CORPUS NOSTRADAMUS 11 -- par Patrice Guinard
 

Les Mémoires de Claude Haton : un témoignage exceptionnel sur Nostradamus
 

La réédition récente des Mémoires de Claude Haton est l'occasion de faire le point sur le témoignage du curé de Provins, exceptionnel à l'égard des oeuvres de Nostradamus.

Haton n'est pas loquace sur lui-même, et ses Mémoires n'ont rien d'autobiographiques. Il serait né à la fin de l'année 1534, à Melz-sur-Seine, et est ordonné prêtre le 30 mars 1555. Il exerce d'abord ses fonctions à Provins, capitale de la Brie champenoise alors gouvernée par le duc François de Guise. Il est nommé vicaire des Ormes en 1566, et prêche en l'église Saint-Pierre du Mériot dans les dernières années de sa vie. On ne connaît pas la date exacte de son décès, mais son testament est daté du 28 janvier 1605. Il a voyagé en Allemagne, et a séjourné à plusieurs reprises à la cour. Enfin ses orientations idéologiques semblent le rapprocher des milieux guisards.

Ses mémoires n'ont été éditées qu'en 1857 par le professeur adjoint à l'école des Chartes, Félix Bourquelot (1815-1868), vingt-trois ans après l'acquisition par la Bibliothèque Royale d'un manuscrit volumineux de plus de mille feuillets (BNF ms fr 11575). L'édition de Bourquelot , en dépit de ses quelques 1266 pages, ne donne qu'une version partielle du manuscrit, et les passages relatifs à Nostradamus ont été tronqués : Mémoires de Claude Haton, contenant le récit des événements accomplis de 1553 à 1582, principalement dans la Champagne et la Brie, Paris, Imprimerie impériale, 1857, 2 vols.

Bourquelot (p.XLVI) signale l'existence d'un second manuscrit, apparemment complet mais aujourd'hui introuvable, ayant appartenu à la bibliothèque du chevalier Jacques Charron, marquis de Ménars, puis aux collections de la bibliothèque de l'hôtel Soubise : Recueil de l'histoire particulière de plusieurs cas advenus en notre temps au royaume de France et principalement en la ville de Provins et bailliage d'icelle, desquels l'auteur a eu connoissance selon les temps et les saisons qui seront déduits ci-après, depuis 1543 jusqu'en 1586 (in-fol., 6 vols).

Le seizièmiste Michel Simonin, récemment décédé (1947-2000), donne un extrait complet du fragment de Claude Haton sur une version supposée du discours de Ronsard à Catherine de Médicis: "Ronsard, Claude Haton et Catherine de Médicis : Un document inédit sur le Discours des misères de ce temps" (in Nouvelle Revue du XVIe Siècle, 2, 1984, pp.55-67 ; repris in L'encre et la lumière, Genève, Droz, 2004, pp.321-333).

Pierre Brind'Amour transcrit, dans son ouvrage de 1993, un second fragment, relatif au succès des Almanachs et des Prophéties de Nostradamus en 1555 : c'est sa pièce justificative N° 1 (pp.437-438), incorrectement numérotée puisque ce témoignage a vraisemblablement été écrit une quinzaine d'années après les événements.

La réédition récente des Mémoires permet enfin d'accéder à son intégralité, et en particulier aux trois passages relatifs aux oeuvres de Nostradamus et à ses relations avec Catherine de Médicis, et dont l'intérêt n'a pas encore été vraiment compris : Claude Haton, Mémoires 1553-1582, éd Laurent Bourquin (et al.), Paris, Comité des travaux historiques et scientifiques, 2001-2005, 3 vols. (années 1553-1565, 2001 ; années 1566-1572, 2002 ; années 1573-1577, 2005). Un quatrième volume (années 1578-1582) est en préparation.

Le manuscrit se compose de trois livres dont les 38 premiers chapitres du livre I sont perdus. Les éditeurs soulignent que les dix premières années de ces mémoires, à savoir 1543-1552, sont manquantes (plus de 90 feuillets), ainsi que les quatre dernières années (1583-1586), auxquelles il faut ajouter les années 1559-1560 du règne de François II, et quelques autres lacunes éparses, comme celle touchant la majeure partie de l'année 1565. Ainsi ces chroniques couvrent la fin du règne de François Ier (décédé en 1547), et ceux de Henry II, François II, Charles IX et Henry III, soit encore le temps de l'activité politique de Catherine de Médicis. Le texte est soigneusement calligraphié et a été recopié, peut-être en 1601 comme l'indique une mention manuscrite moderne, apposée au dos du manuscrit : Manuscrit contenant un grand nombre de détails relatifs à la ville de Provins et lieux circonvoisins, avec l'histoire des événements arrivés en France dans la dernière moitié du XVIe siècle, par Claude Haton, prêtre, an 1601.

