extension, & par souz toute la concavité de la lune aura lieu & intelligence : & ce entendent universellement par toute la terre, les causes mon filz. Que si tu vis l'aage naturel & humain, tu verras devers ton climat au propre ciel de ta nativité les futures avantures prevoyr.

1555AW: si tu is l'vaage naturel & humani (caractères intervertis)
1557U: par soubz, Lune, entendant, si tu vis l'aage naturel & humain, adventures, prevoir
1557B: quelque uns, par soubz, Lune, entendant, si tu vis l'aage naturel & humain, adventures, prevoir
1557B: (expression manquante : les causes)
1590: ton Climat du propre Ciel de nativité
 

Il est possible que certains s'en détournent quand ils verront une si longue période de temps, et pourtant, mon fils, les événements auront lieu et seront universellement connus sous toutes les latitudes. Et si la durée de ton existence atteint son terme naturel, tu verras survenir les situations à la latitude de ton propre ciel de naissance.

→ Le verbe "aura" peut se rattacher soit à "extension", soit aux "causes", auquel cas le pluriel est nécessaire. Le discours interpelle le fils spirituel de l'auteur, pour qui les quatrains "astronomiques" auraient été calculés à la latitude de sa naissance -- et s'il n'est pas provençal, il y a des chances pour qu'il soit parisien -- , à condition semble-t-il, qu'il vive assez longtemps pour les expliquer (cf. le dernier paragraphe). L'âge naturel de l'homme peut être de 63 ans (selon la théorie des âges climatériques), de 120 ans (selon des modèles hermétiques), ou encore de 84 ans selon des modèles astrologiques modernes (cf. "Cyclologie astrale : Cycles et âges planétaires", CURA, 2003). Les nombreuses allusions à l'astrologie horoscopique et aux cycles planétaires dans la préface, en font un facteur décisif de la compréhension du texte.
 
 

28. Combien que le seul Dieu eternel, soit celuy seul qui congnoit l'eternité de sa lumiere, procedant de luy mesmes : & je dis franchement que à ceux à qui sa magnitude immense, qui est sans mesure & incomprehensible, ha voulu par longue inspiration melancholique reveler, que moyennant icelle cause occulte manifestée divinement, principalement de deux causes principales qui sont comprinses à l'entendement de celui inspiré qui prophetise, l'une est que vient à infuser, esclarcissant la lumiere supernaturelle au personnage qui predit par la doctrine des astres, & prophetise par inspirée revelation : laquelle est une certe participation de la divine eternité : moyennant le prophete vient à juger de cela que son divin esperit luy ha donné par le moyen de Dieu le createur, & par une naturelle instigation :

1555AW: (pas de virgule après "qui prophetise" :  mise en page)
1555AW: prophetevient (accolement des termes dû à la mise en page)
1557U: à ceulx à qui, melancolique, celuy inspiré, personnaige, Astres, certaine participation, luy à donné
1557B: à ceulx à qui, ha volu, melancolique, principallement, celuy inspiré, personaige, Astres, inspireé, certaine participation, luy à donné
1557B: (expression et mot manquants : qui est sans mesure & incomprehensible ; principales)
 

Bien que le Dieu éternel soit le seul à connaître (véritablement) l'éternité de sa propre lumière, qui procède de lui-même, je dis à ceux à qui il aura voulu révéler, en raison de leur sensibilité mélancolique, l'étendue de sa puissance qui est infinie et incompréhensible, qu'à l'aide de cette cause occulte à laquelle participent tous les êtres, (constituée) principalement de deux conditions accessibles à l'esprit de celui qui prophétise, à savoir la participation à la lumière divine qui éclaire l'entendement de celui qui prédit, et l'accomodation de cette source d'inspiration à la doctrine astrologique, grâce auxquelles le prophète peut émettre ses jugements par l'inspiration qui lui a été donnée et par ses propres recherches :

→ Ce paragraphe et le suivant, assez confus et répétitifs sans utilité apparente ("principalement de deux causes principales", etc.), s'inspirent de Savonarole : "Non possunt igitur futura contingentia aliquo lumine naturali perpendi : verum solus Deus in eternitate sui luminis ea novit, et ab eo solo accipiunt illi : quibus ipse revelare dignatur. In huiusmodi autem revelatione duo facit. Primo quoddam lumen supernaturale prophete infundit : quod est quedam participatio sue eternitatis. Et quo in revelationibus idem propheta duo discernit : id est et quod ipsa revelata vera sunt : et quod a deo proveniunt." (Compendium, f.A4r). Nostradamus ajoute à cet exposé de Savonarole la nécessité d'accorder les inspirations brutes avec les conditions astrologiques qui déterminent le contexte des situations.
 
 

29. c'est assavoir que ce que predict, est vray, & a prins son origine etheréement : & telle lumiere & flambe exigue est de toute efficace, & de telle altitude : non moins que la naturelle clarté & naturelle lumiere rend les philosophes si asseurés que moyennant les principes de la premiere cause ont attainct à plus profondes abysmes de plus haute doctrine.

1555AW: cestassavoir (accolement des termes dû à la mise en page)
1557U: à prins, hautes doctrines
1557B: ce qu'il predit estre, à prins, que la nature la clarté, haultes doctrines

Je leur dis donc que ce qui est prédit est vrai et a une origine lumineuse, et que cette lumière est efficace et englobante, tout autant que l'entendement naturel qui rend les philosophes si sûrs d'eux, quand ils atteignent les sommets de l'esprit philosophique en recherchant les principes des causes premières.

→ Tout en suivant partiellement Savonarole : "Tante vero efficacie est hoc lumen : quod de duobus predictis ita certum facit prophetam: sicut lumen naturale certos reddit philosophos de veritate primorum principiorum" (Compendium, f.A4r), Nostradamus reprend un thème néoplatonicien, développé en particulier par Jamblique. La connaissance "théurgique" (d'origine divine) dépasse toute intellection : "Sans que nous y pensions, en effet, les signes eux-mêmes, par eux-mêmes, opèrent leur oeuvre propre, et l'ineffable puissance des dieux, que ces signes concernent, reconnaît ses propres copies elle-même par elle-même sans (avoir besoin d') être éveillée par (l'activité de) notre pensée." (Jamblique, Mystères, II 11, tr. Des Places, p.96). Autrement dit est affirmé un mode de connaissance en deça du raisonnement et de la raison immédiate des philosophes, et finalement antérieur à la prise de conscience de tout objet de penser. Et Jamblique explique comment agit ce souffle divin, ou plutôt ces souffles divins : "la venue du feu des dieux et une espèce ineffable de lumière envahissent de l'extérieur le possédé, le remplissent tout entier en force, l'embrassent et l'entourent de toutes parts en lui-même." (Mystères, III 6, tr. Des Places, p.106). Dans la philosophie de Jamblique, que Nostradamus oppose aux philosophes rationalistes, se trouve, encore une fois, l'éclaircissement de ses propos apparemment les plus obscurs. Cet enthousiasme, c'est-à-dire cette présence des dieux en nous (cf. Mystères, III 7) est la justification de l'inspiration prophétique.
 
