CORPUS NOSTRADAMUS 25 -- par Patrice Guinard
 

Les premières éditions des Prophéties 1555-1563
(État actuel des recherches, repères bibliographiques, et conjectures)
 

Les éditions des Prophéties dans la seconde moitié du XVIe siècle s'étagent sur trois périodes : celle des premières éditions (1555-1563), objet du présent article, la période Benoist Rigaud (c. 1568-1585), qui est aussi la période de diffusion des éditions "complètes" du texte, et la période ligueuse (c. 1588-1600), celle des éditions tronquées et atrophiées parues après les assassinats de Henry de Guise et de Henry III, et de la réaction des éditions Rigaud, de Benoist en fin de carrière puis de ses héritiers.

Depuis l'ouvrage célèbre du péruvien Daniel Ruzo, paru à Barcelone en 1975 et traduit à Monaco en 1982, la compréhension chronologique des premières éditions des Prophéties n'a guère évolué. Michel Chomarat et Robert Benazra, dans leurs catalogues respectifs (1989 et 1990), reproduisent certaines suppositions de Ruzo, que je considère désormais comme caduques. Pierre Brind'Amour évince cette épineuse question dans la bibliographie de son ouvrage de 1993, et passe cavalièrement de l'édition Bonhomme de 1555 à une édition rouennaise imprimée par Pierre Chevillot vers 1611 et reproduite à Nice en 1981 (p.476). Le présent article a pour double objectif de rassembler la plupart des références relatives à ces éditions, au demeurant les seules parues du vivant de Nostradamus, et d'ouvrir de nouvelles voies de recherche, suite notamment à un recensement sur un nombre encore trop limité de catalogues de collections privées, effectué l'an passé. Je suis persuadé que le dépouillement systématique d'un autre millier de catalogues permettrait de confirmer certaines hypothèses et d'améliorer les investigations engagées.

Des onze ou douze éditions présentées dans cette liste et dont l'existence peut être supposée, seules deux d'entre elles sont actuellement disponibles, la première et la troisième, chacune en deux exemplaires. Trois d'entre elles sont totalement inconnues des bibliographes et des nostradamologues : l'édition parisienne de 1557, celle de 1558, et l'édition londonienne de 1563.

Des analyses séparées seront consacrées à la pagination, aux vignettes et marques typographiques, au contenu et aux variations orthographiques des rares éditions accessibles.
 

Résumé des résultats et conjectures de cette recherche :

A. Les Prophéties sont originellement parues à Lyon en trois fois (1555, 1557, 1558).

B. Elles ont été rééditées à Paris en 1556, en 1557, et probablement en 1558.

C. Elles ont été réimprimées sous un autre titre et avec quelques modifications à Avignon en 1559-1560.

D. Une contrefaçon parisienne, parue en 1561, atteste de l'existence des trois premières éditions.

E. Une traduction anglaise de la contrefaçon parisienne est parue à Londres en 1563.

F. Il est improbable qu'une édition complète des Prophéties soit parue du vivant de Nostradamus. Benoist Rigaud fait imprimer en 1568 la première édition complète, en deux volets de 642 et 300 quatrains, rassemblant en un seul volume le texte des éditions de 1557 et 1558 (cf. CN 38).
 

1. (& 2.) Les Propheties de M. Michel Nostradamus
Lyon, Macé Bonhomme, 1555, in-8, 91 pp.
 
  >  Thesaurus bibliothecalis 1, 1738, p.297
  >  CAT Crevenna, 1776, vol.2, p.112
  >  CAT La Vallière, 1783, n.1837 (vendu 7 livres 10 sols)
  >  CAT Bolongaro-Crevenna, 1789, n.2079
  >  CAT Leduc, 1819, n.317
  >  Ebert 2, 1830, c.209 (= Ebert 3, 1837, n.14896)
  >  Bareste, 1840, pp.253-255
  >  Péricaud, 1841, p.19
  >  Bibliophile belge 5, 1848, p.101
  >  Notes and Queries 1.4, 1851, p.258
  >  Monfalcon, 1856, p.163
  >  Brunet 4, 1863, c.104
  >  Graesse 4, 1863, p.688
  >  Denis, 1880, p.5
  >  Kellen, 1904, p.919
  >  Delpy 2, 1911, n.1815
  >  Defrance, 1911, p.70
  >  Caillet 3, 1912, n.8067
  >  Baudrier 10, 1913, p.246
  >  Klinckowstroem, 1913, n.1
  >  Hohlenberg, 1918, n.1
  >  Parker, 1920, p.115
  >  CAT Rigaux, 1931, n.41 (vendu 12.310 F)
  >  Pagliani, 1934, pp.8 et 13
  >  Klinckowstroem, 1963, cc.1608-09 (frontispice de l'exempl. Thiébaud)
  >  Ruzo, n.16, p.346
  >  Vial-Barthalay, 1981, n.154
  >  Voet 4, 1982, p.1630
  >  Chomarat, n.8
  >  Benazra, n.1, p.9
  >  CAT Ruzo-Swann, Avril 2007, n.3 (= fac-similé de l'exempl. Thiébaud)
  >  CAT Librairie Thomas-Scheler, Sept. 2010, n.1 (frontispice de l'exempl. Rigaux)

° MM Albi: 12426 R (fonds Rochegude)
° ÖNB Wien: 254.154-A Fid. et Mf 745 (+ notes mss du XVIe siècle)
° exemplaire Rigaux en main privée (cf. CAT Librairie Thomas-Scheler)
° Mazarine, Paris: 28614 (manque depuis juin 1887)
° BM Orléans: (manque depuis c. 1913)
 
 
 

Frontispices des trois exemplaires connus des éditions Macé Bonhomme (Albi, Wien, Rigaux)
 

Les premières éditions sont toutes parues sous le titre invariable : LES PROPHETIES DE M. MICHEL NOSTRADAMUS, avec M. pour "Maistre". Les marques typographiques (bandeaux, fleurons, lettres ornées) de l'édition de 1555, qui comprend 353 quatrains, ont été étudiées dans mon texte paru le 1er janvier 2005 (cf. "Authenticité de la première édition des Prophéties de Nostradamus", Ramkat, puis CN 26).

L'épître à César Nostradamus est datée du 1er mars 1555, le privilège (accordé pour deux ans) est daté du 30 avril 1555, l'achevé d'imprimer du 4 mai 1555.

On connaît actuellement trois exemplaires de ce petit octavo très soigné. Le premier a été localisé par Robert Benazra, en juillet 1983, à la bibliothèque municipale d'Albi (9,4 × 13,65 cm). Il avait appartenu au contre-amiral, explorateur et bibliophile Henry Paschal de Rochegude, né le 18 décembre 1741 à Albi vers 4 heures du matin. L'auteur de deux ouvrages sur la langue et sur la poésie occitane (Toulouse, 1819) a légué son hôtel et ses collections à sa ville natale à son décès survenu le 16 mars 1834. Le fonds Rochegude (environ 12.000 imprimés, 100 manuscrits, et un certain nombre d'ouvrages qui auraient été détruits : cf. la "Revue du Département du Tarn", 1885) ne rejoindra les collections de la bibliothèque municipale qu'en 1884, à la mort de l'usufruitière du collectionneur, sa nièce la comtesse de Saint-Juéry. La bibliothèque Rochegude a été récemment rebaptisée médiathèque Pierre Amalric, sans doute par reconnaissance envers son plus généreux donateur...

Le second exemplaire a été localisé en septembre 1982 à l'Österreichische Nationalbibliothek de Wien par Benazra. Quelques différences typographiques et orthographiques le distingue de l'exemplaire d'Albi. Benazra en a relevé environ 80 dans sa réédition en fac-similé de 1984 (Michel Nostradamus, "Les prophéties" (Lyon 1555), Lyon, Les Amis de Michel Nostradamus). On suppose d'après l'analyse de ces différences que l'exemplaire de Vienne pourrait être un retirage corrigé de l'édition précédente.

Bareste mentionne un troisième exemplaire, celui de Henri Dujardin (pseudonyme de l'abbé James du diocèse de Verdun, auteur de plusieurs ouvrages dans les années 1840, et probable auteur-faussaire de la fameuse prophétie dite du solitaire de l'abbaye d'Orval), et reproduit la quasi intégralité du privilège (pp.253-254) dont le bas de page est déchiré. C'est ce même exemplaire (9,7 × 14,6 cm) qui a été racheté par l'abbé Hector Rigaux (1841-1930) le 15 octobre 1889, mis en vente à l'hôtel Drouot le 17 juin 1931, et adjugé au libraire et folkloriste Émile Nourry (1870-1934) alias Pierre Saintyves, auteur de L'astrologie populaire (1937). L'exemplaire des Prophéties est passé au successeur de Nourry, le libraire parisien Jules Thiébaud, avant de figurer dans la collection de la librairie Thomas-Scheler. [Michel Scognamillo m'a informé le 15 avril 2010 de la redécouverte de cet exemplaire Rigaux, ainsi que d'autres éditions rarissimes d'opuscules nostradamiens en possession de la librairie parisisienne Thomas-Scheler et présentés au Grand Palais à la XXVe Biennale des Antiquaires en septembre 2010.]

