CORPUS NOSTRADAMUS 24 -- par Patrice Guinard
 

La Vraye Prognostication Nouvelle pour l'An 1552 de Claude Fabri
(Une parodie "antidatée" parue à la fin des années 50)
 
 

auteur(s) : Claude Fabri (& Laurent Videl ?)
ville d'édition : Agen ?
éditeur : Arnauld Villote ?
année : 1559 ?
in-4, 4 ff.
BnF: Rés p.V.350

Ce document exceptionnel de quatre feuillets, catalogué par Jules Andrieu en 1886, a été étudié par Pierre Brind'Amour en 1993 puis par Bernard Chevignard en 1999. Ce dernier en cite plusieurs passages similaires à des présages de Nostradamus rapportés par Chavigny et figurant dans sa Pronostication pour l'an 1552, et se demande quel est le plagiaire, sans conclure nettement au préjudice de l'un ou de l'autre (1999, pp.33-35). Brind'Amour signale que Claude Fabri a été un collaborateur de Laurent Videl, un astrologue hostile à Nostradamus -- ce Videl étant en quelque sorte l'ancêtre de nos astrologues-praticiens et faiseurs d'horoscopes qui partagent son hostilité et ne reconnaissent pas Nostradamus comme l'un des leurs --, et rappelle qu'une copie des privilèges et permis d'imprimer de leurs almanachs pour 1559 et 1560 (Lyon, frère Chaussard) aujourd'hui introuvables, sont conservés aux Archives Départementales du Rhône (Fonds de la Sénéchaussée, BP 444 : f.147v, et BP 445 : f.161v) d'après un relevé de Laurent Guillo ("Privilèges d'almanachs lyonnais", in Cahiers Michel Nostradamus, 3, 1985, p.42).

Claude Fabri, "medecin & astrophile", est un habitué du plagiat (et deviendra en quelque sorte un récidiviste) puisqu'il publie un traité de la peste signalé par La Croix du Maine et Du Verdier, les Paradoxes de la cure de peste par une méthode succincte contre l'opinion de ceux qui ont escrit et pratiqué au passé (Paris, Nicolas Chesneau, 1568), qui "pille abondamment celui de Benoît Textor" (Brind'Amour, p.507). Au verso du feuillet *4, se trouve un thème dressé pour le 13 juillet 1568 et annonçant, en raison d'une conjonction Mars-Saturne à 23° de la Vierge, une grande pestilence à venir. L'ouvrage de Benoit Tixier dit Textor, De la maniere de preserver de la pestilence, & d'en guerir, selon les bons autheurs, est paru à Lyon en 1551. Cependant Brind'Amour qui a démasqué le plagiat et la relation avec Videl, ne se pose pas la question de la date de parution de cette pronostication non datée, et sans faciebat.

Le même ouvrage de Fabri sur la peste est réédité en 1580 par le même éditeur sous le titre Les contre-poisons et experiences certaines contre la Peste (Bibliothèque Méjanes, Aix : G. 689 ; Bibliothèque Sainte-Geneviève, Paris : 8° T 938 INV 2905 RES ; British Library, London : 1167.d.10.(4.)), et un almanach imprimé au nom de Claude Fabry, l'Almanach pour l'an bissextil 1612, sort à Paris chez Fleury Bourriquant (1611?, in-16, 46 pp. ; Catalogue Rigaux, 1931, n.1-C ; BM Lyon Rés 813231).

La Croix du Maine signale encore un ouvrage inconnu par ailleurs : les Diaires et Almanach pour l'an 1572, avec les Présages des mutations de l'air, publié à Rouen, et chez Robert Marin à Paris en 1571 (Bibliothèque, 1584, p.57), et Du Verdier, sans autre précision, des Almanachs et diaires imprimés à Paris et à Lyon (Bibliothèque, 1585, p.178).

[L'allemand Johannes Fabri von Heilbronn, auteur de Johel Der Prophet Christenlich (Dilingen, Sebald Mayer, 1557) et des Cinq livres de la Messe Evangélique, est traduit et édité à Paris chez l'éditeur d'ouvrages anti-calvinistes Claude Fremy à partir de 1563].
 