 

30. Mais à celle fin, mon filz, que je ne vague trop profondement pour la capacité future de ton sens, & aussi que je trouve que les lettres feront si grande & incomparable jacture, que je treuve le monde avant l'universelle conflagration advenir tant de deluges & si hautes inundations, qu'il ne sera gueres terroir qui ne soit couvert d'eau : & sera par si long temps que hors mis enographies & topographies, que le tout ne soit peri :

1557U: jacture que je touve, guieres terroir
1557B: jactuse que je trouve, inondations, guieres terroir, covert, pery

Voc.: jacture, du latin jactura = perte, dommage, préjudice
Voc.: enographies, du grec enos = année

Mais, mon fils, afin de ne pas digresser trop amplement pour la capacité future de ta raison et parce qu'il y aura tant de commentaires préjudiciables (sur mes écrits), (je te dis) que je vois advenir tant de déluges et d'inondations avant la conflagration universelle qu'il n'y aura guère de terroir qui ne soit inondé, et pendant si longtemps, que tout sera presque détruit, à l'exception du temps et de l'espace :

→ Dans cette description apocalyptique du futur, Nostradamus annonce une longue période d'inondations avant la conflagration universelle. La construction du texte, bien qu'illustrant assez bien la nature des propos, semble maladroite, et les subordonnées, introduites par la conjonction "que" ne se rapporter à aucune proposition principale. L' "incomparable jacture" des lettres se rapporte évidemment aux interprétations négationnistes et pseudo-rationalisantes de ses quatrains. Dans ce passage, Nostradamus tient, comme on dit communément, "à mettre les points sur les i".
 
 

31. aussi avant telles & apres inundations, en plusieurs contrées les pluies seront si exigues, & tombera du ciel si grande abondance de feu, & de pierres candentes, que n'y demourra rien qu'il ne soit consummé : & ceci avenir, & en brief, & avant la derniere conflagration.

1555AW: ni demourra
1557U: les pluyes, qui ny demourera, cecy advenir en brief
1557B: les pluyes, qui ny demourera, cecy advenir en brief

Voc.: candentes, du latin candens = d'un blanc brillant
 

Avant et après ces inondations, en certaines régions les pluies seront si rares et il tombera du ciel une telle quantité de feu et de pierres incandescentes, qu'il ne subsistera rien qui ne soit détruit, et ceci s'accomplira soudainement avant la conflagration finale.
 
 

32. Car encores que la planette de Mars paracheve son siecle, & à la fin de son dernier periode, si le reprendra il : mais assemblés les uns en Aquarius par plusieurs années, les autres en Cancer par plus longues & continues.

Voc.: siecle : employé comme un équivalent de cycle temporel
 

Bien que Mars achève son cycle et se trouve à la fin de sa dernière période, l'on peut douter qu'il en engage un autre, car (bien avant son retour) les uns auront péri dans des explosions durant plusieurs années, et d'autres dans des inondations pendant plus longtemps encore.

→ Nostradamus s'inspire du modèle astrologique des cycles planétaires, mentionné dans le Liber rationum de l'astrologue juif espagnol Ibn Ezra (ou Avenezra), et abondamment exploité par les cyclologues français Pierre Turrel (1531) et Richard Roussat (1550) dans leurs spéculations sur la fin du monde : le temps historique, réparti sur un cycle d'environ 2480 ans, se divise en sept périodes de 354 ans et 4 mois, chacune égale à une "grande année lunaire" d'après le cycle de lunaison, et régie par une planète du Septénaire, de Saturne au Soleil en passant par Vénus, Jupiter, Mercure, Mars et la Lune, selon l'ordre inverse de la semaine planétaire (cf. "La Semaine planétaire et les Métaux" in "Planètes, Couleurs et Métaux", CURA, 2000). La construction de la phrase est ambiguë : on attendrait l'emploi du passé plutôt que le présent, et on ne sait trop à qui ou à quoi se rapportent les pronoms "les uns" et "les autres". Mars aurait achevé son cycle en 1532 si l'on s'appuie sur la chronologie d'Eusèbe (cf. Roussat, 1550, p.95) et il est improbable qu'il en commence un autre, car la déflagration universelle aura probablement lieu avant l'an 4012 (= 1532 + 2480) -- ce qui confirmerait, en apparence et malicieusement, l'année 3797 mentionnée au paragraphe 26.

→ La seconde partie de la phrase est métaphorique : en effet s'il ne peut y avoir de prochain cycle martien, c'est que les hommes, depuis longtemps, auront péri dans des explosions (Cancer) ou dans des inondations (Verseau). Elle fait allusion à un autre modèle astrologique, d'origine babylonienne et transmis par Bérose, tout en substituant le Verseau au Capricorne : la déflagration universelle advient quand toutes les planètes s'assemblent en Cancer, et le déluge universel quand elles s'assemblent en Capricorne (cf. Sénèque, Questions naturelles, 3.29 ; et Bérose, Babyloniaka, 1.3, dans l'édition Burstein, p.15). Ainsi "les uns" et "les autres" doivent-ils s'appliquer à la fois aux hommes et aux astres.
 
 

33. Et maintenant que sommes conduicts par la lune, moyennant la totale puissance de Dieu eternel, que avant qu'elle aye parachevé son total circuit, le soleil viendra, & puis Saturne. Car selon les signes celestes le regne de Saturne sera de retour, que le tout calculé, le monde s'approche, d'une anaragonique revolution :

1557U: conduictz, s'aproche
1557B: conduictz, s'aproche
V 1590 selon les figures celestes

Voc.: anaragonique, des termes grecs : anarrêxis (rupture, renversement) ou anarrêo (refluer), et agôn (compétition)

Et à présent que nous sommes dans l'âge lunaire, conformément à la toute puissance de Dieu et avant qu'elle ait achevé son cycle intégral, l'âge du Soleil viendra puis celui de Saturne, car selon les signes célestes et le calcul des périodes cycliques, le monde s'approche d'une mutation radicale qui mettra fin à la compétition quand Saturne sera de retour.
 