Ce troisième exemplaire a été décrit et photographié par Ruzo d'après les collections de Jules Thiébaud, en possession de sa veuve dans les années 50. Il est identique à l'exemplaire James/Rigaux selon Ruzo, à l'exception de la déchirure mentionnée par Bareste. Le catalogue Rigaux reproduit en fac-similé les pages de titre et de privilège, ainsi que la dernière page de son exemplaire, ce qui m'a permis de supposer d'après ces images que l'exemplaire Rigaux (désormais James/Rigaux/Nourry/Thiébaud/Scheler) était similaire à celui de Vienne, en dépit de la retouche manuelle qui a été faite au titre. En effet, sur la dernière page de l'exemplaire de Vienne, la marque de foliotation (k  ij) se trouve juste au-dessus du fleuron, presque alignée à sa droite, tandis que sur l'exemplaire d'Albi, le fleuron est imprimé plus bas. Et j'ai pu vérifier que l'exemplaire Thiébaud, dont un fac-similé a été vendu 110 $ à la vente Ruzo en avril 2007, est identique à l'exemplaire de Vienne. Par conséquent, parmi les trois exemplaires connus, l'exemplaire d'Albi est unique et les deux autres identiques.
 
 
 

 

Les deux textes de 1555 présentent une centaine de différences dans les quatrains, qui sont pour l'essentiel des corrections apportées à un premier tirage dont l'exemplaire est conservé à Albi, comme l'a montré Robert Benazra en 1984 lors de son édition en fac-similé de cet exemplaire. En revanche, le texte de la préface est identique et strictement superposable dans les deux éditions, hormis quelques différences d'encrage, comme il en résulte d'une comparaison attentive. On s'assurera, d'après les quelques extraits significatifs qui suivent, que les alignements, les espacements et les quelques légères déficiences d'impression (à commencer par la double interversion des lettres dans la ligne "vis l'aage naturel & humain") ont été conservés. Les planches de la préface n'ont pas été retouchées. Non seulement, ces textes sortent du même atelier, mais le retirage conservé à Vienne n'est probablement postérieur au premier tirage que de quelques jours à peine ou au pire de quelques semaines. Le retirage serait donc paru dès juin 1555.
 
 


 


 


 


 


 

Note du 04/08/2010 : Les quelques retouches du retirage pourraient provenir de corrections hâtivement consignées sur un exemplaire que Bonhomme aurait apporté à Nostradamus. Les deux hommes se seraient rencontrés vers le 10 juin 1555 à Salon ou à Avignon : en effet Macé et son frère Barthélemy, "habitants d'Avignon", s'y rencontrent le 8 juin 1555 pour l'achat d'une propriété (Archives de Vaucluse, fonds Pons 1233 f. 327 ; Baudrier 10, p.196). Et l'imprimeur lyonnais aura entrepris son retirage dès son retour à Lyon, car les délais de publication sur papier étaient beaucoup plus rapides au XVIe siècle qu'ils ne le sont aujourd'hui !

A-t-il existé une édition Plantin, imprimée en 1555 à Anvers ? Leon Voet signale des différences de prix importantes lors de la vente d'almanachs de Nostradamus par Christophe Plantin, imprimeur du Traité des Fardements et des Confitures en 1557 : un "Almanach de Nostradamus avec les présages" vendu 3 stuivers le 1er janvier 1556, 12 lots semblables vendus 1 florin 10 stuivers (= 30 stuivers) une semaine plus tard, et encore 5 lots vendus 12 ½ stuivers le 5 août, et 3 lots vendus 7 ½ stuivers le 12 août de la même année, soit en moyenne 2 ½ stuivers le lot (Archives Plantin 38, fol.2, Musée Plantin-Moretus, Anvers). En revanche, plus d'une année après, le 27 septembre 1557, Plantin vend à un libraire de Tournai 12 almanachs de Nostradamus (probablement des exemplaires de l'Almanach pour 1558, qui serait déjà sorti, et non de l'Almanach pour 1557) à raison de ½ stuiver l'exemplaire (Archives Plantin 38, fol.26, Musée Plantin-Moretus, Anvers). Voet conclut de la différence de prix, du simple au quintuple, que les livraisons de 1556 pourraient contenir les Prophéties désignées par le terme ambigü de "présages". Toutefois le faible nombre de lots vendus, comparativement à la vente et distribution de centaines d'exemplaires de l'Almanach pour l'an 1558 courant 1558 (cf. Voet, 1, p.45), semble exclure que Plantin ait lui-même imprimé cette édition ; il en aurait plutôt été le distributeur. Il s'agirait alors soit de l'édition "Denyse" (édition 2) qui aurait alors été imprimée au tout début de l'année 1556, ou même fin 1555, soit encore et plus vraisemblablement, du second tirage de l'édition Bonhomme.

A-t-il existé une édition latine des Prophéties ? L'ancien catalogue papier de la Mazarine à Paris indique au nom de Nostradamus l'existence de "Prophéties (en latin). Lyon. Macé Bonhomme. 1555. Absent depuis juin 1887." Le libraire lyonnais donnait aisément des doubles impressions (latine et française) des textes de ses auteurs : Barthélemy Aneau en 1552, Guillaume Rondelet en 1554 et 1558, Pierre Coustau en 1555, etc. Il n'est donc pas invraisemblable qu'une édition latine des Prophéties soit parue en 1555 : Chavigny y aura peut-être repris et corrigé dans son Janus les quatrains latins provenant de cette édition, et le recenseur de la Mazarine aura traduit l'intitulé au frontispice et restitué le prénom usuel de l'imprimeur lyonnais: "Vaticinationes Michaeli Nostradami, Lugduni, Apud Matthiam Bonhomme". Mais tout ceci restera à l'état de conjecture invérifiable, faute d'indice supplémentaire.
 
 

[3]. Les Propheties de M. Michel Nostradamus
"Lyon" [Paris ?], "Sixte Denyse" [Estienne Denyse ?], 1556
 
  >  La Croix du Maine, 1584, p.330
  >  Delpy 2, 1911, n.1824
  >  Ruzo, n.17, p.347
  >  Chomarat, n.13
  >  Benazra, n.4, p.17

Cette édition introuvable repose sur le seul témoignage de La Croix du Maine (1552-1592) : "Les quadrains ou propheties dudit Nostradamus, ont esté imprimez à Lyon l'an 1556 par Sixte Denyse & encores à Paris & autres lieux, à diverses annees." (p.330). La Croix ne donne pas de titre spécifique. Ruzo suppose qu'elle serait la première à contenir sept centuries. Cette supposition -- que j'ai moi-même défendue jusqu'à présent -- et qui a été reprise par les principaux bibliographes, me semble désormais improbable. Le privilège accordé à Macé Bonhomme pour deux ans, même s'il n'a pas été respecté par tel ou tel imprimeur, l'a vraisemblablement été par ceux-là même qui l'ont sollicité, à savoir l'éditeur et l'auteur. Rappelons que le privilège était un avantage accordé aux auteurs, imprimeurs et libraires, qui les protégeait juridiquement contre les productions pirates et les contrefaçons. Autrement dit, il n'a pas pu exister d'édition à sept centuries en 1556, parce que Nostradamus n'a probablement pas confié à l'impression le premier livre "complet" de ses Prophéties en sept centuries avant la fin de la période du privilège.

L'éditeur supposé, "Sixte Denyse", est inconnu de Baudrier comme de tous les bibliographes. La Croix du Maine, à l'exception de cette édition, et Du Verdier, dans leurs bibliothèques respectives, ne le mentionnent nulle part. Je ne crois pas que cette édition, si elle a existé, ait été imprimée à Lyon, mais peut-être à Anvers (cf. supra), à Poitiers (qui était un assez grand centre d'impression, familier au manceau François Grudé de La Croix du Maine), ou plus vraisemblablement à Paris.

En effet le patronyme Denys ou Denyse n'était pas étranger dans les milieux de l'édition parisienne. Philippe Renouard recense Toussaint Denys et Hiérosme Denis, libraires actifs vers 1520-1530 (1898, p.95), Augustin Lottin cite encore trois Jean Denys actifs dans la première moitié du XVIIe siècle, et Du Verdier mentionne un ouvrage malheureusement non daté, imprimé à Paris par un certain Jean S. Denys, les Chants Royaux spirituels, Rondeaux & autres petits traictez du poète Guillaume Cretin, décédé en 1525 (1585, p.476).

Ce "Sixte Denyse" ou sixième Denys(e) pourrait être l'imprimeur et libraire parisien Estienne Denyse ou Denise, précisément actif en l'année 1556 : dans le recensement des libraires parisiens établi par Lottin, figurent parmi une dizaine de noms : "Olivier De Harsy, Libraire & Imprimeur" (cf. infra), "Guillaume Thibault, Libraire" (cf. infra) et "Etienne Denyse, Libraire suivant la Cour" (Lottin, 1789, p.35, qui s'appuie sur La Caille, 1689, p.138).

