CORPUS NOSTRADAMUS 19 -- par Patrice Guinard
 

Excellent & moult utile Opuscule
(Analyse du Traité des Fardements et des Confitures)
 

[Pour la transcription du texte, accompagnée de quelques notes, cf. CN 202, Sept. 2015]

La seconde édition du "Traité des Fardements et des Confitures" (TFC), revue et corrigée, est parue à Lyon, chez Antoine Volant, en 1555 (cf. ma bibliographie consacrée à cet ouvrage, CURA, Mars 2006). Elle est imprimée par Jean Pullon de Trin (mention in fine). C'est le seul ouvrage publié au nom de Michel de Nostredame, non parce qu'il n'aurait pas encore adopté la forme latine Nostradamus : sa traduction manuscrite des Hieroglyphica d'Horapollon daterait de 1541, ses premières pronostications sont sans doute parues sous le nom de Nostradamus, et sa Pronostication pour l'an 1555, dédicacée à Joseph des Panisses le 27 janvier 1554 et transmise par Daniel Ruzo, porte au titre la forme latinisée de son nom. Si Nostradamus a choisi de conserver son patronyme, c'est parce que le sujet de son ouvrage, en partie autobiographique, le lui commandait. A noter qu'il signe Nostradamus dans sa traduction de la lettre à Barbaro, qui clôt le recueil (p.223).

Au début du traité, Nostradamus se dit "Sextrophaea natus Gallia" (natif de Gaule où se trouve le trophée de Sextus, i.e. Saint-Rémy), en l'occurence le cénotaphe des Julius, auquel il fait allusion au quatrain V 57. Il signe son faciebat du nom de Michaël Nostradamus Sextrophaeanus (originaire du lieu où se trouve le trophée de Sextus). Le cénotaphe ou mausolée des Julii, en face de Glanum, aurait été édifié dans les années 30-20 BC par les frères Sextus, Lucius et Marcus Julius en l'honneur de leur père Caius et de leur grand-père, officier de César. Constitué d'un socle orné de bas-reliefs représentant des scènes épiques (de l'ouest au sud : combat d'infanterie, de cavalerie, lutte contre les Amazones, chasse au sanglier), d'un quadruple arc de triomphe aux colonnes corinthiennes (quadrifons) contenant une inscription sur la face nord, et d'une rotonde à dix colonnes corinthiennes (tholos) au sommet, abritant, on le suppose, le père et le grand-père des Jules (têtes reconstituées). Il fait face à un Arc de Triomphe plus tardif (édifié vers 25 AD et dont la partie supérieure a été détruite), évoquant la conquête de la Gaule. (cf. Agnès Vinas pour son étude des Antiques).
 
inscription des frères Julius, Saint-Rémy
 

L'inscription dédicatoire est la suivante : SEX. L. M. IVLIEI C. F. PARENTIBVS SVEIS,
c'est-à-dire SEX(tus) L(ucius) M(arcus) IVLIEI C(aii) F(ilii) PARENTIBVS SVEIS,
ou SEX(tus) L(ucius) M(arcus) IVLII C(aii) F(ilii) PARENTIBVS SVIS

qu'on peut traduire par "Sextus, Lucius et Marcus, [tous trois] fils de Caius Julius, à leurs ancêtres". César nous apprend que son père lisait Laetius et Maritus comme des autres prénoms de Sextus, et traduisait les abréviations C. F. par "Columnam Fecit" (érigea cette colonne) : "Celle [inscription] qui est à S. Remy en l'Arc triomphal, qui est entier, est telle : S E X L M I I C F P A R E N T I B U S S S V I S. feu mon pere l'interpretoit ainsi Sextus Laetius Maritus Iuliae istam columnam fecit" (L'entree de la Royne [Marie de Medicis] en sa ville de Sallon, 1602, D1v-D2r) - une version aussi attribuée à un Portugais selon Bouche qui en recense dix autres dont la sienne (Chorographie 1, 1664, p.137-139) :

Sex(tae) L(egionis) M(ilitibus) Iuliae, Iuliae C(aesaris) F(iliae) PARENTIBVS SVIS (Émile Ferret)
Sex(to) L(aelio) M(onumentum) Iuliae intra C(irculum) F(ecit) PARENTIBVS SVIS (Guillaume Budé)
Sex(tus) L(ucius) M(onumentum) Iuliae incondissimae C(onjugi) F(ecit) PARENTIBVS SVIS (Mutonis)
Sex(tus) L(ucius) M(aximus) Iulii C(onsulis) F(ilius) PARENTIBVS SVIS (jésuite Varadier)
Sex(ti) L(iberii) M(ausolaeum) Iulii idibus C(uravit) F(ieri) PARENTIBVS SVIS (jésuite Jacques George)
Sex(tus) L(egavit) M(onumentum) Iuliae, Iulii C(aesaris) F(iliae) PARENTIBVSQVE SVIS (professeur aixois Jean de Bomy)
Sex(ti) L(ucii) M(andato) Iuliae impendio C(onditum) F(uit) PARENTIBVS SVIS (juriconsulte aixois Dominique Jorna)
Sex(ta) L(egionis) M(ilitibus) Iuliae intra C(irculum) F(ecit) PARENTIBVS SVIS (père Jean Jacques Augustin)
Sex(tae) L(egionis) M(ilites) intra C(irculum) F(ecerunt) PARENTIBVS SVIS (Joseph Maria Suarez, évêque de Vaison)
Sex(tus) L(ucius ou Laelius ou Liberius) M(aritus) Iuliae istud C(enotaphium) PARENTIBVS SVIS (Bouche)

La traduction actuelle retenue provient de l'abbé Jean-Jacques Barthélemy (1716-1795) qui dans son "Mémoire sur les anciens monumens de Rome" (in Mémoires de Littérature, T 28, Paris, 1761, p.579) propose une treizième version, après notamment celles recensées par Bouche.
 
les Antiques de Saint-Rémy, Bouche, Chorographie, I, p.137
 

L'ouvrage de préparations cosmétiques et de recettes culinaires comprend deux parties et deux préfaces, l'une composée à Salon et dédiée au "lecteur benivole" : elle est datée du 1er avril 1552, avec en clôture une énigmatique et intentionnelle sentence : "Toy disant à Dieu de saint Remy en Provence dite Sextrophaea" (en te disant adieu, de St-Rémy-de-Provence, ou te disant/vouant au dieu de St-Rémy-de-Provence ?). L'autre, non datée, est dédiée à son frère Jean de Nostredame, procureur à la cour du parlement d'Aix. Un faciebat sur la dernière page avant la table des matières est signé Michel Nostradamus saint-rémois, et daté de 1552, et énigmatiquement de Salon sur le littoral : "Michaël Nostradamus Sextrophaeanus faciebat Salone litoreae, 1552" -- une allusion possible à Salone, l'antique capitale de la Dalmatie (aujourd'hui Solin en Croatie), où l'empereur romain Dioclétien, persécuteur des chrétiens, se retira dans son luxueux palais après avoir abandonné le pouvoir, à l'apogée de sa puissance, en mai 305. Nostradamus aurait-il atteint ce point de l'Adriatique lors de ses périples en Italie ? Ces obscurités, jointes à celles de la page 220 notamment (cf. infra), attestent pour le lecteur non autiste, que le premier traité du saint-rémois, est d'une toute autre portée qu'un simple manuel de cuisine !

Le traité est rédigé dans un jargon parfois à peine compréhensible, et imprimé par l'éditeur avec des écarts d'orthographe, d'une page à l'autre, difficilement justifiables, bien que la présentation d'ensemble (lettrines et mise en page) soit soignée et de bonne facture. Les marques d'imprimerie se résument à 5 ou 6 lettrines : les lettrines A, V et L, la lettrine P deux fois, et la lettrine C plus petite. (On retrouve le /L/ orné à la dédicace de Guillaume Drieu à Alexandre Ouderi, conseiller à la cour du parlement de Grenoble (Pronostique nouvelle pour l'an 1560, Lyon, Jean Pullon, dit de Trin pour l'auteur, [1559]), une dédicace à l'imitation de celle de Nostradamus à Guillaume de Gadagne dans sa Pronostication nouvelle pour l'an 1558 ; cf. CN 73).
 
Nostradamus, Opuscule, Volant, 1555, lettrine A, p.3 Nostradamus, Opuscule, Volant, 1555, lettrine P, p.25 Nostradamus, Opuscule, Volant, 1555, lettrine P, p.125 Nostradamus, Opuscule, Volant, 1555, lettrine V, p.133 Nostradamus, Opuscule, Volant, 1555, lettrine C, p.205 Nostradamus, Opuscule, Volant, 1555, lettrine L, p.223


Copie PDF de l'exemplaire de Lyon, incomplet, sur le site Gallica : il manque les pages 75 et 76 correspondant au chapitre XIX de la première partie, mais numéroté XX.
 
Nostradamus, Opuscule, Volant, 1555, chap.19, p.75-76
 

1. Le prologue au lecteur

Cet essai marque l'heure du bilan : Nostradamus a achevé son apprentissage autodidacte d'apothicaire (qu'il revendique) et de médecin en cette année 1552, et l'heure a sonné de partager ce qu'il sait, ce qu'il a compris du monde, passé et à venir : "& vins parachever mon estude jusques à l'heure presente, qui est le trente un an de ma vacation, que tenons mil cinq cens cinquante deux." [p.4]. Ses connaissances, il les a acquises sur le tas, dans ses pérégrinations terrestres et livresques, et à ses sources, comme Paracelse. En avril 1552, il a 48 ans, passés de quelques mois : c'est l'âge exact où j'entreprends moi-même ce présent Dictionnaire.

"Apres avoir consumé la plus grand part de mes jeunes ans Ô LECTEUR BENIVOLE en la pharmaceutrie, & à la cognoissance & perscrutation des simples par plusieurs terres & pays despuis l'an 1521 jusques en l'an 1529 incessamment courant pour entendre & savoir la source & origine des planetes [sic] & autres simples concernans la fin de la faculté Iatrice : que apres avoir voulu imiter la seule ombre de Paulus Aegineta, Non quod velim conferre magna minutis [Non que je voudrais comparer le petit au grand] : mais tant seulement diray, // Nostradami laborem me nosse, qui plurimum terrae peragravit, Sextrophaea natus Gallia. [Apprends-moi à connaître l'oeuvre de Nostradamus, natif du pays qui conserve le trophée de Sextus et qui a voyagé à travers tant de contrées]" [p.3-4]

Cet avant-propos (prooemium) est l'occasion saisie d'un véritable étalage d'érudition : une trentaine d'auteurs sont mentionnés : savants et philologues, médecins, philosophes, poètes, parmi lesquels figurent Hippocrate, Galien, le médecin byzantin Paul d'Égine, Platon et Marsile Ficin, Marc Varron, Cicéron, les poètes Lucrèce et Lucilius, tous sans exception auteurs de tradition gréco-romaine et leurs commentateurs modernes, humanistes et érudits. Nostradamus s'inscrit dès son premier ouvrage imprimé dans le mouvement de renouveau des lettres qui a pris naissance en Italie et qui n'a fait que s'accélérer en Europe depuis plus d'un demi-siècle. Et ce n'est pas un hasard si, parmi les maîtres de son inspiration, ne figure aucun personnage biblique, auteur chrétien, saint, ou théologien, pas plus qu'on ne relève de citation évangélique, ni même biblique.