→ Nostradamus suit le schéma des âges planétaires tel qu'il est exposé par Roussat dans la seconde partie de son Livre de l'estat et mutation des temps (1550) : "Apres à mené Mars, jusques à six mil sept cens trente deux ans & quatre moys, pour la troysieme foys : & à sa fin, la Lune, qui de present gouverne, a pris le regne, qu'elle debvroit mener, pour parfaire son cours ordinaire de troys cens cinquante quatre ans quatre moys, jusques à l'an sept mil octante six ans & huict moys : & le Souleil apres elle jusques à l'an sept mil quatre cens quarante & un : &, apres le Souleil, debvroit aussi regner, pour la quatrieme foys, Saturne, si ce pendant le Monde ne se terminoit ou prenoit sa fin. Mais, par les choses susdictes, appert que nous sommes maintenant soubs le septieme miliaire, qui fait la derniere station, apres laquelle doibt advenir mutation merveilleuse : & des ceste annee cy, mil cinq cens quarante huict, selon Jacques de Bourgongne, & aultres, Mars a finy sa menee & gouvernement, il y a treize ans & huict moys : &, selon Eusebe Cesarien, & ses sequa[n]ces, en son livre De temporibus, il y a quinze ans & huict moys : dont au temps de present (comme n'agueres avons dit) la Lune gouverne & meine le Monde, avec l'Ange Gabriel, c'est à dire Puissance de Dieu." (Roussat, p.95). Je marque en gras les termes et séquences repris par Nostradamus dans son exposé. On notera que chez Roussat, c'est la Lune qui doit parfaire son cycle prédestiné, remplacée par "la totale puissance de Dieu eternel" chez Nostradamus, laquelle puissance est l'attribut de l'ange Gabriel chez Roussat : "Gabriel : qui signifie Vertu, ou force & puissance de Dieu." (Roussat, p.91). Toute allusion à cette angéologie inutile a d'ailleurs été évacuée par Nostradamus.

→ Les trois cycles temporels, gouvernés tour à tour par chacune des sept planètes pendant 354 ans et 4 mois, égaux donc à 21 fois cette période, totalisent exactement 7441 ans. En prenant pour origine la date de la "création du monde" donnée par Eusèbe de Césarée (5200 BCE, égal à l'an -5199), on obtient les années 1533, 1887 et 2242 comme débuts des âges mentionnés : lunaire, solaire, puis saturnien. Plus précisément et en suivant Roussat, 13 ans et 8 mois (selon Jacques de Bourgogne) ou 15 ans et 8 mois (selon Eusebius) avant le 15 février 1548, date à laquelle Roussat signe son livre (p.180), donnent respectivement un début de l'âge lunaire au 15 juin 1534 ou au 15 juin 1532. Compte tenu de la double référence avec une différence de deux années précises, c'est probablement le terme médian qui a été choisi, c'est-à-dire 14 ans et 8 mois avant la date de composition du livre. Autrement dit l'âge lunaire a commencé le 15 juin 1533 ; il sera suivi de l'âge solaire du 15 octobre 1887 au 15 février 2242. Roussat a donc choisi de dater son ouvrage 694 ans exactement avant cette échéance du 15 février 2242, date du retour de l'âge saturnien pour un quatrième cycle hypothétique : "si ce pendant le Monde ne se terminoit ou prenoit sa fin" (Roussat, p.95).

→ Nostradamus résume l'exposé de Roussat, qui confirme la date de 2242, déjà mentionnée allusivement au paragraphe 26 (cf. supra). Ces données sont confirmées par le quatrain 48 de la première centurie : les Prophéties s'étendent jusqu'au début de l'hypothétique renouveau saturnien, c'est-à-dire jusqu'à la mutation du monde en 2242.

Vingt ans du regne de la lune passés
Sept mil ans autre tiendra sa monarchie :
Quand le soleil prendra ses jours lassés
Lors accomplir & mine ma prophetie.

En effet, du 15 juin 1532/1534 au 1er mars 1555 (date de la première édition des Prophéties), la lune a déjà régné une vingtaine d'années (vers 1). Et ce règne lunaire est aussi le vingtième depuis l'origine, selon la succession des âges planétaires évoquée précédemment. Le règne de la lune devrait s'achever en l'an 7086 après la Création, c'est-à-dire dépasser de quelques années les sept millénaires (vers 2). Soit on corrigera avec Brind'Amour (1993, p.193) le terme "autre" qu'on lira "outre". Soit on prendra l'adjectif comme un adverbe, "autrement", selon un procédé habituel chez Nostradamus, et on lira ce vers elliptique comme suit : "Autrement dit la lune tiendra sa monarchie jusqu'au septième millénaire". Soit encore "autre" désigne quelques années de plus après les sept mille ans mentionnés. Les vers 3 et 4 sont parmi les plus clairs de tout l'ouvrage : "et quand le soleil achèvera son cycle, alors s'accomplira et prendra fin ma prophétie", c'est-à-dire en l'an 2242. En résumé, les paragraphes 26 et 33, le quatrain I 48 (à relier aux numéros 25, 56 et 62 de la même centurie : Ains que la lune acheve son grand cycle (I 25c), Que si la lune conduicte par son ange (I 56c), Avant le cicle de Latona parfaict (I 62b)), et aussi la première chronologie de la lettre à Henry II, confirment le terme ultime des Prophéties, à savoir l'année 2242, conformément à une théorie des règnes planétaires adaptée à une perspective millénariste.

→ Le néologisme anaragonique, s'il est bien formé à partir des vocables grecs anarrêxis (rupture, renversement) et agôn (compétition), est particulièrement intéressant, car il confirmerait mes conclusions relatives à l'interprétation du premier quatrain de l'oeuvre prophétique (cf. "Les 13 premiers quatrains de Nostradamus", CURA, 2006). Ainsi le nouvel âge annoncé pour l'an 2242, le véritable new age, marquera non pas la fin de l'humanité, mais le retour d'un âge d'or, avec beaucoup moins de monde mais plus d'espace, et il sera caractérisé par la disparition de cette ridicule et sanglante compétition truquée de rats borgnes qui accable nos sociétés. Cet avènement annoncé ne fait pas de Nostradamus l'oiseau de malheur qu'on a pu fustiger ici et là par ignorance, mais au contraire un héraut optimiste des âges futurs, même s'il faut en passer par une période particulièrement critique mais nécessaire -- que finalement presque tous souhaitent et dont on comprend la nécessité.