Description de la pronostication :

- f.A1r [p.1] : titre
- f.A1v [p.2] : adresse au lecteur
- f.A2r [p.3] : "De l'Année en general", "Des quatre saisons de L'iver" [sic], "Du printemps", "De L'esté"
- f.A2v [p.4] : "De L'autonne", "De Paix ou de Guerre", "Des maladies", "De l'estat de la Germanie, ou Allemaigne"
- f.A3r [p.5] : "Du presage de ceste annee selon l'antiquissime zoroaster, & le pleurant Heraclite"
- ff.A3r-A4v [pp.5-8] : "Declaration des Lunes"
- f.A4v [p.8] : dates des fêtes mobiles

A noter qu'un trait de l'encadrement en bas de la vignette de la page de titre est fracturé, et que le continu du petit cadre (mentionnant la date de publication ?) a été manuellement effacé. La même vignette (avec le petit cadre inférieur non brisé) apparaît au frontispice de la Prognostication nouvelle pour l'an Mil cinq cens cinquane [sic] quatre, composée sur le meridien de Tolose par M. Frager Riviere Docteur en Medicine. Imprime nouvellement a Tolose par Iacques Colomies maistre Imprimeur (d'après le catalogue James de Rothschild, 1884, vol.1, n.212). Frager Riviere est une anagramme approximative d'Auger Ferrier, un médecin et astrologue toulousain qui aura aussi été pris pour cible par les pasticheurs.
 

 

Plusieurs indices suggèrent que l'auteur a travaillé sur la Vraye Prognostication Nouvelle avec son complice Videl, et que ceux-ci connaissaient à la date de publication de cette courte pièce l'une ou l'autre des premières éditions des Prophéties, et peut-être même les trois, parues à Lyon en 1555, 1557 et 1558. Aussi peut-on suggérer comme date de parution les années 1557 (date interne dans le texte), 1558 (date de parution du pamphlet de Videl), ou mieux, 1559 (année succédant à la parution du troisième volet des Prophéties en 1558).

La page de titre permet de se faire une idée de l'auteur ou du co-auteur : il serait né à Pretz-en-Argonne au nord de Bar-le-Duc et aurait suivi des cours de médecine à l'université de Dole en Franche-Comté, territoire de la branche espagnole des Habsbourgs et qui ne sera intégré à la France que sous Louis XIV. Il demeurerait à Dijon d'après une mention au titre de son ouvrage de 1568 ("fl. Dijon 1567", La Croix du Maine, 1584, p.57 ; "demeurant à Dijon", Du Verdier, 1585, p.178).

Fabri était un patronyme très répandu dans plusieurs régions de France. Renaud Fabri était le père du célèbre érudit provençal Nicolas Fabri de Peiresc, qui a cherché auprès de César de Nostredame à récupérer certains manuscrits de son père Michel (cf. éd. Tamizey de Larroque, 1880). L'oncle de Peiresc, le frère aîné de Renaud, Claude Fabri, sieur de Calas, est né vers 1545 et a été conseiller au parlement de Provence de 1572 à 1606. Il est encore trop jeune, en 1559, pour en faire l'auteur ou le pseudo-auteur de notre prognostication.

Le texte est supposé avoir été imprimé à Agen, ville où a séjourné Nostradamus, et même "nouvellement imprimé", sans qu'aucune date de publication ne soit mentionnée à la suite de cette indication. La pronostication est dite "vraye" et "nouvelle" : ce dernier qualificatif n'apparaît chez Nostradamus qu'avec sa Pronostication pour l'an 1555. L'image de la vignette présente un étudiant pointant un compas sur une sphère : une représentation similaire n'apparaît dans les oeuvres connues de Nostradamus qu'avec son Almanach pour l'an 1566 (chez Antoine Volant et Pierre Brotot) et la réédition de ses Prophéties en 1568 chez Benoist Rigaud. Elle pourrait donc s'inspirer de la vignette des versions lyonnaises des almanachs de la fin des années 50, dont aucun exemplaire n'a été retrouvé. On ne remerciera jamais assez les faussaires, plagiaires et imitateurs de Nostradamus de nous donner malgré eux de précieuses indications sur certaines des oeuvres originales qui ont aujourd'hui disparu.
 

L'adresse au lecteur, "Au Lecteur benivole", semble s'inspirer de son Traité des Fardements et des Confitures, dont les éditions les plus répandues apparaissent à partir de 1555, et dont la préface s'adresse elle aussi "au Lecteur Benivole" : les lectures d'Ypocras pour Hippocrate, très présent dans le Traité, et surtout d'Avicenne Euax (pour Eaux, c'est-à-dire Avicenne qui ne buvait que de l'eau), sont les premières bouffonneries de l'opuscule. Cependant malgré l'interdiction du vin (et des alcools) par l'Islam, Avicenne en préconisait l'usage à des fins médicales.

Ces médecins sont mêlés à quelques astrologues aux noms approximatifs : "Ptholomée en la seconde partie du quadri partiti [sic], Albumazar en son introductoire, Ypocras & Haly, Berangel, Avicenne Euax, Algubatel" (p.2). Le célèbre Haly [Abenragel] est séparé de la suite de son nom ("Berangel" [sic]) par une virgule, et "Algubatel" désigne peut-être Albubather Alkasan, l'astrologue d'origine persane du IXe siècle, auteur d'un traité sur les nativités.

