CORPUS NOSTRADAMUS 55 -- par Patrice Guinard

Les vignettes de Nostradamus
(avec près de 100 vignettes commentées dont une quinzaine
inédites ou inconnues des nostradamologues)



Comme j'ai voulu faire figurer sur cette page la plupart des vignettes connues et accessibles, et que je dispose de reproductions de qualité souvent médiocre et obtenues selon des procédés divers (microfilms, photographies, scans, photocopies, etc), je mets en garde d'éviter de tirer des conclusions hâtives et erronées, notamment lors de la comparaison des vignettes, qui ne seraient dues qu'au mode de reproduction des images et parfois à l'encrage différent d'une édition, d'un tirage, voire d'un exemplaire à l'autre.

Dans cette présente étude, j'avance certaines suppositions nouvelles et inédites quant à l'origine et à la diffusion des vignettes de Nostradamus, parce que la question essentielle est d'essayer de comprendre, et non de se vautrer dans la répétition des interprétations et recensements existants en évitant de se confronter aux réelles difficultés du texte et des éditions, à supposer que les sangsues du travail d'autrui aient seulement pris conscience des difficultés sus-dites ! Bien entendu j'accepte volontiers de reconnaître mes éventuels errements, mais c'est là le destin de toute recherche.
 
 

Le Calendrier des Bergers et l'iconographie d'inspiration astrologique

Certains thèmes iconographiques du fameux Calendrier des bergers dont les premières éditions datent de la fin du XVe siècle, ont été récupérés par la littérature des almanachs et des pronostications astrologiques (beaucoup moins dans les traités savants) au cours du XVIe siècle et des suivants. Au moins trois représentations seront reprises par les imprimeurs de Nostradamus : un scribe assis devant son pupitre, une sphère empoignée par un dextrochère (ou un senestrochère), une frise zodiacale.
 
 
Le kalendrier des bergiers, Paris, A. Vérard, 1493 Le kalendrier des bergeres, Paris, G. Marchand, 1499 Le kalendrier des bergiers, Lyon, Claude Nourry, 1508

 
Le kalendrier des bergeres, Paris, G. Marchand, 1499 Le kalendrier des bergeres, Paris, G. Marchand, 1499 Velthoven, Pronostication for 1520 Laet, Pronostication of 1545

 

L'image de la sphère empoignée est devenue un standard de cette littérature. On la retrouve dans une version similaire à celui du Kalendrier dans quelques almanachs londoniens, dont la Pronostication for the yere 1520 d'Adrian Velthoven, la Pronosticacyon for the yere 1524 et la Pronostication of the yere 1545 de Jaspar ou Gaspar [II] Laet dit de Jonghe, ou élevée dans un décor champêtre : dans une traduction anglaise de Jean Thibault, la Pronostycacyon of the yere of our lorde god 1533, parue à Southwark près de Londres chez John Rastell (cf. CORPUS NOSTRADAMUS 33), dans une réédition d'un traité de Jean Thibault, Le tresor & remede de la vraye guerison de la peste (Lyon, Angelin Benoyt, c.1545), dans La grant pronostication pour l'an 1541 (sans nom, ni date) d'un pseudo-Rabelais et dont l'impression est attribuée par Rawles et Screech au même éditeur (Rawles & Screech, 1987, p.567 ; cf. CN 53), ou encore, avec selement de trois petites étoiles fichées près de la sphère, dans La grande et veritable Pronostication des Cons sauvaiges avec la maniere de les aprivoiser (Nouvellement Imprime par l'auctorite de L'abbe des Conars, et associée dans d'autres éditions anonymes à La Source du gros fessier des nourrices, et la raison pourquoy elles sont si fendues entre les jambes. Avec la complainte de Monsieur le Cul contre les inventeurs de vertugalles), et dans une précieuse traduction italienne anonyme du dernier almanach de Nostradamus, l'Almanach per l'anno 1567.
 
 
Thibault, Pronostycacyon of 1533 Thibault, Le tresor & remede, [1545] Pronostication des Cons saulvaiges, sd Nostradamus, Almanach per l'anno 1567

 

La vignette Angelin Benoyt, marquée par un A devant la gueule du lion, s'inspire apparemment d'une autre vignette attestée dans l'iconographie dès la fin du XVe siècle, dans les Physica et metaphysica d'Aristote (1486), dans une version latine d'un classique d'astronomie élémentaire, le fameux Traité de la sphère attribué au moine anglais John of Sacrobosco (1498), et inversée par rapport à cette dernière,en 1507, dans les Embammata physicalia de Jacques Almain (cf. Screech, 1980, pp.183-185, et sur Sacrobosco, cf. Thorndike, 1949). Cette fameuse vignette, passera donc de la philosophie péripatéticienne à la littérature à intention oraculaire de Nostradamus, transitant par la vulgarisation astronomique, la prévision médicale et astrologique, et la littérature licencieuse et satirique.
 
 
Aristote, Physica et metaphysica (1486) Sacrobosco, Tractatus de Sphera (1498)

 

Le thème du scribe entouré de livres devant sa table de travail figure dans le "Macer Floridus", De vivibus herbarum, un traité botanique publié à Paris en 1506. Les images du scribe et de la sphère sont des représentations communes, qu'on retrouve dans des éditions des oeuvres rabelaisiennes, vraies ou apocryphes, à commencer par la célèbre Pantagrueline pronostication (pour les années 1533 et 1537), et aussi dans une édition parisienne posthume de la Pronostication nouvelle pour l'an 1544 (cf. mon étude consacrée à l'édition rabelaisienne, laquelle a connu les mêmes problèmes de contrefaçon et de plagiat que l'édition nostradamienne vingt ans après : CORPUS NOSTRADAMUS 53). Il faut croire que c'est la rançon du succès des deux géants de la littérature française au XVIe siècle.
 
