CORPUS NOSTRADAMUS 13 -- par Patrice Guinard
 

La lettre de Jean Brotot à Nostradamus (septembre 1554)
 
 

Lettre II : Jean Brotot à Nostradamus

INTEGERRIMO VIRO,
ET SYDERALIS DOCTRINAE MEDICINAEQUE PERITISSIMO
D.D. MICH. NOSTRADAMO IO. BROTOTIVS CALCHO-
GRAPHVS LVGDVNENSIS S.D.

Praedictiones duas, vir peritissime, hoc undevigesimo
Septemb. abs te accepi, quae fasciculo non
indiligenter erant inclusae. Iis erant praefixae
epistolae dedicatoriae nomina complectentes summi
Praesidis Provinciae. Altera consecrata est D.
de Panice Cavalicensi Praeposito. Harum ut
prolixam demiratus sum farraginem, perculsa
mens est mea non parum, quodque mirum tuo
candori videri non debet, remorata est animum
meum, offensura etiam multos (ut conjicio) nimia
ista prolixitas. Gaudent adprime, mi
doctiss. Michael, huiusce tempestatis ingenia
Laconismo : in ore enim est omnium, frustra
id pluribus fieri, quod paucioribus potest,
modo aeque bene. Sed quid sus Minervam?
Utinam mihi esset integrum tuis obsequi jussis!
Non committerem certe ut huc tuae frustra
lucubrationes adferrentur. Sed quaeso, dispice,
an aequa fronte candidi lectores accepturi sint
duas praedictiones, ab eodem praesertim manantes
fonte? Quis non reformidet una fidelia duos
parietes dealbare? Boni tamen consules quae ad
te scribo. Mihi vero decretum est quamcunque
jusseris typis committere, ex altera (a qua excudenda
supersedebo) quae utilia erunt adjecturo, cumque
dimidiatum numerum explevero, prioris heroïs
nomen mutabo, alterumque praefigam, tuaque sic
praedictio utriusque nomine decorabitur. Ipsum
diarium, quod Sequanos, qui hodie Burgundi
vocitantur, respicit, ditabo catalogo Sanctorum, et
signis Lunaeque significationibus, rithmos item
adjiciam Gallicos, eritque institutum hoc meum honori
non parvo nomini tuo mea quidem opinione.
Accedent etiam unicuique mensi decreta philosophorum.
Mitto ad te id Almanach quod suis typis
Lyserotus impressit. Hoc itaque meum consilium
tam hilari fronte accipies, quanti te a me fieri,
existimes volo, quantaeque curae mihi tua esse tibi
persuadeas te vehementer etiam atque etiam
rogo. Vale. Lugduni XII Cal. Octob. M.D.LVII.

d'après BnF ms. lat. 8592, ff.1v-2v & J. Dupèbe, 1983, p.31

 
Au très honorable Michel Nostradamus, très savant en astrologie et en médecine, Jean Brotot, imprimeur de Lyon, salut.
 
A. Ce 19 septembre, éminent docteur, j'ai reçu les deux prédictions que contenait votre paquet. Chacun de ces textes est précédé d'une dédicace, l'une adressée au gouverneur de la Provence, l'autre à M. des Panisses, prévôt de Cavaillon. Je n'ai pas été peu stupéfait de la prolixité de votre compilation : honnêtement, cela ne doit pas vous étonner, souvenez-vous de mon sentiment à ce sujet. Je crains qu'une telle prolixité ne rebute beaucoup de lecteurs. Ainsi va la mode, très savant Michel, on apprécie le laconisme ; tout le monde déclare : "Pourquoi dire en plus de mots ce qui se comprend aussi bien en moins de termes ?" Mais voilà que je fais le cochon de Minerve.

B. Si seulement j'étais libre d'exécuter vos ordres! Bien entendu, je ne prétends pas réduire à rien le fruit de vos veilles. Mais, de grâce, ouvrez les yeux : comment voulez-vous que le lecteur moyen accepte sans sourciller deux prédictions distinctes, issues en fait d'une seule et même source ? Qui ne craindrait de blanchir deux murailles d'un seul pot de chaux ?