Nostradamus se présente comme un chercheur itinérant et errant (planeticus) de plantes médicinales (simples), comme son maître Scaliger. L'erreur typographique à la première page du texte, planetes pour plantes, signalée par Buget (1861, p.69) et corrigée manuellement sur l'exemplaire de Lyon, est maintenue dans l'édition suivante (Olivier de Harsy, 1556, p.3). Mais s'agit-il d'une erreur ? Le jeu de mots plantes/planètes (ou plantae/planetae en latin) exprimerait la source d'inspiration et de guérison (iatrice) du corps et de l'âme humaine : la plante soigne le corps, mais en harmonie avec les configurations planétaires, impératif de la philosophie et de la pratique médicales de la Renaissance. La plante est aussi, antérieurement à l'animal, et au milieu cosmique et planétaire, la première source réelle d'inspiration des phénomènes et développements culturels, car elle provoque l'émotion, à l'origine de toute création, selon la théorie de Léo Frobenius sur le destin des civilisations (trad. franç. 1940). C'est par le saisissement, c'est-à-dire par l'émotion compréhensive d'une réalité extérieure, mais intérieurement appréhendée, que l'humanité, à un moment de son histoire, s'approprie dans son corps et dans son âme, que se transforme organiquement l'homme avant que n'apparaissent les premières implications intellectuelles, culturelles, artistiques.

Les indications autobiographiques qui parsèment son traité sont très partielles, et Nostradamus reste discret sur sa vie privée : pas un mot sur ses origines familiales ou sur son arrière-grand-père maternel Jean de St-Rémy, lequel lui aurait enseigné la médecine et l'astrologie, ni sur son premier mariage à Agen, ni sur ses diplômes (baccalauréat, licence et doctorat) auxquels il n'attachait pas grande valeur, ni sur son mariage ou sur son installation relativement récente (1547) à Salon, où il se plaint à plusieurs reprises de n'être entouré que de barbares et de "bêtes brutes" : "je suis logé entre des gens barbares, ennemis der [sic] gens de bien, or mis peu encores ignorants aux bonnes lettres." [p.122]. De son séjour à Agen, il ne retient que sa rencontre avec Jules César Scaliger dont il estimait l'érudition et auquel il a sans doute emprunté le second prénom à la naissance de son fils César, l'aîné de son second mariage : "mais une fois moy estant [à] Agen en Agenois pais de la Gaule Aquitanique, & avec Julius Caesar Squaliger home scavant & docte, un second Marcile Ficin en philosophie Platonique." [p.12]

Nostradamus se rélève facétieux et farceur, loin des clichés qui le présentent comme craintif, atterré ou terrorisé par les catastrophes qu'il dépeint dans ses Prophéties. Lorsqu'il rapporte les oeuvres colossales des médecins de l'Antiquité, il émet des doutes sur la profondeur de leur savoir : peut-on trouver le temps à la fois d'étudier, de guérir des patients et de faire l'expérience de la maladie sur le terrain, et d'en rendre compte abondamment par ses écrits ? -- "car il n'est possible que un personnaige qui a beaucoup de malades a veoir, qu'il puisse ne estudier, ne rien escrire : & vrayement ceux qui ont beaucoup escrit en aucune faculté, il [sic] n'avoient gueres de besognes a faire, car l'esperit de celui qui redige par escrit ne demande que pacification : ou il faudroit faire comme faisoit Julius Caesar qui escrivoit la nuict ce qu'il faisoit le jour." [p.11]

Dans le huitain décasyllabique qu'il traduit du grec du poète satirique Caius Lucilius (c.180-102), rapportant la version latine du poète humaiste et conseiller autrichien Caspar Ursinus Velius (qui finira noyé à Vienne dans le Danube le 5 mars 1539), "nonobstant qu'il ne touchat rien à la matiere" [p.19], Nostradamus déclare son peu d'expérience pour la versification française, "Combien que ne soions pas trop exercitez en la poësie Francoise, ce nonobstant avons traduict en Huictain", et le "prouve" avec le troisième vers, de neuf syllabes, et le cinquième qui rime maladroitement avec le septième (pp.19-20) :

Combien que farde ta face enviellie,
N'ayes ja peur qu'on en oste les taches.
Puis que viellesse ainsi t'assaillie :
Il n'est besoing qu'a mettre tu ne tasches
A ton visaige aucun fard que tu scaiches :
Qu'a ton corps puisse donner emblanchiment :
Car sublimé, ne ceruse, ne tasche
De rendre vielle, jeune par fardement."

Et pour le latin de Velius, cf. l'épigramme "In anum fucatam" de son traité poétique : "nam neque fucus nec cerussa Helenen fecerit ex Hecuba." (in Poematum , Bâle, Johannes Frobenius, 1522, f.E2r)].

Et, tout en affirmant les vertus de ses préparations, et en particulier de son fard quasi miraculeux (préparation 1), ce "sublimé" susceptible de transformer une Hécube en Hélène (pp.19, 24, 27, etc), ou encore en Polyxène (p.41, cf. Ovide, Les Métamorphoses, 13, p.330), il mentionne et traduit l'épigramme de Lucilius qui ironise sur le fait que les meilleures recettes esthétiques ne peuvent venir à bout des ravages du temps sur la beauté, des femmes en particulier, et, ajoute-t-il : "toute femme mesmes celle qui fait souvent enfant se deschet tout les ans de cinq pour cent" [p.23] ! Ainsi une jeune femme de 32 ans aura perdu après quatorze années plus de la moitié de sa beauté. Je crois que Nostradamus y va un peu fort sur le pourcentage, et j'opterai plutôt pour un taux de 3% ... Mais parallèlement, sa teinture noire pour les cheveux sera susceptible de métamorphoser un vieillard comme Priam, au point de le faire paraître aussi jeune que son fils cadet (chapitre 31, p.112) -- sans doute à la manière de Dirk Bogarde dans Morte a Venezia ...
 

2. Le traité des Fardements

Le livre des Fardements est un recueil original de 34 préparations cosmétiques, fondé sur son expérience des plantes et des substances minérales, et qu'il souhaite mettre à la portée de tous, même s'il déclare que son "Opuscule a esté redigé à la requeste d'une grand princesse" [p.92], laquelle n'a peut-être pas souhaité être mentionnée. L'inspiratrice du traité pourrait être la princesse Marguerite (1523-1574), soeur de Henry II, et mariée à la mort tragique de son frère au duc de Savoie Emmanuel-Philibert. L'Almanach pour l'an 1561 sera dédié à la duchesse de Savoie, après sa rencontre avec Nostradamus à Salon en septembre 1559.

Son expérience des plantes, de leur traitement et de leurs mélanges, ne va pas sans une "cognoissance de l'astrologie, que maintenant commence quelque peu a soy relever, que tant de temps a demeuré a mespris, que moyennant le sçavoir d'icelle l'on venoit facilement à ceste occulte philosophie" [p.116]. Et Nostradamus révèle dans ce traité sa préoccupation majeure et son objectif premier : l'occulte philosophie ainsi nommée ici comme dans la première préface à ses Prophéties, via l'astrologie (mais sans la plupart des astrologues !), pour atteindre la sagesse des deux penseurs qu'il considère comme en étant les fondateurs et les piliers : à savoir Pythagore et Platon.

Les préparations variées du livre des Fardements regroupent des fards et des parfums, des huiles et des poudres, des pommades et des teintures, des onguents et des lotions. Notons : un fond de teint appelé sublimé pour l'emblanchiment du visage (chaps.1 & 2), une huile de muscade contre les vomissements et les maux de ventre (chaps.6 & 7), une poudre odorante susceptible de chasser les odeurs pestilentielles (chap.8), une poudre à base de violettes (chap.9), une poudre et une pâte dentifrice (chaps.13 & 14), des savons pour les mains et pour la barbe (chaps.19 & 20), une eau distillée pour le visage (chap.22), des teintures pour blondir les cheveux (chaps.24 & 25), ou pour noircir les cheveux et la barbe (chaps.28 à 31), un fard pour blanchir la peau à base de plantes et d'amidon (chap.34), et même un filtre amoureux, ou poculum amatorium ad Venerem (chap.18, p.69 : hasard de la mise en page ou participation facétieuse de l'auteur à sa réalisation ?) qui a scandalisé les esprits puritains.

Sa préparation à base de fleurs a pour fonction de purifier l'air et d'en chasser les relents pestilentiels. En voici la recette (que ne reproduit pas la traduction anglaise d'une contrefaçon qui lui sera attribuée ; cf. "Le pseudo-traité de la peste de 1559", CORPUS NOSTRADAMUS 32) : "Prenes de ferrature ou le rament du boys de cypres le plus verd que vous pourres trouver une once [30 g], de hyris de Florence six onces [185 g], de girofles iii onces [90 g], calami odorati [roseau aromatique, lis des marais] iii dragmes [11 g], ligni aloes vi dragmes [23 g], faite le tout mettre en pouldre qu'il ne s'esvente : & puis prenes de roses rouges incarnees trois ou quatre cents qui soient bien mondees toutes fraiches que soient cuillies avant la rosee : & les feres fort piller dens un mortier de marbre avec un pestel de bois : & quand les roses seront a demy pillees, mettes y dedens la pouldre susdite, & le tournes piller fort, & en arrousant un peu de suc de roses : & quand le tout sera bien meslé, faites en de petites balotes plates, faites en la mode de trocis : & les faites seicher à l'ombre : car elles sont de bonne odeur." (chap.8, p.49).