 
Pantagrueline pronostication (1533) Pantagrueline pronostication (1537) Pronostication pour l'an 1544

 
 

L'influence des pronostiqueurs et du cyclologue Pierre Turrel

Vers 1530, le scribe devient astrologue ou "mathématicien", ce qui implique plusieurs changements significatifs : la scène se situe explicitement en extérieur, sous un ciel étoilé que l'astrologue peut contempler à loisir, assis sur un banc ou un tabouret. Il se dote également des instruments de calcul indispensables à son travail : la sphère armillaire et le compas. La première est placée en avant, et le second est posé à terre derrière le banc, dans le Miroir olimpiaque pour l'an 1529 de Pierre Verney et dans la Pronostication nouvelle pour l'an 1533 de Gaspar "de Jonghe" dit Laet (Lyon, 4 ff., BM Toulouse, mf. 557), ou Gaspard II Laet, docteur en médecine de l'université de Louvain et rival du pronostiqueur Jean Thibault à partir de 1523. Les graveurs des vignettes de Nostradamus intégreront ces nouveaux éléments, et notamment le ciel étoilé comprenant le soleil et la lune, ainsi que le compas.
 
 
Pierre Verney, Miroir olimpiaque pour l'an 1529 Gaspar Laet, Pronostication pour l'an 1533

 

Toujours au début des années 30, paraît un ouvrage qui aura une influence considérable sur Nostradamus : Le periode cest a dire, la fin du monde de l'astrophile et cyclologue Pierre Turrel. Bien que l'ouvrage sente le soufre, il est repris et plagié par le chanoine de Langres Richard Roussat, et Nostradamus fait allusion à plusieurs reprises à ces ouvrages, notamment dans ses quatrains, dans la première préface à ses Prophéties (cf. CORPUS NOSTRADAMUS 33), et aussi pour le découpage structural de son oeuvre versifiée (cf. le chapitre "Confirmation des séries "centuriques" par les nombres de Roussat" dans mon article "Les Nombres du Testament comme fils d'Ariane au Corpus nostradamique", http://cura.free.fr/22mntes2.html, CURA, 2002).
 

La Prognostication nouvelle, & prediction portenteuse pour L'an 1555 de Nostradamus, imprimée par Jean Brotot (cf. CORPUS NOSTRADAMUS 14) reprend entièrement l'iconographie de la vignette Turrel : la frise zodiacale au titre, et le soleil, la lune et les cinq planètes avec leurs sigles entourant un senestrochère tenant une sphère armillaire sur la dernière page (f.D4r). Le centre de la première vignette est constitué des éléments suivants, repris au Calendrier des Bergers et aux premiers almanachs : l'astrologue au travail assis sur un banc, avec devant lui la sphère et le compas posés sur le pupitre. L'écusson au nom de l'auteur et la bibliothèque sont de nouveaux éléments ajoutés à gauche de la vignette. Enfin dans le coin supérieur droit, une fenêtre où apparaissent les luminaires et cinq petites étoiles représentant les planètes : cette solution résout la question de l'environnement. En effet l'astrologue n'a plus à choisir entre le confinement et le plein air : il est à l'intérieur, a une vue sur l'extérieur, et les éléments célestes viennent à lui.
 
 
Pierre Turrel, Le Periode, [Lyon, 1531] Prognostication nouvelle pour 1555, Lyon, Jean Brotot, f.D4r

 
 

Les deux vignettes à la frise zodiacale

La vente récente à New York d'une partie des collections de Daniel Ruzo (23 avril 2007) -- qui ne contiennent qu'une seule édition complète des Prophéties imprimées par Benoist Rigaud à partir de 1568 (cf. le numéro 23 du catalogue) --, permet de lever un doute, et de mettre fin à des spéculations hasardeuses. En effet la vignette lyonnaise de la Prognostication nouvelle pour 1555, qui n'était jusqu'alors attestée que dans cet ouvrage, apparaît aussi dans la Pronostication nouvelle pour 1560 et dans la Pronostication nouvelle pour 1562. Autrement dit nous avons désormais deux vignettes, chacune attestée en trois exemplaires.
 
 
Prognostication nouvelle pour 1555, Lyon, Jean Brotot Pronostication nouvelle pour 1560, Lyon, J. Brotot & A. Volant

 
 
Pronostication nouvelle pour 1562, Lyon, A. Volant & Pierre Brotot Pronostication nouvelle pour 1557, Paris, Jacques Kerver

Les images des éditions lyonnaises (Volant/Brotot) et des éditions parisiennes (Kerver) sont dissemblables et ne sont pas aux mêmes proportions : la vignette lyonnaise est plus large que la vignette parisienne. La proportion entre la largeur et la hauteur est d'environ 1,135 pour la vignette lyonnaise, contre 1,095 pour la vignette parisienne. Une multitude de détails les séparent : le point après le M. de Michel dans l'écusson, le pli de la robe du scribe au niveau de la cuisse, la vague supérieure du sigle du Verseau, la corne de droite au sigle du Bélier, la petite étoile du haut dans la fenêtre, le premier livre en haut à gauche sur l'étagère, la mâchoire du Lion, le pli de la robe de la Vierge, les sigles du Scorpion, de la Balance et du Lion, la pointe inférieure du fléau de la Balance, etc

En revanche les trois vignettes lyonnaises sont superposables, comme le sont les trois vignettes parisiennes. Lors de l'impression des publications annuelles pour l'année 1557 (et l'on sait qu'un privilège d'imprimer est délivré conjointement au parisien Jacques Kerver et au lyonnais Jean Brotot : cf. CORPUS NOSTRADAMUS 42), Kerver confie l'impression de ce texte à son collègue parisien Guillaume Le Noir, lequel fait graver une vignette proche de celle de Jean Brotot. Chomarat et Benazra, dans leurs catalogues respectifs (1989 et 1990), ne font pas la distinction entre les deux vignettes.
 
 
Pronostication nouvelle pour 1558, Paris, Guillaume le Noir Les Significations de l'Eclipse, Paris, Guillaume le Noir, [1559?]