Les deux premiers livres du manuscrit, qui se terminent respectivement en 1559 et 1574, ont probablement été rédigés pendant le règne de Charles IX. Quant au troisième, sa rédaction semble être contemporaine des événements décrits (éd. Bourquin, vol. 1, pp.X-XI). Enfin des annotations marginales, équivalentes à nos sous-titres modernes, indiquent que l'ouvrage était vraisemblablement destiné à la publication.
 

1. L'autorité de Michel Nostradamus : 1555
(éd. Bourquin, vol. 1, pp.39-40)

[fol 17 r] Pour ce temps entroit en grand bruict ung astrologue mathematicien de Salon de Craux, en Provance, nommé maistre Michel Nostradamus, docteur en medicinne, faiseur de propheties et almanacz ; lequel, par sesdictz almanacz et propheties, predisoit mout de cas à advenir en la chrestienté, mesmement la desolation d'icelle, et nommement ès pays de France et Allemagne, parlant une fois appertement du mal à advenir esdictz pays, une aultre fois par termes couvers, enigmes et dictions desguisée ; principallement des maux futeurs à advenir à la France, touchant le changement de la monarchie françoise, de l'Eglise et de la religion catholicque, chose que les plus expertz ne povoient comprandre, jusques à ce qu'ilz ont veu l'execution des faictz de laditte prediction. Il escrivit quelque chose de laditte comette, mais ne le volut divulger à tous publicquement, pour les sinistres evenemens proches qu'elle presageoit. Il Nostradamus a eu plusieurs emulateurs en contradiction, qui luy adversoient à leur possible, mesdisant de luy, et disoient qu'il avoit communication avec les diables et qu'il estoit sorcier, devin et magitien, pour ce qu'il predisoit les choses futures à advenir. Les aultres l'ont excusé, disant que l'experience qu'il avoit avec la science mathematicque, en laquelle il estoit le plus expert de la France, luy enseignoit ce qu'il escrivoit et, encores qu'il semblast qu'il escrivist et dist choses supernaturelles, disoient que Dieu, par le Sainct-Esperit, le poulsoient à escrire, ce que possible. Luy-mesme n'entendoit pas, en maniere de prophetie, du mal qui est depuis advenu dix, douze et quinze ans après qu'il l'a predict et mis par escript : lesquelles predictions ou propheties ont esté entendues par l'execution qui en a esté faicte à veu d'oeil. Tant qu'il Nostradamus a vescu, nul aultre mathematicien n'a faict almanac qui aye eu bruict ni cours par le royaume de France, s'il ne l'a intitullé au nom dudit Nostradamus. Et, parce que plusieurs aultres entreprindrent de faire des almanacz qu'ilz intituloient en son nom, [fol 17 v] il signa la minute de sesdictz almanacz, en la baillant aux imprimeurs, de sa propre main, par son seing manuel duquel il avoit accoustumé de signer ; lequel seing manuel avec son nom estoient marquez et imprimez en tous les almanacz qu'on imprimoit pour les exposer en vente ; et oncques n'eut jamais plus grand bruict maistre Jehan Thibault, son predecesseur, qu'il a eu tout son temps.
 

Ce témoignage consigné pour la fin de l'année 1555 fait suite au séjour de Nostradamus en région parisienne durant l'été 1555, au cours duquel il rencontre Catherine de Médicis. Il atteste du soudain succès de Nostradamus en 1555 suite à la publication de ses almanachs, mais aussi de ses Prophéties.

Haton mentionne une comète dont il vient de consigner les effets dans les précédents paragraphes de son texte, à savoir principalement la reprise des conflits entre la France et l'Espagne, le décès de l'empereur Charles Quint (en 1558), la mort de Marie Tudor reine d'Angleterre (en 1558), et l'accident mortel du roi Henry II (1559). Cette comète que Haton décrit pour la fin de l'année 1555 serait apparue en mars 1556, comme le signale Brind'Amour.