Le premier "chapitre" du texte -- s'il faut désigner par chapitres ces quelques indications bâclées : "Si je vouloye parler des conjonctions, oppositions, aspectz, & impressions, je seroye trop long." --, confirme les pasquinades de l'adresse au lecteur : "& sera plus de Vin qu'il ne fust il y a cent ans" (p.3). Il s'agit bien d'un texte parodique, à rapprocher de la Pantagrueline Prognostication (1532) de Rabelais.

Mais le (ou les) auteur(s), Videl (et Fabri), sont eux-mêmes astrologues et insistent sur le principal reproche que contient le pamphlet de Videl, sa Declaration des abus ignorances et seditions de Michel Nostradamus (1558) : les saisons débutent avec l'entrée du soleil dans les signes tropiques, c'est-à-dire précisément à 0° des Bélier, Cancer, Balance et Capricorne.

Ainsi à ce passage de la Déclaration de Videl qui critique les inconséquences techniques de la Grand' Pronostication nouvelle pour l'an 1557 : "Et en l'esté tu dis le soleil entrant au premier point de cancer a 26 minutes acorde moy maintenant cela qu'il soit au premier point & aussi a 26 minutes." (f.B1v), répond exactement la mise au point de notre texte : "L'este commence quand le soleil entre au premier poinct de Cancer tropique" (p.3). La mise au point est répétée pour les quatre saisons. Cette insistance est le premier indice manifeste qui trahit les auteurs du pastiche. Pourtant les jours solsticiaux et équinoxiaux donnés par le texte laissent à désirer : s'ils sont exacts pour l'hiver et le printemps (12 décembre et 11 mars), il est inexact pour l'automne (10 septembre au lieu du 13 !). Mais peu importe dans le cas présent, puisque la pronostication n'a de fait qu'une vocation facétieuse.

L'importance du paragraphe suivant, "De Paix ou de Guerre", vient de l'allusion à Hercules, une constellation excentrée au nord de l'équateur, et qui se rapporte peut-être aussi à la vignette d'une édition 1558 des Prophéties que reproduiraient les éditions Rigaud datées de 1568. Transcription du charabia des auteurs : "Quand je considere les menasses de Mars, lequel long temps à que son influence commence fort à venir, & par les aspectz de Hercules, estoiles fixes, & des autres de sa qualité, nous signifient grans guerres & dessentions entre tous estatz." (f.A2v).
 

Une précision ironique, ignorée par Brind'Amour qui a pourtant recherché les premières allusions aux Prophéties du vivant de Nostradamus, semble confirmer cette hypothèse : "D'autre part, nous avons les Propheties que recitent merveilles des choses advenir" (p.4), d'autant plus que d'autres allusions aux paragraphes suivants conduisent aux mêmes suppositions. Fabri connaît les Prophéties de Nostradamus, et notamment l'édition perdue de 1558 qui serait parue avec la vignette d'un Hercule portant le monde, ou d'un Atlas associé à Hercule. En effet, selon une version des mythiques Travaux d'Hercule, ou d'Héraclès dans la version grecque, ce dernier demande à Atlas de retrouver les pommes d'or des Hespérides à sa place, lui proposant de soutenir le ciel dans l'intervalle. Et Ronsard : "Qu'est-ce d'Hercule, & du puissant Atlas / Qui ce grand Ciel soustiennent de leurs braz ?" ("Hercule chrestien", in Les Hymnes, Paris, André Wechel, 1555, p.188).

Dans les paragraphes suivants, les auteurs amalgament des présages piochés dans la Pronostication pour l'an 1552 de Nostradamus avec quelques modifications (cf. mon étude de ce texte, CURA, février 2006). Chevignard a relevé ces passages. Je marque en gras les différences les plus significatives :
 
 

20. Ceste année la plus grand part du païs d'Alemagne sera grandement vexée : & le haut païs vers l'occident fera rebellion. 

21. Plusieurs seront qui feront guerre l'un contre l'autre, maintenant qui un Prince, maintenant qui l'autre : mais leur extreme foiblesse leur donra occasion de demeurer coys. 

22. Mars & Saturne par l'Ourse majeur menacent grandement la cité par dessus les Suisses d'estre assaillie : & ceste menace dure jusques en l'année 1587 ou pour le seur dans ce terme elle pourra estre assaillie. 