[Brind'Amour fait dériver "anaragonique" du grec anarrêgnumi (briser, ruiner, rompre). "une anaragonique revolution est une révolution qui rompt avec le passé." (1996, p.34). -- Comme toutes les révolutions, par définition ! Encore une explication, reprise par Crouzet (2010, p.301), qui ne mène à rien ...]

Addenda 02/07/2009 :
→ Lu sur le net le 6 juin 2009 (chez un pilleur yahooiste qui s'attribue mon interprétation de la préface à César relativement aux échéances de 2065 et de 2242 sans indiquer ses sources) que l'expression "A(mmianus) M(arcelinus) S A L V V I V M" (cf. Ammien Marcellin, Histoire de Rome, livre XV, 11.15 : his prope Salluvii sunt et Nicaea et Antipolis insulaeque Stoechades = "Non loin de là sont les Salluviens, et les habitants de Nice, Antibes, et des îles d'Hyères." ; et CN 14) au frontispice de la "Pronostication pour l'an 1555" pourrait se décrypter par le nombre M M L VV VI (2066) auquel s'ajoutent les lettres A A S, une idée qu'il a trouvée dans l'ouvrage d'Éric Platel d'Armoc (N.D. Résurgences, Ahun (23150), Verso, 1994, p.64). Anno Aetatis Suae (A A S) signifie "dans l'année de son âge" aux épitaphes, soit dans l'année 2066 des Prophéties ici soulignée, commencées, non pas en l'an 0, mais en 1550, date du premier opuscule annuel de Nostradamus, la Pronostication pour l'an 1550, (et de la rédaction des premières Prophéties ?), soit encore 515 ou 516 ans après cette date (2065 ou 2066). Cette durée elle-même, "environ cinq cens quinze ou seize ans", est celle-là même qui est indiquée dans la première chronologie de la préface à Henry (éd. Rigaud X, 1568, p.7). Ces 65 ou 66 ans du XXIe siècle seraient à mettre en relation avec une déclaration espiègle de Nostradamus à Catherine de Médicis (cf. la dépêche de Frances de Alava au roi d'Espagne Philippe II, traduite par Defrance en 1911, p.252, puis par Brind'Amour en 1993, p.51) qui annonce une paix générale pour l'an "sesseta y seis" (66), non pas pour l'année 1566 comme le croit Brind'Amour avec Catherine et son interlocuteur, mais peut-être bien pour l'année 2066. Ces coïncidences peuvent paraître oiseuses et n'apportent pas d'information supplémentaire concernant l'échéance des années 2065/2066, hormis l'adéquation avec le double-nombre bien spécifique (515/516) de la chronologie de Nostradamus -- laquelle corrélation a échappé au plagiaire comme à son modèle, lequel ajoute "512 ou 511 ans" à l'année 1555.
→ La position de l'expression "anaragonique revolution" dans le texte est ambiguë (comme souvent chez Nostradamus), et pourrait s'appliquer aussi bien à la proposition qui la précède qu'à la description qui lui succède, c-a-d aux années 2065/2066 ou à l'année 2242. On remarquera encore que les étymologies signalées, qui suppose un doublement de la lettre /r/ ne correspondent pas exactement à l'expression "anaragonique" qui peut aussi se lire "an-aragonique", c'est-à-dire "opposée à l'aragonique", de la région d'Aragon. Mais quelle serait cette révolution qui prendrait le contre-pied d'une rupture dite "aragonique" ? Nostradamus ferait-il allusion au supplice de Servet d'Aragon en 1553, qui a eu lieu tout juste après "Vingt ans du regne de la lune" (cf. quatrain I 48) et qui symbolise dans son esprit la confiscation de la liberté de conscience ? (cf. CN 110). En ce cas l'anaragonique revolution, serait son contraire et donc un retour à cette liberté de conscience en 2065/2066. Il y aurait donc deux révolutions à venir : une mineure marquée par des bouleversements physiques et technologiques planétaires et le retour à une certaine liberté de l'esprit après des siècles de coercition idéologique (en 2065/2066), et une majeure marquée par l'avènement ou le retour d'une organisation sociale non plus fondée sur l'esprit de compétition, le new age saturnien de 2242. L'abolition de cette compétition est d'autant plus souhaitable que les inégalités sont devenues colossales et que les différences de niveau entre individus ne résultent plus de compétences réelles, d'un savoir, ou même d'un mérite, mais uniquement de l'opportunisme intrigant développé dans les sphères économiques et financières et de l'asservissement à des valeurs folkloriques qui masquent à peine le seul moteur qui les anime : l'appétit vénal au mépris de toute culture réelle.

 
 

34. & que de present que ceci j'escriptz avant cent & septante sept ans troys moys unze jours, par pestilence, longue famine, & guerres, & plus par les inundations le monde entre cy & ce terme prefix, avant & apres par plusieurs foys, sera si diminué, & si peu de monde sera, que l'on ne trouvera qui vueille prendre les champs, qui deviendront liberes aussi longuement qu'ilz sont estés en servitude :

1557U: que cecy, cent septante, trois moys
1557B: que cecy, cent septate, trois moys

Voc.: prefix = fixé, déterminé, prescrit (Huguet)
 

Et 177 ans 3 mois et 11 jours avant ce moment dont je parle présentement, avant et après cette date et à plusieurs reprises, le monde sera si diminué par les maladies, la famine, les guerres, et plus encore par les inondations, et si peu d'individus survivront, qu'on aura du mal à trouver quelqu'un pour travailler les terres, lesquelles deviendront libres aussi longtemps qu'elles ont été asservies.