Haton mentionne l'activité de divers adversaires de Nostradamus, plusieurs emulateurs en contradiction, c'est-à-dire les Couillard, "Le François", "La Daguenière" et autres Videl des années 1556-1560, auteurs de pamphlets ciblés. En revanche, aucun des textes équivalents de ses partisans, dont on peut supposer l'existence d'après ce témoignage, ne nous est parvenu.

Haton confirme l'existence de faux circulant au nom de Nostradamus, de son vivant, si bien qu'il fut obligé de signer la minute de sesdictz almanacz, en la baillant aux imprimeurs, de sa propre main. Depuis la vente Drouot de 1566 sont connues deux pages paraphées par Nostradamus d'un manuscrit destiné à ses imprimeurs lyonnais, confirmant les dires de Claude Haton : Les Praedictions de l'almanach de l'an 1562, 1563 et 1564, qui est le numéro 143 du catalogue Michel de Bry (cf. Bibliothèque d'un Humaniste, Vente Drouot des 5 et 6 décembre 1966, Paris, 1966, pp.68-70). La dédicace au pape Pie IV et la fin de cet almanach pour l'année 1562 (en dépit du titre) sont paraphées par Michael Nostradamus qui latinise son prénom (cf. Amadou et al., 1992, pp.405-410).
 
Nostradamus, faciebat 1, 20 avril 1561 Nostradamus, faciebat 2, 20 avril 1561

Haton ajoute : lequel seing manuel avec son nom estoient marquez et imprimez en tous les almanacz qu'on imprimoit pour les exposer en vente, ce qui voudrait dire que les almanachs une fois imprimés, paraissaient accompagnés de ce seing, et par conséquent que tous les almanachs actuellement connus seraient des faux ou des reproductions ! Le fait est que Nostradamus n'aimait plus bouger après les déplacements incessants qu'il a accomplis dans sa jeunesse. Ensuite il est peu plausible que des centaines d'exemplaires puissent effectuer chaque année des allers-retours entre Lyon et Salon. Cependant il n'est pas exclu que ses éditeurs lyonnais Volant et Brotot aient fait graver un seing au nom de Nostradamus, en dépit de l'affirmation de Claude Haton (seing manuel). Enfin Brind'Amour croit qu'il aurait pu confondre les almanachs de Nostradamus avec les publications, probablement collectives, signées au nom de Nostradamus le Jeune à partir de 1571 : c'est très improbable, d'autant plus que la rédaction de son témoignage a précédé la sortie de ces publications.

Alors la question reste ouverte, d'autant plus que toutes les autres informations données par Haton dans ce témoignage sont précises et vérifiées. L'important est de savoir quand et à partir de quelle date Nostradamus et ses imprimeurs auraient mis en place cette stratégie afin de contrer l'afflux des faux almanachs inondant le marché. Est-ce dès 1556-1557, date attestée des premiers faux almanachs, en 1561 date à laquelle est paru l'almanach dédicacé à Pie IV, ou après la sortie des faux almanachs parisiens parus en 1562 et 1563 chez la veuve Barbe Regnault ? Une conclusion s'impose au moins, si l'on en croit le témoignage de Claude Haton : les almanachs qui nous sont parvenus à partir de 1563 seraient tous des contrefaçons.

Reste le passage essentiel de ce rapport, qui a échappé à l'attention de Brind'Amour : du mal qui est depuis advenu dix, douze et quinze ans après qu'il l'a predict et mis par escript : lesquelles predictions ou propheties ont esté entendues par l'execution qui en a esté faicte à veu d'oeil. Haton estime que les événements mentionnés dans les Prophéties ont été largement accomplis au jour où il parle. Et ce constat, il le dresse 15 ans après la parution des premiers quatrains prophétiques, c'est-à-dire en 1570.

Non seulement, il confirme la date de parution de la première édition (Lyon, Macé Bonhomme, 1555), mais il confirme aussi celles de deux autres éditions : l'une connue et attestée par le catalogue Gersaint de 1751 et décrite par Jacques Brunet (Paris, Barbe Regnault, 1560, in fine 1561), l'autre, introuvable, et dont l'existence a été contestée : la fameuse édition fantôme de 1558. Car ces quinze, douze et dix ans après 1555, 1558 et 1560, nous amènent bien à l'année 1570, date à laquelle il a rédigé ce passage, et qui corrobore par ailleurs les observations préliminaires des éditeurs actuels de ce texte.

