Nostradamica

CORPUS NOSTRADAMUS 110 -- par Patrice Guinard
 

L'indignation de Nostradamus lors de la condamnation de Michel Servet en 1553 : le quatrain IX 44
 

Le quatrain IX 44, en apparence une post-diction plus qu'une prédiction, est important ; c'est un quatrain à portée philosophique et morale : "Périront spirituellement ceux qui auront rompu tout contact avec les vérités du coeur". Son sens n'avait peut-être pas échappé à la lecture perspicace des exégètes de la nouvelle religion, probablement ses meilleurs lecteurs en son temps. En 1563, Jacques Grévin invective Ronsard (lecteur intéressé des Prophéties) en faisant allusion au quatrième vers de ce quatrain qui, de manière évidente, s'en prenait à la nouvelle église genevoise, instituée par l'acte du 21 mai 1536 (cf. une reproduction de l'acte sur le site de la République et Canton de Genève). Les "figues de prophetie" moquées par Grévin attestent de l'état corrompu de la première édition du second livre des Prophéties, probablement imprimé par Antoine du Rosne en 1558 (cf. CN 90).

Les quatre éditions Rigaud datées de 1568 sont a priori fautives (mais cf. supra) : y figurent au quatrième vers quelque chose comme "l'a ruent" pour l'advent! Au premier vers, les éditions X et A donnent "Migres migre", l'édition B (c. 1572) donne "Migrés migrés", et l'édition C (c. 1574) "Migres migres" (Sur les différences entre les quatre éditions, cf. CN 87). Le sens suggère de lire migres ou migrés (les émigrés qui se réfugient à Genève pour échapper aux persécutions), puis migrez (comme on lit fuyez au premier vers du quatrain IX 46 de la même centurie).

Version provisoire du quatrain IX 44 :

Migrés migrez de Genesve trestous,
Saturne d'or en fer se changera,
Le contre RAYPOZ exterminera tous,
Avant l'advent le ciel signes fera.

(Lire "Le Contr'raypoz", 4 pieds, au vers C)

Le sens du premier vers, mis en relation avec le troisième, semble évident : "Déguerpissez tous, émigrés à Genève, tirez-vous de là ! Vous y serez exterminés." C'est la lecture qu'en ont faite les adeptes de la nouvelle religion, et notamment les calvinistes menacés, hormis que le terme "RAYPOZ" est resté une énigme jusqu'à ce jour.

Selon certains exégètes, RAYPOZ serait une anagramme approximative de Zopyrus ou Zopyros, le chef militaire perse qui aurait aidé Darius Ier à soumettre Babylone révoltée en se faisant passer pour un transfuge en décembre 522 (selon Hérodote). Leoni prétend que Zopyra ou Zopyro était un surnom choisi par Charles Quint : mais l'avertissement reste bien peu menaçant dans ce contexte, puisque l'empereur espagnol avait abdiqué en 1556 en faveur de son fils, deux ans avant sa mort. C'est une piste stérile.

RAYPOZ ou plutôt ZOPYRA, ce sont d'abord les vérités du coeur, les "semences éternelles", assimilées par Leibniz aux notions évidentes présentes dans la conscience antérieurement à tout raisonnement. Leibniz rappelle que J-C Scaliger, le premier et seul maître de Nostradamus, les nommaient ainsi : "Jules Scaliger particulièrement les nommait semina aeternitatis, item Zopyra, comme voulant dire des feux vivants, des traits lumineux, cachés au-dedans de nous, mais que la rencontre des sens [et des objets externes] fait paraître, comme les étincelles que le choc fait sortir du fusil. Et ce n'est pas sans raison qu'on croit que ces éclats marquent quelque chose de divin et d'éternel qui paraît surtout dans les vérités nécessaires." (Leibniz, Nouveaux Essais sur l'entendement humain, Paris, Garnier-Flammarion, 1966, p.34 ; Scaliger, Electa Scaligerea, éd. Christophorus Freibisius, Hanau, Wechel, 1634).

Le sens du troisième vers devient clair : "Tous périront par celui qui aura éradiqué les vérités du coeur". Ou autrement : "Périront tous ceux qui les auront éradiquées en eux".

RAYPOZ ou ZOPYAR inversé, c'est aussi l'Ambrosia de ZOPYRE (qui vivait à la cour de Ptolémée XII Aulète), l'antidote proposé par le médecin botaniste à Mithridate (cf. la lettre de Zopyre évoquée par Galien au livre II de son Traité des Antidotes). Le contre RAYPOZ serait donc son contraire, le poison absolu.