On ne connaît que quelques ouvrages édités par Estienne Denyse, presque tous en 1556, et dont il ne subsiste que très peu d'exemplaires : La forme et maniere de la Poinctuation, et accents de la langue Françoise, ouvrage imprimé par Guillaume Thibaut (1556, Londres BL), le Recueil des faictz et gestes memorables du tres Chrestien roy de France Henry second de ce nom (1556, Bâle BU), La genealogie du grand turc, & la dignité des offices, & ordre de sa court (1556, Oxford UL), Le promptuaire des conciles de l'Eglise Catholique de Jean Lemaire de Belges, un ouvrage non daté (Oxford UL), de Nicolas de Mossan, la Briefve narration de la grande cruaulte & parricide de soltan Solyman grand empereur des Turcs contre soltan Mustapha son filz aisné (traduit du latin par F.I.P. de P. ; 1556, Harvard University Library), et La harangue de la déesse Astrée (1556, Paris BnF) du poète et traducteur d'Ovide François Habert (ouvrage imprimé par Guillaume Thibout et déjà signalé par Grudé).

L'éditeur et libraire au service de la cour, après le séjour parisien de Nostradamus en juillet-août 1555, pourrait avoir été commandité par Catherine de Médicis qui souhaitait son édition des Prophéties ! Par conséquent il s'agirait d'une édition plus ou moins confidentielle, et il n'est pas étonnant en ce cas qu'on n'en retrouve aucun exemplaire. Cette conjecture confirmerait mon hypothèse initiale, à savoir que cette édition de 1556 reproduit la précédente et ne contient que les 353 premiers quatrains.

S'il faut accorder crédit au témoignage de La Croix du Maine, admettre une inversion entre les villes de Paris et Lyon, et par conséquent lire : "Les quadrains ou propheties dudit Nostradamus, ont esté imprimez à Paris l'an 1556 par Sixte Denyse & encores à Lyon & autres lieux, à diverses annees", le pluriel aux "autres lieux" suppose la parution des Prophéties avant l'année 1584 dans au moins deux autres villes : Avignon est attestée, reste une ville hypothétique qui pourrait être Poitiers.
 
 

4. (& 5.) Les Propheties de M. Michel Nostradamus
Dont il en y à [sic] trois cents qui n'ont encores jamais esté imprimées
Lyon, Antoine du Rosne, 1557, in-16, 122 pp. (& 160 pp.)
 
  >  Videl, 1558, ff. D4 sq.
  >  Schwindel 6, 1732, p.321
  >  Klinckowstroem, 1913, n.4 (frontispice ex. Munich)
  >  Hohlenberg, 1918, n.4
  >  Parker, 1920, p.120
  >  Klinckowstroem, 1927, p.91 (frontispice ex. Munich)
  >  Leoni, 1961, p.77 (frontispice ex. Moscou)
  >  Klinckowstroem, 1963, c.1610
  >  Ruzo, n.18, p.347
  >  Chomarat, n.19
  >  Benazra, n.5, p.22
  >  alt.prophecies.nostradamus, 7 nov. 1998
  >  Morisse, 2004, pp.22 sq.

° U.B. Utrecht: Rariera duod. 213 (122 pp. ; format = 7 × 12 cms)
° Széchényi BN, Budapest: Ant. 8192 (160 pp. ; signature manuscrite "thobias tischer")
° SB München: Astr.P.98 (manque depuis c. 1942)
° Rossiiskaya Gosudarstvennaya Biblioteka (ex-Leninka), Moscou :
 

 

L'existence de cette édition est attestée par des allusions de Laurent Videl (1558), lequel avait entre les mains un exemplaire semblable à celui appelé aujourd'hui "exemplaire de Budapest", et par l'édition Regnault de 1561 qui la travestit (cf. infra).

On connaît trois exemplaires de cet ouvrage, correspondant à une double édition, l'une à 642 quatrains avec un achevé d'imprimer daté du 6 septembre 1557 (exemplaire d'Utrecht), l'autre à 639 quatrains (sans le quatrain latin à la fin de la centurie VI et à 40 quatrains à la suivante) avec un achevé d'imprimer daté du 3 novembre (exemplaires de Budapest et de Moscou). Le frontispice de l'exemplaire de Budapest est identique à ceux de l'exemplaire désormais manquant de Munich (Klinckowstroem, 1913, p.362) et de celui de Moscou (cf. Leoni, 1961, p.76).

La lettre-dédicace à César précède les deux lots de quatrains, c'est-à-dire les 353 de l'édition Bonhomme et les 286 ou 289 nouveaux quatrains de cette édition, réunis en un seul livre, avec une numérotation continue.

[Concernant la mention du sous-titre annonçant énigmatiquement l'addition de 300 nouveaux quatrains, cf. mon texte : "Les pièces de l'héritage", et cf. infra].

Klinckowstroem qui a étudié l'exemplaire de Munich (format = 6,1 × 9,3 cms), et Ruzo qui a fait une copie photographique de l'exemplaire de Moscou, en donnent une description qui les assimilent à l'exemplaire de Budapest.

L'exemplaire d'Utrecht ne figure pas dans les bibliographies Chomarat et Benazra de 1989-1990. La découverte de cette édition Du Rosne a été annoncée le 7 novembre 1998 sur internet (http://groups.google.com/group/alt.prophecies.nostradamus/browse_thread/thread/6b04e96a1ed92cc7/ : on sait, hélas, ce que ce forum de discussion est devenu aujourd'hui ...) par le néerlandais Wouter Weyland. L'exemplaire avait été vendu par un libraire à la bibliothèque d'Utrecht au début des années 80. Il est étonnant de constater que l'exemplaire de Budapest ait fait l'objet d'un intérêt renouvelé et de plusieurs reproductions (Chomarat 1993 (non fiable et retouchée), Morisse 2004, Université de Tours 2006 : cf. "Lire les Prophéties de Nostradamus sur Internet", CN 22), alors que celui d'Utrecht, beaucoup plus soigné et d'une bien meilleure facture, reste encore ignoré ou boudé, probablement par ignorance. A noter que dans l'exemplaire de Budapest, la page 26 est numérotée 16 par erreur, alors qu'elle est renumérotée 26 dans l'édition Morisse apparemment retouchée.

Les diverses hypothèses avancées concernant la datation de ces éditions me semblent caduques : celle de Ruzo (1975) pour qui ces éditions reproduiraient les éditions "Sixte Denyse" de 1556 (cf. supra), celle de Brind'Amour qui estime que l'édition de 1557 "est probablement une édition piratée, vue [sic] la grossièreté de la gravure au frontispice, l'absence de permission d'imprimer et les nombreuses fautes typographiques : elle paraît néanmoins contemporaine de la date annoncée" (1996, p.544), celle de Morisse qui date au contraire, et en partie pour les mêmes raisons, l'exemplaire de Budapest de la fin de l'année 1556.

Antoine du Rosne a travaillé pour Nostradamus dès 1553 et peut-être avant (cf. la "Pronostication pour l'an 1554", CN 08). Il n'est pas étonnant de le retrouver en 1557 éditeur des Prophéties, mais aussi de la Paraphrase de C. Galen sus l'exortation de Menodote, aux estudes des bonnes Artz, mesmement Medicine, une traduction de Nostradamus parue la même année, avec la même vignette que l'exemplaire d'Utrecht, et sans privilège.

Concernant l'absence des privilèges et permis d'imprimer, il semble qu'Antoine de Rosne ait été négligent sur ce point. Il est possible également, et concernant l'édition des Prophéties, qu'il n'ait pas jugé bon d'insérer de mention parce que l'édition de 1557 était conçue comme une édition partagée (avec un ou plusieurs éditeurs parisiens par exemple) dès 1557.

L'exemplaire d'Utrecht a été signalé par Chomarat en 2000 dans l'introduction à l'édition en fac-similé de son exemplaire Benoist Rigaud des Prophéties (p.12), et semble-t-il pour la première fois dans un texte paru dans le Bulletin municipal officiel de la ville de Lyon (du 12 janvier 1997) : "Les Prophéties de Nostradamus à la bibliothèque municipale de Lyon à travers l'exposition "Prophéties pour temps de crise" [4-22 mars 1997]".

Abordons maintenant l'argumentation de Gérard Morisse, éditeur de la Revue Française d'Histoire du Livre : l'exemplaire de Budapest aurait été publié fin 1556, et celui d'Utrecht, plus soigné, en septembre 1557. Morisse avance les trois observations suivantes :

1. Le contenu des éditions : Comment, chez le même éditeur, une édition à 642 quatrains avec un achevé d'imprimer du 6 septembre 1557 pourrait-elle précéder une édition, plus incomplète, ne contenant que 639 quatrains, avec un achevé d'imprimer a priori plus tardif, mais qui ne précise pas l'année d'impression ?

2. La matérialité des éditions : L'exemplaire d'Utrecht est beaucoup plus soigné, et son matériel typographique (lettrines, bandeaux, fleurons) est plus fourni : il semble postérieur à l'exemplaire de Budapest, plus rudimentaire.