25. Plusieurs & diverses infirmitez assailliront les humains, & les animaux paissans : peu d'huiles, grands gresles, abondance de blez & de vins par monstre evidente, mais dangereuse : peu miel & moins de cire : le froment se corrompra : playes beaucoup, tremblement de terre. 

26. Le jour devant la conjonction Lunaire du mois de Fevrier mourra un personnage vieil de plainte.

Nostradamus, Pronostication pour l'an 1552

Ceste Année la plus grande part du pays d'Allemagne sera grandement vexée, & le hault pays vers l'Occident fera rebellion, & seront plusieurs qui feront guerre l'un contre l'autre, maintenant qui un Prince, qui l'autre : mais leur extreme foiblesse le donnera occasion de demeurer coy. [p.4]

Et Mars & Saturne par mauvais aspect, par L'Ourse majeur menasse grandement la cité par dessus les Suysses d'estre assaillye, & ceste menasse dure jusques en l'année Mil cinq cens Cinquante sept, ou pour seur que dedans ce terme elle pourra estre assaillie. [p.5]

abondance de bledz, & de vins par monstre evidente, mais dangerereuse [sic] : plusieurs & diverses infirmitez assailliront les humains, & des aimaulx [sic]  paissans peu d'huylle, grans gresles grosses & dangereuses, s'esleveront gents contre l'autre, peu miel, & moins de Cire : playes beaucoup, le firmament se corrompra, tremblement de Terre [p.5] 

devant sa conjonction mourra un personnage vieulx de plaindre [p.6]

Fabri, Vraye Prognostication Nouvelle, c. 1559


 

Le texte du tandem Fabri-Videl est bâclé et les erreurs typographiques sont nombreuses, y compris la répétition de celle affectant le texte de 1552 : "l'Ourse majeur". Les accords syntaxiques laissent à désirer. L'image d'une corruption du firmament est à mettre au compte de la parodie, ainsi que la transformation de la date 1587 en 1557. Le texte a probablement été écrit postérieurement à cette date et dans l'esprit des pronostications facétieuses, pour que le lecteur "bénévole" et dupé puisse constater a posteriori que rien ne s'est produit.

Il est vraisemblable que la suite du texte renferme d'autres données s'inspirant de la Pronostication de Nostradamus, non relevées par Chavigny, comme : "en plusieurs lieux cherront gresles & crapaulx" (dernier quart de la lune d'Avril, p.6), ou "les jours Caniculaires premier feront : car le Prozion apparoistra ledict jour" (nouvelle lune de Juillet, p.7)

Le fait que la pronostication ne s'intéresse qu'au destin de l'Allemagne pourrait témoigner des sympathies connues de Nostradamus avec les milieux luthériens d'outre-Rhin. Le paragraphe "Du presage de ceste annee selon l'antiquissime zoroaster, & le pleurant Heraclite", qui contient le mot présage et se réfère à deux personnages présents dans les oeuvres de Nostradamus, confirmerait sa date de composition, postérieure à 1556 : le nom du prophète iranien apparaît dans les pronostications pour 1553 et pour 1555, et dans l'almanach pour 1557 ; les Présages Merveilleux pour l'an 1557 (qui contient explicitement le terme "présage") sont parus en 1556, et une allusion au philosophe présocratique apparaît dans la préface à César (édition 1555 des Prophéties) : "Mais moiennant quelque indivisible eternité par comitiale agitation Hiraclienne".

L'image facétieuse, "le signe du Chien entrera ceste année le XX de Juillet, qui est au ventre du Lyon", semble se référer explicitement au premier vers du quatrain de juillet de l'Almanach pour 1557 : "L'heraut errant du chien au lion tourne".

Ces divers éléments convergent pour dater la pronostication des années 1557-1559, plus vraisemblablement de 1559 après la sortie du troisième volet des Prophéties en 1558, dont les éditions Rigaud 1568 reproduiraient la vignette. Les auteurs semblent assez bien renseignés sur les personnages réels ou légendaires chers à Nostradamus : Hippocrate, Héraclite, Zoroastre, Hercule. Les présages de l'opera prophetica sont interprétés comme issus d'un esprit chagrin et désabusé qui rappelle le philosophe grec Héraclite, surnommé l'obscur.