→ Ce paragraphe révèle l'information la plus importante de la préface, et à ma connaissance, il n'a été compris par personne. Tous les interprètes (et "an-interprètes" du type Brind'Amour) ont été piégés par l'expression "& que de present que ceci j'escriptz", et inexorablement attirés vers l'année 1732 (= 1555 + 177), transformée par certains en échéances fantaisistes à l'aide de patacomptes numérologiques ubuesques. Or en 1732, comme pour les autres années imaginées, il ne se passe absolument rien qui soit digne de figurer dans le contexte décrit et qui puisse l'illustrer. Car Nostradamus n'écrit pas 177 ans après la date actuelle de cette préface, mais 177 ans avant le terme dont il vient, présentement, de parler, c'est-à-dire 177 ans avant l'année 2242 ! Par conséquent c'est l'année 2065, ainsi que celles qui la précèdent ou qui lui succèdent immédiatement, qui seront marquées par les bouleversements quasi apocalyptiques décrits sous divers aspects dans les paragraphes précédents et dans celui-ci, autrement dit un terme qui n'est pas si éloigné de notre horizon. Quant à la présente description de l'état du monde, elle correspond aux années 2065-2242, soulignées par l'expression "entre cy & ce terme prefix", c'est-à-dire entre cette année 2065 dont il est question jusqu'à l'année 2242 précédemment fixée (au paragraphe 33), "quand Saturne sera de retour" (sur d'autres dates proposées en rapport avec le cycle saturnien, avec les Nombres du Testament, et liées au décalage d'une unité entre le nombre de quatrains de la première édition (353) et la durée symbolique du cycle de 354 ans, cf. CN 176).

[Précisons pour les chasseurs de sources que tout ceci n'existe ni chez Turrel ou Roussat, ni chez quiconque, et qu'il ne suffit pas d'avoir trouvé une source éventuelle, qui parfois d'ailleurs peut en cacher une autre, pour prétendre avoir compris de quoi il était question. Les sources sont le plus souvent utilisées chez Nostradamus, comme support pour une mise en perspective de situations ressemblantes, et plus rarement, mais presque toujours quand il s'agit de dates, comme un moyen de diversion.]

→ Cette date est confirmée par le quatrain 94 de la troisième centurie :

De cinq cent ans plus compte l'on tiendra
Celuy qu'estoit l'ornement de son temps :
Puis à un coup grande clarté donrra
Que par ce siecle les rendra trescontens.

Pendant 500 ans, on oubliera quelque peu celui qui incarnait le génie de son temps, puis soudainement on éclaircira son oeuvre, ce qui sera un bienfait pour les gens de ce siècle. On peut admettre que Nostradamus parle de lui-même, sans bien savoir d'où partent ces 500 ans : vraisemblablement de l'année de sa mort (1566), ce qui mène à l'année 2066 et confirme la date centrale des bouleversements annoncés, ou de la date de parution du texte, ce qui mène à l'année 2055, date où apparaîtraient les premiers signes d'inondations et de déflagrations (cf. paragraphes 30-31), ou encore de l'année de sa naissance, ce qui mène à l'année écoulée 2003.

→ Reste encore à expliquer les 3 mois et 11 jours complétant les 177 ans qui valent évidemment l'exacte moitié d'un âge planétaire de 354 ans. Je crois que ces données qui, à ma connaissance, sont restées lettre morte pour tous les exégètes (à commencer par Brind'Amour, 1993, p.192), s'expliquent par un retour facétieux de l'auteur sur la date immédiatement visible de 1732 -- de 333 ans antérieure à la date qu'elle voile. En effet les 3 mois et 11 jours correspondent aux décalages calendaires résultant des réformes promulguées par Charles IX en et Henry III. En 1567, l'année qui commençait au premier avril est avancée de trois mois : avant 1567, le premier jour de l'année est encore fixé à Pâques (en 1557 par exemple : au soir du samedi saint précédant le jour de Pâques, c'est-à-dire le samedi 17 avril. Cf. l'almanach de Nostradamus pour la dite année). Par un édit de janvier 1563 (c'est-à-dire 1564), enregistré aux parlements de Toulouse, Bordeaux et Paris, et qui sera appliqué sur l'ensemble du territoire le 1er janvier 1567, Charles IX  fixe le début de l'année au 1er janvier au lieu de Pâques. En 1582, Henry III adopte la réforme grégorienne et l'année est avancée de dix jours : le jeudi 4 octobre 1582 (Julien) est suivi du vendredi 15 octobre 1582 (Grégorien). Et le décalage entre les calendriers julien et grégorien atteint effectivement onze jours en 1732. Ainsi par cette simple donnée (177 ans 3 mois et 11 jours), Nostradamus annonce à la fois l'échéance la plus importante de l'ensemble de son oeuvre, à savoir l'année 2065, et sa connaissance des futures réformes calendaires, dont les spécialistes avaient commencé à débattre bien avant qu'elles ne soient adoptées.

La date de rédaction du texte pourrait avoir été choisie pour marquer la future mise en place du nouveau calendrier : en effet le 1er mars 1555 Julien correspond au 11 mars 1555 Grégorien, date d'entrée du Soleil en Bélier vers midi. Et le jour de la rédaction de l'épître (1er mars 1555 Julien) est précisément aussi la date d'entrée de Saturne en Bélier, la conjonction entre les deux planètes ayant lieu le 13 mars (Julien). Ainsi l'énoncé stipulant que "le regne de Saturne sera de retour" doit s'entendre dans le contexte du renouveau annoncé dans, mais également par les Prophéties.

Addendum : Un détail au précédent paragraphe m'avait échappé en 2006 : "Et maintenant que sommes conduicts par la lune (...) que avant qu'elle aye parachevé son total circuit, le soleil viendra". Comment est-ce possible ? Pourquoi l'âge solaire adviendra AVANT la fin de l'âge lunaire, alors que le cycle solaire, par définition, commence AU MOMENT PRÉCIS où se termine le lunaire, d'après la théorie cyclique évoquée ? Une aporie insurmontable, à moins d'admettre que les cycles nostradamiens ne sont pas ceux de Roussat et de ses prédécesseurs. La demi-durée 177 ans 3 mois et 11 jours le confirme : le cycle nostradamien n'est pas équivalent à la durée classique de 354 ans 4 mois, mais vaut deux fois 177 ans 3 mois et 11 jours, soit 354 ans 6 mois et 22 jours, ou encore 354,56 ans. Autrement dit, il faut lire : "Et maintenant que sommes conduicts par la lune [en 1555 et depuis 1533] que avant qu'elle aye parachevé son total circuit [selon le cycle de 354 ans 6 mois et 22 jours, soit en mars 1888 environ], le soleil viendra [selon le cycle de 354 ans 4 mois, soit en octobre 1887 pour Roussat]". Torné-Chavigny, qui avait repéré les emprunts de Nostradamus au cycle "de Roussat" et compris que son ouvrage de 1550 avait servi de modèle à la préface (cf. L'Histoire prédite et jugée par Nostradamus, 1860, p.152), relève l'anomalie : "Ici, Nostradamus rompt ouvertement avec l'astrologie, car il dit que le règne du Soleil et celui de Saturne arriveront avant la fin du règne de la Lune." (Lettres, "1870" [1871], p.32). Torné revient l'année suivante sur cette aporie ("Le Soleil ne peut régner avant que la lune ait achevé son règne en 1887 ou 1889." ; in Nostradamus et l'astrologie, 1872, p.3), "résolue" en identifiant Louis XIV au Soleil et le futur Henri V à Saturne (ibid., p.4).
 