 

On retrouve une imitation grossière des éléments intérieurs de la vignette Brotot dans une réédition tardive du Calendrier des Bergers : Le grand Kalendrier et Compost des Bergers, (Paris, Nicolas Bonfons, [1576]), et une autre plus élaborée dans l'Almanach pour l'an 1570 de Florent de Crox, un imitateur et prétendu disciple "de deffunct M. Michel de Nostradamus" (Paris, Anthoine Houic, c.1569). Une autre vignette représentant un astrologue à son étude figure dans la Prognostication sur le mariage de tres-honnoré & tres-aimé HENRY (Paris, Guillaume de Nyverd, 1572) de Bernard Abbatia, puis dans l'Advertissement et presage fatidique pour six ans [1578-1583] (Paris, Jean de Lastre, 1578) d'Edmond Le Maistre.
 
Florent de Crox, Almanach pour 1570, Paris, Houic Kalendrier, Paris, Nicolas Bonfons, [1576] Bernard Abbatia, Prognostication sur le mariage de tres-honnoré & tres-aimé HENRY, Paris, Guillaume de Nyverd, 1572 Edmond Le Maistre, Advertissement et presage fatidique pour six ans, 1578
Florent de Crox, Almanach, 1570 Kalendrier, Paris, Bonfons, [1576] Abbatia, Prognostication, 1572 Le Maistre, Advertissement, 1578

 
 

La vignette "astrophile à l'étude" des Prophéties

Pour la première édition des Prophéties (1555), le graveur se débarrasse de la frise zodiacale pour ne conserver que l'image de l'astrologue à son étude, lequel n'est plus assis sur un banc, mais dans un fauteuil. Il ne se tient plus au milieu de l'image, mais à sa gauche. Il dispose de plus d'espace, et deux bureaux remplacent le pupitre initial. Son regard n'est plus tourné vers son écritoire mais vers le coin de la fenêtre où trône le Soleil qui a échangé sa place avec la lune. L'écusson et la bibliothèque ont disparu, mais quelques ouvrages sont posés, avec le compas fermé, sur un second bureau devant lui.

Ces détails ont un sens. L'auteur des Prophéties n'est plus celui des Almanachs. Il a besoin de davantage de perspective et se libère en partie des sources écrites, et notamment de ses éphémérides. On passe d'une symbolique lunaire à une symbolique solaire. Nul doute que le salonais a laissé des instructions précises pour la gravure des bois.
 
Prophéties, Lyon, Macé Bonhomme, 1555 (Albi) Prophéties, Lyon, Macé Bonhomme, 1555 (Wien) Prophéties, Lyon, Macé Bonhomme, 1555 (Th.-Sch.)

 
Paraphrase de Galien, Lyon, Antoine du Rosne, 1557 Prophéties, Lyon, Antoine du Rosne, 1557 (Utrecht)

La vignette Macé Bonhomme de 1555 (37,5 × 56 mm) est reprise par son collègue lyonnais Antoine du Rosne dans deux publications parues en 1557. Cependant les images ne sont pas aux mêmes proportions : la vignette du Rosne (exemplaire d'Utrecht) est légèrement plus longue que la vignette Bonhomme et que la vignette du Rosne de la Paraphrase (proportions 1,5 contre 1,45). Aucun commentateur n'a observé cette divergence : pas plus Benazra ou Chomarat, que les amateurs de faux et d'éditions controuvées.
 
 
Dimensions comparées des vignettes Du Rosne (Gal. et Proph.)

Une autre image de l'astrophile à l'étude, assis devant une sphère mais très différente, a été gravée en Italie pour Innocentio Cicognera dans le Pronostico e tacoyno francese, une fidèle traduction italienne de l'Almanach pour 1557 (cf. CN 45). Mais on retrouve une vignette comparable dans La perle des Almanachs pour l'an de grace 1627 de Pierre de Larivay [sic, pour Larivey] le jeune (Lyon, François Arnollet, 1627 ; cf. CN 130), qui atteste qu'on avait encore sous la main, dans les milieux de l'édition lyonnaise, un exemplaire de l'une des premières éditions des Prophéties, soixante-dix ans après leur parution.
 
 
Pierre de Larivay le jeune, La perle des Almanachs, 1627

 

Les imitations ligueuses à la croix de Lorraine

La vignette Bonhomme/Du Rosne a été imitée à partir de 1561 dans les contrefaçons parisiennes de Barbe Regnault et de son successeur à l'enseigne de l'Éléphant, Thibault Bessault (pour cet éditeur, cf. Elmar Gruber, "Reconsidering the "Nostradamus Plot" (New Evidence for the Critical Evaluation of the Chronology of the Editions of the 'Prophéties')", CURA, juillet 2003 ; repris dans une version allemande en 2005 : "Ein unbekannter Nostradamus-Almanach als Schlüssel für die Publikationsgeschichte der Prophéties" in Wolfenbütteler Notizen zur Buchgeschichte, n.30).

Les différences avec la vignette lyonnaise sont nombreuses : notons l'écartement des pieds du bureau, les hachures du béret, la ligne des hachures à gauche de la sphère, la forme de l'encrier, l'étoile supplémentaire dans la fenêtre, et surtout la croix de Lorraine, sigle de ralliement des courants ligueurs et de la maison de Lorraine, représenté sur les monnaies frappées au nom des ducs de Lorraine, de René II (1451-1508) jusqu'à son arrière-petit-fils Charles III (1543-1608). Notons encore que Robert Benazra a été piégé par son éditeur qui a glissé en couverture de son Répertoire la vignette falsifiée Regnault aux six étoiles et à la croix de Lorraine !
 
 
Almanach pour 1561, Paris, Barbe Regnault Pronostication nouvelle pour 1562, Paris, veuve Barbe Regnault

 
Almanach pour 1563, Paris, Barbe Regnault Almanach pour 1565, Paris, Thibault Bessault

 

Ces signes évidents de falsification montrent que les contrefaçons n'ont pas pour priorité d'imiter les originaux et de se faire passer pour eux, contrairement à ce que  soutient certain spécialiste auto-proclamé du plagiat et de l'édition antidatée, mais au contraire de se démarquer et de s'affirmer en tant qu'édition concurrente. Il n'est pas de contrefaçon qui résiste longtemps à l'expertise, et les contrefacteurs signent leurs ouvrages, les marquent, et occupent par ce faire le marché qui est le leur : le plus souvent celui du commerce et de la parodie. Faute de comprendre ces logiques de la contrefaçon, on risque de s'aventurer sur la voie de thèses indéfendables, si tant est que le ou les auteurs de ces thèses ne deviennent pas la proie consentante de leur propre canular, au départ échafaudé pour des milieux de recherche dans lesquels règne sur ces questions une arrogance souvent égale à leur ignorance. La multiplicité des faux, tous signés d'une manière ou d'une autre, sert finalement la connaissance des originaux et informe sur l'existence et le contenu d'ouvrages et d'éditions perdues.
 