Diogène Laërce rapporte que vers la fin de sa vie, "il sombra dans la misanthropie et s'en alla vivre dans les montagnes, se nourrissant de plantes et d'herbes. Quand, à cause de ce régime, il fut frappé d'hydropisie [comme Nostradamus], il redescendit en ville pour demander aux médecins, sous une forme énigmatique, s'ils pouvaient transformer des pluies en sécheresse." (éd. Dumont, p.129). L'image d'un Héraclite pleurant était commune au XVIe siècle : "Heraclitus le pleurart" lit-on chez Rabelais (Quart Livre, I). Michel d'Amboise donne une traduction française du Riso de Democrito d'Antonio Fregoso (Milan, 1506) : Le Ris de Democrite & le pleur de Heraclite, philosophes, sur les follies & miseres de ce monde (Paris, Arnould l'Angelier, 1547), ouvrage signalé par Du Verdier (1585, p.870). Et le satiriste cynique Lucien de Samosate, très lu au XVIe siècle, dans son dialogue Les Sectes à l'encan (14), fait dire à Héraclite : "Je plains les hommes et pleure sur eux", ce auquel il lui est répondu peu après dans le dialogue : "Tu parles par énigmes, toi que voilà, ou bien tu composes des rébus? Car tu parles tout à fait comme l'oracle d'Apollon, l'Oblique, sans rien expliquer." (éd. Dumont, p.187). Le ou les auteurs de notre texte, qui ont pris le parti des railleurs, auront finalement souligné des rapprochements assez justes.

Un certain Anthoine Fabri, "Docteur en medecine & Astrophile de Prelz en Argonne", le fils de Claude (?) comme le suppose Brind'Amour, publiera un almanach "sérieux" pour l'année 1582 chez Benoist Rigaud, l'Almanach ou Diaires, avec les tresamples presages, pour l'an 1582. A cette occasion, l'éditeur lyonnais reprend, en la retournant, une partie de la vignette (l'image d'une sphère empoignée) de son édition de la première partie des Prophéties de Nostradamus. La permission, en date du 18 novembre 1581, stipule que "l'Almanach & Predictions" de M. Antoine Fabry est conforme aux pratiques autorisées par l'orthodoxie catholique quant à l'usage de l'astrologie : "n'y trouvant chose contre nostre S. mere Eglise Catholique, Apostolique, & Romaine, ny contre ses Saincts Decrets, & ne passant l'Astrologie licite & permise." (f. D7v)

Antoine Fabry, frère religieux de l'observance régulière, est l'auteur d'une Replique Catholique à une response blasphematoire du sainct sacrifice de la messe, faicte par les Ministres de la pretendue Religion reformee d'Arles, imprimée en Avignon par Pierre Roux en 1567 (BM Avignon: 21.169) L'ouvrage est signalé par Du Verdier (1585, p.65) et recensé par Pansier (vol. 2, 1922, p.156).
 

Au début des années 80, non seulement le nom de Nostradamus fait vendre, mais aussi les vignettes, devenues célèbres, illustrant ses ouvrages. En janvier 1580 le nonce Anselmo Dandino envoie encore à Giambattista Schiani, l'agent du nonce à la Curie, une édition française des Prophéties d'après Cloulas, peut-être l'un des retirages de la fameuse édition Benoît Rigaud datés de 1568 (Lettre du 31 janvier 1580, in Cloulas, 1970, p.14), ou une simple pronostication mise au nom de Nostradamus par l'un de ses imitateurs : "mando ancora a voi il pronostico di nostradama, etc." (BnF ms. ital. 1676, f.194v.)

Il faut cesser de se leurrer dans l'interprétation et la datation des documents relatifs à Nostradamus, lesquels, le plus souvent, masquent son nom mais recèlent une quantité d'indices assez convergents pour que son nom soit lisible, presque de manière transparente, pour le lecteur de l'époque. Mais pourquoi produit-on des almanachs et des pronostications périmés et antidatés, ou du moins non datés et publiés après l'année indiquée au titre ? A quelle fin publie-t-on à peine quelques années après la parution des premières éditions des Prophéties, en 1561, une édition tronquée et facétieuse (Paris, Regnault) qui mêle des quatrains des Prophéties à ceux de l'Almanach pour l'an 1561 ? Les raisons en sont simples, et il est inutile d'imaginer des complots, des ateliers de fabrication clandestine au service de tel ou tel camp politique ou idéologique, ou une réécriture laborieuse des oeuvres du salonais que personne n'était en mesure d'imiter, et certainement pas les scribouillards et auteurs de billevesées du type Fabri, "Mi. Nostradamus dit le jeune" et autres Crespin dit Archidamus. Nostradamus est imité, plagié, transfiguré, parce que son nom fait vendre. Il est parodié, caricaturé, pastiché, pour les mêmes raisons. Et il aura fait vivre un certain nombre d'imitateurs, de plagiaires et de faussaires qui en retour attestent de la diffusion de ses oeuvres, car même le mystificateur le plus averti finit toujours par se trahir.
 
 

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  01-06-2006, last updated : 10-07-2014
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