 

35. & ce quant au visible jugement celeste, que encores que nous soyons au septiesme nombre de mille qui paracheve le tout, nous approchant du huictiesme, ou est le firmament de la huictiesme sphere, que est en dimension latitudinaire, ou le grand Dieu eternel viendra parachever la revolution : ou les images celestes retourneront à se mouvoir, & le mouvement superieur qui nous rend la terre stable & ferme, non inclinabitur in saeculum saeculi : hors mis que quand son vouloir sera accompli, ce sera, mais non point aultrement :

1557U: hors mis que son vouloir, accomply, autrement
1557B: soions, monument superieur, hors mis que son vouloir, accomply, autrement
1590: qui est en dimension, & le mouvement inferieur
 

Et ceci s'accomplira conformément aux lois planétaires, bien que nous ne soyons encore qu'au septième millénaire qui parachève le tout et nous approchant du huitième correspondant à l'étendue du ciel de la huitième sphère où le grand Dieu éternel viendra mettre un terme au cycle : alors les constellations zodiacales reprendront leur rotation et le mouvement du ciel, qui stabilise la terre, ne sera plus incliné pendant longtemps, à condition cependant que Dieu le veuille ainsi, et non pas autrement.
 

→ Nostradamus suit l'exposé de Roussat : "Prochain est le royaume de Dieu : c'est ascavoir au septieme miliaire, ou ja de present nous sommes : auquel la huictieme Sphere (qui est le hault altitudinaire Firmament, & la beaulté de Dieu) accomplira une revolution : & les corps celestes, la ou ils ont commencé à eulx mouvoir, retourneront, & cesseront." (Livre de l'estat et mutation des temps, pp.139-140 ; cf. aussi l'influence d'un passage de l'Ecclésiaste (43.1-2), "Altitudinis firmamentum pulchritudo eius, species coeli in visione glori(a)e", cité par Turrel dans "son" Periode et le passage repris par Roussat : "au septiesme miliare où ja [déjà] nous sommes la ou [là où] la huytiesme Sphere qu'est l'altitudinaire firmament, & la beaulte de Dieu accomplira une revolution, & les corps coelestes la ou [là où] ilz ont commance à se mouvoir retourneront, & cesseront" (f. G1v)). Le texte fait référence au modèle astronomique de la trépidation des équinoxes ou de l'oscillation du plan de l'écliptique, lequel suppose un mouvement oscillatoire des équinoxes par rapport aux constellations stellaires. Ce modèle s'oppose à celui de la précession des équinoxes, c'est-à-dire à l'observation d'un décalage continu (sur ce point, cf. le solide résumé de Brind'Amour, 1993, pp.179-185).

→ L'année de composition de la préface, 1555, correspond à l'an 6754, date absolue à partir de la "création", c'est-à-dire au dernier quart du septième millénaire, "nous approchant du huictiesme" comme le précise Nostradamus, qui reste ici dans l'expectative quant au redémarrage d'un quatrième cycle en l'an 7441 (c'est-à-dire 2242 AD).
 
 

36. combien que par ambigues opinions excedants toutes raisons naturelles par songes Machometiques, aussi aucune fois Dieu le createur par les ministres de ses messagiers de feu en flamme missive vient à proposer aux sens exterieurs, mesmement à nos yeulx, les causes de future prediction significatrices du cas futur, qui se doibt à cellui qui presaige manifester.

1557U: noz yeulx, qui se doit à celuy
1557B: noz yeulx, qui se doit à celuy
1590: les ministres des messagers, de feu & flambe

Voc.: machometique (mahométique) = inspiré (dans un sens péjoratif), et de l'adverbe grec machomenôs = d'une manière contradictoire
 

Comme dans les représentations brouillées dépassant la raison commune et transmises dans le rêve exalté, il arrive que Dieu transmette aux sens extérieurs, et même sous forme d'hallucinations, par le biais de ses auxiliaires ignés, une flamme missive dévoilant une image des situations futures et qui se manifeste à celui qui prophétise.

→ Retour au Compendium de Savonarole : "Nonnumquam vero exterioribus sensibus precipue oculis : significativa manifestandarum rerum deus proponit." (Compendium, f.A4r) -- passage oublié par Brind'Amour, mais relevé par Stefano Dall'Aglio ("L'inganno di Nostradamus. Sulla dipendenza dell'Epître à César dal Compendio di rivelazioni di Savonarola", in Bruniana & Campanelliana 9, 2003, p.441) qui parle de plagiat du traité de Savonarole, après Brind'Amour, sans sembler s'apercevoir des variantes significatives et modifications parfois facétieuses apportées au texte du florentin.
 

37. Car le presaige qui se faict de la lumiere exterieure vient infalliblement à juger partie avecques & moyennant le lume exterieur : combien vrayement que la partie qui semble avoir par l'oeil de l'entendement, ce que n'est par la lesion du sens imaginatif : la raison est par trop evidente, le tout estre predict par afflation de divinité, & par le moyen de l'esprit angelique inspiré à l'homme prophetisant, rendant oinctes de vaticinations, le venant à illuminer, luy esmouvant le devant de la phantasie par diverses nocturnes aparitions, que par diurne certitude prophetise par administration astronomicque, conjoincte de la sanctissime future prediction, ne consistant ailleurs que au courage libre.

