CORPUS NOSTRADAMUS 27 -- par Patrice Guinard
 

Étude matérielle des éditions Antoine du Rosne (1557)
 

L'imprimeur lyonnais Antoine du Rosne avait été mandaté par Nostradamus le 11 novembre 1553 pour réimprimer sa Pronostication pour l'an 1554 (cf. mon article, Pronostication pour l'an 1554, février 2006). Il est aussi probablement l'imprimeur de son Almanach pour la même année (cf. "La lettre de Jean Brotot à Nostradamus (septembre 1554)", La lettre de Jean Brotot à Nostradamus (septembre 1554), avril 2006). Enfin il est probable qu'il ait travaillé avec Nostradamus en 1555 et 1556 jusqu'en 1557, voire en 1558. Enfin les tout premiers almanachs du salonais ont peut-être paru sous ses presses.

Il ne nous reste que quatre éditions attestant de cette collaboration :

1. La traduction d'un traité de Galien, édition de 1557
(une réédition de cet opuscule est parue en 1558 chez le même éditeur)

2. Les Prophéties, édition de 1557, exemplaire d'Utrecht
(achevé d'imprimer du 6 septembre 1557)

3. Les Prophéties, édition de 1557, exemplaires de Budapest et Munich / Moscou
(achevé d'imprimer du 3 novembre [1557])

Une reproduction du frontispice de l'exemplaire disparu de Munich a été publiée par Klinckowstroem (1913, p.362 et 1963, c.1610) [cf. "Les premières éditions des Prophéties 1555-1563", CURA, juin 2006). Et Edgar Leoni, en 1961, donne une image de la page de titre de l'exemplaire de Moscou, strictement identique à la précédente ! ...
 
 


 

Je m'intéresserai à l'appareil iconographique de ces éditions, hormis les vignettes et illustrations spécifiques (au nombre de 5 dans la traduction de Galien) que j'étudierai dans un texte ultérieur.

Il n'existe pas de catalogue des bandeaux, fleurons ou lettres ornées des imprimeurs du XVIe siècle. Stephen Rawles, dans un article de 1988, signale qu'il a effectué, à partir des collections de l'université de Glasgow, un premier recensement et une classification des lettrines des imprimeurs parisiens selon leur taille, leur couleur, la couleur et la texture du fond, leurs illustrations, etc. J'ignore si ces travaux ont connu un quelconque aboutissement.

L'exemplaire d'Utrecht comprend 62 folios ou 124 pages, dont 121 sont imprimées. Les différentes sections de l'ouvrage s'ordonnent comme suit:

      - folio A1r frontispice = p.1
      - folio A1v blanc
      - folios A2r-A6v préface sur 10 pages = pp.3-12 (page 3 numérotée 2)
      - folios A7r-B7r centurie 1 sur 17 pages = pp.13-29
      - folios B7v-C7v centurie 2 sur 17 pages = pp.30-46
      - folios C8r-D8r centurie 3 sur 17 pages = pp.47-63 (page 62 numérotée 63)
      - folios D8v-E8v centurie 4 sur 17 pages = pp.64-80
      - folios F1r-G1r centurie 5 sur 17 pages = pp.81-97
      - folios G1v-H1v centurie 6 sur 17 pages = pp.98-114
      - folios H2r-H5v centurie 7 sur 8 pages = pp.115-122
      - folios H6rv blancs (non paginés)

L'exemplaire de Budapest comprend 80 folios ou 160 pages, dont 159 sont imprimées :

      - folio A1r frontispice = p.1
      - folio A1v blanc
      - folios A2r-B1v préface sur 16 pages = pp.3-18
      - folios B2r-C5r centurie 1 sur 23 pages = pp.19-41 (page 26 numérotée 16)
      - folios C5v-D8r centurie 2 sur 22 pages = pp.42-63
      - folios D8v-F3r centurie 3 sur 22 pages = pp.64-85
      - folios F3v-G6r centurie 4 sur 22 pages = pp.86-107
      - folios G6v-I1r centurie 5 sur 22 pages = pp.108-129
      - folios I1v-K4r centurie 6 sur 22 pages = pp.130-151
      - folios K4v-K8v centurie 7 sur 9 pages = pp.152-160
 