 
 
Pronostication perpetuelle, Paris, Jean Bessault, c.1585 Prophéties, Paris, veuve Nicolas Roffet, 1588

Le cadre brisé sur la gauche montre que cette vignette (38 × 55 mm) circulait avant la fabrication de l'almanach pour 1561 : le bois a peut-être subi des dommages peu auparavant lors du tirage de l'édition des Prophéties par le même imprimeur (cf. ma bibliographie des premières éditions, CORPUS NOSTRADAMUS 33, n.10). On retrouve la même vignette au cadre brisé au même endroit dans une réédition de la Pronostication perpetuelle des expers Astrologues chez Jean Bessault (fils de Thibault et petit-fils de Barbe Regnault), et dans une édition ligueuse des Prophéties (Paris, veuve Nicolas Roffet, 1588), à moitié arrachée dans le seul exemplaire existant qui la contienne, celui du British Museum de Londres. Cette transmission de l'iconographie Regnault-Bessault-Roffet tend à accréditer l'idée que l'édition ligueuse reproduirait celle de 1560/1561, laquelle/lesquelles atteste/nt de l'existence des éditions lyonnaises de 1555, 1557 et 1558, comme je l'ai montré dans la bibliographie mentionnée.
 

La vignette inversée de l'édition "Antoine Du Rosne"

Addenda 22/09/2010 : La seconde édition dite "Antoine Du Rosne" (du moins celle dont il subsiste deux exemplaires, l'un à Budapest, l'autre à Munich) serait une contrefaçon (cf. CN 106). La vignette inversée ne serait pas un choix de l'éditeur Antoine Du Rosne, mais celui de contrefacteurs qui auraient utilisé une vignette semblable à celle qu'Antoine Du Rosne avait attribuée à l'édition d'un autre ouvrage. La récente redécouverte par la librairie Thomas-Scheler d'un opuscule ayant appartenu à Hector Rigaux vient confirmer cette supposition, et apporter l'un des chaînons manquants. La vignette introduite dans l'édition contrefaite "Antoine Du Rosne" reprend celle d'une pronostication de Jean Sconners imprimée par Antoine Du Rosne en 1558. On y retrouve l'agencement général et nombre de détails particuliers, dans une version moins soignée et dont les proportions diffèrent.

L'imagerie de la vignette Macé Bonhomme est considérablement simplifiée : l'astrologue est désormais tourné vers la gauche. Son regard est toujours orienté vers la fenêtre par laquelle n'apparaît plus que le Soleil. Plus d'encrier, ni de compas, et ne restent que de rares livres traînant sur le second bureau. L'astrophile semble griffonner quelques traits à même le bureau, comme pour indiquer un processus à exécuter. La sphère elle-même est amputée d'un arc de cercle, d'une trentaine de degrés, comme pour signaler une incomplétude.
 
 
Sconners, Pronostication pour 1558, Lyon, Antoine du Rosne, 1558 Prophéties, "Lyon", "Antoine du Rosne", "1557" [ca. 1560] (Budapest)

 

La vignette sera l'objet d'une contrefaçon parisienne parue chez la veuve Nicolas Buffet -- encore une ! -- inconnue des spécialistes avant la récente découverte des collections de Daniel Ruzo (cf. Nostradamus Swann Auction Catalogue, n.16). La contrefaçon est d'autant plus aisée que la vignette originale est de facture assez simple. J'ai déjà souligné le rôle ambigü joué par ces femmes dépossédées de leur mari et qui reprennent pour un temps l'entreprise de leur défunt mari, avec des connaissances et des exigences moindres, sujettes à de probables manipulations et instrumentalisations de la part d'affairistes et d'intrigants peu scrupuleux, le plus souvent avant de laisser la main à un fils en âge de reprendre les rênes de l'atelier. L'Almanach Buffet pour l'an 1561 est fabriqué par un prétendu "disciple" de M. Michel Nostradamus. Une contrefaçon beaucoup plus tardive, et plus grossière encore, apparaît dans un almanach d'un autre "disciple" de Nostradamus, l'imitateur Jean Maria Coloni au texte de facture et d'intérêt à un peu équivalents à la vignette qui les accompagne. C'est tout dire.

On notera que les deux graveurs qui ont récupéré une empreinte de la vignette originale, ont refermé l'arc de la sphère, trahissant ainsi la contrefaçon. Comme je l'ai souligné ailleurs, Nostradamus et ses imprimeurs ont réussi à piéger les contrefacteurs par des procédés dont l'incomplétude volontaire est l'un des principaux : ce qui est vrai pour le nombre de quatrains l'est de même pour l'appareil iconographique.
 
 
 
Almanach pour 1561, Paris, veuve Nicolas Buffet Coloni, Almanach pour 1578, Lyon, Nicolas de la Roue

 
 

Les imitations parisienne et britannique de la vignette "astrophile"

Une autre vignette a circulé en Angleterre à partir de 1563. Elle est connue par l'almanach londonien pour 1563 (cf. Arber, 1, 1875, p.201), mais pourrait avoir été gravée pour l'hypothétique édition londonienne des Prophéties qui serait parue la même année (cf. CORPUS NOSTRADAMUS 33, n.11). On la trouve d'abord dans l'édition parisienne de la "veuve Buffet" datée de 1561 (cf. CN 129). Une vignette similaire réapparaît en 1582 dans un almanach de Coloni, en 1585 dans une réédition d'un best-seller anglais d'un certain Godfridus, en 1589 dans l'édition parisienne Pierre Ménier des Prophéties de Nostradamus, et dans une version de la Prognostication perpetuelle parue chez Ménier entre 1580-81 et 1589 (cf. CN 54).
 