3. Le témoignage de Laurent Videl : Certains passages de sa Declaration des abus ignorances et seditions de Michel Nostradamus, parue en Avignon en 1558, semblent se référer explicitement à l'exemplaire de Budapest, répétant notamment l'une des fautes typographiques d'une sentence de la préface à César : "nous inspirant par baccante fureur, ne par l'imphatique [sic] monument, mais par astronomiques assertions" (1557, exemplaire de Budapest), mais dans l'édition Bonhomme de 1555, dans l'édition Du Rosne de 1557 (exemplaire d'Utrecht), et dans toutes les éditions ultérieures : "nous inspirant non par bacchante fureur, ne par lymphatique [ou limphatique] mouvement, mais par astronomiques assertions". En effet Videl s'empare de l'occasion pour se gausser de l'alcoolisme "avoué" du salonais : il "nous veut inventer une nouvelle astrologie forgée en sa furye bacchanale, & non limphatique, (comme il dit) sur umbre de prophetie." (f. D4r). Videl ne reprend que l'inversion de la négation (ce qui n'est ni suffisant ni significatif, surtout s'il a estimé que la "furye bacchanale" conviendrait assez bien à l'auteur des Prophéties, mais non la faute typographique "monument" pour "mouvement" qu'il aurait signalée dans ses persiflages s'il avait suivi l'édition datée de novembre 1557 !

Ce dernier argument ne tient pas car la préface de l'ouvrage de Videl -- prétendument traduit du latin! -- est datée du 20 novembre 1557 et la conclusion du 21 novembre 1557 : rien n'aurait empêché Videl d'avoir rédigé son texte à l'emporte-pièce en quelques jours après la sortie de la seconde édition Du Rosne le 3 novembre 1557.

L'argumentation de Morisse, concernant la matérialité du texte, n'est pas plus convaincante, et Brind'Amour qui ne connaissait pas l'exemplaire de la bibliothèque universitaire d'Utrecht, pense que l'exemplaire bâclé de Budapest pourrait être au contraire une contrefaçon plus tardive. A l'appui de cette hypothèse, on notera les très rares marques d'imprimerie de cet exemplaire : une vignette "inversée" et redessinée qu'on ne retrouve nulle part ailleurs, une lettre sommairement ornée, et un fleuron à la fin de la première centurie. De mêmes observations peuvent ainsi conduire à des conclusions opposées.

Reste l'argument concernant le nombre de quatrains et les dates d'impression :
"Achevé d'imprimer le 6 du moys de Septembre. 1557." (exemplaire d'Utrecht à 642 quatrains)
"Achevé d'imprimer le troisiesme de Novembre." (exemplaire de Budapest à 639 quatrains)

D'abord on comprend mal, dans l'hypothèse Morisse, pourquoi une édition portant la date de 1557 au frontispice, aurait été imprimée une année avant, et j'ai signalé en septembre 2002 : "que les dates d'achevé d'imprimer des deux tirages de cette série, probablement contemporains, à savoir les 3 novembre et 6 septembre 1557, sont espacées de 58 jours, exactement égaux aux 58 quatrains prétendument "manquants" à la septième centurie." (cf. "Les Nombres du Testament comme fils d'Ariane au Corpus nostradamique", Les Nombres du Testament). Suite à cette constatation, et dans la logique du codage de l'organisation des quatrains, on aurait affaire à une édition double, faisant volontairement paraître le supplément de 3 quatrains avant l'édition qui ne le contient pas (afin de marquer leur liaison), et laissant, en raison de cet agencement, la date d'achevé d'imprimer de la seconde édition sans indication d'année.

Notons encore que la mention "Adjoustées de nouveau par ledict Autheur", reprise au titre du premier livre des éditions Benoist Rigaud de 1568 et désignant une augmentation du nombre de quatrains dans les éditions du Rosne, a été supprimée lors de l'impression de la seconde, pour laquelle elle n'avait plus de raison d'être, d'autant plus qu'elle se caractérise, par rapport à la précédente, par une soustraction de trois quatrains !

En résumé, l'édition Antoine du Rosne a été conçue comme une double édition avec un décalage de 58 jours aux dates d'impression. L'exemplaire d'Utrecht reprend l'orthographe ("Chés" Antoine du Rosne), le fleuron, et la vignette de la Paraphrase de Galien, une traduction de Nostradamus parue la même année chez le même éditeur. Mais la vignette sans lune ni "étoiles" au frontispice de l'exemplaire de Budapest, l'orthographe "chez" Antoine du Rosne (au lieu de "chés"), et les innombrables négligences typo- et orthographiques feraient penser à une contrefaçon plus tardive, reproduisant une édition originale qui en aurait les caractéristiques. Cependant ce point, qui donnerait raison à Brind'Amour, n'est pas assuré (cf. mon étude prochaine sur les marques typographiques des éditions Antoine du Rosne).
 
 

[6]. Les Propheties de M. Michel Nostradamus
Dont il en y a trois cents qui n'ont encore jamais esté imprimées

Paris, Olivier de Harsy, 1557, in-16

Cette édition inconnue des bibliographes est mentionnée dans cinq catalogues de vente, sans indication d'éditeur dans le premier, avec les références les plus précises dans celui le troisième.
 
  >  CAT Estrées, 1740, n.8473 (in-16)
  >  Bibliophile belge 5, 1848, p.101 (in-16)
  >  CAT Ch. B*** de V. (d'une précieuse collection de livres), Paris, Techener, 1849, n.360, p.56 ("petit in-16")
  >  CAT X+++ de Paris, Paris, Techener, 1849, n.295 ("Lyon", "Olivier de Hardy", in-16)
  >  CAT Hochart, 1869, n.178 ("Olivier-le-Hardy", "petit in-12")

Olivier de Harsy, imprimeur-libraire exerçant à Paris à partir de 1555 et décédé le 30 août 1584 (Lottin, 2e partie, p.40), avait déjà imprimé l'Excellent & moult utile Opuscule de Nostradamus en 1556. La même année, il édite aussi Les Prodiges merveilleux advenuz et veuz en Allemaigne (Paris BnF: V-50090) du florentin Gabriel Simeoni, ami commun et correspondant de Catherine de Médicis et de Nostradamus (cf. le Recueil des épîtres latines). L'éditeur parisien aura-t-il été conseillé à Nostradamus par son ami Simeoni ? On leur connaissait déjà des éditeurs lyonnais en commun : Antoine Volant et Jean Brotot.
 
Parmi les ouvrages publiés par Olivier de Harsy, figure, en 1556, Les remonstrances faictes par l'Empereur, à tous les estatz de son Empire, estant au siege Imperial, en sa ville de Brucelles (London BL: 699.a.19.(8.)) qui semble avoir été réimprimé sous un autre titre en 1558 : Discours de l'Empereur aux états de l'Empire, et avec comme nom d'imprimeur Olivier le Hardy (Paris Arsenal: 8-H-12877 (6)). L'étude matérielle de ces exemplaires, que je n'ai pas consultés, permettrait peut-être de se faire une idée sur la divergence des noms (le Hardy / de Harsy), et d'y voir plus clair sur ces différentes impressions. marque Olivier de Harsy 1557, in Brunet 5 ou Renouard, 1926, p.137

 

[7]. Les Propheties de M. Michel Nostradamus
Centuries VIII. IX. X. Qui n'ont encore jamais esté imprimées
Lyon, [Antoine du Rosne ?], 1558, in-8 ?, 76 pp.?
 
  >  Haton, [1570] ; 2001, p.39
  >  Held, 1711 ("Lyon")
  >  Adelung 7, 1789, p.163
  >  Klinckowstroem, 1913, n.5
  >  Hohlenberg, 1918, n.5
  >  Parker, 1920, p.121
  >  Cartier 2, 1938, n.411, p.473
  >  Ruzo, n.19, p.347
  >  Chomarat, n.27
  >  Benazra, n.6, p.35 (& n.8, p.37)

 

    image hypothétique reconstituée

 

L'existence de cette édition introuvable est attestée par le témoignage de Claude Haton (cf. "Les Mémoires de Claude Haton : un témoignage exceptionnel sur Nostradamus", CN 11). Pour Klinckowstroem (p.363) et Ruzo, la preuve de son existence réside dans la dédicace à Henry, datée du 27 juin 1558. D'autant plus qu'avec cette lettre-dédicace, les Prophéties de Nostradamus semblent s'achever sur un fiasco, puisqu'au final "l'invictissime" Henry II, à qui elle est apparemment destinée, mourra l'année suivante d'un coup de lance inopiné. Ce trait n'a pas échappé aux auteurs de la contrefaçon parisienne de l'Almanach pour l'an 1563 (Paris, Barbe Regnault) frauduleusement dédié à Françoys de Lorraine, duc de Guise, laquelle reprend certaines formules de l'épître de 1558 (cf. "Un faux almanach pour l'an 1563", CURA). L'opuscule satirique Regnault a probablement été publié dans les jours ou les semaines qui ont suivi le décès de François de Guise survenu le 18 février 1563.