L'insipide Marconville barbouille en 1564 : "Je ne me puis assez emerveiller de l'impudence effrenée & lourde bestise, de ceulx qui ont escrit de nostre temps la maniere de faire les potions amatoires, que Nostradamus, en son livre des fardemens, appelle buvandes, & les Grecz Philtra, aucuns Amuletum Veneris (...) Ledict Nostradamus descrit la façon & maniere de ceste buvande, laquelle vault beaucoup mieux ignorée que sceüe, pour le peril de l'abuz. Mais il seroit besoing d'exercer la severité & rigueur des loix contre ceulx qui escrivent ou enseignent telle maniere de receptes, indignes de l'homme de bien, & beaucoup plus de Chrestien."  (in Recueil memorable d'aucuns cas merveilleux advenuz de noz ans, Paris, Jean Dallier, 1564, f.108r-v). Cet ouvrage est d'ailleurs la première attestation explicite et formelle de l'existence du TFC, vingt ans avant les recensements de La Croix du Maine et de Du Verdier.

Note PG 20-03-2009 : J'ai trouvé en février un autre témoignage dans un ouvrage en latin : "Le traité des fardements est signalé dès 1567 par Leo Suavius dans une édition paracelsienne, soit quelques années avant la parution de sa traduction allemande, aux pages 316 (allusion au philtre d'amour) et 326 de l'ouvrage : ex libro recenti Nostradami de Fucis & unguentis muliebribus [d'après le récent ouvrage de Nostradamus sur les fards et onguents destiné aux femmes] (Paracelsus, De vita longua, & Leo Suavius, Scholia, Bâle, Petrus Perna, 1568, p.326)." (cf. CN 09)
 
Nostradamus, Opuscule, Volant, 1555, poculum amatorium, p.69 Nostradamus, Opuscule, Volant, 1555, poculum amatorium, p.70 Nostradamus, Opuscule, Volant, 1555, poculum amatorium, p.71
Nostradamus, Opuscule, Volant, 1555, poculum amatorium, p.72 Nostradamus, Opuscule, Volant, 1555, poculum amatorium, p.73 Nostradamus, Opuscule, Volant, 1555, poculum amatorium, p.74


Autour de la page 52 (pages 50 à 54) se situe le fameux récit de la peste d'Aix de 1546-1547, rédigé par Nostradamus en 1552, puis compilé sans indication de source par Pierre Boaistuau en 1558 (cf. le texte ci-dessus, pour lequel j'ai introduit quelques séparations pour plus de lisibilité). Ce récit a pu faire croire que Nostradamus aurait écrit un traité spécifique sur la peste, ainsi que l'évocation de certaines maladies mentionnées dans son traité, comme le "mal epilentique" (p.113). Au chapitre 26, Nostradamus présente une composition "que souvent ay fait faire pour monseigneur le reverendissime Evesque de Carcassone, monseigneur Ammanien de Foys" [p.92]. Un certain "Emanicu" (probablement pour transcrire Emanien), évêque de Mâcon et protonotaire du siège apostolique, dédicataire du pseudo-traité de la peste dont il subsiste une copie en traduction anglaise, a été identifié à Ammanien encore évêque de Carcassonne en 1552 (Brind'Amour, 1993, p.480).

[p.50] L'an mil cinq cens quarante six que je feus esleu & stipendié de la cité d'Aix en Provence, où par le senat & peuple je fus mis pour la conservation de la cité, où la peste estoit tant grande, & tant espouventable, que commença le dernier de May, & dura neuf moys tous entiers, où mouroit de peuple sans comparaison de tous eages en mangeant, & en beuvant, que les cymetieres estoient si pleins des corps morts, que l'on [p.51] ne sçavoit plus lieu sacré pour les enterer : & la plus grand part tomboient en phrenesie au second jour : & ceux ausquelz la phrenesie venoit, les tasches ne venoient point : & ceux à qui les tasches venoient, ilz mouroient subitement en parlans sans avoir nulle alteration de bouche, mais apres la mort toute la personne estoit couverte de tasches noires : & ceux qui mouroient avec phrenesie leurs urines estoient subtiles comme vin blanc : & apres leur deces la moytie de tout le corps estoit de la couleur du ciel rempli de sang violet : & la contagion estoit si violente & maligne, que seulement si l'on s'approchoit cinq pas pres d'un qui feusse pestifere, tant qu'il [y] en avoit tous estoient blecez : & plusieurs avoient charbons devant & derriere, & mesmes par toutes les jambes : & ceux qui les avoient derriere la personne leur donnoit une demangeson : & la plus grand part de ceux la eschapoient : mais tous ceux qui les avoient devant n'en eschapoit pas un.

Feurent peuz qui eussent les apparences derriere les oreilles : & feut au commencement, & vivoient jusques à six jours : & j'estois esbahy qu'ilz mouroient plustost au sixiesme que au septieme jour, sinon pour cause de la tyrannie de la [p.52] maladie : & vers le commencement & le millieu n'en eschappoit pas un : les saignees, les medicamens cordiaux, catartiques, ne autres n'avoient non plus d'efficace que rien : la tyriaque d'Andromachus composé[e] justement au vray n'avoit lieu : la fureur de la maladie estoit si enflamee, qu'il n'en eschappat pas un : quand on avoit fait la visitation par toute la cité, & jette hors les pestiferes, le lendemain en y avoit plus que au paravant [sic] : & ne trouva on medicament au monde qui feusse plus preservatif de peste qu'estoit ceste composition : & tous ceux qui en portoient & tenoient à la bouche estoient preservez : & devers la fin on trouva par une experience manifeste que cecy preserva un monde de la contagion : & combien que le fait n'appartient à la matiere de quoy nous parlons, si est ce qu'il n'a pas esté estrange raison d'avoir raconté le secours qu'il nous a fait en temps pestilentieux : car celle peste que feut lors, estoit tant maligne, que c'estoit chose espouventable : plusieurs affermoient que c'estoit punition divine : car à une lieue tout à l'entour n'y avoit que bonne santé : & toute la ville estoit tant infecte, que seulement du seul regard que faisoit celuy qui estoit contaminé venoit subitement donner [p.53] infection à un autre : les vivres estoient en abondance & de toute sorte presque à vil pris : mais la mort estoit tant subite effreneement que le pere ne tenoit compte de son enfant : sont estes plusieurs qui ont abandonnes [sic] leurs femmes & enfans quand ilz cognoissoient qu'ilz estoient frappes de la peste.

Plusieurs entaches de peste par phrenesie se sont jettez dens les puiz : d'autres se sont precipitez de leurs fenestres en bas sur le pavé : d'autres qui avoient le charbon derriere l'espaule, & devant la mamelle leur venoit une saignee du nez qui duroit nuict & jour violentement, qui mouroient : les femmes enceintes venoient avourtir, & au bout de quatre jours mouroient : & trouvoit on que l'enfant mouroit subitement, & le luy trouvoit on tasché tout le corps d'une couleur violete, comme si le sang eut esté espandu par tout le corps.

Au brief parler la desolation estoit si grande, que avec l'or & l'argent à la main souventesfois mouroit on par faute d'un verre d'eau : & si je venois ordonner quelque medicament pour ceux qui estoient blecez, l'on le apportoit la : & estoit administré pourement, tant que plusieurs mouroient le morceau à la bouche.

Entre les choses admirables que je pense [p.54] d'avoir veu : c'est que j'ay veu une femme que ce pendant que je l'allis veoir, & en l'appellant par la fenestre, me respondre & me rendre response de ce que je luy disois, sortir à la fenestre qu'elle mesme toute seule se cousoit le linceul sur sa personne commençant aux piedz, venir les alabres que nous disons en nostre langue Provençale qui portent & ensevelissent les pestiferes, entrer dens la maison de ceste femme, & la trouver morte & couchee au millieu de la maison avec son suere demy cousu : & cela fut à trois ou quatre parts à la ville : & de l'une moymesme je l'ay veu : & eusse voluntiers raconte d'avantaige tout le fait de la pestilence que avint à ladite ville : mais ce seroit rendre nostre labeur confus.

Au chapitre 27 et autour de la page 100, Nostradamus se livre à une description précise de ses relations avec les milieux médicaux et "pharmaceutiques", et dresse un réquisitoire au ton étonnamment moderne contre la cupidité et l'appât du gain qui engendrent lâcheté et incompétence. Ce discours rassemble tous les ingrédients nécessaires pour déplaire aux censeurs, inquisiteurs et autres esprits politiquement corrects de l'époque : la situation n'a fait que s'empirer depuis ce temps, et les laboratoires pharmaceutiques, les usines de cosmétiques, et nombre d'officines médicales n'ont en vue que le souci d'augmenter leurs profits et leurs revenus, au détriment de la santé ou de la solidarité.

[p.98] Ne vous fies pas à tous apotichaires, que vous promes, que pour un qu'il en y a de bon, qu'il en y a cent & mille qui sont meschants, ou les uns sont pou[v]res qu'il [sic] n'ont dequoy la faire : les autres sont riches & puissants, mais il [sic] sont avares & corrompus, que pour paour de n'estre payé à leur gre, n'y mettront la moytie, ny possible [p.99] le tiers du contenu de la recepte : les autres sont ignorants, qui rien ne sçavent, ne veulent sçavoir : qui est un meschant vice à un home de tel estat : les autres sont salles, & mal netz, qui font ce qu'ilz font deshonnestement. Je ne dis point qu'il n'y en ayt qui ont le tout : ilz ont dequoy : ilz ont bonne conscience : ilz ont le sçavoir, mais ilz sont negligentz & commandent de le faire à quelques uns qui le font mal. Je ne veulx pas desnier, qu'il n'y en soient plusieurs que ce qu'ilz font ne soit bien fait : mais cela est bien rare.

J'ay suivy tout le royaulme de France, au moins la plus grand part, & ay hanté & cogneu plusieurs apotichaires, mais j'ay veu faire de choses tant enormes, que ne pense que en toutes les arts manuelles mechaniques ou y courent plus d'abus qu'il se fait en l'art de la pharmaceutrie, & plus de charge de conscience : que si je voulois escrire la centiesme partie, que comme tesmoing oculaire je puis affirmer, le papier ne feroit asses suffisant de le mettre par escrit : non que je veuille taxer personne de ce monde, ja au souverain Soleil ne plaise me faire participant de sa immense splendeur : mais en voiant le monde pour apprendre & cognoistre les qualités, [p.100] complexions & nations des gens, & voir la clemence & inclemence de l'air, & les diverses nations du monde, mesrne pour la cognoissance des simples que en aucunes regions sont, aux autres ne sont : & principalement pour voir les antiques topographies faites du temps du siecle Romain : & en exerceant la faculte de medicine, ou gist ma principale profession, ay cogneu tans d'abus, & en tant de diverses citez, que pour n'offencer les oreilles des uns & des autres je changeray de propos : comme a fait Lucien in Encomio Demosthenis, de celuy qui alla peindre le cheval qu'estoit couché, & il le vouloit courrant, j'ay bien esté en plusieurs parts que la faculte de medicine est noblement mise en exequution : mais cela n'est pas si souvent qu'il est jour : car cas advenant que quelque medicin arrive a la boutique d'un pharmacopolle, & pour satisfaire a quelque malade il vouldra voir faire les medicines, & les peser comme il est bien raison, mesmes quand on cognoist un apotichaire ignorant : & lors l'apotichaire, possible sera quelque ignorant idiot, fol, glorieux, & temeraire, outrecuydé, ou esventé, phantastique, car tout par tout en y a de bons & de maulvais, dira a ce jeune medicin, & quoy me voules vous icy conteroler ?

