CORPUS NOSTRADAMUS 4 -- par Patrice Guinard
 

Pronostication pour l'an 1552
 
ville d'édition : Lyon ?
éditeur : ??
année : 1551

Videl: Declaration, f.C2
Chavigny: Recueil, pp.6-9
Benazra: Répertoire, p.3
Chevignard: Présages, pp.194-197

 
 

Le texte de la Pronostication
 

1. Je voy tant de dures & acerbes profligations, que je n'ose bonnement reduire en si petit volume la centieme partie des afflictions & calamitez que ceste miserable & terrene plage doit indubitablement soufrir, mesmes en plusieurs lieux & païs du royaume de France.

2. Devers la Romanie apparoistra un signe portenteux.

3. La France ne sera point exempte de plusieurs & diverses conjurations & mutinemens ceste année.

4. A la fin du printemps, durant tout l'esté, jusques à la moitié de l'autonne plusieurs grands personnages tant temporels que ecclesiastiques & de florissant eage infailliblement mourront, voire sans estre longuement malades.

5. Pleust au Dieu immortel que la guerre, famine, sterilité, vents insolites, & la mort de plusieurs bestails, qui pour le seur adviendra, ne fut pas ainsi comm'il est manifestement demonstré.

6. Nostre païs de Provence, Comté de Nice & autres circonvoisins ne seront exempts de plusieurs oppressions, famines, mort de bétail à laine, sterilitez & autres charges & vexations, qu'il leur sera force d'endurer.

7. Ce printemps menace chose qui ne faillira d'advenir. Car les Princes & Grands terriens penseront à leur chevet, en lieu de dormir, comme & par quel moyen ils assailliront leurs adversaires : & ne se passera sans effusion de sang, & sans que partie de l'occident ne conjure secretement haine & occulte rebellion.

8. Le premier mois de l'esté sera beaucoup froid, contre nature, de sorte que plusieurs seront contrains soy chaufer : aussi sera il la plus part dommageable, & plusieurs ne seront gueres content de luy.

9. Helas ! la grande calamité & misere qui sera pour plusieurs ! ô que la queuë du temps sera dommageable & pernicieuse !

10. Plusieurs par grande monstre exterieure pensent avoir beaucoup, qui seront bien faillis ! non comprise la partialité qui se doit commettre contre deux, qui tiendra un parti, qui l'autre.

11. Certes le grain sera cause de grande mutinerie !

12. Tant d'afflictions & maladies surviendront, & si enormes, que le monde patira beaucoup d'adversitez par l'influence celeste, par sang espandu & par la haine de deux.

13. Sur l'autonne quelque appointement entre les Princes se fera, qui sera tel, de peu de durée. Car pour estre des plus grands Princes detenus par maladies, le cas demeurera en surseance : nonobstant ne cesseront soy ruiner les uns les autres.

14. L'hiver sera productif de guerres, generatif d'intestines seditions & conjurations.

15. Plusieurs personnages élevez en haute dignité seront deboutez : plusieurs tuez de guet à pensée. Princes & hauts dangereux : dont les uns seront elevez, les autres abaissez.

16. Le royaume de France sera souverainement defendu & augmenté ceste année, combien que le malin Saturne le menace de son profond barathre.

17. Et nonobstant les machinations estrangeres qui hors d'iceluy se traitent, son Monarque doit icy magnifiquement faire extension & augmentation du regne, combien que le commun populaire (par faulte d'advis) sera fort oppressé.

18. Grande mutinerie sera en plusieurs citez de la Romanie & païs d'Italie : & une desordonnée entre autres & inique sedition se fera devers l'esté au mois de Jullet.

19. Et en Fevrier de nuit en aucunes citez seront tuez des principaux de la Potestat & Seigneurie.

20. Ceste année la plus grand part du païs d'Alemagne sera grandement vexée : & le haut païs vers l'occident fera rebellion.

21. Plusieurs seront qui feront guerre l'un contre l'autre, maintenant qui un Prince, maintenant qui l'autre : mais leur extreme foiblesse leur donra occasion de demeurer coys.