Une référence à cette édition figure, par la mention "à Lyon en l'an 1558", au titre de plusieurs éditions ultérieures, Rouen (Cailloué, Viret & Besongne, 1649), Leyde (Leffen, 1650), Amsterdam (Winkeermans, 1667), Amsterdam (Jansson & Weyerstraet, 1668), et de leurs copies parisiennes de 1668 et 1669 (Jean Ribou et Pierre Promé).

Daniel Ruzo et d'autres ont suggéré le nom de Benoist Rigaud comme éditeur de ce troisième volet des Prophéties, celui-là même qui imprimera les éditions complètes du texte à partir de 1568. Je doute fortement que Nostradamus ait été en relation avec Rigaud à cette date. J'ai des raisons de penser que c'est encore Antoine du Rosne (ou son frère Ambroise) qui fut l'éditeur de cette édition, et que Rigaud n'a fait que récupérer les droits d'impression en 1568.

En outre Rigaud sous-traitait chez divers imprimeurs l'impression d'une grande partie de sa production : par exemple entre 1561 et 1566, une majorité de ses publications étaient imprimées par A. du Rosne, comme le note Baudrier (vol.3, 1897, pp.211-244). Il est regrettable que ce grand bibliographe n'ait pu achever son oeuvre colossale avant son décès, et que certains éditeurs et imprimeurs lyonnais soient ainsi passés à la trappe, et en particulier Antoine Volant, les Brotot, Jean puis Pierre, et les Du Rosne, Antoine et Ambroise.

L'édition lyonnaise de 1558 devait comprendre l'épître à Henry II suivie des centuries VIII, IX et X. Klinckowstroem mentionne le témoignage "inutilisable" de Tony Kellen d'Essen en 1904, selon lequel l'édition de 1558 contiendrait les centuries 8 à 10 (Klinckowstroem, 1913, p.363). A-t-il existé une édition complète des Prophéties, imprimée en 1558 ? C'est possible, d'autant plus que les recherches bibliographiques sur les ouvrages anciens tendent à montrer que les éditions sont toujours beaucoup plus nombreuses que ce qu'il en subsiste quelques siècles après (cf. par exemple les nombreux ouvrages perdus des "bibliothèques" de La Croix et Du Verdier), mais les indices en faveur de l'existence de cette édition restent très fragiles.

Alfred Cartier est le seul à mentionner un exemplaire d'une édition intitulée "Les Prophéties en dix centuries" (Lyon, Jean de Tournes, 1558, petit in-8), qui se serait trouvé à la BM de Lyon. Cependant, il ne semble pas que le bibliographe, décédé en 1921, ait consulté ce volume à Lyon, car il n'indique aucune marque de séparation dans le titre, contrairement à la plupart de ses ouvrages catalogués. Il est possible qu'il ait recopié une fiche de catalogue, peut-être erronée, et qu'il ait considéré que l'ouvrage mentionné n'était pas digne de l'attention bibliographique accordée à d'autres, comme par exemples ces satires parues à Genève sous le titre de "Merveilles advenir en cestuy an vingt et sis" (1526) : "Les Merveilles advenir sont une satire, parfois fort vive, contre les charlatans qui se vantaient de connaître l'avenir et contre les fabricants de prédictions, dont Nostradamus est resté le plus célèbre représentant." (Arrêts du conseil de Genève sur le fait de l'imprimerie et de la librairie de 1541 à 1550, Genève, Georg & C°, 1893, p.188). D'autre part, l'intitulé mentionné est d'autant plus suspect qu'il s'apparente à celui d'une édition, introuvable mais beaucoup plus tardive, signalée par Anatole Claudin (Archives du Bibliophile), Jacques Brunet (4, c.105) et Henri Baudrier (3, p.258) : Les Propheties, en dix centuries, avec 141 presages tirez de ceux faicts par Nostradamus... En outre, les caractéristiques matérielles et typographiques des deux volets des éditions Benoist Rigaud de 1568, avec leur double pagination, témoigneraient du regroupement de deux éditions indépendantes, celle de 1557, et celle de 1558 contenant les trois dernières centuries.
 
 

[8] ? Les Propheties de M. Michel Nostradamus
Centuries VIII. IX. X. Qui n'ont encore jamais esté imprimées
Paris, 1558 [ou 1559 ?]

Personne n'a soupçonné l'existence de cette édition, mais en conséquence de la découverte des éditions parisiennes de 1556 et de 1557, son existence doit être envisagée, d'autant plus qu'à partir de 1557, Nostradamus fait paraître ses almanachs et pronostications aussi bien à Lyon qu'à Paris.
 

[9]. Les grandes et merveilleuses Predictions de M. Michel Nostradamus
Divisées en quatre Centuries. Esquelles se voit representé une partie de ce qui se passe en ce temps, tant en France, Espaigne, Angleterre, que autres parties du monde
Avignon, Pierre Roux, "1555" [1559 ?], in-8 ?
 
  >  Baudrier 10, 1913, p.246
  >  Klinckowstroem, 1913, n.2
  >  Hohlenberg, 1918, n.2
  >  Parker, 1920, p.119
  >  Ruzo, n.44, p.357
  >  Chomarat, n.6
  >  Benazra, n.2, p.11

Cette édition n'est attestée que par une mention à la dernière page de l'édition d'Anvers (Les grandes et merveilleuses predictions, François de Sainct-Jaure, 1590) : "Fin des Professies de Nostradamus reimprimées de nouveau sur l'ancienne impression imprimée premierement en Avignon par Pierre Roux Imprimeur du Legat en l'an mil cinq cens cinquante cinq." (f.M3v). Le titre et le sous-titre hypothétiques sont donnés par Ruzo qui pense que cette édition aurait été reproduite par celle de Raphaël du Petit Val (Rouen, 1588), laquelle s'achève sur le quatrain 53 de la IVe Centurie (selon le seul exemplaire connu, celui de sa bibliothèque, aujourd'hui dispersée).

Cependant l'édition rouennaise ne mentionne pas celle d'Avignon, et l'édition anversoise, qui contient sept centuries, et non quatre, peut difficilement reproduire une édition à sept centuries parue en 1555. Par conséquent, si cette édition Saint-Jaure reproduit bien une édition d'Avignon, ce serait celle datée de 1556 (comme le feront d'autres éditions plus tardives) et il s'agit simplement d'une erreur typographique (1555 pour 1556) ou voulue, l'éditeur sachant que les Prophéties de Nostradamus ont commencé à paraître en 1555.

Ruzo qui avait en main l'unique exemplaire de l'édition Petit-Val, a semble-t-il pu effectuer les recoupements utiles, et le titre complet, le nombre de centuries, et les variantes de la préface à César semblent attester de l'existence de cette édition Pierre Roux de "1555", contrairement à ce qu'affirme Brind'Amour, qui ne veut tenir compte que de ce qui subsiste matériellement dans les collections publiques.

Elle reproduirait l'édition Bonhomme de 1555 avec quelques variantes dans le texte et dans la préface, datée du 22 juin 1555 (au lieu du 1er mars) et indiquant le terme des "perpetuelles vaticinations" pour 3767 (au lieu de 3797), variantes attestées dans les éditions Raphaël du Petit Val de 1588 et François de Sainct-Jaure de 1590.

On a avancé que le frère de Macé Bonhomme, Barthélemy, d'abord libraire puis imprimeur à Avignon entre 1552 jusqu'à sa mort en 1557, aurait imprimé les éditions dites d'Avignon. Et d'après un acte conservé aux Archives du Vaucluse, Macé Bonhomme et son frère, sont précisément à Avignon le 8 juin 1555 pour l'acquisition d'une maison (cf. Baudrier, vol. 10, 1913, p.196). Cependant cette hypothèse me semble peu probable, en raison des titres et sous-titres reconstitués de ces éditions, des variantes supposées dans la préface à César, d'après des éditions ultérieures, et de la mention explicite de l'édition anversoise.

Pierre Pansier a dressé l'historique de la vente de l'atelier Bonhomme d'après des actes notariés dont il fournit la copie : Barthélemy Bonhomme vend peu avant son décès, le 4 mars 1557, son imprimerie à Jean Tremblay, Denys Bourgeois et Pierre Roux. A l'automne 1558, les parts sont rachetées par Mathieu Vincent qui se retrouve en cessation de paiement six mois plus tard et dans l'obligation de revendre l'ensemble de son imprimerie aux enchères. "Pierre Roux la racheta par l'intermédiaire d'un homme de paille et la paya le tiers de ce qu'elle avait coûté à Mathieu Vincent." (Pansier 2, p.105 ; Actes notariés 137-141 et 144 in Pansier 3, pp.160-169). Avant cette acquisition abusive et malhonnête et même avant le 19 avril 1558, Pierre Roux et Jean Tramblay avaient collaboré à l'impression de la Declaration des abus ignorances et seditions de Michel Nostradamus de Laurent Videl, ouvrage commandité par un certain Guilhaume Radamant, marchand avignonnais (Archives du Vaucluse, Acte notarial fonds Pradon, 108, f. 260 ; in Pansier 3, pp.159-160).