[p.101] Penses vous qu'on ne soit pas home de bien ? Je veux bien que vous sçaiches, que je le ferai beaucoup mieulx que vous ne le scauries ordonner : parquoy mesles vous de faire vostre eftat : & ne vous empesches pas de noz drogues : car je feray mieux cela que vous ne le sçauries entendre : & mille autres propos qu'ilz disent, & qu'ilz font que encores je n'ose escrire la douziesme partie de ce qu'ilz font les meschantz : veritablement en ay cogneu de forts gens de bien, qui entendent tresbien leur art, & que la faisoient aussi : & au lieu ou je feusse jamais que l'art de la medicine feusse mal administree c'estoit a Marseille, or mis deux ou trois : & s'il n'estoient messieurs les docteurs en medicine qu'ilz y sont gens de bien, & sçavans seroit plus mal : mais messire Loys Serre home sçavant & docte, & en presaiges un second Hippocrates la fait administrer de tout son pouvoir justement : si je vouloys reciter toutes les villes que j'ay practiqué, ou la medicine se fait bien & mal, nostre livre seroit par trop enorme, donnant toutesfoys la palme (sans que les autres gens de bien en soient participant) tant de sa cité que d'ailleurs à Joseph Turel Mercurin de la cité d'Aix en Provence: & de present a nostre ville de Salon a François Berard :

[p.102] combien que l'on pourroit dire que je n'ay pas hanté n'y experimenté les autres, que despuis en la ont changé de faire, nenny vrayement : car celle n'est possible, pour ce que la vie de l'home est bresve : & feray fin [sic] de telz propos, que je suis certain, que sont plusieurs qui ne sont pas contens, & lairrons ce propos qui ne sert que de animer le coeur des malins, qui usent souvent la succidanea [subterfuge], qu'lz [sic] facent que leur ame ne soit blesee.

Le discours de Nostradamus rappelle l'idée de l'humaniste Guillaume Budé, parfois encensé mais rarement lu : "Il n'y a cependant personne qui ne voie et comprenne que toute la race humaine est aiguillonnée par le souci d'accroître ses revenus, comme elle le serait par un taon engendré par elle et demeurant en elle." (Lettre à Thomas Lupset, du 31 juillet 1517 ; in Thomas More, L'Utopie, éd. 1978). Paracelse s'en prend lui aussi avec véhémence aux médecins et apothicaires de son temps.

C'est bien de l'argent, ce fléau du cerveau, des sensibilités et des consciences, plus ravageur et destructif aujourd'hui qu'il ne l'était il y a quatre ou cinq siècles, dont il est encore question dans ce passage de la seconde partie du traité : "quand Homere parloit & les autres de l'ame au ciel, ne se pouvoit il pas entendre, Strenuorum immortale nomen ? ["les noms des braves sont immortels" ; cf. Alciat, Emblemata, Lyon, éd. M. Bonhomme, 1551, p.147, d'après Pausanias ou le 3e livre des épigrammes grecques] mais vrayement ilz preferent la richesse de ce miserable monde, qui tost perit à celle que par les lettres seroit à tout jamais pardurable. Mais ilz sont comme Tantalus, tant tant, & si n'ont rien. Mais nous reviendrons au chemin d'ou nous sommes venus, pour donner advis à quelques uns, qui auront cognoissance de plusieurs gents : & laissons à part ceux qui ont sçavoir & pouvoir, qui aiment mieulx un escu, que s'ilz avoient prins peine d'escrire une heure : ce que je cognois plusieurs qui ont le sçavoir pour le faire : mais la richesse les aveugle, & pensent avoir bonne raison, & ilz seront bien deceuz. Peribit memoria eorum sine sonitu, ["leur mémoire périra sans faire de bruit"] non pas d'erain. [p.218]

La plouto-technocratie actuelle est le pire des régimes pour l'esprit, et les (ir)responsables de l'uniformisation de la culture, qui quémandent auprès des services publics plus de moyens techniques et financiers, et plus de personnel, feraient mieux de demander des hommes.

Enfin, l'emploi de certaines formules, pour le moins peu catholiques, et pas plus protestantes, en dépit des éthiques et étiquettes qu'on cherche à lui faire endosser (Dupèbe par exemple, ou à l'opposé, dans le petit monde étriqué des idéologies chrétiennes, un Lemesurier), traduit et trahit certainement les véritables aspirations, mystiques et panthéistes, aux accents spinozistes (deus sive natura), de l'auteur, encore assez peu avisé des puissants clans, cliques et ligues plus ou moins engagées qui ont cherché à enserrer la connaissance de "l'esprit" sous le manteau de leurs lubies respectives, et pas encore assez rusé pour donner le change : "pleut au souverain soleil, qui est la vraye lumiere de Dieu" [p.74], "au souverain Soleil ne plaise me faire participant de sa immense splendeur" [p.99].

Les 34 recettes du Livre des Fardements

01. p. 25 - Pour accoustrer le sublimé
02. p. 33 - Vn' autre mode pour bien preparer & accoustrer le sublimé
03. p. 36 - Pour faire pommade d'une souveraine odeur, bonté & excellence
04. p. 42 - La façon vraye pour faire l'huylle de benjoin
05. p. 45 - Autre façon pour faire huylle de benjoin
06. p. 46 - Pour faire huylle de noix muscade en toute perfaiction
07. p. 47 - Autre maniere pour faire le susdit huylle
08. p. 48 - Pour faire la principale matiere pour pouldre de senteur
09. p. 54 - Pour faire pouldre de violete
10. p. 55 - Pour faire une paste (...) pour paster les pommes de senteur, ou pour faire des patinostres
11. p. 57 - Autre annotation pour composer pommes de senteur
12. p. 60 - Pour faire autres pommes de senteurs non guieres moindres que les premieres
13. p. 61 - Pouldre pour nettoyer & emblanchir les dentz, & rendre l'haleine doulce
14. p. 61 - Vn' autre façon plus excellente pour nettoyer les dentz
15. p. 63 - S'ensuyt l'eaue de senteurs pour arrouser noz formes
16. p. 64 - Et notes que de ceste eaue, mais qu'elle soit coullee bien subtilement, s'en fait un fard
17. p. 65 - Pour faire huylle de senteur
18. p. 69 - Pour composer au vray le poculum amatorium ad Venerem
19. p. 75 - Pour faire une maniere de savon muscat qui emblanchit & adoucist les mains [chapitre "XX" par erreur]
20. p. 77 - Autre maniere de savon muscat pour la barbe
21. p. 79 - Pour faire Bourrax artificiel clayr comme sucre candi
22. p. 80 - La forme pour faire un eau distillee pour emblanchir & illustrer parfaitement la face
23. p. 84 - Pour faire au vray le laict virginal (...) pour emblanchir la face
24. p. 86 - Pour faire venir les cheveulx blonds comme un fillet d'or
25. p. 88 - Une autre façon pour faire le poil de la barbe blond, & de couleur doree
26. p. 92 - S'ensuit une tressouveraine & tresutile composition, pour la sante du corps
27. p. 97 - S'ensuyt la maniere comme il faut user de la susdite composition
28. p.102 - Pour faire les cheveux de la barbe noirs pour blancz qu'ilz soient
29. p.104 - Pour faire savon noir qui ennoircit la barbe & subitement
30. p.106 - Pour faire un huylle qui est de couleur noire, qui fait venir le poil noir
31. p.108 - Pour faire l'huylle (...) que en touchant le poil, incontinent changeoit en un instant de couleur devenant noire
32. p.117 - Pour accoustrer le nacre prosopopeye (...) pour embellir & emblanchir la face
33. p.120 - Vne souveraine nocturne application pour oster les lentilles du visaige
34. p.122 - S'ensuit un fard pour emblanchir la face, & la conservant longuement en beaute

 

3. Le traité des Confitures

Le livre des Fardements traitait de l'apparence physique, de l'extériorité corporelle, du look, du dehors : le livre des Confitures traite de "l'intériorité corporelle", de la subsistance à travers la nutrition, l'alimentation, la digestion, du dedans.

Les recettes proposées par Nostradamus, principalement des confitures et des gelées, relèvent de la confiserie et de l'oenologie. La bonne utilisation du sucre, du miel plus abordable, et des épices, reste l'essentiel du savoir-faire de Nostradamus. Notons : une confiture de citron (chap.1), une confiture de courge aux vertus médicinales, pour tempérer "la chaleur exuberante du coeur et du foie" (chap.2), une confiture de noix sans sucre ni miel (chap.5), un vin cuit appelé "defrutum" par Varron (chap.6), le traitement de la cassonade ou du sucre gâté (chap.7 bis), une confiture de gingembre (chap.11), le traitement de l'eau de gingembre pour la préparation du vin apéritif appelé "hippocras" (chap.12), de la gelée de coings (chaps.15, 16 & 17), une recette de santé et de rajeunissement, chassant "toute melancholie" à partir d'écorces de buglosse (chap.23), une recette pour le sucre candi (chap.25), une tarte de massepain (chap.27), un sirop laxatif à partir de roses rouges (chaps. 29 & 30).
 