22. Mars & Saturne par l'Ourse majeure menacent grandement la cité par dessus les Suisses d'estre assaillie : & ceste menace dure jusques en l'année 1587 ou pour le seur dans ce terme elle pourra estre assaillie.

23. La plus grand part du païs d'Espagne doit soufrir beaucoup ceste année, & deux ensuivantes, mesmes par famine à cause d'une extreme sterilité qui infailliblement sera.

24. De guerre n'en y a aucun manifeste signe, hors mis l'Orient qui le menace : mesmes les lieux circonvoisins de la mer par pillages Barbares.

25. Plusieurs & diverses infirmitez assailliront les humains, & les animaux paissans : peu d'huiles, grands gresles, abondance de blez & de vins par monstre evidente, mais dangereuse : peu miel & moins de cire : le froment se corrompra : playes beaucoup, tremblement de terre.

26. Le jour devant la conjonction Lunaire du mois de Fevrier mourra un personnage vieil de plainte.
 

Chavigny, Recueil, p.6 Chavigny, Recueil, p.7 Chavigny, Recueil, p.8 Chavigny, Recueil, p.9

 
 

Commentaires sur la transcription de Chevignard

Mes remarques concernant l'accentuation, la ponctuation et le signalement des notes marginales de Chavigny restent les mêmes que pour la Pronostication pour l'an 1550. Par exemple, Chevignard accentue "ou" au présage 22, il omet la virgule après "insolites" au présage 5 et après "année" au présage 23, et il remplace la série de double-points du présage 25 par des virgules. Au présage 4, Chavigny écrit "eage" et non "age".

Enfin au présage 5, j'ai rétabli l'orthographe "Dieu" en supprimant les majuscules probablement ajoutées par Chavigny (cf. Videl, f.C2v), et, avec Chevignard, "majeure" au présage 22.
 

Index nominum
 
profligation : destruction
portenteux : qui présage
barathre : gouffre
 

Commentaires sur le texte de Nostradamus

Le premier témoignage connu de ce texte provient de l'astrophile Laurent Videl qui s'en prend au ton déterminé avec lequel sont annoncés les présages de cette année 1552 : "tu as uzé de parolles si assurées que Dieu n'a james assurè d'avantage" (Declaration, f.C2r). Videl relève "infailliblement" au présage 4 et "pour le seur" au suivant. On pourrait ajouter "indubitablement" en 1, "qui ne faillira d'advenir" en 7, et encore "pour le seur" en 22 et "infailliblement" en 23.

Cette abondance de certitudes, qu'on pourra effectivement trouver déplacée, semble en tout cas relativiser la prétendue coquille de l'épître à César, reproduite par les éditeurs successifs des Prophéties, selon certains commentateurs tout aussi affirmatifs que le prophète provençal : "Possum non errare, falli, decipi" écrit Nostradamus (et non "Possum errare, falli, decipi"), ajoutant par une ironie et un sens du paradoxe qui visiblement ne sont pas partagés : "suis pecheur plus grand que nul de ce monde, subject à toutes humaines afflictions" (cf. Brind'Amour, 1993, p.104 ; Chevignard, 1999, p.15).

Chavigny cite le premier présage de cette pronostication (Pléiades, p.60), et le onzième sous une forme édulcorée : "Certes le Grain (entendant d'orge) sera cause de grande mutinerie & trouble" (Janus, p.222), afin de tirer dans le sens de sa lecture la sentence neutre et générale du présage de Nostradamus. Le Grain (avec une majuscule), d'orge, céréale inventée par Chavigny, devient un personnage, à savoir le Comte Gabriel de Montgomery, Sieur de Lorges, qui blessa à mort le roi Henry II lors du fameux tournoi du 30 juin 1559.

Cette spéculation de Chavigny trouve un écho chez César Nostradamus qui cite la prétendue métaphore de Nostradamus trouvée "en quelque autre endroit en ces termes courts & couverts, L'orge estouffera le bon grain". César ajoute que "le nom de celuy qui porta ce coup de lance tant malheureux y est exprimé." (Histoire, p.782).