Les éditions Du Rosne contiennent au total 2 bandeaux, 3 fleurons, 4 lettrines zébrées (appartenant à la même série) et 5 lettrines indépendantes.

bandeau 1
Utrecht : préface, p.[3]
Utrecht : début centurie 6, p.98

bandeau 2
Utrecht : début centurie 1, p.13
Utrecht : début centurie 2, p.30
Utrecht : début centurie 3, p.47
Utrecht : début centurie 4, p.64
Utrecht : début centurie 5, p.81
Utrecht : début centurie 7, p.115

fleuron 1
Utrecht : frontispice, p.1
Galien : frontispice, p.1

fleuron 2
Budapest : fin centurie 1, p.41
Utrecht : fin centurie 1, p.29
Utrecht : fin centurie 3, p.63
Utrecht : fin centurie 5, p.97

fleuron 3
Utrecht : fin centurie 2, p.46
Utrecht : fin centurie 4, p.80

lettrine A zébrée
Utrecht : début centurie 3, p.47
Utrecht : début centurie 6, p.98
Galien, début du texte, f.A6r (p.11)

lettrine E zébrée
Utrecht : début centurie 1, p.13

lettrine T zébrée
Budapest : préface, p.3

lettrine V zébrée
Utrecht : début centurie 2, p.30

lettrine A
Utrecht : début centurie 5, p.81

lettrine C
Utrecht : début centurie 4, p.64

lettrine D
Galien, préface, f.A2r (p.3)

lettrine L
Utrecht : début centurie 7, p.115

lettrine T
Utrecht : préface, p.[3]
 
 

Matériel typographique des trois éditions Antoine du Rosne de 1557
 

   
 


 

 

Notons un intéressant détail qui confirme la parution contemporaine si ce n'est quasi simultanée de l'édition des Prophéties sortie des presses le 6 septembre 1557 (exemplaire d'Utrecht) et du traité adapté de Galien : outre les vignettes identiques à la page de titre, la lettre ornée A apparaît trois fois dans le même état avec un cadre brisé sur la droite au même endroit.
 


 

Gérard Morisse a montré dans son introduction à la réédition en fac-similé de l'exemplaire de Budapest que ces marques typographiques provenaient de l'atelier de l'imprimeur lyonnais Pierre de Sainte Lucie dit Le Prince (2004, pp.29-30). Baudrier présente Sainte Lucie en ces termes : "Ivrogne, débauché, déplorable administrateur, il fut un des plus mauvais imprimeurs de Lyon et, en la seconde partie de sa carrière, ses publications sont pleines de fautes, même dans les dates des titres." (vol. 12, p.152). Sainte Lucie a cessé définitivement d'imprimer en 1556 ; il est décédé à Lyon en 1558. Une saisie partielle de son fonds de librairie et de son matériel d'imprimerie lui avait été infligée le 16 mars 1551 (Baudrier 12, 1921, p.154).

Parmi les ouvrages édités par Saincte-Lucie, notons : Les diuers rapportz d'Eustorg de Beaulieu en 1537, Les quatre filz Aymon en 1539, un roman populaire qui sera récupéré dans la bibliothèque bleue, La grand danse macabre des hommes & des femmes en 1555, et La vie de Jhesucrist en 1555-56. Les relations entre Sainte-Lucie et Antoine du Rosne sont attestées, et ce dernier a probablement récupéré au moins une partie de ses presses. Antoine du Rosne s'était déjà adressé à lui en de nombreuses occasions entre 1534 et 1546, et plusieurs actes attestent de sommes d'argent qui lui sont versées par Claudine Carcan, la femme en 1557 puis la veuve en 1559, de Pierre de Sainte Lucie (Morisse, 2004, pp.28-29).

Quelques unes des marques typographiques présentes dans les ouvrages de Nostradamus apparaissent dans des ouvrages imprimés par Pierre de Sainte Lucie, et dans des ouvrages édités par Antoine du Rosne ou imprimés par son frère Ambroise pour d'autres libraires, et notamment pour Benoist Rigaud.
 