Haton connaissait en 1570 l'édition lyonnaise de 1558, celle introduite par l'épître à Henry II datée du 27 juin 1558 et contenant les centuries VIII, IX et X. En revanche il ne connaissait pas l'édition (ou les éditions) Antoine du Rosne de 1557, et reste dupe de l'édition parisienne tronquée de 1561. L'expression "lesquelles predictions ou propheties" montre que Claude Haton connaissait peut-être aussi les éditions antidatées d'Avignon ("1555" et "1558") qui avaient pour titre "Les grandes et merveilleuses Predictions".
 
 

2. Le discours attribué à Ronsard et adressé à Catherine de Médicis : 1562
(éd. Bourquin, vol. 1, pp.407-408)

[fol 201 v] Sus tous ces maux advenus à la France en ceste année, tant des guerres, diminutions des biens de la terre, du maulvais gouvernement du roy et du royaume faict par les royne mere et aultres, escrivit une elegie dediée à la royne maistre Pierre Ronssart, poete françoys aussi élégant que poete qui aye esté en France depuis Clement Marot, varlet de chambre du roy. Laquelle elegie contenoit une belle remonstrance à laditte dame royne, faicte par ledit Ronssart de laquelle la teneur du subject s'ensuit.

"Madame, puisqu'il a esté permis, par la permission de Dieu, que cestuy nostre royaume de France, jadix tant florissant en vertus, soit tombé pour maintenant en son ire et courroux à cause des pechez qui y regnent, desquelz sa divine volunté veult prendre vengeance comme les effectz s'en demonstrent ; lesquelz nous sont innevitables à cause du maulvais gouvernement de l'administration que vous avez de la personne du roy vostre filz et dudit nostre royaume de France, auquel toute vertu est mesprisée, toute iniquité eslevée, toute paix assoupie, toute guerre mise sus, toute amour delaissée, toute envie et inimitiez exaltez : me faict prendre ceste hardiesse de vous dedier cestuy mien oeuvre, affin d'exciter vostre vertu à entendre à la charge qu'avez prinse de la regence du roy vostre filz et du royaume, heritage de sa coronne, à ce que, toute iniquité punie et chastiée, la vertu se puisse continuer, la vraye religion catholicque se maintenir et la justice se reformer, qui sont les deux colonnes qui soustiennent toute monarchie et maintiennent les potentatz en leur grandeur et les royaumes en leur splendeur. Comme de ce faire en avez esté [fol 202 r] si doctement admonestée par les docteurs et predicateurs de la vraye parolle de Dieu, qui n'ont cessé de crier à voz aureilles et celle du peuple de se convertir à Dieu par vraye penitence et le prier de destourner de nous la rigeur de son couroux, qui nous est demonstré par les guerres civilles plenes d'envies et inimitiez des princes les ungs contre les aultres, couvertes du manteau de religion ; [par] l'abolition de la vraye et apostolicque religion romaine, espouse de Jesuchrist ; par la diminution des biens de la terre qui, au lieu de prendre accroissement, se diminuent par chascun jour ; et aussi par la pestilence qui a envahy et assailly cestuy nostre royaume quasi universellement : qui sont toutes menaces de Dieu pour nostre chastiment.

Et [au cas] où, dist-il, Madame, vous ne serés esmue au debvoir de vostre charge par ces signes ci-dessus escriptz, prenez garde aux elemens, ciel et terre, lesquelz vous desmontrent, et à nous, le mal qui nous est à advenir par la mutation et changement des saisons de l'année, l'esté en yver et l'yver en esté, qui n'est aultre chose que ung augure ou signe prenostic de nostre malheur proche pour nous acabler. Ne voyez-vous pas le ciel qui plore par chascun jour si habondanment ; la terre qui souspire ; les rivieres qui s'enflent oultre leurs cours naturels ; les estoilles qui en perdent leur clarté ; le soleil qui en est palle et qui retire sa chaleur naturelle de dessus la terre ; et la lune toute obscurcie par les grosses nuées umbrageuses qui la rendent empeschée ?