1557U: ne considerant ailleurs, couraige
1557B: infailliblement, rendant joinctes, ne considerant ailleurs, couraige
1590: que par divine certitude

Voc.: lume, du latin lumen, lumière, clarté
Voc.: afflation = souffle, inspiration (Huguet)
 

Car la vision qui se transmet par la lumière extérieure est reçue et vient s'accorder obligatoirement avec la lumière intérieure : si bien que la partie de l'entendement qui voit ne le fait pas par une lésion du sens imaginatif, mais évidemment par l'inspiration divine et grâce à l'esprit angélique qui guide le prophète, le remplissant d'images sacrées, l'illuminant, et dirigeant son imagination par des apparitions nocturnes, si bien qu'il peut prophétiser à l'état de veille en toute certitude, conformément aux lois astrologiques accordées à cette inspiration divine, pour autant qu'il ait le courage d'exprimer ses visions.

→ Savonarole : "Cum igitur inter deum et homines angeli medii sint : ab ipso deo illuminationes prophetice per angelicos subministrantur, qui non tantum ad diversas apparitiones interius phantasiam illustrant et commovent : sed etiam instrinsecus prophetas alloquuntur." (Compendium, f.A4v). Dans ce paragraphe et le précédent, Nostradamus décrit son expérience visionnaire en accord avec la description que donne Jamblique de l'expérience théurgique : attraction du souffle ou pneuma, vision de ce souffle sous forme de lumière ou de feu par le théurge, descente et fusion de cette énergie dans le corps du théurge (Les mystères d'Égypte, III 6). Jamblique précise, comme le fait Nostradamus, que l'enthousiasme, c'est-à-dire l'état résultant de cette présence divine, n'est pas une possession au sens commun, ni un état pathologique se manifestant par des transes ou par des états frénétiques et extatiques, mais un état serein, pur, dans lequel l'esprit voit sans mélange, indépendamment de ses facultés communes de perception ou de connaissance (Les mystères d'Égypte, III 7).

→ Nostradamus écrit "le lume exterieur", vraisemblablement pour "intérieur". La fin du paragraphe ne fait pas allusion au libre-arbitre, mais à la volonté et au courage d'exprimer ses visions, et finalement au travail d'écriture.
 

 

38. Vient asture entendre mon filz, que je trouve par mes revolutions que sont accordantes à revellée inspiration, que le mortel glaive s'aproche de nous pour asture par peste, guerre plus horrible que à vie de trois hommes n'a esté, & famine, lequel tombera en terre, & y retournera souvent, car les astres s'accordent à la revolution :

1557U: revelée, s'aproche de nous maintenant par peste, n'à esté, Astres
1557B: revelée, s'aproche de nous maintenant par peste, n'à esté, Astres
1590: qui sont accordantes

Écoute désormais mon fils : d'après mon calcul des révolutions planétaires s'accordant aux révélations qui m'ont été insufflées, le glaive mortel s'approche maintenant de nous, propageant la peste, une guerre plus horrible que ce qu'ont jamais connu trois générations successives, et la famine ; et ce glaive s'abattra encore sur terre à plusieurs reprises et conformément aux cycles planétaires :

→ L'image du glaive et les citations latines des paragraphes suivants sont reprises de Savonarole qui relate une vision/audition de 1592 (cf. Compendium, ff.A5v-A6r).
 
 

39. & aussi a dit Visitabo in virga ferrea iniquitates eorum, & in verberibus percutiam eos. car la misericorde du seigneur ne sera poinct dispergée un temps mon filz, que la plus part de mes propheties seront acomplies, & viendront estre par accompliment revoluës.

1557U: & aussi à dict, Seigneur, point dispergée, pluspart, accomplies, par accomplissement
1557B: & aussi à dict, Seigneur, point dispergée, pluspart, accomplies, par acomplissement, revolues
1590: a dict

Voc.: disperger = disperser, répandre (Huguet)
 

Et comme il est dit [Psaume 89.33 : "visitabo in virga iniquitates eorum et in verberibus peccata eorum"] : Je corrigerai leurs iniquités avec une verge de fer et je les frapperai pour leurs paroles, car la miséricorde divine n'aura pas le temps de se manifester, mon fils, avant que la plupart de mes prophéties soient accomplies ou en voie de l'être.
 
 

40. Alors par plusieurs foys durant les sinistres tempestes, Conteram ergo dira le Seigneur, & confringam, & non miserebor : & mille autres avantures qui aviendront par eaux & continuelles pluies, comme plus à plain j'ay redigé par escript aux miennes autres propheties qui sont composées tout au long, in soluta oratione, limitant les lieux, temps, & le terme prefix que les humains apres venus, verront cognoissants les aventures avenues infalliblement, comme avons noté par les autres, parlans plus clairement : nonobstant que sous nuée seront comprinses les intelligences : sed quando submovenda erit ignorantia, le cas sera plus esclarci.

1555AW: apresvenus (accolement des termes dû à la mise en page)
1557U: fois, adventures qui adviendront, pluyes, apres venuz, congnoissants les adventures advenues, soubz nuée, comprises, sub movenda
1557B: fois, adventures qui adviendront, apres venuz, les adventures advenues, infailliblement
1557B: (passage manquant : nonobstant que sous nuée seront comprinses les intelligences : sed quando submovenda erit ignorantia, le cas sera plus esclarci.)
1561 "Buffet": "critignorantia" à la place d'ignorantia
1590: & termes prefix

Voc.: oratio (latin) : propos, discours
Voc.: solutus (latin) : libre, sans liens, disjoint
 

Alors à plusieurs reprises, pendant les sinistres tempêtes, le Seigneur dira : je les frapperai donc, et les briserai impitoyablement, et je serai sans pitié. Et il y aura mille autres événements qui surviendront par les eaux et par des pluies continuelles, ainsi que je l'ai rédigé plus en détail dans mes autres prophéties composées continuement, en un discours sans liaisons, précisant les lieux, les époques, et le moment précis que les hommes qui naîtront après ces événements verront et reconnaîtront assurément et conformément à ce que nous avons écrit dans les autres (prophéties), parlant plus clairement : et bien que les intelligences se manifestent sous forme voilée, les choses seront plus claires quand l'ignorance aura été dissipée.
 

→ L'énonciation est alambiquée au possible, sans doute afin que ne comprennent ce dont il est question que ceux qui, par leur sensibilité, sont quelque peu "sur la même longueur d'onde" que le voyant provençal. Brind'Amour se demande si Nostradamus n'aurait pas composé des prophéties en prose, dont le texte aurait été perdu (1996, p.42) -- une fausse piste qui en tentera certains, surtout parmi les amateurs de faux, de faussaires et de prétendus ouvrages perdus et inconnus ! -- comme il est par ailleurs aisé de pallier aux déficiences de sa compréhension par un bricolage d'inventions fantaisistes.