On serait tenté d'en conclure logiquement, en raison de la présence du terme "contre", que ce poison pourrait évoquer ce qu'on appellera la "contre Réforme", une expression qui n'est attestée que depuis le XIXe siècle. Ce serait encore une fausse piste. Les citoyens de la République de Genève n'ont jamais été obligés de fuir en raison d'une menace militaire animée par l'idéologie contre-réformiste qui s'essouffle au XVIIIe siècle. Et le second vers reste obscur, car le cycle saturnien qui semble y être indiqué, ne reprend qu'en 2242. Et en 1536, lors des accords signés pour la mise en place du nouveau régime genevois, on vient d'entrer précisément dans le cycle lunaire (cf. L'épître à César, # 33, CN 33).

Mais la malice de Nostradamus est "à double rebras" comme le souligne le pseudo-Daguenière, et ici une anagramme en cache une autre. En effet, c'est le second vers qui donne la clef de l'ensemble du quatrain, lequel n'a rien à voir avec les cycles planétaires habituellement utilisés par l'astrophile saint-rémois. Ce vers se lit simplement : "L'âge d'or (qui est saturnien et adviendra en l'an 2242 dans la préface à César) se changera en âge de fer". Car il est question ici du temps de la Réforme et des récents événements qui dans les années 1550, marquent pour Nostradamus le début de son déclin.
 

Le médecin, astrologue et théologien Miguel Servet est né en septembre 1511 à Villanueva de Sijena en Aragon. En février 1538 il enseigne l'astrologie à Paris et y fait imprimer son Apologetica disceptatio pro Astrologia interdite de vente et confisquée le mois suivant après un procès expéditif dirigé par le doyen de la faculté de médecine appuyé par les inquisiteurs de la faculté de théologie de Paris [cf. note infra]. Servet doit quitter la capitale. Il s'installe à Vienne en 1540 et y pratique la médecine sous le nom de Michel de Villeneuve (ou Michael Villanovanus). A la même époque Nostradamus était dans cette ville (cf. son TFC, p.219 ; CN 19) et y a peut-être rencontré son homonyme Michael, lequel s'identifiait à l'archange du même nom chargé de terrasser la Bête dans l'Apocalypse. Le 27 octobre 1553, il est brûlé vif sur ordre du Conseil de Genève, après un procès inquisitorial au cours duquel Calvin fut nommé pour juger de la nature hérétique des idées de l'accusé.

Servet est l'objet du second vers, comme du terme "contre" au troisième, resté inexpliqué. En effet Miguel Servet y Revés était le fils d'Antonio Revés ("l'envers, l'opposé, le contraire" en espagnol). Ainsi "contre RAYPOZ" se lit "SERVET l'énergie lumineuse" (... s'opposant au fanatisme calviniste).

L'inquisiteur dominicain Matthieu Ory (1492-1557), responsable de l'arrestation de l'espagnol, est lui aussi désigné par l'expression "contre RAYPOZ" qui se lit aussi "ORY contre [la] PAZ" (la paix en espagnol).

SATURNE D'OR est une anagramme de SERV(e)T D'ARon, ou d'Aragon -- "Saturne d'or en fer" signifiant Servet d'Aragon en enfer, l'enfer de l'inquisition réformée qui marquera le véritable déclin spirituel du mouvement sous l'autorité de Calvin puis de Bèze, la bête noire de Nostradamus et auquel il réplique dans ses Significations de l'Eclipse du 16 Septembre 1559 (cf. CN 74).

[ L'ensemble du vers se lit aussi comme une anagramme de SERVET D'ARagON CHANGERA L'ENFER en substituant un l à un ƒ long, ou encore SERVET D'ARAGON SERA EN ENFER en substituant un e au groupe ch. ]
 

SERVETUS DE ARAGONIA

 

Note : Servet débarque à Paris à l'automne 1536, suit les cours de la faculté de médecine durant l'année universitaire 1536-37, et à la rentrée de l'année suivante, enseigne au collège des Lombards "l'astronomie", c'est-à-dire l'astrologie comme discipline auxiliaire de la médecine, notamment d'après le traité sur les jours critiques de Galien, le De diebus decretoriis. Vers la mi-février 1538, des autorités de la faculté interrompent son cours sous les directives du doyen Jean Tagault. Servet réplique par un cinglant pamphlet écrit en quelques jours, In quendam medicum Apologetica disceptatio pro Astrologia (Discussion apologétique pour l'astrologie contre un certain médecin) qu'il fait imprimer à Paris à la fin février et dont il ne subsiste que deux exemplaires issus de deux tirages différents (à la BnF et à la Sorbonne). Il y dénonce les pratiques inquisitoriales des médecins de la faculté de Paris, qualifiés d'ignorants, et poursuit son discours par une défense de l'astrologie contre ses détracteurs. Les censeurs font appel à la faculté de théologie afin d'interdire la publication et de la retirer des ventes après un procès expéditif qui a lieu le 18 mars 1538. Au cours de ce procès, l'un des accusateurs évoque la possibilité du bûcher en s'appuyant sur Isaïe : "A ceste cause scait la court que par les constitutions civiles la peine des divinacions est ad ignem". Cette peine se sera pas retenue : là où les théologiens parisiens auront échoué, les fanatiques de la nouvelle république de Genève l'accompliront une quinzaine d'années après. [Mon résumé d'après l'introduction de Jean Dupèbe à la Discussion apologétique pour l'Astrologie contre un certain médecin de Michel Servet, Cahiers d'Humanisme et Renaissance 69, Genève, Droz, 2004 ; cf. aussi "The discourse in favor of astrology (1538)" in Michael Servetus, trad. angl. Charles O'Malley, American Philosophical Society, Philadelphia, 1953, p.168-188]. L'astrologue médecin est condamné à Genève pour des raisons ou pseudo-raisons théologiques, comme plus de deux siècles auparavant l'avait été l'astrologue italien Cecco d'Ascoli, mort sur le bûcher de l'Inquisition le 10 septembre 1327 à Florence (cf. l'Aperçu sur la vie de Cecco au CURA, 2002).
 