On remarquera encore la formulation "en y a" au présage 24. Cette expression supposée incorrecte se lit en plusieurs endroits de l'Opuscule de 1552 (TFC) : "& aucunes eaues odorantes composees par plusieurs & diverses sortes, & en y a de composees selon les pays & regions" (...) "le lendemain en y avoit plus que au paravant" (...) "pour un qu'il en y a de bon, qu'il en y a cent & mille qui sont meschants" (...) "par tout en y a de bons & de maulvais" (...) "de Monpellier cité fameuse est locupletée d'un nombre de sçavans personnaiges en la parfaite faculte de medicine, que en y a qui à toute perfection parachevent & la font" (éd. Volant, 1555, pp. 23, 52, 98, 100 & 217), encore dans Les Presages merveilleux pour l'an 1557 : "y aura quelque trouble, qui ne procedera que par accidens de maladie : mais en y aura assez d'autres, pour priver de telles fascheries le grand soleil" (f.C1v), et déjà dans la traduction manuscrite du traité d'Horapollon (1541) : "Et d'escarbot en i a troys manieres" (A20). Aussi le "sic" rajouté par Benazra au titre de l'édition Antoine du Rosne des Prophéties ("Dont il en y (sic) à trois cents", Répertoire, p.22), et qui alimente la spéculation hasardeuse d'un Halbronn contre l'authenticité de cette édition, serait plutôt à décaler d'un mot, comme j'en ai donné les raisons dans mon texte, "Les pièces de l'héritage" (CURA, 2003).

Chevignard (pp.33-35) a retrouvé dans une pronostication non datée pour l'année 1552 un texte similaire pour les présages 31, 32, 33, 36 et 37. C'est la Vraye prognostication nouvelle, composée par maistre Claude Fabri, medecin et astrophile, demourant en la noble ville & université de Dole, natif de Prelz en Argonne, pour l'an mil cinq cens cinquante deux (Agen, Arnaud Villote, demourant près de Sainct-Hylaire). Le texte de Fabri est très proche, hormis la date de 1557 qui a peut-être été corrigée en 1587 par Chavigny, et "firmament" en place de "froment" au présage 36. Corrigée ou non, et par suite appliquée jusqu'à l'année 1557 ou 1587, la configuration astrologique du présage 22 n'a guère de sens.

Chevignard relève deux indices ténus en faveur de l'antériorité de la pronostication de Nostradamus : le témoignage de Videl concernant l'assurance intolérable du prophète, et la formule "personnage vieil de plainte" qu'on retrouve ailleurs dans ses écrits. On pourrait rajouter assurément l'expression "en y a" et aussi, finalement, la date de 1587 qu'on retrouve au présage 145 de l'Almanach pour l'an 1554. Même si un emprunt de Nostradamus n'est pas totalement à exclure, encore que ceux-ci sont toujours intentionnels et significatifs, et que l'astrologue de Salon n'a pas besoin d'un Fabri pour établir ses présages, il est fortement probable que la pronostication d'Agen est une contrefaçon, peut-être publiée par une ancienne connaissance agenaise de Nostradamus qui tente de tirer parti du succès grandissant de ses écrits.

D'autres hypothèses sont à l'étude, compte tenu du fait qu'il existe divers textes d'un ou de plusieurs Claude Fabri, publiés en 1550, 1568, 1580 et 1611, ainsi qu'un Almanach pour l'an 1582 par un certain Anthoine Fabri "docteur en médecine et astrophile de Prelz en Argonne" ! (cf. "Vraye Prognostication Nouvelle pour l'An 1552 de Claude Fabri", CURA, juin 2006).

Finalement le texte signalé par Chevignard, dont malheureusement il n'a pas engagé les analyses directes et afférentes nécessaires, pourrait être la première contrefaçon connue d'une publication de l'astrologue salonais.
 
 
 
 
 
 

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