 
Almanack for 1563, [London, John Wallye] Coloni, Almanach pour 1582, Paris, Claude de Montr'oeil

Les vignettes sont en réalité différentes. Les hachures des bureaux sont plus grossières et il manque une étoile dans la fenêtre de l'édition Jackson, laquelle est aussi moins large que les autres. De même les hachures du bureau et autour de la sphère sont différentes dans l'édition Wallye et dans les éditions françaises. Nous sommes donc en présence d'au moins trois versions d'une vignette similaire.
 
 
Godfridus, The knowledge of things unkowne, London, H. Jackson, 1585 Prophéties, Paris, Pierre Ménier, 1589

 

Comparativement à la vignette originelle Macé Bonhomme de 1555, on notera que l'encrier a disparu et que l'astrophile tient désormais le compas en main, pointé vers la sphère. Cette représentation n'est pas sans rapport avec celle de la première vignette (compas ouvert pointant vers la sphère) des éditions Benoist Rigaud datées de 1568, lequel a pu s'en inspirer. Ce qui pose le problème de l'origine de cette vignette.

Je ne crois pas à son origine anglaise, ni à la diffusion des éditions et contrefaçons londoniennes jusqu'à Lyon. Par ailleurs les imprimeurs londoniens ont essentiellement traduit des contrefaçons parisiennes plutôt que les versions lyonnaises originelles. L'almanach Wallye est d'ailleurs la traduction de la contrefaçon Regnault pour la même année, dédiée au défunt François de Lorraine. Il en résulte que la vignette est probablement d'origine parisienne. Si l'on peut écarter, jusqu'à preuve du contraire, la veuve Barbe Regnault qui utilisait invariablement sa propre vignette (à la croix de Lorraine), il ne reste, outre l'éditeur inconnu d'une hypothétique édition parisienne des Prophéties en 1558, que deux éditeurs possibles : Estienne Denyse en 1556 et Olivier de Harsy en 1557. Je penche pour ce dernier, et il n'est pas impossible de retrouver prochainement un exemplaire de son édition parisienne des Prophéties, inconnue des nostradamologues avant la parution de ma bibliographie de juin 2006 et attestée par deux catalogues de vente (cf. CORPUS NOSTRADAMUS 33, n.2 & 4).

Une autre représentation, cette fois d'un étudiant en médecine pratiquant l'astrologie et tenant un compas ouvert sur une sphère, figure aux frontispices de la Vraye Prognostication Nouvelle pour l'An 1552 de Claude Fabri (Agen?) et de la Prognostication nouvelle pour l'an Mil cinq cens cinquane [sic] quatre de Frager Riviere (Toulouse?), textes suspects et probablement antidatés (cf. CORPUS NOSTRADAMUS 24, & cf. infra pour l'origine de la vignette).
 
Claude Fabri, Prognostication pour 1552, Agen?, [1559?] Frager Riviere, Prognostication pour 1554, Toulouse?

 

La vignette "Benoist Rigaud" et la sphère aux deux bras

A partir de 1568 paraissent chez Benoist Rigaud diverses impressions des éditions complètes des Prophéties (cf. CORPUS NOSTRADAMUS 38, 39 & 40). Une première vignette illustre le frontispice de la première partie, s'inspirant visiblement de celle figurant à la dernière page de la Prognostication nouvelle pour 1555 parue à Lyon chez Jean Brotot, laquelle était une adaptation de l'imagerie du traité de Turrel (cf. supra). Elle a pu être dessinée ou redessinée pour Benoist Rigaud, mais son origine est à rechercher ailleurs, par exemple chez l'imprimeur lyonnais de la Pronostication pour 1564 dont Chavigny rapporte quelques présages dans son Recueil.

Mais il existe une autre possibilité, tout-à-fait plausible, et même logique : la vignette reproduirait ou s'inspirerait des éditions lyonnaises des almanachs dont on ne possède aucun exemplaire avant 1565, d'autant plus qu'une vignette similaire apparaît dès 1565-66 dans l'almanach et pronostication hollandais, Almanach Ende Pronosticatie vanden Iare 1566, un faux attribué à Nostradamus ! Cette solution expliquerait la présence du compas ouvert pointant sur la sphère dans la vignette des pronostications pour 1552 et 1554, de Claude Fabri pour l'une, et de "Frager Riviere" pour l'autre, ouvrages prétendument imprimés à Agen et à Toulouse, les premières villes où Nostradamus avait séjourné assez longtemps, après ses études de médecine à Montpellier. J'ai récemment montré que l'opuscule de Fabri devait avoir paru aux alentours de 1559 (cf. CN 24). Il s'agit par ailleurs d'imagerie classique, attestée par exemple dans les éditions vénitiennes (cf. l'édition 1515 d'Albumasar, ou L'Acerba de l'ordine di Cieli de Cecco en 1516 ; cf. DIAL et la première traduction française de ce texte parue au CURA en 2002).
 
 
Prophéties, B. Rigaud, 1568 (Grasse, X) Prophéties, B. Rigaud, 1568 (Stockholm, X)

 

Le graveur inverse l'image du senextrochère qui redevient le dextrochère classique du Calendrier des Bergers. Des sigles ont été rajoutés à l'intérieur des cinq "étoiles" planétaires (dont Jupiter et Saturne à gauche de la sphère), et un senextrochère pointe un compas ouvert mesurant un angle d'environ 45° sur la sphère. Les deux bras, qui semblent sortir des nuages, symbolisent les deux livres des Prophéties, et le compas ouvert rappelle la sphère amputée d'un arc de cercle de la vignette Antoine du Rosne, et celle de la vignette "bureau" du paragraphe précédent, laquelle en réalité ferait la synthèse entre la vignette "astrophile" et la vignette aux deux bras.