Nostradamus, Opuscule, Volant, 1555, vin cuit defrutum, p.146 Nostradamus, Opuscule, Volant, 1555, vin cuit defrutum, p.147 Nostradamus, Opuscule, Volant, 1555, vin cuit defrutum, p.148 Nostradamus, Opuscule, Volant, 1555, vin cuit defrutum, p.149 Nostradamus, Opuscule, Volant, 1555, vin cuit defrutum, p.150


Pour les amateurs d'expériences culinaires, quelques mesures de poids d'après l'ouvrage de Pierre Charbonnier (1994) :
- un denier (ou scrupule) de 24 grains = 1,27 g
- une once de 8 gros (ou 8 drachmes) = environ 24 deniers = 30,6 g (environ une cuillère à soupe)
- une livre de Paris ou poids de marc, de 16 onces = 2 marcs = 489,5 g (bijoutiers, pharmaciens)
- [la livre poids de romaine, pour le commerce de gros, et des quantités de plus de 20 livres = 403 g]
- [la livre poids de balance, pour le commerce de détail = 380 g -- mais 376 g à Salon, 379 g à Aix, 388 g à Marseille]
- un pot (de vin) = 1,073 litre à Marseille, 1,203 litre à Aix, mais 1,302 litre à Salon

Hippocrate et Galien avaient vanté les bienfaits médicinaux du vin, et l'appellation "hippocras" ou hypocras pour le fameux apéritif médiéval épicé et fortifiant proviendrait du nom du médecin grec. Rabelais mentionne l'hippocras clairet et l'hippocras blanc dans son Tiers Livre (chaps. 30 & 32, pp.448 & 455). Et Nostradamus déclare avoir confié sa recette de l'hypocras à son compatriote salonais : "je l'ay autrefoys fait faire à nostre Françoys Berard, qui puis la vendoit comme d'une espicerie toute nouvelle." [p.166]

Nostradamus aurait-il abusé de sa propre recette ? C'est ce que suggère Buget qui écrit que son style "ressemble un peu au langage d'un homme ivre." (1861, p.70). Jean-Paul Clébert, qui se présente en provençal familier de Nostradamus et qui en dresse un portrait comme s'il en avait été le concierge, le dépeint comme un ivrogne impénitent, qui cultive son inspiration dans les vapeurs d'alcool : "Il boit comme un trou, comme un puits, ce bon petit vin de Crau qui ne se transporte pas mais le transporte en cet état second où tout semble s'expliquer." (in Nostradamus, Aix-en-Provence, Édisud, 1993, p.108).

Divers recueils culinaires sont imprimés en français à partir de 1486 : le Viandier de Guillaume Tirel dit Taillevent, le Platine en françois (de l'italien Bartolomeo Sacchi dit Platina), et un Livre de cuysine parisien dont la première version a été imprimée dans les années 1530. Le premier ouvrage traitant spécifiquement de confitures et de vins, mais aussi de "fardements", est paru en 1545 (Paris, Jehan Longis) : c'est le Petit traicté contenant la maniere pour faire toutes confitures, compostes, vins saulges, muscadetz & autres breuvages, parfuncts savons, muscads pouldres, moutardes, & plusieurs autres bonnes recettes, basé sur un réceptaire manuscrit du XVe siècle, en quelque sorte le précurseur du TFC. Deux rééditions de cet ouvrage suivront : chez Benoist Rigaud en 1558, et chez Jehan Bonfons, peut-être dans les années 1560, sous le titre : Maniere de faire toutes confitures, avec la vertu et proprieté du vinaigre. (Sur cet ouvrage et sur sa source manuscrite, voir la thèse de Florence Dufournier, Édition critique et commentée d'un réceptaire de la fin du XVe siècle (Paris IV-Sorbonne, 1997), et l'article de Philip et Mary Hyman dans l'ouvrage collectif : Livres en bouche, Paris, 2001, p.59).

Apparemment, Nostradamus ne connaissait pas ce texte : "je seray le premier, qui en ceste matiere de ce second traicté en nostre langue a monstré le passaige, & a couppé la glace" [p.161] ; "ce petit Livre, que je vous presente par estreines de nouvellete." [p.221]

Le livre des Confitures s'achève sur une note étonnante et énigmatique, et même si Nostradamus précise à la dernière page de ce livre que "si quelqu'un a parfaite intelligence de sçavoir cognoistre la maistrise de bien & deuement gouverner le succre, il mettra tous fruitz en parfaite confiture." [p.221], on sent bien qu'il est question de tout autre chose, et que le voyant salonais n'a pas entrepris cet ouvrage pour nous entretenir seulement de poudres et de confitures, n'en déplaise à certaines lectures naïves !

Pourtant amy lecteur si tu voys quelque matiere, laquelle ne te soit agreable, ou par novité te faille retirer le front, je te diray ce qu'ay veu engravé en marbre. Credis sum Pythiovera magis tripode. Vray est qu'il y a beaucoup de choses, que sont chieres & difficiles a faire : mais si tu veux dens ton cerveau calculer, ne trouveras chose que ne soit que par trop facile a faire : mais qui vouldroit user d'une par trop severe avarice, il pourroit bien estre, que l'intention de quoy l'on pretend seroit frustrée. [p.220]
 
Nostradamus, Opuscule, Volant, 1555, Credis sum Pythiovera magis tripode, p.220

A la fin de l'ouvrage sont annexés deux suppléments : à la page 222, une épigramme de 6 vers (hexastichum) précédée d'un avertissement, le tout en latin et adressé à Nostradamus. On ignore quel en est l'auteur : Nostradamus lui-même ? Un ancien camarade de l'université de Montpellier ?

En voici la traduction :

"En recommandation du très célèbre docteur de la faculté de médecine, ce petit livre de notre maître [D. N. = Dominus Noster] Michel Nostradamus, qui apportera au lecteur candide une commodité qui n'est pas mince.

Salut, docteur Michel, très digne des plus grands éloges,
Que de grandes récompenses couronnent tes études.
Tu dévoiles par ce petit livre de nombreux préceptes:
Et ainsi ton travail personnel sera utile à beaucoup.
La jeunesse doit se recommander de ton enseignement,
Et les plus âgés loueront tes écrits comme dignes d'attention."
 
Nostradamus, Opuscule, Volant, 1555, hexastichum / Barbarus, pp.222-223

L'épigramme est suivie de la traduction par Nostradamus d'une lettre d'Ermolao Barbaro à Pietro Cara (ca. 1440-1501), écrite à Milan et datée du 6 mai 1488, décrivant un banquet au cours duquel sont présentés aux convives 15 plats successifs (pp.223-228). Le texte est repris ou plutôt "récité" par César Nostradamus qui en donne une autre traduction d'après la lettre de Barbaro : "je veux par un court & gracieux devoyement reciter la magnificence des nopces de Trivulce." (Histoire, pp.692-693).

Les 30 recettes du Livre des Confitures

01. p.133 - Et premierement pour confire l'escorce, ou la chair du citron avec le succre
02. p.137 - Pour confire la chair de courdes que l'on nomme cocordat ou carabassat
03. p.140 - Pour confire l'orengeat en succre, ou en miel
04. p.143 - Pour confire les orenges
05. p.144 - Pour confire les noix ou autre confiture sans miel, & sans succre
06. p.146 - Pour faire le vin cuit que Marcus Varro nomme Defrutum
07. p.150 - Pour faire laictues confites en succre [et] La façon pour clarifier la cassonade, ou le succre qui est noir
08. p.154 - Pour faire la confiture des guignes ou agryotes
09. p.156 - Pour faire la gellee des guignes
10. p.159 - Vn' autre mode pour faire gellee de guignes
11. p.162 - Pour faire la confiture du gyngembre verd [chapitre "XII" par erreur]
12. p.165 - Pour conserver l'eau du gyngembre, qui est pour faire bonne pouldre, pour faire souverain vin hippocras
13. p.167 - Pour faire d'une racine confite qui est Hyringus
14. p.169 - Pour faire des amandes confites des verdes, par lors qu'elles sont demy meures
15. p.172 - Pour faire gellée de coings (...) pour presenter devant un Roy
16. p.174 - Autre façon pour faire gellée de coings (...) pour princes, ou grandz seigneurs
17. p.177 - Autre façon pour faire gellée de coings en roche
18. p.179 - Pour confire petitz limons & orenges tous entiers
19. p.182 - Pour confire des coings à cartiers
20. p.184 - Pour confire les coings à cartiers avec le vin cuit
21. p.186 - Pour faire du codignat
22. p.187 - Pour faire une autre façon de coings à cartiers avec le succre
23. p.190 - Pour confire l'escorce de buglosse
24. p.193 - Pour faire poires confites
25. p.195 - Pour faire le succre candi
26. p.199 - Pour faire le pignolat en roche
27. p.203 - Pour faire tartre de massapan, que Hermolaus en l'epistre sequente nomme Martios panes
28. p.205 - Pour faire les penites, que nous appellons succre panys
29. p.210 - Pour faire syrop rosat laxatif
30. p.214 - Autre façon pour faire le syrop rosat laxatif

 

4. Voyages et rencontres, relations et lectures

Nostradamus parsème son traité de quelques précieuses indications autobiographiques sur son activité, ses relations, ses déplacements. De 1521 à 1529, il est étudiant autodidacte et itinérant (p.3) quoiqu'il laisse entendre qu'il exerce la médecine dès 1521 (p.4). Autant dire qu'il ne considère pas le diplôme comme sanction légitime de la profession, et ne mentionne pas son doctorat de médecine qu'il a pourtant dû passer à la faculté de médecine de Montpellier au début des années 30.

Il a séjourné et probablement exercé en diverses cités de Guyenne, Languedoc, Provence, Dauphiné et Lyonnais : "Je suis este en plusieurs & diverses regions du monde, & ay hanté les uns & les autres que les [confitures de guignes] faisoient d'une sorte, que les faisoient de l'autre : que si je voulois escrire par tout la ou j'ay veu, le papier ne seroit asses suffisant : j'eusse pensé que le pais d'Italie feusse le souverain pour ce faire : mais quand en cest endroit, au moins la ou j'ay veu, ilz en usent bien golphement : j'ay veu la façon de Thoulouse, de plusieurs de Bourdeaulx, de la Rochelle : brief de tout le pais de Guienne & Languedoc, & de toute la Provence, du Daulphiné, du Lyonois : mais je n'ay jamais trouvé de plus belles que ces icy n'y [sic] meilleures. [pp.155-156].

"J'ay autrefois practiqué en la cité de Bourdeaux, de Thoulouse, Narbonne, Carcassonne ; & la plus grand part au pays d'Agenois : Agen mesmes la ou, la faculte de Medicine estoit souverainement faite, & a esté resuscitée en son plus hault degré, non pas tant seulemens la Medicine, mais toute Philosophie Platonique" [p.218].

Il est à Avignon en 1526 (p.176), à Bordeaux en 1539 (p.110), à Aix de juin 1946 à février 1947 environ et à Lyon en 1547 lors des épidémies de peste (pp.50 & 216), à Gênes et à Savone en 1549 (pp.59 & 202).