De tous lesquelz signes si vous n'este esmeue, madame, je vous remectz en memoire et vous prie que preniez garde aux escriptz de maistre Michel Nostradamus, docteur en medicine et grand matematicien, lequel en ses almanactz et predictions qu'il a faict il y a jà plus de douze ans passez, vous a predict tout ce malheur advenu et qui adviendra soubz vostre gouvernement, si vous n'entendez et signanmant en ceux qu'il a composez et dediez à Vostre Majesté. Lequel Nostradamus a de ce esté calumnié par ses envieux ennemis de toute verité, l'ayant appellé faux prophete et mansonger sus sa prediction de telz evenemens qui sont jà advenus pour la pluspart toutesfois : desquelz ses ennemis laisserons la calumnie, mais l'estimerons estre vray prophete de Dieu, reservé en ce temps pour la prediction de noz malheurs. Partant, madame, estant esmue de tous ces evenemens prodigieux, vous mettrés ordre, suyvant vostre charge, en tout ce qui concerne l'honneur de Dieu, la maintenue de son Eglise catholicque, la continuation des bonnes moeurs de noz enciens, le prouffit du roy et du royaume."
 

Ce texte est une version musclée du Discours des misères de ce temps à la Royne mère du Roy, paru à Paris chez Gabriel Buon en 1562 (privilège daté du 20 septembre 1560). Bourquelot pense qu'il s'agirait de la reproduction d'une lettre authentique de Ronsard adressée à Catherine lors de la parution de son traité. C'est peu probable, et Simonin exclut à juste titre cette hypothèse en raison du style et du ton adopté. Pourrait-il s'agir alors d'un premier brouillon de ce discours, auquel Ronsard aurait renoncé et qui aurait circulé à la cour dans les milieux "fondamentalistes" ? Ce n'est pas exclu, mais c'est peu probable, pour les mêmes raisons, et en particulier parce qu'on voit mal le poète courtisan adopter des tournures aussi agressives et plus proches de la prédication de nature légiférante que de l'inspiration, serait-elle "furieuse", chère à l'auteur des Amours.

Simonin, qui ne s'intéresse qu'à Ronsard, pense qu'il s'agirait d'un morceau arrangé par Claude Haton, suite à sa lecture du Discours de Ronsard : "un faux qui ne s'est proposé d'autre fin que domestique et privée" (p.333).

Je n'en suis pas si sûr, parce que les Mémoires étaient probablement destinées à la publication, que le texte de Ronsard était bien connu, et d'abord par la douzaine d'éditions parues en 1562 et 1563, ensuite parce que les témoignages de Claude Haton restent généralement précis et fiables.

Par exemple, pour l'année 1561, Haton donne le texte complet des Ordonnances du roy Charles neufiesme à presant regnant, faictes en son Conseil sur les plaintes, doleances et remonstrances des deputez des troys estatzs tenus en la ville d'Orleans, leues et publiées en la court de Parlement à Paris le samedy treziesme jour de septembre, l'an mil cinq cens soixante et ung -- dont l'article 26 suit :

Et parce que ceux qui se meslent de prenostiquer les choses à advenir publient leurs almanachz et prognostications passans les termes d'astrologie contre l'exprès commandement de Dieu, chose qui ne doibt estre tollerée par princes chrestiens, nous deffendons à tous imprimeurs et libraires, à peine de prison et d'amande arbitraire, d'imprimer ou exposer en vente aulcuns almanachz et prognostications que premierement n'ayent esté visitez par l'archevesque ou evesque ou ceulx qu'il commettra. Et contre celuy qui aura faict ou composé lesditz almanachz, sera procedé par noz juges extraordinairement et par punition corporelle. (éd. Bourquin, vol. 1, pp.245-246)

Et Haton de commenter dans une note marginale : "Cest article n'a empesché le cours des almanachz".

Une autre hypothèse, trop vite écartée par Simonin au prétexte extrêmement fragile qu'il n'a pu retrouver de document le confirmant, à savoir un "faux forgé dans l'entourage des Lorraine et destiné à la fois à nuire à Catherine et à contraindre Ronsard à s'engager plus avant et plus vite dans la lutte", me semble être la bonne. De faux almanachs de Nostradamus circulaient dès 1556-1557, et peut-être avant. En 1561 une édition tronquée des Prophéties voit le jour, suivie des almanachs ligueurs parus en 1562 et 1563 chez la veuve Barbe Regnault. Par ailleurs, Ronsard se sentait très proche de Nostradamus d'un point de vue littéraire, et estimait même, sans doute avec prétention, que son inspiration poétique était de même nature prophétique que celle de l'auteur des quatrains.