Le cadre de la vignette de l'édition X, la première en date, est continu, celui des éditions ultérieures (A, B et C) est brisé. Il a été retouché dans l'exemplaire reproduit en fac-similé par l'astrologue allemand Karl Krafft en 1940. De plus les vignettes ne sont pas aux mêmes dimensions : celle de l'édition X est plus courte (proportion 2,066 contre 2,133 pour les autres). Elle aura été refaite suite à une brisure du bois. On notera par exemple des différences dans la forme des sourcils et du nez dans le visage donné au soleil. Ainsi comme pour la vignette Brotot (frise zodiacale) et pour la vignette Bonhomme/du Rosne (astrophile à l'étude), nous sommes à nouveau en présence de deux vignettes différentes, à nouveau confondues par les bibliographes et commentateurs.
 
 
Prophéties, B. Rigaud, 1568 (Châteauroux, A) Prophéties, B. Rigaud, 1568 (exemplaire Krafft, B) Prophéties, B. Rigaud, 1568 (Aix, Arbaud, C)

 

L'imitation parisienne de la vignette aux deux bras

Une vignette similaire apparaît dans une contrefaçon flamande, l'Almanach Ende Pronosticatie vanden Iare 1566, et des vignettes trafiquées et plus grossières (et aux proportions tout autres : 2,33) illustrent vers 1566-1567 chez le parisien Guillaume de Nyverd, des ouvrages de l'imposteur Mi. de Nostradamus dit le Jeune : l'Almanach pour l'an 1567 et la Prophetie merveilleuse jusques en l'an de grand' Mortalité, que l'on dira 1568. Dans la première, les sigles planétaires ont été rajoutés manuellement, et dans la seconde sont imprimées en bas et à droite les initiales du libraire et imprimeur. Les éditions ne sont pas datées et il est possible qu'il s'agisse de contrefaçons plus tardives (Guillaume de Nyverd cesse son activité en 1573). Néanmoins, à supposer que ces textes ne soient pas apocryphes, cela confirmerait mon hypothèse sur l'origine de la vignette, à rechercher dans l'une des publications lyonnaises annuelles de l'astrophile salonais.
 
 
Almanach Ende Pronosticatie vanden Iare 1566 Mi. de Nostradamus, Almanach pour 1567, Nyverd Mi. de Nostradamus, Prophetie jusques 1568, Nyverd

 

La vignette des éditions des Prophéties A, B et C est reprise par Rigaud puis par ses héritiers dans d'autres publications : par exemple pour un traité de l'imposteur Antoine Crespin, pour une réédition des Prophéties, et, semble-t-il, dans les Predictions pour trantesept [sic] ans, des choses plus memorables, qui sont à advenir depuis l'an mil cinq cens soixante & dix, jusques à l'an mil six cens sept : extraictes des Eclipses & grosses Ephemerides de Cyprian Leovitie, excellent Astrologue, imprimé par Françoys Durelle pour Benoist Rigaud en 1570. On pourrait tenir enfin l'imprimeur des éditions datées de 1568, d'autant plus que cet imprimeur a travaillé continûment pour Rigaud entre 1570 et 1573, et encore en 1577 (d'après le repérage de Baudrier).
 
 
Predictions, Lyon, Benoist Rigaud, 1570 Crespin, Epistre au roy, Lyon, B. Rigaud, 1578 Prophéties, Lyon, héritiers Benoist Rigaud, c.1597

 

Les multiples imitations du dextrochère issu des nuages

L'une des particularités de la première vignette "Rigaud" est que les dextro- et senestrochère semblent sortis des nuages, à moins d'y voir des manches bouffantes. Cette relecture d'une illustration qui apparaît avec le Kalendrier des Bergers sera reprise dans de nombreux ouvrages. Citons (mais la liste est loin d'être exhaustive):

Crespin, Prognostication pour 1571 Mi. de Nostradamus, Prédictions, [1571] Coloni, Prognostication pour 1575

 
 
Anthoine Fabri, Almanach pour 1582 Prophéties, Cahors, 1590 Prognostication fort utille, Lyon, 1590

 
 
Cormopède, Almanach pour 1594, B. Rigaud Prophéties, Troyes, Pierre du Ruau, [c.1630]

 

Des images plus complètes de la vignette "dextro/senestrochère" (sphère au compas) font leur apparition à partir dans les années 1560 et sont encore reproduites durant les siècles ultérieurs : c'est dire le succès de l'image, désormais associée à la renommée des Prophéties, mais initialement destinée aux almanachs lyonnais. On la retrouve de Paris à Londres et de Rouen à La Rochelle dans les ouvrages suivants, auxquels j'ajoute quelques ouvrages parus jusqu'au milieu du XVIIe siècle (mais là encore la liste est loin d'être exhaustive) :

Nostradamus, Almanach pour 1566 Prognostication de "Panthalamus" Pronostication perpetuelle, [1570-75]

 

Le fameux Almanach pour l'an 1566, dont Anthoine [sic] Volant serait l'imprimeur, pourrait être une contrefaçon (ce qui n'exclut pas qu'elle reproduise avec une relative fidélité le texte de l'édition originale). La vignette à six étoiles pourrait copier maladroitement l'originale d'almanachs lyonnais antérieurs. La dédicace manuscrite annoncée être celle de Nostradamus lui-même, n'est pas de sa main. Les procédés et avertissements mis en place au privilège et en fin d'ouvrage sont similaires à ceux utilisés par les imposteurs Mi. de Nostradamus et autres Crespin ou Coloni. Nostradamus ne travaillait peut-être plus avec Antoine Volant et Pierre Brotot après 1562. Quoi qu'il en soit, l'authenticité de l'almanach Volant / Brotot pour 1566 contredit celle des almanachs Odo pour 1565 et 1567. Il faut choisir, et j'examinerai cette difficulté dans de prochaines études.

La Prognostication de "Panthalamus", parue à la même époque entre 1560 (date hypothétique mentionnée dans le Short-Title Catalogue de Pollard et Redgrave) et 1570 ou même 1573, fait le lien entre les univers rabelaisien et nostradamien à des fins commerciales. En fait il s'agit d'une contrefaçon de la Pantagrueline Prognostication de Rabelais, dont la première édition date de 1532, avec un double clin d'oeil à Nostradamus par la latininisation en "us" du pseudonyme "Panthalamus", et par l'iconographie. Panthalamus est un composé de Pantagruel, de Thélème (cf. les derniers chapitres du Gargantua) et de Nostradamus.