Comme dans le quatrain VI 23 (cf. CN 64), Nostradamus privilégie la cause des événements (ici les "anti-Zopyra" de Scaliger, c'est-à-dire l'insensibilité psychique au seul profit d'une intellectualité fanatisée par ses propres idéaux) à la description détaillée des faits, et en ce sens les quatrains du prophète saint-rémois atteignent une dimension philosophique voilée sous leur cachet poétique.

L'explication du quatrième vers devient limpide : l'exécution de Servet est le premier signe ou symptôme de ce déclin. L'avent commence le quatrième dimanche avant Noël, et l'expression "avant l'advent", en apparence un simple jeu de mots, suggère le redoublement de la durée de l'avent, soit à peu près deux mois avant Noël, date du supplice de Servetus.

L'analyse suggère même de reconsidérer l'orthographe du premier vers, et ici encore la version de l'édition la plus ancienne, l'édition X de 1568, pourrait bien s'approcher de la version originale, "Migres migre", à condition de marquer l'impératif au premier vocable et d'accentuer le second pour marquer la césure. Ainsi Nostradamus s'adresserait d'abord à Servet, et par extension aux réformés les plus sincères installés à Genève. Je ne peux m'empêcher d'observer enfin, à la suite de ces analyses, que la faute typographique "l'a ruent" pour l'advent au dernier vers pourrait être voulue : car "l'a ruent" ou l'A ruent signifie clairement "ils se débarrassent de l'Aragonais, ils le sacrifient" !
 

Migre migré de Genesve trestous,
Saturne d'or en fer se changera,
Le contre RAYPOZ exterminera tous,
Avant l'advent [l'a ruent] le ciel signes fera.
 

Fuis Genève, Servetus, toi qui es venu t'y installer, déserte cette ville avec tous tes amis !
On y verra Servet d'Aragon en enfer car l'âge d'or de la Réforme est révolu, et la liberté de conscience est désormais asservie à un contrôle implacable.
Ce martyre ne cessera d'empoisonner un mouvement gangrené par ceux qui ont oublié les vérités du coeur.
Le meurtre de l'Aragonais, deux mois avant Noël, en marquera le début du déclin.
 

Note Juillet 2013 : Je prends connaissance d'une interprétation de David Ovason, à mon goût embrouillée, emberlificotée et alourdie de présupposés ésotériques inutiles, s'appuyant par ailleurs sur un prétendu "langage des oiseaux" (Green Language) cher à l'auteur et déjà mis en lumière par Ionescu, mais qui rejoint la mienne, puisqu'il y est question des protestants de Genève et de Michel Servet, pourtant écarté du quatrain en raison de la date de son supplice, antérieure au quatrain : "Had Michael Servetus not died in the flames of Geneva a few years before this quatrain was written, we might have seen him as the subject of this prediction." (in The secrets of Nostradamus, 1997 ; New York, HarperCollins, 2001, p.213). Mais justement, Servet est bien le protagoniste du quatrain ! En l'écartant, Ovason s'interdit de comprendre le sens du dernier vers, comme il ignore les connotations du mot RAYPOZ qu'il assimile à tort au terme grec "raibos" (courbé, tordu), tout en en faisant un équivalent d'une "énergie spirituelle invisible" (p.209) ! La contradiction ne tue pas ...

Note Juillet 2015 : Les vers 3 et 4, qui concerneraient la conversion de Genève au catholicisme selon Guillaume Pellarin, sont cités sous cette forme et dans cet ordre dans son ouvrage sur les comètes : Merveille des merveilles sur l'esmerveillable Comete apparu en Novembre 1619 (en réalité la comète de novembre-décembre 1618 ; Lyon, Iean Charvet, 1619, p.97) : Avant l'Advent le ciel signifiera / Le contre Raipos exterminera tous.
 
 

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