Reste à savoir si Haton fut la dupe ou un complice de ce faux, si le curé de Provins a jugé légitime de le signaler parce qu'il croyait savoir que Ronsard lui-même ne s'y était pas ou ne s'y serait pas opposé, si le texte a été imprimé ou s'il circulait "sous le manteau" en quelques rares copies manuscrites, enfin s'il a vraiment été diffusé en 1562 ou s'il ne l'a pas été quelques années plus tard, vers 1564-1565, au moment où la querelle entre Ronsard et les milieux protestants de Genève avaient pris toute son ampleur.

Je laisserai ces interrogations aux spécialistes de ces questions : ce qui intéresse est le témoignage bien renseigné de son auteur ou de ses auteurs sur les almanachs et prognostications de Nostradamus, "lequel en ses almanactz et predictions qu'il a faict il y a jà plus de douze ans passez, vous a predict tout ce malheur advenu et qui adviendra soubz vostre gouvernement, si vous n'entendez et signanmant en ceux qu'il a composez et dediez à Vostre Majesté." En effet, l'auteur connaît la date précise de leur première parution, car on compte effectivement douze années depuis 1550 (date de la première pronostication de Nostradamus, confirmée par Chavigny et La Croix du Maine) jusqu'en 1562, l'année présumée du témoignage (cf. mon Dictionnaire Nostradamus : Pronostication pour l'an 1550).

Il signale en outre que plusieurs de ces opuscules auraient été dédiés à Catherine de Médicis avant 1562. Or on ne connaît que l'épître de l'Almanach pour l'an 1557, qui ait été adressée à la reine de France et dans laquelle Nostradamus annonce que l'année 1559 sera celle de la paix universelle. Et effectivement le traité de Cateau-Cambrésis qui met fin aux incessantes guerres d'Italie, est signé le 2 avril 1559 avec Elisabeth d'Angleterre, et le lendemain avec Philippe II d'Espagne et Emmanuel-Philibert de Savoie. Comme par ailleurs sont effectivement connues deux publications dédiées au roi de France Henry II, à savoir les Présages merveilleux pour l'an 1557 et le troisième livre de ses Prophéties paru en 1558, on peut penser que Nostradamus aura aussi voulu dédier à son épouse, la reine de France, deux de ses publications, les mêmes années, et peut-être même aux mêmes dates. Par suite il est possible que l'Almanach pour l'an 1558, dont aucun exemplaire n'a survécu, ait pu être dédié à Catherine de Médicis, comme l'a été celui de l'année précédente.
 
 

3. La prédiction de Nostradamus relative aux règnes des Valois : 1573
(éd. Bourquin, vol. 3, p.29)

[fol 529 r] Ce qui esmeut le roy et monsieur le Duc d'envoyer ambassades en Pollogne, oultre le conseil des temporiseurs de leur court, fut la semonce que leur en firent les seigneurs et potentatz dudit royaume de Pollongne, ad ce sollicitez par secretz ambassadeurs que la royne mere y avoit envoyé à l'instinct de huguenotz de France, pour la cupidité qu'elle avoit de veoir tous ses enfens roys, comme aultresfois luy avoit predict maistre Michel Nostradamus, mathematicien et astrologue des plus expertz de son temps qui fussent en chrestienté ; et aussi la bonne volunté qu'elle avoit de veoir tousjours ce royaume de France en troubles, en la façon que l'on disoit qu'elle luy avoit mis, pour s'i entretenir tousjours en sa grandeur, bien sçachant le proverbe commun qui dict qu'il n'est bonne pesche qu'en eaue trouble.
 

Ce passage, qui a probablement été rédigé peu après les événements, fait référence au choix des autorités politiques polonaises d'élire le duc d'Anjou, le futur Henry III, roi de Pologne. Selon Haton, Catherine de Médicis aurait obéi à sa vanité et à ses intérêts personnels en accédant à la requête des polonais. Le fils préféré de Catherine pouvait ainsi accéder à la fonction royale après ses frères François II, décédé, et Charles IX.