Deux observations autorisent à penser que Pierre Roux n'a pas pu imprimer cette édition "1555" ni la suivante (dite "1556") à ces dates. La première est qu'il n'a probablement pas existé d'édition à sept centuries avant 1557 (cf. supra), alors que l'édition François de Sainct-Jaure, qui prétend reproduire une de ces éditions Roux, contient sept centuries. La seconde a trait au recensement bibliographique de la production Roux : on ne connaît aucun ouvrage imprimé par Pierre Roux avant 1557 parce qu'il ne possédait pas de presses avant son achat d'un tiers de l'imprimerie Bonhomme en mars 1557.

Ajoutons encore la mention suspecte "divisées en quatre Centuries" qui n'apparaît pas dans l'édition lyonnaise originale et qui sous-entend qu'il pourrait y avoir d'autres centuries à paraître. Or comment l'imprimeur avignonnais l'aurait-il su en 1555 ?

Enfin, on situera entre 1559 et 1561, les années probables d'impression des éditions d'Avignon ("1555", "1556" et "1558") par Pierre Roux : en effet celui-ci n'aurait pas imprimé d'autre ouvrage, pendant cette période, alors qu'il en imprimera six en 1562, ainsi que le suggère le tableau suivant, d'après le relevé de Pansier (ou vers 1562-1563 ? : cf. CN 210).
 
1557 1558 1559 1560 1561 1562 1563 1564 1565 1566 1567
2 2 1 0 0 6 3 5 4 4 5

Au frontispice du premier texte imprimé par Pierre Roux, Les statuts et costumes de Provence (1557, in-8, 11 + 80 ff.), figure le griffon volant de Sébastien Gryphius, que l'imprimeur avignonnais, originaire de Lyon, aurait trouvé dans le matériel d'imprimerie acheté à Barthélemy Bonhomme (Pellechet, 1887, p.85 ; Pansier 2, 1922, p.145). Jean-Paul Barbier signale une contrefaçon non mentionnée par Pansier (1922), de la "Response aux injures & calomnies" de Ronsard, datée de 1563 au titre et imprimée par Pierre Roux (in Bibliographie des discours politiques de Ronsard, Genève, Droz, 1984, pp.143-144). Dans un article de 1977 publié dans la Gutenberg Jahrbuch, Pierre Aquilon a montré que, non content de tremper dans des affaires suspectes, Pierre Roux s'était spécialisé à la fin des années 60, et plus précisément entre 1567 et 1571, dans la production de contrefaçons grossières (qui portent les marques typographiques communes de son imprimerie), empruntant les noms des imprimeurs parisiens Robert Estienne et Jean Dallier, et du toulousain Jacques Colomiès (BM Nîmes, fds Liotard 61496). Cette production de faux actes officiels et lettres patentes au service de la contre-réforme et de la propagande ultra-catholique, ne fait que renforcer le soupçon sur le caractère controuvé de ses éditions des Prophéties, très loin donc de pouvoir figurer, contrairement à l'opinion formulée par Ruzo, comme une version différente du texte produite à l'instigation de Nostradamus.
 

[10]. Les grandes et merveilleuses Predictions de M. Michel Nostradamus
Dont il en y à [sic] trois cens qui n'ont encores jamais esté imprimées. Esquelles se voit representé une partie de ce qui se passe en ce temps, tant en France, Espaigne, Angleterre, que autres parties du monde
Avignon, Pierre Roux, "1556" [1559 ?], in-8
 
  >  Held, 1711 ("Avignon")
  >  Brunet 4, 1863, c.105
  >  Bibliophile belge 5, 1848, p.101
  >  Graesse 4, 1863, p.689
  >  Klinckowstroem, 1913, n.3
  >  Hohlenberg, 1918, n.3
  >  Parker, 1920, p.119
  >  Pansier 2, 1922, p.118
  >  Ruzo, n.45, p.357
  >  Chomarat, n.12
  >  Benazra, n.3, p.17

Édition antidatée comme la précédente. Le titre et le sous-titre hypothétiques sont donnés par Ruzo qui estime qu'elle aurait servi de modèle à celle de Raphaël du Petit Val (Rouen, 1589) en sept centuries, d'après son exemplaire unique. (Je restitue cependant l'accentuation fautive dans l'expression "il en y à" en raison de sa présence dans l'édition Valentin de 1611, qui s'en inspire peut-être directement : cf. CN 84).

Klinckowstroem remarque qu'à cette date de 1556, l'imprimeur de cette édition serait plus vraisemblablement Barthélemy Bonhomme, le frère cadet de Macé (ou Mathieu), qui imprime divers ouvrages en Avignon entre 1553 et 1557. Cette hypothèse se heurte à la mention de l'éditeur (Pierre Roux) de l'édition Sainct-Jaure de 1590 et de l'édition rouennaise Pierre Valentin (1611 au titre), qui indique in fine : "Fin des Centuries et merveilleuses prédictions de Maistre Michel Nostradamus, de nouveau imprimees sur l'ancienne impression, premierement imprimee en Avignon, par Pierre le Roux Imprimeur du Légat." (Ruzo, d'après son exemplaire unique). Et la mention "en Avignon en l'an 1556" est spécifiée au titre de plusieurs éditions ultérieures : Rouen (Cailloué, Viret & Besongne, 1649), Leyde (Leffen, 1650), Amsterdam (Winkeermans, 1667) et Amsterdam (Jansson & Weyerstraet, 1668).

Selon Ruzo, cette édition serait reproduite par l'édition de Raphaël du Petit Val, laquelle s'achèverait sur le quatrain 39 de la VIIe Centurie (Ruzo, p.44), mais dont les derniers feuillets sont hélas manquants dans le seul exemplaire connu, celui de sa bibliothèque, désormais dispersée. Cet aboutissement au quatrain 39 pourrait justifier la mention au sous-titre de l'édition Regnault, "trente neuf articles à la derniere Centurie" (cf. infra), mais rien ne permet de le vérifier.
 
 

[11]. Les grandes et merveilleuses Predictions de M. Michel Nostradamus
Centuries VIII IX X. Esquelles se voit representé une partie de ce qui se passe en ce temps, tant en France, Espaigne, Angleterre, que autres parties du monde
Avignon, Pierre Roux, "1558" [1560 ?]
 
  >  Ruzo, n.46, p.358
  >  Chomarat, n.24
  >  Benazra, n.7, p.37

Il est logique de supposer l'existence de cette troisième édition d'Avignon (sous-titres hypothétiques), antidatée et tout aussi introuvable que les précédentes, en raison de la mention spécifiée au titre de l'édition Reycends et Guibert, libraires à Turin en 1720 : "suivant les premieres Editions imprimées en Avignon en l'année 1558". Ruzo a supposé que certaines variations significatives dans les quatrains et dans la lettre-préface à Henry II pourraient provenir de cette édition perdue, comme la date du 14 mars 1547 dans la préface à Henry II (au lieu du 14 mars 1557) pour le début des Prophéties, qui est aussi l'année de l'installation de Nostradamus à Salon (éd. Amsterdam, 1668, f. *6r).

Les trois éditions d'Avignon auront été imprimées dans une enclave administrée par des légats pontificaux et échappant à la législation éditoriale appliquée sur le reste du territoire, par un éditeur peu scrupuleux mais qui aura su profiter de l'engouement pour le nom de Nostradamus, d'abord pour imprimer en 1558 un pamphlet dont il a reçu commande, ensuite pour lancer sur le marché à partir de 1559, sans doute encore avec des moyens modestes, ses propres éditions à la présentation accrocheuse, profitant peut-être d'une certaine difficulté à se les procurer alors. Un autre scénario est possible, et ces éditions ont pu être publiées avec l'accord de Nostradamus, suite aux contacts établis en 1562 à Avignon par lui-même ou par l'un de ses associés (notamment son secrétaire Chevigny) pour l'impression de son Almanach pour l'an 1563 (cf. CN 210). Dans cette hypothèse, la sortie de ces éditions est à repousser d'environ quatre ans : en 1563-1564 environ.
 
 

[12]. Les Propheties de M. Michel Nostradamus
Dont il y en a trois cents qui n'ont encores esté imprimées
Reveues & additionnées par l'Auteur pour l'An Mil cinq cens soixante & un, de trente huict articles à la derniere Centurie
Paris, Barbe Regnault, demourant en la rue sainct Iaques, à l'enseigne de l'Elephant. Jouxte la coppie imprimee, l'an 1557
"1560" [in fine 1561], in-16, 64 ff.
 
  >  CAT Gersaint, 1750, n.617 (vendu 12 sols)
  >  Brunet 8, 1880, c.36
  >  Klinckowstroem, 1913, n.6
  >  Hohlenberg, 1918, n.6
  >  Parker, 1920, p.121
  >  Ruzo, n.38, p.355
  >  Chomarat, n.47
  >  Benazra, n.9, p.51

Cette édition, introuvable depuis 1750, serait parue entre janvier et mars 1561. Les deux dates (au titre et in fine) indiquent peut-être un décalage du calendrier, à une époque où l'on commençait ici et là, par exemple dans les almanachs de Nostradamus, à compter le début de l'année au premier janvier. Elle aurait été reproduite par les éditions parisiennes ligueuses de 1588 et 1589 (Ménier, Roffet, Roger), qui en reprennent le titre et les sous-titres.