La vignette "Panthalamus" est d'autant plus intéressante qu'elle représente les étoiles alignées contrairement aux autres images (cf. infra), dans lesquelles elles entourent le croissant lunaire. Deux hypothèses : soit l'ouvrage est effectivement imprimé entre 1568 et 1573, auquel cas la vignette imiterait celle des Prophéties publiées par Benoist Rigaud en 1568, soit il l'a été quelques années auparavant, auquel cas la vignette imiterait celle perdue des almanachs lyonnais, laquelle serait celle précisément reproduite pour Rigaud dans ses éditions des Prophéties.
 
Thomas Blebel, De Sphaera, 1598

La vignette parue au titre et en page 22 de l'ouvrage d'astronomie populaire de Blebel au moins en 1595 et en 1598, s'inspire directement des éditions Benoist Rigaud.
 
 
Londoner, An almanack, 1571 Gossenne, A newe almanacke for 1571 Du Monin, L'uranologie, 1583

Les versions de la vignette ornant ces trois traités semblent être assez proches de l'originale, en particulier celle de 1583, encore qu'on puisse douter de la présence de sept ou même de six étoiles autour de la lune. Ce qui voudrait dire qu'elles s'inspireraient de la contrefaçon de 1566 ou d'une autre semblable, et non de l'originale.
 
 
Prognostication du circle solaire,1573 Hersmank, Copie d'une lettre, [1588] Prophéties, Ménier, c.1610 Nostradamus, Prophéties, Lyon, c.1629
Almanach des Laboureurs
Troyes, Nicolas Oudot, ca. 1630
Jean Petit, Almanach pour 1638 Nostradamus, Prophéties, Rouen, 1649 L'astrologue françois, Paris, 1649 Colluche, Almanach pour 1654

 

On retrouve le thème de la sphère mesurée au compas (ou simplement tenue en main) dans divers autres traités, par exemple dans :
- Diaire, ou Journal pour l'an 1582 avec les Predictions, de Claude Morel (Lyon, Benoist Rigaud)
- Cartel aux Iudiciaires et Celoteurs Astrologues, de Jacques Mollan (Lyon, Jean Stratius, 1585)
- Traicté des inclinations d'Anthoine François de Conna (Aix, Jean Tholosan, 1619), etc.
 
Diaire, Rigaud, [1581] Cartel, Stratius, 1585 Conna, Tholosan, 1619

 

La vignette équilibriste

Une seconde vignette illustre la seconde partie des Prophéties de Nostradamus imprimées pour Benoist Rigaud en 1568 : il s'agit de la vignette d'un équilibriste perché sur un globe, tenant une sphère armillaire dans une main et un livre ouvert dans l'autre, lesquels représenteraient les deux sources d'inspiration des quatrains : d'une part les chroniques historiques et sources écrites, d'autre part les cycles planétaires mesurables. La vignette n'apparaît que dans l'édition X, la première en date, et est reprise dans les Predictions pour trantesept ans de Cyprien Leowitz (imprimé par Françoys Durelle pour Benoist Rigaud en 1570, f.G8v), et par l'un des fils de Benoist Rigaud au début du XVIIe siècle.
 
 
Prophéties, Benoist Rigaud, 1568 (Grasse, X) Prophéties, Lyon, Pierre Rigaud, c.1610

 

La Prognostication pour 1567 (Paris, Guillaume de Nyverd) du farceur "Mi. de Nostradamus le jeune", parue à Paris chez Guillaume de Nyverd reprend la vignette "équilibriste" avec un personnage qui serait Jupiter, lequel se tient cette fois sur deux poissons, probablement visqueux et glissants, avec un petit sagittaire se tenant à sa gauche. Il tient désormais une épée dans sa main droite, et lève son bras gauche comme dans la représentation qui lui sert de modèle. Dans la théorie hellénistique des maîtrises astrologiques, la planète Jupiter est domiciliée dans les signes du Sagittaire et des Poissons. L'image jupitérienne est reprise dans une contrefaçon parisienne, la Pronostication fort utile & proffitable à toutes gens (Antoine Houic, ca. 1570), dans les Prévoyances pour six années jusques à l'an 1582 de Jean Maria Coloni (Paris, Nicolas Bonfons, ca. 1576), et deux siècles plus tard dans une prétendue édition "Benoist Rigaud de 1568", imprimée à Avignon à la fin du XVIIIe siècle (cf. CORPUS NOSTRADAMUS 38).

Cette représentation est de toute évidence une interprétation parodique de la vignette précédente. Deux hypothèses là encore : soit l'édition Nyverd, non datée, est parue un peu après l'édition Rigaud de 1568, auquel cas elle attesterait de la parution de cette dernière à cette date, soit elle reprend une vignette parue bien avant, qui serait celle de la fameuse édition introuvable de 1558 contenant les trois dernières centuries. On ne remerciera jamais assez les imposteurs et contrefacteurs qui auront au moins rendu le service d'informer sur les éditions originales devenues introuvables.
 
 
Mi. de Nostradamus, Prognostication pour 1567 Pronostication fort utile, [1570?] Prévoyances pour six années, [1576] Prophéties, Avignon, XVIIIe

 

La vignette Hercule

J'ai précisé dans un précédent article pourquoi cette vignette parue en seconde partie des rééditions successives des Prophéties entre 1568 et environ 1580 se référerait plutôt à Hercule qu'à Atlas, qui lui demande de partir en quête des pommes d'or des Hespérides, pendant qu'il porterait le monde à sa place dans l'intervalle (cf. CORPUS NOSTRADAMUS 24). Cette vignette serait aussi apparue avec le dernier volet des Prophéties en 1558, qui a peut-être connu plusieurs éditions, à moins qu'une édition complète soit parue la même année avec les deux vignettes (l'équilibriste et Hercule/Atlas) pour chacune des deux parties.
 
 
Prophéties, Rigaud, 1568 (Châteauroux, A) Prophéties, Rigaud, 1568 (exemplaire Krafft, B)

On notera le cadre brisé de tous les exemplaires connus, ce qui signifierait l'existence d'une édition antérieure.
 