Le témoignage n'est pas nouveau. Il semble même qu'il ait été un lieu commun à la cour. L'ambassadeur de Venise Michele Suriano écrit à la fin de l'année 1561 : "Nostradamus, qui depuis un grand nombre d'années a toujours prédit au juste les calamités de la France, ce qui lui a valu beaucoup de confiance auprès de plusieurs, a dit à la reine qu'elle verrait tous ses enfants sur le trône. Elle en a déjà vu deux, François [François II] et Charles: restent Alexandre [Henri III], duc d'Orléans, et Hercule, duc d'Anjou; l'un âgé de dix ans, et l'autre de sept." (Tommaseo, p.543)

C'est au cours de l'été 1555 que Nostradamus aurait confié à Catherine que ses enfants règneraient. Il est probable que l'auteur des Prophéties, féru de formules énigmatiques, n'a pas explicitement stipulé à Catherine que "tous ses enfants règneraient" comme le rapportent Suriano et Haton, mais qu'elle verrait avant sa mort "tous ses enfants vivants sur le trône", ou "tous ses enfants régner jusqu'au dernier" (excepté), ou quelque autre formule similaire. Prédiction parfaitement accomplie, puisque François II, Charles IX et Henry III ont succédé à leur père, Hercule rebaptisé François, duc d'Alençon puis d'Anjou, est décédé quelques années avant l'assassinat de son frère, et leurs soeurs Elisabeth, Claude et Marguerite de Valois, la future reine Margot, ont épousé, respectivement, le roi d'Espagne Philippe II, le duc de Lorraine Charles III, et Henri de Navarre, roi de Navarre et futur roi de France.

Au cours du tour de France de Catherine et de Charles IX entre janvier 1564 et mai 1566, et lors de leur passage à Salon le 17 octobre 1564, Nostradamus a probablement renouvelé sa prédiction à Catherine, qui s'est empressée lors de son séjour à Toulouse, pour la confirmation de Marguerite et d'Édouard-Alexandre (le 18 mars 1565, à l'église Saint-Sernin), de rebaptiser ce dernier Henry (comme son regretté mari) au grand dam de l'ambassadeur anglais, car Édouard avait été choisi par Henry II en raison du consentement et du parrainage d'Édouard VI (1537-1553) selon une information communiquée par l'ambassadeur d'Espagne Frances de Alava (Dépêche datée de Bordeaux le 29 mars 1565, Paris Archives Nationales K 1503, n.52, cité par Defrance, 1911, p.257). Ultérieurement Catherine changera aussi le nom de son dernier fils Hercule, rebaptisé François comme son beau-père.
 

Conclusions

Haton s'intéressait aux phénomènes météorologiques et occasionnels de type monstres et prodiges, ainsi qu'à leurs corrélations astrologiques. Ses informations sont précises et a priori exactes en ce qui concerne Nostradamus, considéré comme l'autorité nationale en ces matières. Il est possible que d'autres passages relatifs au provençal et à ses oeuvres aient existé dans le manuscrit initial, car la copie manuscrite actuellement à la BNF souffre de nombreuses lacunes. Pourtant, on n'ira pas jusqu'à croire que Nostradamus fut le favori de Claude Haton comme l'écrit Simonin. Il ne signale pas son décès en 1566, et la somme des passages relatifs à Nostradamus tiennent sur une page, comparée aux quelques deux milliers de l'édition.

Quand on lit les rapports des ambassadeurs vénitiens sur la cour de France, il n'est que quelques noms qui reviennent sous leurs plumes, comme sous celle de Claude Haton, quelques rares noms autres que les acteurs politiques de l'époque : celui de Calvin (et parfois de Luther et de Théodore de Bèze), et celui de Nostradamus. Car durant le règne de Catherine (épouse du roi, régente, puis mère de Henry III), il n'y a eu en France que deux phénomènes culturels majeurs : la théologie protestante d'orientation calviniste, et les prédictions de Nostradamus.

Au final, les informations consignées dans les Mémoires de Claude Haton sont non seulement fiables, mais de tout premier ordre, et confirment la parution des publications annuelles de Nostradamus à partir de 1550, celle des Prophéties en 1555, 1558 et 1561, et les difficultés rencontrées par ses imprimeurs lyonnais pour lutter contre l'afflux des contrefaçons.
 
 
 

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