Elle comprenait 571 quatrains, parmi lesquels des vers ont été systématiquement intervertis, et auxquels ont été rajoutés 12 quatrains de l'Almanach pour l'an 1561 et un supplément apocryphe de 6 autres quatrains, soit un total de 589 quatrains.

Il s'agit d'une contrefaçon parodique (à laquelle je consacrerai une prochaine étude) à lier aux "almanachs de Nostradamus" imprimés par le même éditeur les années suivantes et aux pamphlets écrits contre Nostradamus dans les années 1556-62.

L'édition Regnault, dont l'existence est attestée par la vente Gersaint, est particulièrement intéressante puisqu'elle confirme, malgré et grâce à elle, l'existence des trois éditions lyonnaises, et notamment de la double édition de 1557. En effet, contrairement aux éditions du Rosne, une marque de séparation est introduite après le quatrain IV 53 (qui souligne le nombre initial de quatrains de la première édition de 1555). La mention au titre de 39 articles prétendument additionnés à la dernière centurie confirme le nombre total des 639 quatrains de l'édition du Rosne de 1557 (faciebat daté du 3 novembre) ou encore de ses 39 quatrains à la septième centurie en remplaçant le quatrain latin absent et en renumérotant les quatrains dans leur succession, et le total de 589 quatrains, valant 289 (= le nombre des nouveaux quatrains de la première édition du Rosne de 1557 ; faciebat daté du 6 septembre) + 300 (= le nombre de quatrains de l'édition de 1558), correspond au nombre de nouveaux quatrains de ces éditions.

Il en résulte que les responsables de la contrefaçon, en cherchant à brouiller les pistes par une répartition facétieuse des éléments du texte, connaissaient l'existence soit des premières éditions lyonnaises (l'édition Bonhomme de 1555, la double-édition du Rosne de 1557, et l'édition de 1558), soit de leurs répliques parisiennes. On ne voit pas autrement à quoi pourraient correspondre ces 39 quatrains mentionnés au titre et qui n'apparaissent pas dans le texte ; et il est évident que les responsables de l'édition Regnault auront voulu parodier la mention inexacte et énigmatique, mais précisément intentionnelle, des éditions de 1557.

Une intéressante mention figurant dans la réédition ligueuse de la veuve de Nicolas Roffet, Jeanne Le Roy, confirme ce dispositif. En effet, s'il ne subsiste aucun frontispice intact de l'édition Roffet de 1588 -- la partie droite de la page de titre de l'exemplaire de la bibliothèque du British Museum de Londres ayant été arrachée --, le descriptif de l'exemplaire de la BM de Toulouse (rue du Périgord), manquant en 1989-1990 (selon les catalogues Chomarat et Benazra), avait été soigneusement consigné vers 1983-1985 pour le catalogage et l'informatisation. Ainsi faut-il lire entre crochets les indications manquantes au frontispice londonien :

Pour la veufve Nicolas Roffet sur [le Pont]
Sainct Michel à la Rose blan[che]
Jouxte la coppie imprimee, l'an 1[557]
 
  Paris, veufve Nicolas Roffet, 1588 (exemplaire de Londres) Paris, veufve Nicolas Roffet, 1588 (catalogage exemplaire de Toulouse)
 

Ce détail a une importance fondamentale : on n'appose pas la mention "jouxte la copie" pour une édition parue presque trente ans auparavant, et l'édition de 1588 ne prétend pas le faire, mais seulement déclarer une mention déjà présente dans l'édition qu'elle reproduit, celle de 1561. Les bibliographes de 1989-1990 ont eu tort d'interpoler des données que Ruzo avait pris la précaution de présenter avec des interrogations : "Jouxte la coppie imprimee, l'an 1561 ?" (Ruzo, p.356). Cette indication ne peut être l'invention d'une édition tardive parue une trentaine d'années après l'originale : elle reproduit une mention parue avec l'édition Regnault de 1561, laquelle aura pris pour cible principale les éditions lyonnaises ou parisiennes de 1557.
 
 

[13]. Les Propheties de M. Michel Nostradamus
Dont il y en a trois cents qui n'ont encores esté imprimées.
Reveues & additionnées par l'Auteur pour l'An Mil cinq cens soixante & un, de trente huict articles à la derniere Centurie
Paris, veufve N. Buffet, pres le College de Reims.
1561, in-16, 64 ff.
 
  > CAT Librairie Thomas-Scheler, Sept. 2010, n.4

Addenda 22/09/2010 : Cette édition est inconnue des biographes et nostradamistes. Un exemplaire a été retrouvé et mis en vente par la librairie Thomas-Scheler à l'occasion de la XXVe Biennale des Antiquaires qui s'est tenue à Paris du 15 au 22 septembre 2010. Relié avec d'autres ouvrages (1585, 1599, 1555), cet unicum est un peu court de marges (cf. le quatrain manuscrit amputé d'un vers après II-64A, et l'article "LES" manquant au début du titre). Pour l'étude de cette édition, sa datation, son contenu, cf. CN 129.
 
 

[14]. The Prophecies of Nostradamus [?]
London, William Powell, 1563
 
  > Arber 1, 1875, p.216-18
  > ? Notes & Queries, 10.2, 1904, p.340

A partir de 1554, le copyright des ouvrages anglais et en particulier londoniens était enregistré par une corporation des libraires et imprimeurs, la Stationers' Company de Londres. Edward Arber a établi une transcription des registres et publié son premier volume en 1875. Sont notamment signalés dans ces registres, la liste chronologique, par ordre d'enregistrement, des ouvrages imprimés à Londres, avec les taxes imposées aux éditeurs pour bénéficier du copyright, et parfois les amendes concernant les éditions non autorisées. Ainsi sont recensés un certain nombre d'almanachs et de pronostications de Nostradamus, publiés entre 1559 et 1568.

Pour l'année d'enregistrement 1562-1563, Arber copie une liste de libraires taxés, exceptionnellement -- il n'en est pas d'autre exemple dans l'ensemble des registres détaillés entre 1554 et 1571--, non pour l'impression, mais pour la détention et l'autorisation de vendre un ouvrage de Nostradamus.

William Powell l'est à hauteur de 2 shillings 6 pence, soit 30 pence, pour l'impression et la vente d'un ouvrage de Nostradamus : "Recevyd of William Powell for his fyne for pryntinge and sellynge of NOSTRADAMUS" (Arber, p.216). Cette mention s'accompagne d'une liste impressionnante de libraires et distributeurs imposés pour le même ouvrage (Arber, pp.216-217) : William Jones, Thomas Cadman, John Haryson, Garrad Dewes, William Loble, Rycharde Harvye, Thomas Hackett, William Pekerynge et Thomas Marshe sont imposés 3 shillings 4 pence (soit davantage que l'imprimeur !), Peter Frynshe, William Marten, Jerome Glover, John Hynde, William Greffeth, William Sheparde, Thomas Skerow, Edmonde Hally, John Alde, et Raufe Newbery sont imposés de 4 pence jusqu'à 2 shillings, sans doute en fonction du nombre d'exemplaires détenus.

De plus, des querelles entre libraires et des échanges de propos grossiers ont entraîné la perception de nouvelles taxes (Hackett, Cadman et Hynde, et même l'imprimeur Powell, pour avoir traité son concurrent d'escroc) : "Recevyd of Thomas Hackett for his fyne for he mysused hym selfe in un Curtiss langyshe unto William Pekerynge (...) Recevyd of Thomas Cadman for his fyne for gyvinge of John Hynde unsemely wordes (...) Recevyd of John Hynde for his fyne for gyvyng of Thomas Cadman unsemely wordes (...) William Powell, 2 s. 6 d., for his fyne for that he Called Thomas Cadman knave" (Arber, pp.217-218).

Arber s'interroge sur l'événement exceptionnel qui a conduit à la taxation de vingt membres de la compagnie pour la simple vente d'un ouvrage : "why no less than twenty members of the Company were fined merely for selling Powell's edition of one of MICHAEL NOSTRADAMUS' works" (Arber, p.216).

Un tel succès ne peut concerner un simple almanach, d'autant plus que John Wallye figure un peu avant sur la liste pour l'impression de l'almanach et de la pronostication de Nostradamus pour l'année 1563 (Arber, p.201), ni même le Traité des Fardements et des Confitures, dont une contrefaçon était déjà parue en 1559. Cet ouvrage de Nostradamus ne peut être que la première traduction anglaise des Prophéties, parue donc plus d'un siècle avant celle de Theophilus de Garencieres (1672). On ignore son contenu, mais il est probable que cette traduction s'appuyait sur une édition parisienne, peut-être celle de Barbe Regnault dont les contrefaçons étaient diffusées outre-Manche. L'édition Powell pourrait donc ne contenir qu'environ 600 quatrains.