Il se sent à l'étroit à Salon, sa ville de résidence depuis 1547, et se plaint des piètres possibilités d'échanges intellectuels et culturels (p.122 cf. supra, & p.220) : "je suis logé pour la faculte de quoy je fais profession entre bestes brutes, & gents barbares, ennemys mortelz de bonnes lettres, & de memorable erudition." César rappelle que les sentiments de Nostradamus envers les salonnais ne s'étaient guère améliorés dix ans plus tard, surtout après les menaces dont il a été l'objet durant les émeutes paysannes d'avril 1561, ou de mai 1560 selon César qui rapporte les cris alors proférés : "Au feu, au feu, vivent Cabans, meurent Lutheriens" (786E, Histoire, 1614, p.785-788). Lors du passage de Charles IX à Salon le 17 octobre 1564, Nostradamus aurait souhaité rester à part de la délégation officielle, et se serait écrié : "O ingrata patria, veluti Abdera Democrito" (Ô Patrie ingrate comme le fut Abdère pour Démocrite).

Voici l'ensemble du témoignage de César se rapportant à cette journée du 17 octobre : "Bien peu apres vint en Provence le jeune Roy qui faisoit le tour de son Royaume, & arrivé à ceste ville de Sallon le dix-septieme d'Octobre, jour dedié au Dieu Mars [un mardi], à trois heures apres midy. (...) Anthoine de Cordoüa Gentilhomme honnorable & liberal, qui peu apres fut fait Chevalier de sainct Michel, & Iaques Paul l'un des plus riches hommes de son temps, lequel pareillement quelques annees apres fut ennobly, estans en charge de // Consuls, le reçeurent à la porte par où il entra, sous un poisle de damas violet & blanc. Ces deux Magistrats honnorablement accompagnés des plus nobles & apparens bourgeois de la ville, supplierent bien instamment Michel de Nostradame, personnage le nom duquel suffit assés, de vouloir estre avec eux, & parler à sa Majesté au poinct de la reception, estimant à l'avanture non en vain, qu'elle auroit un contentement particulier de le voir : mais il s'en excusa autant gracieusement qu'il peut à de Cordoüa, son singulier & intime amy, & à ses compagnons, leur remonstrant qu'il desiroit faire son train à part, & saluër sa Majesté hors de la tourbe populaire, & de ceste foule d'hommes, estant tres-bien adverti qu'il seroit requis & demandé, comme il arriva. Ainsi donc que fort decemment couvert, il attendoit le coup de rendre cest hommage à son Roy, voicy que les Consuls le monstrerent à sa Majesté, à laquelle tout à poinct il fit une tres-humble & convenable reverence d'une franche & philosophique liberté, prononçant ce vers du Poëte. Vir magnus bello, nulli pietate secundus. ["Grand guerrier, et en piété dépassé par nul autre", ps. Ovide, Argumenta decasticha Aeneidos].
Suyvant, comme tout hors de soy par un aise extraordinaire qu'il sentit à cest instant de se voir tant humainement accueilly d'un tel & si grand Monarque, duquel il estoit né subject, & comme indign(é) contre sa propre terre ces mesmes paroles : O ingrata patria, veluti Abdera Democrito. Comme s'il eut voulu dire : ô terre ingratte, à qui je donne quelque nom, voy l'estat que mon Roy daigne encor faire de moy ! Ce qu'il disoit sans doute assez ouvertement en ce peu de mots, contre le rude & incivil traittement que certains seditieux mutins, gens de sac & de corde, bouchers sanguinaires, & vilains Cabans avoyent faict à luy, qui donnoit tant de gloire à son pays. Adonc l'accompagna mon pere, car c'est de luy que je parle, tousjours costé à costé, avec son bonnet de velours d'une main, & un gros & tres-beau jonc marin d'Indie emmanché d'argent de l'autre, pour s'appuyer durant le chemin, (parce qu'il estoit quelquefois tourmenté de ceste fascheuse douleur de pieds que le vulgaire appelle gouttes) jusques aux portes du chasteau, & encor dans sa propre chambre, où il entretint fort longuement ce jeune Roy, & la Royne Regente sa mere, qui eurent ceste humaine curiosité de voir toute sa petite famille, jusques à une fille de laict. Et de ce me souvient fort bien, car je fus de la partie." (Histoire, 1614, p.801-802).

Faisant allusion aux spectacles de rue et reconstitutions dites historiques qui se déroulent chaque année fin juin à Salon, Maryline Crivello (qui reprend le récit de César d'après un texte corrompu de seconde main) s'interroge sur la légitimité de telles manifestations commémoratives : "Il existe ainsi un réel écart entre ce document [le témoignage de César sur la venue de Charles IX à Salon], fondateur du spectacle, qui exprime nettement à quel point Michel de Notre-Dame était peu intégré à la population salonaise et l'enthousiasme appuyé lors du passage dans le cortège reconstitué de son interprète actuel. Nostradamus n'était pas prophète en son pays, rejeté par les ancêtres de ces Salonais qui désormais, au bénéfice des spectacles, s'en réclament." (Maryline Crivello, "Du passé, faisons un spectacle ! Généalogies des reconstitutions historiques de Salon et Grans en Provence (XIXe-XXe siecles)", in Sociétés & Représentations 12, Revue du CREDHESS, Paris, 2001, p.230). On souhaiterait que la municipalité salonaise et la maison dite de Nostradamus optent pour la recherche et allouent la part culturelle congrue de l'argent du contribuable à la connaissance sérieuse et à la publication des inédits de l'oeuvre de l'astrologue et voyant saint-rémois, plutôt que de satisfaire les instincts populaires par la représentation d'un "Nostradamus festif" totalement anachronique.

Outre Salon, quinze villes sont mentionnées : La Rochelle (p.155), Bordeaux (pp.110, 155 &.218), Agen (pp.12 & 218), Toulouse (pp.155 & 218), Carcassonne (p.218), Narbonne (p.218), Montpellier (p.217), Lyon (p.216), Vienne (p.219), Valence (p.219), Avignon (p.176), Aix (pp.50 & 101), Marseille (pp.101 & 216), Savone (pp.122, 216 & 202), et Gênes (p.59). Hormis La Rochelle, plus au nord, Aix, Marseille, et les deux villes de la côte italienne, elles sont toutes situées le long de la Garonne, de l'actuel canal du Midi, imaginé et commencé par le salonais Adam de Craponne, et du Rhône jusqu'à Lyon. Elles se situent sur un tracé formant un arc de cercle évasé, de Lyon à La Rochelle en passant par Narbonne. Un second arc de cercle longeant la côte méditerranéenne coupe le premier à Avignon. Ces deux tracés forment une sorte de n inversé.
 
Nostradamus, Opuscule, Volant, 1555, villes

Une centaine d'auteurs, de connaissances et de personnages historiques ou légendaires sont mentionnés, comme Euphorbe (p.217) ou le devin Tirésias (p.105) : voir les tableaux ci-dessous, par domaines d'activité, et par noms. D'autres, qu'on pourrait attendre, n'apparaissent pas, comme Ptolémée, Horapollon (dont Nostradamus entreprend la traduction des Hieroglyphica en 1541), Albumasar, Léonard de Vinci, Copernic, Paracelse, Pierre Turrel, Richard Roussat, ou encore Rabelais, immatriculé à la faculté de médecine un an après Nostradamus, et dont les ouvrages avaient déjà connu un grand retentissement. Les médecins d'une part, et les érudits, philologues et historiens de l'autre, comptent pour la moitié des personnes mentionnées. Aucun astrologue. Les théologiens et idéologues chrétiens sont ignorés. Le Christ lui-même n'est mentionné que deux fois, et le sont aussi Mahomet et le prophète et réformateur iranien Zoroastre, encore que ce nom pourrait ne recouvrir que l'un des nombreux ouvrages apocryphes qui lui ont été attribués.
 
 
Activité
Nom Pages
empereur
Auguste G-R 109
empereur
Gordien G-R 103
empereur
Hadrien G-R 71
empereur
Nerva G-R 71
empereur
Trajan G-R 71
roi
François 1er mod 176
gouvernant
Maistre de Rhodes mod 176
militaire
Alcibiade G-R 22
militaire
Drusus G-R 109
avocat
Jean Treilles mod 111
juriste
Pierre Cara mod 201, 223
ecclésiastique
Ammanien de Foix mod 92
ecclésiastique
Cardinal de Clermont mod 176
prophète
Mahomet Ara 162
prophète
Jésus Christ G-R 103, 217
prophète
Zoroastre Ira 114
médecin
al-Zahrawi (Bulchasis, Albucasis) Ara 205, 210
médecin
Paulus Aegineta Byz 3
médecin
Andromachus G-R 52
médecin
Asclépiade (Asclapon) G-R 109
médecin
Cornelius Celsius G-R 10
médecin
Dioscoride G-R 122, 217
médecin
Erasistrate G-R 112, 217
médecin
Galien G-R 12, 13, 13, 219
médecin
Hippocrate G-R 12, 15, 27, 101, 217
médecin
Antonius Saporta, de Montpellier mod 217
médecin
Franciscus Marius, de Vienne mod 220
médecin
François Valeriola mod 12, 220
médecin
Guillaume Rondelet mod 217
médecin
Hieronymus Massarius mod 115, 217
médecin
Hieronymus Montuus, de Vienne mod 219
médecin
Honorius Du Chastel (Castellanus) mod 217
médecin
Jacques Dubois Sylvius mod 13
médecin
Joseph Turel Mercurin, d'Aix mod 101, 216
médecin
Leonhart Fuchs mod 13
médecin
Louis Serre mod 101, 216
médecin
Philibert Sarrazin mod 219
apothicaire
Antonio Vigerchio mod 216
apothicaire
François Bérard mod 101, 166, 216
apothicaire
Leonard Bandon mod 110
poète
Apulée G-R 71
poète
Archiloque G-R 17, 110
poète
Ausone G-R 105
poète
Héliodore G-R 20
poète
Homère G-R 218
poète
Lucien G-R 100
poète
Lucilius G-R 17, 18, 20
poète
Posidippus G-R 21
poète
Clément Marot mod 219
peintre
Zeuxis d'Héraclée G-R 57
sculpteur
Lysippus G-R 21
sculpteur
Myron G-R 105
historien
Bérose G-R 114
historien
César G-R 11
historien
Diodore de Sicile G-R 16
historien
Hérodote G-R 16, 59
historien
Agathius Scholasticus Byz 18
érudit
Archimède G-R 219
érudit
Athénée G-R 224
érudit
Cicéron G-R 10, 109, 219
érudit
Elien (Aelianus) G-R 115, 217
érudit
Macrobe G-R 224
érudit
Marc Varron G-R 7, 12, 131, 146, 147
érudit
Pline G-R 10, 115
érudit
Plutarque G-R 12
érudit
Alde (Aldus Manutius) mod 10
érudit
Ambrosius Leo Nolanus mod 10
érudit
Christophorus Marsupinus mod 22
érudit
Erasme mod 10
érudit
Ficin mod 12, 22
érudit
Hermolaus Barbarus mod 201, 202, 204, 223
érudit
Longolius mod 10
érudit
Marcus Musurus mod 10
érudit
Nicolaus Leonicenus mod 11
érudit
Scaliger mod 12, 218
philosophe
Aristippe G-R 219
philosophe
Aristote G-R 115
philosophe
Chrysippe G-R 14
philosophe
Lucrèce G-R 22, 69, 71
philosophe
Platon G-R 8, 12, 22, 74, 115
philosophe
Pythagore G-R 10, 114, 228
philosophe
Socrate G-R 70
  Bernardo Grasso (Savone) mod 122
  Carolus Seninus (Bordeaux) mod 111
  Jean Ferlin (Savone) mod 122
  Johannes Tarraga (Bordeaux) mod 111
  René Le Pillier Verd (Lyon) mod 216

 

Plus de la moitié de ces auteurs appartiennent à la culture classique gréco-romaine ; les autres sont des modernes ou des contemporains, à l'exception du poète et historien byzantin Agathius Scholasticus (ca. 536-582), du médecin byzantin Paulus Aegineta (625-690), apprécié de Nostradamus, du médecin et chirurgien andalou al-Zahrawi, décédé en 1013, et des deux prophètes mentionnés.
 