 

La plupart des ouvrages de cette liste, provisoire, ont été signalés par Morisse en 2004 (hormis ceux de 1561, 1563 et 1566). Son intérêt réside dans la filiation éditoriale Sainte Lucie => Antoine du Rosne (cessant son activité vers 1562-63) => Ambroise du Rosne => Benoist Rigaud. C'est une des raisons pour laquelle j'ai privilégié Antoine du Rosne plutôt que Rigaud pour l'édition lyonnaise perdue de 1558 (cf. "Les premières éditions des Prophéties 1555-1563", CURA, juin 2006).

Les fleurons 1 et 3 se retrouvent respectivement au titre et au verso du folio A1v de l'ouvrage de Tolet. [Le fleuron 3 figure aussi aux feuillets A3r, R1r, et Aa8v du Thresor des livres d'Amadis de Gaule. Assavoir les Harengues, Concions, Epistres, Complaintes, & autres choses les plus excellentes. De nouveau augmenté & orné du recueil du 13. livre, & d'une infinité de propos & devis bien gentils, tirez dudit livre (Lyon, Veufve de feu G. Cotier, 1572)]. Les lettrines zébrées sont présentes dans les ouvrages de Sainte-Marthe, de Bugnyon, de Sconners (lettrine E) et de Tolet. Parmi les autres lettres ornées, on retrouve la lettrine A dans les ouvrages de 1557 et 1566, la lettrine D (série aviaire) dans la Continuation de 1565 et la lettrine O peut-être de la même série dans l'ouvrage de Sainte-Marthe, un S appartenant à la même série que le T de l'exemplaire d'Utrecht dans l'ouvrage de Sainte-Marthe, enfin la lettrine L dans la Remonstrance de 1561, dans la Responce de 1563, et dans la Lettre du Roy de 1565, qu'on peut rapprocher d'autres lettrines de la même série, apparaissant dans l'ouvrage de 1540, et encore une lettrine L similaire dans un ouvrage de Symeoni, De la Generation, Nature, Lieu, Figures, Cours & Significations des Cometes (Lyon, Jean Brotot, 1556, f.D1v). Je n'ai pas encore retrouvé les bandeaux ailleurs.
 


 

 

 

 
 

Les exemplaires d'Utrecht et de Budapest proviennent certainement du même atelier d'impression, et Gérard Morisse note que les textes du quatrain III 30 dans les deux éditions Du Rosne de 1557 "sont exactement superposables" (p.33). Si les caractères d'imprimerie sont identiques, on remarquera cependant de légères différences, d'alignement au vers 2 entre "grand" et "que", d'espacement au vers suivant entre "six" et "luy", pouvant pourtant s'expliquer par un retirage d'une même page.
 

Cette brève étude ne permet pas de conclure quant à la date exacte de parution des exemplaires de Moscou et de Budapest. Il pourrait s'agir d'une réplique un peu plus tardive conforme à une version perdue, effectivement parue à la date du 3 novembre 1557, et que pourraient appuyer certains éléments dignes d'attention, et notamment un appareil iconographique minimal ne comprenant qu'une vignette inversée sans lune ni étoiles dans la fenêtre, une lettrine et un fleuron (le fleuron 2 de l'exemplaire d'Utrecht mais peu encré). Nostradamus aura peut-être souhaité une vignette complémentaire de celle parue dans la première édition des Prophéties (1555), mais l'imprimeur n'aura pas eu les moyens ou le temps de solliciter les services du même graveur. L'achevé d'imprimer sans année d'impression pourrait laisser entendre qu'il s'agit d'un retirage de l'édition de 1557, mais dont on ne veut pas préciser l'année exacte. Reste la composition de cet exemplaire (80 folios au lieu de 62, avec une centurie sur 22 pages au lieu de 17) dont j'étudierai ultérieurement la logique, et qui est peut-être au final l'élément révélateur de cet imbroglio.
 

Note 1.11.2009 : Ma conclusion prudente de juillet 2006 quant au statut à attribuer à la "seconde édition Du Rosne" (exemplaires de Budapest et de Munich-Moscou) est confirmée par un document de Sincerus paru en 1732 (parfois signalé mais pas consulté ou compris) : cf. le numéro 106 du CN !
 
 

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  24-07-2006, last updated : 02-06-2016
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