 
Prophéties, Rigaud, 1568 (Aix, Arbaud, C) Prophéties, héritiers Benoist Rigaud, c.1597

Les deux vignettes du second livre, ont pu être regravées pour Benoist Rigaud ou pour son imprimeur par Pierre Eskrich dit Pierre Vase, d'origine suisse, l'illustrateur et graveur attitré du lyonnais Guillaume Rouillé. En effet, dans la Biblia sacra de 1562 (selon Baudrier 9, 1912, p.287), dans sa réédition en 1563, aussi dans les Figures de la Bible de Gabriello Simeoni (1565) et dans les Figure de la Biblia (1577), sa version italienne, on trouve une vignette d'un style assez proche, avec des groupes de cinq et six étoiles. Ceci n'est qu'une supposition.
 
 
Biblia sacra, Lyon, Guillaume Rouillé, 1563, f.A1r

 

La dernière vignette de Nostradamus ?

Elle apparaît dans deux des derniers almanachs conservés, publiés au nom de l'astrophile salonais, l'Almanach pour l'an 1565, et celui pour 1567. Elle représente un astrologue pointant l'index vers le ciel et tombant dans un puits, ici un trou, qui rappelle la célèbre anecdote concernant Thalès et rapportée par Platon dans son Thééthète. Une illustration similaire figure, par exemple, dans la première édition des Emblèmes d'Alciato (Emblematum liber, Augsburg, Heinrich Steyner, 1531). Que Nostradamus soit comparé à l'inventeur de la philosophie grecque, c'est peut-être après tout un moindre mal. La vignette scelle aussi un retour à l'imagerie du Kalendrier des Bergers. Je reste sceptique sur l'authenticité de ces publications, comme pour la plupart de celles qui subsistent et qui ont été imprimées sous son nom à partir de 1563. Le fait que Nostradamus ait pu changer d'éditeur à cette date pour ses publications annuelles n'implique pas que les quelques rares textes qui nous sont parvenus ne soient pas des contrefaçons.
 
 
Almanach pour 1565, Lyon, Benoist Odo Almanach pour 1567, Lyon, Benoist Odo Emblematum liber, Augsburg, 1531

 

Conclusions

En résumé dans le tableau qui suit : mes conclusions provisoires sur l'origine et la diffusion autorisées des principales vignettes "Nostradamus" (les cases blanches correspondant aux conjectures et/ou résultats exposés dans cette étude). Il en résulte que toutes les vignettes "Nostradamus" étaient déjà diffusées dès l'année 1558, peut-être à l'exception de la version Rigaud de la quatrième (étoiles alignées).
 
 
vignette numéro origine (influence) utilisation et diffusion autorisées
frise zodiacale 1 Turrel & Calend. Bergers Pronostications lyonnaises (Brotot), puis parisiennes (Kerver, etc)
astrophile à l'étude 2 vignette 1 Prophéties, Bonhomme 1555, puis du Rosne (septembre 1557)
astrophile (image inversée) 3 vignette 2 Prophéties, Antoine du Rosne 1557 (novembre 1557)
sphère au compas 4 Turrel & astrologues Almanachs lyonnais, puis Prophéties, Rigaud 1568 (modifiée)
astrophile au compas pointé 5 vignettes 2 et 4 Prophéties, Paris 1556, 1557 ou 1558
équilibriste 6 ? Prophéties, Lyon 1558, puis Prophéties, Rigaud 1568
Hercule (ou Atlas) 7 ? Prophéties, Lyon 1558, puis Prophéties, Rigaud 1568

 

Il ne faut pas se tromper de méthode : on ne peut espérer trouver des indices concernant les authentiques éditions nostradamiennes à l'aide de bouts d'image ou de texte piochés au petit bonheur dans des publications du XVIIe siècle, parce qu'à cette époque, l'on ne savait plus depuis longtemps distinguer les ouvrages authentiques des contrefaçons. Certains des contemporains de Nostradamus s'y perdaient déjà assurément. En Europe, on ne ménageait pas ses efforts pour trouver un contact expert dans ce qui deviendra l'hexagone, afin de dénicher les textes authentiques et non des versions contrefaites qui inondaient le marché, eussent-elles contenu les précieux quatrains dans une version plus ou moins satisfaisante.

Au début de l'année 1563, le bourguignon Hubert Languet adresse à son ami Joachim Kammermeister dit Camerarius (1500-1574), un proche de Melanchthon, un almanach de Nostradamus qu'il estime être une contrefaçon, peut-être l'Almanach pour l'an 1563 paru à Paris chez Barbe Regnault, ou peut-être encore celui paru à Avignon chez Pierre Roux (les deux seules versions que nous connaissons) : "Mitto Calendarium Nostradami mihi ab amico donatum, sed quem puto adulterinum, & ab typographo lucri cupido confictum." [Je joins un almanach de Nostradamus qu'un ami m'a donné, mais je le crois falsifié et fabriqué par un imprimeur avide de gain.] (lettre du 1er février 1563, écrite à Strasbourg, in Scriptae epistolae, Groningen, 1646, p.19).

Il n'est qu'un canevas qui vaille : la compréhension de la logique du texte, même si dans ce présent article, n'a été examinée que celle concernant les images. La redécouverte d'une partie des collections de Daniel Ruzo permettra de résoudre certaines difficultés et d'éclaircir certains points restés obscurs, mais il en reste beaucoup d'autres, et il est hélas presque assuré que nous ne connaissons aujourd'hui qu'à peine un tiers, voire un quart, des publications authentiques de Nostradamus, sans parler de celles de ses contrefacteurs et imitateurs. La recherche doit et devra se contenter d'une documentation partielle et morcelée, et seuls le raisonnement, l'intuition, et l'attention portée au moindre détail, n'en déplaise à ceux qui tirent des conclusions hâtives à partir d'un échantillon qu'on sait pourtant n'être que très partiel, peuvent espérer combler ces lacunes.
 
 

Retour à l'index

Bibliographie

Retour Nostradamica

Accueil CURA
 
 http://cura.free.fr/dico8art/704vigne.html
 23-04-2007 ; last updated 15-08-2016
 © 2007-2016 Patrice Guinard