C. Veuillez juger du bien-fondé de ce que je vous propose. J'ai décidé de n'imprimer qu'une des pronostications, à votre choix ; quant à l'autre, à laquelle je voudrais surseoir pour l'instant, je la complèterai par les éléments utiles. Quand j'aurai achevé le premier volume, je changerai le nom du dédicataire, j'ajouterai l'autre nom : ainsi chacun des deux volumes portera les deux noms. Je complèterai le calendrier venant des Séquanes (qu'on appelle aujourd'hui Bourguignons) par le catalogue des saints, les lunaisons et leurs significations ; j'ajouterai également les vers français. A mon avis, l'ouvrage ainsi constitué vous fera grandement honneur. A chaque mois seront appliquées les sentences appropriées des philosophes. Je vous adresse l'almanach imprimé par Lyserot.

D. J'espère que vous accepterez mon conseil avec bonne humeur : c'est sans arrière-pensée que je l'exprime. Soyez assuré que je n'ai qu'un souci, celui de vous satisfaire ; je vous supplie ardemment d'en être convaincu. Portez-vous bien. Lyon, le 20 septembre 1557.

d'après Bernadette Lécureux, in Amadou et al., 1992, p.64


 

La seconde lettre du Recueil des épîtres latines, un recueil épistolaire que Nostradamus destinait à la publication et qu'il a transmis a son fils César, est d'une importance toute particulière : c'est l'une des deux seules lettres conservées de la correspondance de Nostradamus avec ses imprimeurs. L'autre, non datée, envoyée par le même Brotot au même destinataire, est de moindre importance (lettre VI du Recueil). C'est en outre la première lettre en date du Recueil.

En effet, comme Brind'Amour et Chevignard l'ont compris, cette lettre n'est pas de 1557, mais de 1554, et l'erreur de transcription proviendrait de deux I rapidement consignés et prenant l'apparence d'un V. Ainsi faut-il lire : XII Cal. Octob. M.D.LIIII . Un premier indice permet d'appuyer cette hypothèse, à savoir la déclaration de Brotot venant de recevoir un texte dédié à Joseph des Panisses, "Cavalicensi Praeposito", et qui deviendra la Pronostication pour l'an 1555 parue chez cet éditeur à l'automne 1554.

L'autre indice est moins facile à interpréter : Brotot déclare se préparer à envoyer au salonais un exemplaire de "l'almanach" imprimé par Antoine du Rosne surnommé Lyserot. Il peut s'agir de la Pronostication pour l'an 1554 parue l'année précédente, mais avec du retard (cf. ce texte et l'acte notarié s'y rapportant, CORPUS NOSTRADAMUS 8, CURA, 2006) : cependant Brotot parle spécifiquement d'un almanach, non d'une pronostication. Il peut s'agir, mais c'est peu probable, de l'Almanach pour l'an 1555, déjà imprimé par Lizerot en septembre 1554, ce qui signifierait que Nostradamus, qui a envoyé les quatrains versifiés de 1555 à Brotot, les destinait initialement à ses futures pronostications, mais qu'il a changé d'avis entre temps, puisqu'après 1556 ces quatrains apparaîtront toujours dans les almanachs.

Enfin il peut s'agir de l'Almanach pour l'an 1554 paru l'année précédente et dont on ne connaît pas l'éditeur, mais auquel cas, pour quelle raison Nostradamus ne l'aurait-il pas reçu plus tôt ? Et pourquoi Brotot devrait-il envoyer à son interlocuteur un almanach paru chez un autre éditeur que Nostradamus connaît bien puisqu'il l'a mandaté l'année précédente par acte notarié pour accomplir en son nom certaines démarches ? Peut-être parce que Nostradamus a besoin d'un autre exemplaire qu'on lui aurait réclamé, ou qu'il a cédé le sien, et qu'il sait par des échanges de courrier que Brotot en a conservé quelques uns. En ce cas, cet almanach Lyserot serait celui publié pour la foire lyonnaise de novembre 1553. Cette conjecture semble la bonne car il est vraisemblable que Nostradamus a mandaté le 11 novembre 1553 pour une affaire délicate, non un inconnu, mais un imprimeur qu'il connaissait déjà bien et en qui il avait confiance, ce qui signifie que certaines de ses publications antérieures, almanachs et pronostications, ont dû déjà être imprimées par Antoine du Rosne.