 
Nom Activité Pages
Agathius Scholasticus historien 18
Alcibiade militaire 22
al-Zahrawi (Bulchasis, Albucasis) médecin 205, 210
Andromachus médecin 52
Apulée poète 71
Archiloque poète 17, 110
Archimède physicien 219
Aristippe philosophe 219
Aristote philosophe 115
Asclépiade (Asclapon) médecin 109
Athénée érudit 224
Auguste empereur 109
Ausone poète 105
Bérose historien 114
César historien 11
Chrysippe philosophe 14
Cicéron érudit 10, 109, 219
Cornelius Celsius médecin 10
Diodore de Sicile historien 16
Dioscoride médecin 122, 217
Drusus militaire 109
Elien (Aelianus) érudit 115, 217
Erasistrate médecin 112, 217
Galien médecin 12, 13, 13, 219
Gordien empereur 103
Hadrien empereur 71
Héliodore poète 20
Hérodote historien 16, 59
Hippocrate médecin 12, 15, 27, 101, 217
Homère poète 218
Jésus Christ prophète 103, 217
Lucien poète 100
Lucilius poète 17, 18, 20
Lucrèce philosophe 22, 69, 71
Lysippus sculpteur 21
Macrobe érudit 224
Mahomet prophète 162
Myron sculpteur 105
Nerva empereur 71
Paulus Aegineta médecin 3
Platon philosophe 8, 12, 22, 74, 115
Pline érudit 10, 115
Plutarque érudit 12
Posidippus poète 21
Pythagore philosophe 10, 114, 228
Socrate philosophe 70
Trajan empereur 71
Varron érudit 7, 12, 131, 146, 147
Zeuxis d'Héraclée peintre 57
Zoroastre prophète 114
     
Alde Manuce (Aldus Manutius) érudit 10
Ambrosius Leo Nolanus érudit 10
Ammanien de Foix ecclésiastique 92
Antonio Vigerchio apothicaire 216
Antonius Saporta, de Montpellier médecin 217
Bernardo Grasso (Savone)   122
Cardinal de Clermont ecclésiastique 176
Carolus Seninus (Bordeaux)   111
Christophorus Marsupinus érudit 22
Clément Marot poète 219
Didier Erasme érudit 10
Franciscus Marius, de Vienne médecin 220
François 1er roi 176
François Bérard apothicaire 101, 166, 216
François Valeriola médecin 12, 220
Gisbert Longolius érudit 10
Guillaume Rondelet médecin 217
Hermolaus Barbarus érudit 201, 202, 204, 223
Hieronymus Massarius médecin 115, 217
Hieronymus Montuus, de Vienne médecin 219
Honorius Du Chastel (Castellanus) médecin 217
Jacques Dubois Sylvius médecin 13
Jean Ferlin (Savone)   122
Jean Treilles avocat 111
Johannes Tarraga (Bordeaux)   111
Joseph Turel Mercurin, d'Aix médecin 101, 216
Jules César Scaliger érudit 12, 218
Leonard Bandon apothicaire 110
Leonhart Fuchs médecin 13
Louis Serre médecin 101, 216
Maistre de Rhodes gouvernant 176
Marcus Musurus érudit 10
Marsile Ficin érudit 12, 22
Nicolaus Leonicenus érudit 11
Philibert Sarrazin médecin 219
Pierre Cara juriste 201, 223
René Le Pillier Verd (Lyon)   216


Retenons quelques noms, parmi d'autres : le poète grec Posidippus (Poseidippos) (c. 280-240), le célèbre médecin grec épicurien Asclépiade (c.124-40), et le compilateur romain de langue grecque Claudius Aelianus (Elien) dit le Sophiste (fl. 215-250), auteur d'une Histoire des Animaux et d'Histoires variées (compilation d'anecdotes historiques et de faits divers), ouvrages qui ont vraisembablement inspiré l'auteur des Prophéties.

Et parmi les humanistes modernes :

- Ermolao Barbaro (1453-1493), philosophe, philologue et helléniste vénitien, universitaire à Padoue, commentateur d'Aristote et de Dioscoride, éditeur et correcteur du texte de Pline, les Castigationes Plinianae et in Pompontum Melam (Rome, 1492-93 ; éd. Giovanni Pozzi, Padoue, 1973-79). Il serait mort de la peste à Rome. Le sémioticien américain Charles Peirce le mentionne (cf. ses Collected papers, 5.299) et on connaît une lettre que lui adresse Pico, "Sur le style des philosophes", datée du 3 juin 1485 (in Jean Pic de la Mirandole, Oeuvres philosophiques, éd.-trad. Olivier Boulnois & Giuseppe Tognon, Paris, PUF, 1993, p.255-266).
- Marcus Musurus (c. 1470-1517), helléniste et collaborateur de l'imprimeur vénitien Alde
- Jacques Dubois dit Sylvius (1478-1555), anatomiste français, pionnier de la dissection
- Gisbert Longolius (1507-1543), correspondant de Bembo
- Leonard Fuchs (1501-1566) célèbre médecin et botaniste bavarois, dont le nom a été donné au Fuchsia, découvert à la fin du XVIIe siècle

On pourra consulter des ouvrages de la plupart des médecins mentionnés sur le site de la Bibliothèque Interuniversitaire de Médecine (BIUM biuSanté). Parmi ceux qui deviendront les correspondants de Nostradamus et dont les lettres ont été conservées, seul figure le pharmacien salonais François Bérard, et parmi la vingtaine de médecins mentionnés exerçant l'art iatrice (du grec iatrós, médecin), près de la moitié d'entre eux se sont inscrits à la faculté de Montpellier dont Nostradamus appréciait l'enseignement malgré les quelques déboires qu'il a connus à son arrivée : Louis Serre de Marseille en 1507, François Valeriola en 1514, Hieronymus Montuus (Jérôme de Monteux) en 1518, Antonius Saporta en 1521, Guillaume Rondelet et Jacques Dubois Sylvius en 1529 (la même année que Nostradamus), Philibert Sarrazin en 1539, Honoré Du Chastel en 1544 ... (sur ces médecins, cf. Gouron, 1957 & Saulnier, 1957).
 
 

5. Le système de codage du TFC dans l'édition de 1555

Ce texte fait suite à mes précédentes études sur le codage numérologique du Testament (1566, cf. CN 177) et de l'Orus (1541, cf. CN 19), qui est la traduction manuscrite des Hiéroglyphes d'Horapollon. Le TFC se rattache au manuscrit de l'Orus par divers indicateurs : "en Arabie la felice" [p.59], expression traduite du grec mais néanmoins usuelle à l'époque, et surtout "la hyene, cynocephale, & crocodille, & hippopotame" [p.116], quatre animaux dont les hiéroglyphes sont explicités dans le manuscrit, introduit par un prologue de 116 vers décasyllabiques.

Il est possible que toutes les corrélations explicitées ci-après n'aient pas toutes été intentionnelles : cependant le grand nombre de coïncidences repérées à partir des mêmes méthodes que pour les précédents textes, confirme l'existence d'un codage. En outre je n'ai pas totalement exploré les possibilités du TFC, à la structure très complexe, et il se pourrait qu'une "seconde clé" cryptographique (que je n'ai pas trouvée et qui pourrait avoir rapport au nombre d'or et à la suite de Fibonacci, puisque les nombres 5, 8, 13, 34 et 89 sont apparents : cf. infra), ait été mise en place avec ce traité, en plus de celle confirmant le nombre de quatrains du corpus. Le format de l'ouvrage, à savoir environ 12 cms de haut pour 7,5 cms de large (118 x 75 pour l'exemplaire de Lyon), respecte les proportions du nombre d'or.
 

Le TFC comprend 240 pages dont 228 sont numérotées :

p.1 : titre : 1 page
p.2 : blanc
p.3 : épître au lecteur (Prooeme) : 22 pages + lettrine A
p.25 : première partie (Préparations cosmétiques) : 100 pages + lettrine P
p.125 : épître à Jean de Nostredame (Prooeme) : 8 pages + lettrine P
p.133 : seconde partie (Recettes culinaires) : 89 pages + lettrine V
(au chapitre 28, p.205, lettrine C)
p.222 : hexastichum (Sizain) : 1 page
p.223 : lettre d'Hermolaus Barbarus à Pierre Cara : 6 pages + lettrine L
[p.229] : table (non paginée) : 11 pages
[p.240] : blanc
 
 
Chapitres Décomposition Pages Décomposition
Épître I 1 22 11 x 2
Livre I 34 15 + 19 100
Épître II 1 8
Livre II 30 [ou 31] (15 x 2) = (11 + 19) 89 100 - 11
Annexe 1 6
Table 1 11
Total paginé/numéroté 64 8 x 8 228 19 x 2 x 6
Total réel 65 5 x 13 240 15 x 2 x 8

 

Les nombres pilotes de ce dispositif sont 11, 15 et 19. Les autres nombres, 2, 6 et 8, sont des nombres codants intermédiaires. Le multiplicateur 2 se justifie en raison de la division du traité en 2 parties, comme dans l'Orus. Les nombres 6 et 8 sont rappelés dans le traité par la présence de deux pièces versifiées : un huitain traduit de Lucilius (à la page 19), et une épigramme de six vers en hommage à l'auteur (à la page 222).