→ On peut imaginer encore avec Guynaud (1693, p.19) et Leroux (1710, pp.50-51) que les seuls textes en prose, en traduisant ainsi lapidairement l'expression latine "in soluta oratione", parus avant 1555, sont les "présages prosaïques", comme les nommera Chavigny, accompagnant les almanachs et pronostications des années 1550-1555. Cependant on comprend mal pourquoi ces textes devraient être dénommés "prophéties" comme il est dit, et encore moins en quoi ils pourraient servir d'explication ou d'éclaircissement aux quatrains versifiés de l'édition de 1555, étant eux-mêmes tout aussi obscurs qu'eux.

→ L'explication est pourtant simple : Nostradamus fait allusion à sa seconde préface, celle qui sera dédiée à Henry II, qui paraîtra pour la première fois en 1558, et dont une bonne partie aura donc été rédigée dès 1555. "Aux miennes autres propheties qui sont composées tout au long" : c'est-à-dire que cette seconde préface est ajoutée à la seconde partie de ses prophéties, lesquelles, on le sait, resteront divisées en deux livres (cf. les éditions Rigaud de 1568). La seconde partie est effectivement composée continuement, sans interruption, contrairement aux deux éditions de la première partie (parues successivement en 1555 et 1557), lesquelles ont été "rabotées obscurement" (cf. supra, paragraphe 26), c'est-à-dire qu'elles sont "incomplètes" d'une cinquantaine de quatrains chacune, moins ou plus. Alors que la préface à César ne nous apprend pas grand chose sur les événements à venir, à l'exception des deux dates considérées par Nostradamus comme les échéances majeures de l'histoire à venir (à savoir 2065, l'année des bouleversements climatiques irréversibles, et 2242, l'année de la fin des Prophéties), l'épître à Henry fourmille d'une accumulation de situations entremêlées et de personnages imbriqués, passant des uns aux autres du coq à l'âne, comme il est précisé au sens étymologique des termes : "in soluta oratione" !

→ Enfin, l'emploi du pronom "nous" peut surprendre : Nostradamus aura voulu, comme il l'a fait pour Savonarole au paragraphe 9, inclure et faire participer son (ses) interprète(s) à la consécration de son oeuvre prophétique (cf. le paragraphe suivant et final, ainsi que l'épilogue à mon premier article sur Nostradamus, CURA, 2000 ; Atlantis, 404, 2001).
 
 

41. Faisant fin mon filz, prens donc ce don de ton pere M. Nostradamus, esperant toy declarer une chascune prophetie des quatrains ici mis. Priant au Dieu immortel qui te veuille prester vie longue en bonne & prospere felicité. De Salon ce j. de Mars 1555.

1557U: icy mis, qu'il te vueille, ce premier de Mars
1557B: qu'il te vueille, ce premier jour de Mars
1557B: (passage manquant : Faisant fin mon filz, prens donc ce don de ton pere M. Nostradamus, esperant toy declarer une chascune prophetie des quatrains ici mis.)
1590: ton pere Michel, le vingtdeuxiesme jour de juin

Voc.: déclarer = éclaircir, expliquer (Huguet)

Et pour terminer, mon fils, prends donc ce don de ton père qui attend que tu éclaircisses chacune de ses prophéties ici mises en quatrains. En priant le Dieu immortel qu'il veuille t'accorder une vie longue, heureuse et prospère, de Salon, ce 1er mars 1555.

→ Ce dernier paragraphe semble confirmer que le père s'adresse à son fils spirituel, celui qui sera capable d'expliquer son discours, et notamment chacun des quatrains visionnaires.
 

Impressions terminales

La préface se laisse découper en 5 parties :

C'est un texte condensé, nuancé, moins obscur que certains ne le décrètent a priori ou par ignorance, même s'il subsiste quelques erreurs syntaxiques minimes, principalement dues à la transposition en français de phrases initialement conçues en latin (comme l'a compris Jean Leroux), et à la mise en perspective de citations provenant essentiellement des traités du prédicateur florentin Girolamo Savonarola et du cyclologue langrois Richard Roussat, le tout dans un contexte néoplatonicien. Ces citations assez nombreuses, parfois commentées au préjudice de l'auteur par des apprentis en prospective déçus par leurs propres échecs et incapacités, sont le plus souvent recyclées dans un contexte quelque peu différent. Ces variations et décalages référentiels, mettant en jeu plusieurs plans de référence pour les vocables, les énoncés et le discours en général, sont une constante de l'expression nostradamienne, "prosaïque" ou versifiée.

La synchronisation temporelle et la mise en parallèle de plusieurs réalités ressemblantes impliquent un processus d'écriture original et propre au discours prophétique : en effet, si le voyant perçoit les situations et les événements comme concentrés dans une temporalité unique et tridimensionnelle, habituellement imperceptible à l'aperception commune, il est logique que les personnages, acteurs et décors de ces situations entremêlent leurs caractéristiques de manière à se manifester en une image unique. Le voyant authentique est un Janus à trois têtes, ce gardien antique des seuils de la temporalité, devenu le témoin moderne de la démence humaine. Nostradamus en donne l'échéance, pour 2065, et le retour à une certaine quiétude avec Saturne en 2242, date à laquelle prend fin la prophétie.

Enfin, sur l'essentiel, et pour répondre aux sceptiques, qui pour la plupart n'ont en commun que la désillusion née de leurs propres contre-performances -- les autres, les fanatiques de la raison dure et étriquée, ceux qui ne veulent rien savoir, sont par définition des ignorants --, on dira que l'hypothèse naïve et primaire consistant à refuser à Nostradamus le rôle de voyant, au prétexte douteux qu'il n'aurait pu voir l'avenir, repose principalement sur leur incapacité à comprendre ou à imaginer ce que signifie l'acte de voir. Car Nostradamus n'est pas tant un voyant parce qu'il voit, que par ce que son texte donne à voir.
 
 
Janus à 2 têtes, médaille, in Gabriello Simeoni, Description de la Limagne
d'Auvergne
, trad. Antoine Chappuys, Lyon, Guillaume Rouillé, 1561, p.42
Janus à 3 têtes, vignette de l'Advis de la defaicte de l'armee
Portuguese en Faez
, Lyon, Benoist Rigaud, 1578

 
 

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