Au paragraphe A de la lettre (d'après mon découpage), Brotot déclare recevoir une seconde dédicace de Nostradamus. Or une lettre de la même époque, datée du 19 mars 1554, a été publiée à Nuremberg par Joachim Heller (cf. Ein Erschrecklich und Wunderbarlich Zeychen, CURA, avril 2006). Il est possible que cette lettre ait accompagné la seconde publication annoncée par Brotot dans sa lettre, et que cette publication, avec pour titre les Presages Merveilleux, ait contenu la dédicace à Claude de Savoie, Gouverneur de Provence, accompagnée d'une sélection de présages, initialement destinés à l'almanach pour 1555. Ce serait dont Brotot, soucieux des attentes supposées de sa clientèle, qui serait l'inventeur de ce titre, repris deux ans plus tard par Nostradamus dans sa publication dédiée au roi de France Henry II (Les Presages merveilleux pour l'an 1557), puis par les éditions avignonnaises antidatées des Prophéties (cf. CORPUS NOSTRADAMUS 25).

Au même paragraphe, Brotot qui se défend d'agir comme "le cochon de Minerve", littéralement "Mais quoi le cochon à Minerve !" (Mais quoi [voilà que j'apparais comme] le cochon [qui fait la leçon] à Minerve !) : cf. p. ex. Cicéron, Questions académiques, I.4 : "nam etsi non sus Minervam ..." (car si un cochon ne doit pas faire la leçon à Minerve ...) et Érasme, Adages, 1.1.40. Brotot agirait comme le sot et ignorant qui s'immisce dans des questions auxquelles il n'entend rien, s'étonne de la prolixité des compilations de Nostradamus (farrago : compilation, pot pourri) -- le terme n'est pas aimable --, et déclare au paragraphe suivant que les prédictions de Nostradamus seraient issues d'une source qu'il aurait repérée. Il est en effet fort probable que les présages en prose ait été rédigés, arrangés, et transformés à partir de recueils et de chroniques historiques. La découverte de ces sources permettrait de discerner les apports de Nostradamus, et les modifications significatives qu'il aura apportées à ces textes.

Au paragraphe C, Brotot expose ses intentions de ne publier dans un premier temps qu'un des deux textes qu'il a reçus, se réservant la possibilité de publier l'autre ultérieurement. Son témoignage est très confus, et même contradictoire, et l'on n'a pas la certitude d'ailleurs que ses intentions reflètent les décisions effectives ultérieures. De plus on ignore la réponse de Nostradamus. Dans l'autre lettre adressée à Nostradamus (lettre VI du Recueil des épîtres latines), Brotot revient sur sa décision de ne pas utiliser des caractères d'étain, et demande à Nostradamus son sentiment sur une question qui regarde au premier chef le travail d'impression. On peut estimer que le dit Brotot se soit fait sermonner entre temps.

On sait que Brotot a rajouté à la Pronostication pour l'an 1555  les quatrains (vers français) initialement destinés à l'almanach. On apprend de plus que le calendrier autrefois envoyé par Nostradamus à son ou ses éditeurs "Bourguignons", c'est-à-dire à Maître Bertot dit la Bourgogne (cf. Pronostication pour l'an 1554, CURA), a bien été récupéré. Enfin, on apprend que les formules laconiques journalières des calendriers proviendraient de recueils de sentences philosophiques non identifiés.

Ce courrier précieux pour diverses raisons, permet au moins de reconstituer l'historique de la publication des almanachs et pronostications pour l'année 1555.

Nostradamus envoie à Brotot en septembre 1554 une pronostication dédiée à Joseph des Panisses, Prévôt de Cavaillon (dédicace datée du 27 janvier 1554) et un almanach contenant les premiers quatrains versifiés de son oeuvre, dédié à Claude de Tende, Gouverneur de Provence (dédicace datée du 19 mars 1554). Brotot mélange le contenu des deux textes, publie le premier accompagné des quatrains, sous le titre Prognostication nouvelle, & prediction portenteuse, pour l'an 1555, et le second, sans les quatrains, sous le titre hypothétique Presage(s) Merveilleux pour l'an 1555.

L'embrouillamini créé par l'imprimeur lyonnais est la raison pour laquelle cette lettre figure en bonne place dans la correspondance de Nostradamus.
 
 

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