[Michel Chomarat a introduit une extrême confusion dans sa bibliographie en confondant l'édition Powell avec celle de la contrefaçon de l'Almanach for the yere 1562 -- l'occasion rêvée pour quelque adepte de la mystification d'embrayer sur ses bourdes ! En réalité la permission pour l'impression de l'Almanach et de la pronostication pour l'an 1562 a été attribuée à Thomas Hackett (Arber, p.177), et l'édition frauduleuse de Henry Sutton est signalée par Arber à la page 184 (cf. CN 18). Pour l'année suivante, la permission d'imprimer l'almanach et la pronostication a été octroyée à John Wallye (Arber, p.201). Le texte signalé par Arber aux pages 216-218 de son inventaire relève d'un tout autre enjeu, et on se demande bien pourquoi une vingtaine de libraires et imprimeurs se seraient mis subitement et en cette unique occasion à distribuer frauduleusement un simple almanach ! Il est fort probable que cette traduction perdue des Prophéties aura été retirée assez rapidement des circuits de distribution.]

Le collectionneur et révolutionnaire Wilfrid Michael Voynich était en possession au début du XXe siècle d'un "Nostradamus" daté de 1563, mis en vente pour 21 shillings : "Mr. Voynich, of Shaftesbury Avenue, continues his short catalogues, full of rarities, as usual. Among many of interest we note (...) Nostradamus, 1563, 1l. 1s." (Notes & Queries, 10.2, 1905, p.340). S'agit-il de notre édition des Prophecies, ou de l'almanach connu pour 1563, suivi de la pronostication pour la même année ?
 

[15]. Une traduction des Prophéties en hébreu

La traduction anglaise perdue n'est peut-être pas la première en date. Une traduction des Prophéties en hébreu par le médecin et érudit italien Azariah ben Moses dei Rossi (ca. 1513-1578) serait parue vers 1560 à Constantinople : "die hebräische Übersetzung der Prophezeiungen des Nostradamus in Konstantinopel um 1560 und des Amadis de Gaula bei Asaria de Rossi" (Moritz Steinschneider, "Allgemeine Einleitung in die Jüdische Literatur des Mittelalters (VII. Encyklopädische Entwickelung einzelner Fächer)" in The Jewish Quarterly Review 17.1, 1904, p.158). Toujours à Constantinople, on trouve un certain Botarel, auteur d'une version hébreu d'un texte de Nostradamus traduit en latin : "Moses ben Leon Botarel, who lived at Constantinople in the sixteenth century and wrote the 'En Mishpat, containing predictions and being a free paraphrase of a Latin work of Michael Nostradamus." (The Jewish Encyclopedia, vol. 9, 1905, p.63).

 
 

Aparté en guise d'épilogue

Il est devenu de bon ton depuis quelques années de fabriquer ce que j'appellerai de la contre-interprétation passéiste et rétrograde ou au contraire de l'analyse activiste et projective des quatrains de Nostradamus, soit pour tenter de montrer que les quatrains versifient des chroniques historiques que personne n'a pu retrouver, soit pour tenter de montrer que le texte des quatrains reflète des événements postérieurs et identifiables qui n'ont pu être prédits en raison des limites de l'esprit humain, et donc que les Prophéties seraient antidatées. Ainsi semblent s'affronter deux clans de sceptiques, qui à partir de leur assentiment commun aux idoles de la mentalité moderne, parviennent à des conclusions diamètralement opposées, tout en mettant en branle des méthodes de travail et des techniques d'interprétation tout aussi aléatoires que celles de leurs prédécesseurs "illuminés" qu'ils fustigent. Il n'est pas plus de connaissance historique, pas plus de rigueur méthodologique, chez ces anti- que chez les pro- d'autrefois et d'aujourd'hui. On observe même chez ces nouveaux sceptiques, comme on parle de "nouveaux philosophes", une plus fâcheuse tendance à biseauter le texte à l'aune de leurs traficotages. (Sur cette question, cf. "Le quatrain 23 de la centurie VI et la critique des méthodes dites rationalistes ", CN 64). Le plus souvent, ils se contentent de se polariser sur un vocable ou sur une expression, et interprètent un petit bout de vers, quitte à laisser le reste du quatrain dans l'ombre, ou au besoin à invoquer des fautes typographiques pour les morceaux non étudiés. En outre l'histoire du typographe qui fabrique le texte sous la dictée d'un lecteur, rapportée par Brind'Amour en 1993 (p.14), reste sujette à caution, et l'on peut penser que les divers imprimeurs des Prophéties restèrent très vigilants pour la fabrication d'un texte de cette nature.

Dans le camp des iconoclastes -- et Shakespeare comme Rabelais auront aussi mérité les leurs --, le refus d'accorder à Nostradamus la paternité des quatrains des Prophéties en imaginant l'existence de clans organisés de faussaires, au besoin aux intérêts divergents, s'accompagne d'une systématique falsification des dates et des textes, et d'une surdité maladive aux témoignages les plus évidents. Le procédé le plus utilisé, en dépit des preuves matérielles, consiste à marteler le dogme selon lequel les premières éditions auraient été imprimées sur le modèle d'éditions beaucoup plus tardives. Un autre "truc" consiste à faire croire que des plagiaires des années 1570-80 dont on connaît par ailleurs les textes insipides et poussifs, auraient pu changer de style et de mentalité, pour rédiger des quatrains à la place de l'astrophile. Ces procédés s'apparentent aux mouvements et modèles révisionistes de mystification, de falsification, et de réécriture de l'histoire, très en vogue aujourd'hui, et notamment pour des sujets où la séduction iconoclaste s'accorde aisément avec une aversion atavique mêlée à une grande part d'ignorance. C'est le cas pour les études nostradamiennes, comme pour celles relatives à l'astrologie et à l'histoire de l'astrologie, matières trop longtemps délaissées par les recherches académiques (cf. Guinard, TH. D., 1993, et "Astrologie : Le Manifeste 3/4", CURA).

Les témoignages et attestations externes de l'existence des Prophéties sont beaucoup plus nombreux que ne l'imaginent les apprentis exterminateurs -- qui, comme tous les iconoclastes, espèrent remplacer "les esprits" par la puérilité de leur esprit. Le corpus des textes littéraires, latins, français, allemands, italiens, anglais, etc, restés manuscrits, ou publiés entre 1555 et 1575, ou même quelques années après, pourrait réserver encore de nombreuses surprises. Les almanachs de Nostradamus, mais aussi ses Prophéties, malgré leur diffusion moins importante, ont été beaucoup plus diffusés et médiatisés qu'on ne l'a cru et dit, et je fournirai prochainement quelques témoignages que n'a pu retrouver Brind'Amour, lequel travaillait essentiellement au dépouillement d'éditions modernes accessibles dans les rayons de bibliothèques ou centres de recherche de type universitaire.

En outre, ces sceptiques et zététiques n'ont pas encore compris que Nostradamus a volontairement "tronqué" son texte (septième centurie incomplète, quelques vers inachevés, bribes des centuries dites 11 et 12 rapportées par Chavigny, etc), afin précisément de piéger les analyses des gobe-mouches, aussi nombreux dans ces milieux que chez leurs adversaires. [Il y a quelques années, sur un forum canadien de gogo-sceptiques, les adversaires de mon argumentation en faveur de nouvelles perspectives pour l'astrologie, faute de répondant, avaient fini par se persuader que ma thèse, soutenue en 1993 à la Sorbonne, n'aurait jamais existé !]

C'est une architectonique partielle, dangereusement ouverte à toutes les dénégations hasardeuses, que le prophète salonais a décidé de construire, précisément en rempart contre ses détracteurs, et en prévention contre toute tentative de contrefaçon ultérieure. Car si l'on se met à fabriquer des quatrains, il n'y a aucune raison d'imaginer des centuries incomplètes, dont l'organisation serait précisément en contradiction avec les mentions apposées au texte : "dont il en y à trois cents qui n'ont encores jamais esté imprimées" (en 1557) alors qu'on ne compte que 286 ou 289 quatrains, et : "trois Centuries du restant de mes Propheties, parachevant la miliade" (préface à Henry II du 27 juin 1558) alors qu'il manque encore une vingtaine de quatrains, même en incluant ceux parus à cette date dans les almanachs.

Ce scénario me semble être l'éclaircissement majeur à l'aporie sur laquelle se sont échinés nombre de commentateurs : Nostradamus a initialement conçu sa fameuse septième centurie "inachevée" et "incomplète" en dépit des mentions qui semblent l'infirmer, afin de contrecarrer et démasquer toute velléité frauduleuse, et il a probablement imaginé que des zélateurs piégés s'autoriseront à la compléter ultérieurement par un appendice (les 58 sizains du supplément dit de Sève). Mais précisément, ce supplément apocryphe est la meilleure preuve de l'organisation initiale ! Et la probabilité est quasi nulle pour que de supposés faussaires imaginent une telle organisation (dont j'ai analysé les premières données dans de précédents articles : cf. "Les pièces de l'héritage : Un dispositif de codage du nombre de quatrains prophétiques" Les Pièces, puis Atlantis, 414, 2003), et surtout pour qu'ils puissent en reproduire les articulations d'une édition à l'autre.
 
 

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Bibliographie

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 Les premières éditions des Prophéties 1555-1563
 http://cura.free.fr/dico2pro/606B-pro.html
 20-06-2006, last updated : 24-07-2016
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