Les deux parties du traité totalisent 64 chapitres numérotés, correspondant aux 34 préparations cosmétiques de la première partie et aux 30 recettes culinaires de la seconde. Curieusement cette organisation rappelle celle du principal traité divinatoire de la littérature mondiale, à savoir le Yi King chinois, également divisé en deux parties de 30 et de 34 chapitres, chacun d'eux traitant d'un hexagramme qui illustre une situation possible de la vie intérieure. Les voyages de Marco Polo datent de la fin du XIIIe siècle, et il se peut que Nostradamus, qui aimait l'Italie comme la plupart des humanistes de son siècle et des siècles suivants, ait eu accès à certains documents relatifs au Yi King, lesquels ont véritablement commencé à circuler dans les cercles érudits à partir du XVIIe siècle. On connaît l'intérêt de Leibniz pour le Livre des Transformations.

En réalité le TFC comprend 65 chapitres (recensés dans la table), soit 34 dans la première partie et 31 dans la seconde : n'est pas numéroté le chapitre "7 bis" de la seconde partie, en réalité le huitième : "La façon pour clarifier la cassonade, ou le succre qui est noir, ou gasté tant pour la presente confiture, que pour toutes autres". Aux pages 151-152-153 du traité (à rapprocher avec la date de sa composition, à savoir 1552), ce chapitre général, puisqu'il traite du sucre lui-même, ingrédient de base de la plupart des préparations, serait en fait le chapitre 41 bis, indiquant une affiliation avec l'Orus de 1541, rédigé précisément 11 ans avant le TFC, et par conséquent la continuation du codage.
 

La pagination du texte et les nombres 11, 15 et 19

Nous avons déjà eu l'occasion de constater que les années de composition des ouvrages n'étaient pas laissées au hasard, et que le double de ces années, pour l'Orus et pour les Prophéties, était significatif. De même pour le TFC : le double de l'année 1552, à savoir 2114, doit se lire 2 fois 114 (= 228) et indique le nombre de pages du traité, hormis la table, non paginée.

Un grand soin a été apporté à la mise en page du traité, au contraire de l'orthographe et de la syntaxe du texte. Or la page 191 est numérotée 19, et le chapitre 19 de la première partie "n'existe pas" et est numéroté 20 comme le suivant, ainsi que le chapitre 11 de la seconde partie, numéroté 12. Ce qui autorise à relier ces nombres selon la formule (11 + 19) = 30 (qui est le nombre de chapitres numérotés de la partie culinaire) = (15 x 2), et au nombre de quatrains du corpus : 1130 = (100 x 11) + (11 + 19), ou encore 1130 = (100 x 11) + (15 x 2).

Les nombres 19 et 15 (ou encore leur somme valant 34, qui est le nombre de chapitres de la partie cosmétique) sont à rajouter aux 942 quatrains des Prophéties et aux 154 quatrains des Almanachs, ce qui confirme les résultats de mes articles précédents.

Le nombre 15 est encore souligné dans le nombre de villes mentionnées par le médecin itinérant, dans la description du banquet donné par l'italien Trivulcius en 1488 : Ermolao Barbaro énumère les 15 mets qui se succèdent, et mentionne l'écrivain grec Athénée (IIe siècle), lequel a composé son Dipnosophistarum (Le banquet des érudits) en 15 livres, ouvrage édité à Venise en 1514 et à Bâle en 1535. On notera encore que 64 ans (1552 - 1488), qui est le nombre de chapitres du TFC, plus 1 mois et 5 jours (équivalents ici à 15 ?), séparent la date de la lettre de Barbaro de celle de la composition du TFC.

L'interprétation numérologique des relations entre les nombres 11, 15 et 19 d'une part, et les nombres de chapitres 30 et 34 d'autre part, est donc triviale : il manquerait 34 quatrains (à savoir 15 + 19) aux 1096 quatrains imprimés (942 dans les Prophéties, et 154 dans les Almanachs) pour atteindre le total des 1130 quatrains de l'oeuvre prophétique
 

La leçon des lettrines

Cinq ou six lettrines, de très belle facture, introduisent les deux épîtres, les deux parties du traité, la lettre de Barbaro, et le chapitre 28 du second traité : 6 lettrines au total, mais 5 grandes et une plus petite (la lettrine C), et 5 différentes et une redoublée, la lettrine P, comme pour souligner ces nombres 5 et 6. La lettrine C, à la page 205 (= 5 x 41) est un marqueur intermédiaire qui souligne une fois de plus la relation à l'Orus (composé en 1541).

En outre la position de ces lettrines dans le texte et les pages qui leur correspondent semblent obéir à un dispositif intentionnel : lettrine A à la page 3, lettrine P à la page 25, autre lettrine P à la page 125, lettrine V à la page 133, lettrine L à la page 223.

La lettrine A se situe à la page 3, de la lettrine A à la lettrine P on compte 22 pages, de la lettrine A à la lettrine V 130 pages (= 13 x 10), de la lettrine A à la lettrine L 220 pages (= 22 x 10), et de la première lettrine P à la seconde, on compte 100 pages (= 10 x 10).

Outre la dizaine (10), on retrouve les nombres principaux du Testament, à savoir 3, 13 et 22. On a aussi les relations (22 - 3) = 19 et (22 + 13 + 10) / 3 = 15, et par suite les relations triviales, car en rapport à la fois avec les nombres précédents et le nombre de lettrines (5 ou 6) :

13 + 6 = 19
10 + 5 = 15

Ces sommes, correspondant à 4 suppléments, indiquent les groupements de quatrains supplémentaires à ajouter aux 1096 quatrains connus des Prophéties et des Almanachs. Le supplément du Janus de Chavigny (les 13 quatrains des "centuries" XI et XII) correspond vraisemblablement au premier de ces nombres. Un second supplément pourrait recouvrir les 10/11 quatrains transmis par François Gallaup de Chasteuil (ms 386 de la bibliothèque Inguimbertine de Carpentras ; cf. mon texte  "Les 34 quatrains supplémentaires de l'oeuvre prophétique", CURA, à paraître).
 

La leçon des épigrammes

Les deux épigrammes du traité, l'une de 8 vers et traduite du grec de Lucilius (pp.125-132), l'autre de 6 vers et adressée à Nostradamus (pp.223-228) occupent dans le traité un emplacement qui peut paraître significatif. En effet :

La somme des pages 125 à 132, soit 1028, vaut aussi [(4 x 289) + (3 x 300)] / 2
La somme des pages 223 à 228, soit 1353, vaut encore 1000 + 353

Et 353, 289 et 300 sont les nombres de nouveaux quatrains publiés dans les différentes éditions des Prophéties : celle de Macé Bonhomme en 1555, celles d'Antoine du Rosne en 1557 et 1558.
 

Credis sum Pythiovera magis tripode

La traduction de cette sentence n'est pas aisée, et le néologisme Pythiovera devrait compter deux mots : Pythio vera, "semblable à Apollon Pythien", ce qui réduit à 5 les 6 mots de la sentence (à mettre en parallèle avec le nombre de lettrines). On peut avancer la traduction suivante : "Je suis, tu le crois, comme Apollon Pythien (et) les sorciers à trépied", ou celle-ci, avec magis adverbial : "Le crois-tu, je suis une Pythie plus sincère qu'un oracle", ou encore "Tu le crois car ma parole est plus fiable que celle issue du trépied pythien."
Claude Lecouteux, dans l'adaptation Kosta-Théfaine du Traité des Confitures (oct. 2010, p.127), propose la traduction suivante : "Fie-toi à moi qui suis la véritable Pythonisse au trépied magique", et Denis Crouzet traduit Nostradamus comme se disant "possesseur de vérités plus vraies encore que celles proférées à partir du trépied pythique" (2011, p.158).

Nostradamus a probablement trouvé sa formule dans les Inscriptiones sacrosanctae d'Apianus et Amantius (cf. aussi CN 10, 28, 61, 68, 130 et 194), qui donnent pour cette inscription romaine Pythio vera en deux mots et le pluriel sunt auquel Nostradamus substitue "sum" : Credis, sunt Pythio vera magis Tripode (Inscriptiones sacrosanctae, Ingolstadt, 1534, p.239). Une traduction partielle de l'inscription (de Semicapri à Tripode) figure aux Archives historiques et littéraires du Nord de la France et du Midi de la Belgique (vol. 1, Valenciennes, 1829, p.394) :

"Qui que tu sois qui entre dans le sanctuaire du dieu Faune aux pieds de chèvre,
tu liras cette inscription d'origine romaine.
Cy gît Hersilus : avec lui repose Marulla,
à la fois sa mère, sa soeur et son épouse.
Tu doutes, lecteur, tu fronces le sourcil,
tu vois dans ces paroles une énigme proposée aux Sphinx futurs :
elles sont pourtant plus vraies que les oracles Pythiens."

 
Credis, sunt Pythio vera magis Tripode, Inscriptiones sacrosanctae, p.239
 

Cette formule tout-à-fait surprenante à la fin du livre des confitures montre que Nostradamus a d'autres objectifs que la seule publication de recettes : une formule de 30 ou 31 lettres (30 selon l'alphabet grec avec un thêta, ou 31 selon l'alphabet latin), qui rappelle les 30 ou 31 chapitres de ce  second livre, avec 15 lettres utilisées : A C D E G H I M O P R S T U Y.

Imaginons l'inscription des lettres de cette formule, deux fois sur l'espace d'un trépied, auxquelles seront ajoutées deux lettres justifiant la double-inscription et parce que la formule apparaît dans le second livre du traité. Ainsi :
 
credis
sum
Pythiovera
magis
tripode
credis
sum
Pythiovera
magis
tripode
   
M N
   


ou encore, en remplaçant les lettres par leurs nombres associés et en décalant deux des termes centraux afin d'obtenir l'image d'un trépied :
 
6
3
10
5
7
6
 
10
 
7
3
 
2
 
5


On obtient à nouveau les nombres 15 (1e colonne), 30 (colonnes centrales), 19 (dernière colonne), 11 (nombres utilisés), et 64 (total de tous les nombres).
 
Nostradamus, Opuscule, Volant, 1555, Credis sum Pythiovera magis tripode


En conclusion, j'ai le sentiment d'avoir effectué un premier déchiffrement d'un texte qui recèle probablement d'autres mystères...
 
 

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 Excellent & moult utile Opuscule
 (Analyse du Traité des Fardements et des Confitures)
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 19-04-2006 ; last updated 15-08-2016
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