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Nostradamus: La controverse Halbronn, Guinard, et ceteri

N. Éd.: Le texte de Jacques Halbronn, "Michel de Nostredame face à la critique nostradamique", publié sur ce site en avril dernier, lors de l'entrée du Soleil dans le signe du Taureau, a suscité une vive controverse durant l'été 2002. Le lecteur trouvera ci-après la substance des principales interventions.
 

 Patrice Guinard: Avertissement aux thèses de Jacques Halbronn
 Jacques Halbronn: Jean Dorat et la "miliade" de quatrains (Réponse à Patrice Guinard)
 Lucien de Luca: Le Débat J. Halbronn versus P. Guinard
 Patrice Guinard: Réponse à Lucien de Luca
 Robert Amadou: Communiqué
 Patrice Guinard: Réponse à Robert Amadou
 Jacques Halbronn: Réponse aux observations de Lucien de Luca
 Patrice Guinard: Nouvelle réponse aux allégations de J. Halbronn

 

Patrice Guinard: Avertissement aux thèses de Jacques Halbronn

"Le charlatan ne serait pas tant celui qui trompe autrui que celui qui se trompe lui-même."
(Jacques Halbronn)

Le 3 Janvier 2002, Jacques Halbronn m'a envoyé la dernière mouture de ce texte [[Michel de Nostredame face à la critique nostradamique], une sorte de condensé à l'ouvrage qu'il a récemment confié aux Éditions Ramkat: Prophetica Judaïca Aleph. Documents inexploités sur le phénomène Nostradamus (Feyzin (Rhône), 2002, éd. Robert Benazra, robertbenazra@infonie.fr), et qui reprend une partie de sa thèse doctorale (1999).

Il est réservé aux spécialistes et lecteurs avertis. Le lecteur non familiarisé avec le corpus nostradamique et l'histoire des éditions des textes du prophète de Salon gagnerait, avant de s'engager dans sa lecture, à consulter les quelques ouvrages de référence en la matière, à savoir ceux de Daniel Ruzo (1982) et de Robert Benazra (1990) cités dans la bibliographie de cet article, celui de Michel Chomarat (1989), ceux de Pierre Brind'Amour (1993 et 1996), et de Bernard Chevignard: Les Présages de Nostradamus (Paris, Le Seuil, 1999).

Dans la première partie de son texte, Halbronn exploite assez amplement l'argument autoritaire et sceptique, fréquent aussi dans les traités anti-astrologiques, sous la forme du "on ne nous la fait pas", par ailleurs bien ancré dans la mentalité française, et qui souvent va de pair, bien que ce ne soit pas ici le cas, avec l'ignorance brute. A la Renaissance, on croyait en l'homme, avec Plutarque, et en sa "vertu" et puissance d'accomplir des oeuvres personnelles véritables (comme en littérature celles de Rabelais, Montaigne, Shakespeare ou Cervantes), lesquelles vont bien au-delà des intrigues politiques et des querelles de pouvoir. Les oeuvres de Nostradamus et de Paracelse échappent à cet embrigadement de la pensée par la raison d'État qui a commencé à se mettre en place au début du XVIIe siècle. Dans son ouvrage, Halbronn dénie toute possibilité d'interprétation positive des Quatrains ("exégètes allumés", p.8; "hypothèse des plus chimériques", p.175; cf. aussi p.165), et se montre incapable d'en rendre compte, si ce n'est par un dénigrement sans discussion.

Inutile d'insister sur le fait que les spéculations halbronniennes sont à l'opposé des miennes. On peut voir des faussaires partout -- et Halbronn connaît son sujet! --, surtout pour des textes qui ont vraisemblablement fait l'objet d'un nettoyage systématique dans les grandes bibliothèques européennes aux XVIIIe et XIXe siècles, lesquelles connurent leurs "rationalistes" et idéologues zélés. Semble corroborer cette idée le fait que des exemplaires des premières éditions des Prophéties n'ont pu être retrouvées que dans des bibliothèques d'Europe de l'Est, ou dans de modestes bibliothèques municipales et universitaires. L'édition "5" (répertoire Benazra) des Prophéties (Lyon, Antoine du Rosne, 1557) n'a été sauvegardée qu'à Budapest, à Moscou, et à la bibliothèque universitaire d'Utrecht. Un exemplaire de la bibliothèque d'État bavaroise (Munich) a disparu au cours de la seconde guerre mondiale. L'édition "1" (répertoire Benazra) des Prophéties (Lyon, Macé Bonhomme, 1555) a été retrouvée à Vienne (Autriche) et à la modeste bibliothèque d'Albi, les exemplaires de l'ancienne bibliothèque de la Ville de Paris et de la bibliothèque Mazarine ayant disparu, ainsi que celui de Daniel Ruzo. Deux exemplaires très incomplets de l'Almanach pour l'an 1561 (Paris, Guillaume Le Noir, 1560) ont récemment été retrouvés par le personnel de la Bibliothèque Nationale de France, déposés à la bibliothèque Sainte Geneviève à Paris, et identifiés, non par R. Amadou (contrairement à ce qu'indique Robert Benazra dans son Répertoire, p.632), mais par monsieur Nicolas Petit, l'ex-conservateur de la réserve de Sainte Geneviève (communication personnelle): ils avaient servi de papier d'emballage! Il en va ainsi de la plupart des oeuvres de Nostradamus, et il est devenu, au fil du temps, relativement aisé de spéculer en profitant des failles du matériel existant et de la disparition probable de documents essentiels au débat, à supposer que l'auteur de ce texte, directeur de la Bibliotheca Astrologica (à Paris), bibliothèque personnelle rassemblant des articles, ouvrages, archives et copies d'ouvrages dans les domaines de l'astrologie, du prophétisme et du judaïsme (laïc), ait bien voulu exploiter la totalité des documents qu'il a pu rassembler, ou qu'il accepte de les partager.

On ne peut dénier le caractère original et tonique des théories de Jacques Halbronn, à savourer avec modération et entre connaisseurs, lesquelles ouvrent un réel débat dans le cadre des études nostradamiques. Dans l'immédiat il reste à contrôler l'ensemble des ouvrages des imposteurs et faussaires, imitateurs de Nostradamus (Antoine Crespin dit Archidamus, Michel Nostradamus le Jeune, Florent de Crox, l'italien Philippe de Nostredame...) pour vérification de la thèse concernant les centuries V, VI et VII. Une simple supposition de bon sens voudrait qu'Antoine Crespin ait tout simplement utilisé deux éditions à trois centuries, par exemple l'édition "1" et l'édition "6" (répertoire Benazra), autrement dit une édition à 353 quatrains et une autre à 300 quatrains, attestée par la deuxième page de titre des éditions de 1568 (Lyon, Benoist Rigaud), pour concocter sa compilation bâclée.

Halbronn soutient que la publication des éditions des années 90 par de brillants faussaires, supposées être les premières à contenir dix Centuries, serait conjointe à celle d'éditions antidatées pour les années 1555, 1557 et 1568, celles que nous connaissons aujourd'hui. Il passe sous silence les références aux premières éditions des Centuries des Bibliothèques de François Grudé (1584), assasssiné à Tours en 1592 à l'âge de quarante ans, et d'Antoine Du Verdier (1585). Ce dernier, pourtant peu favorable à la poétique du prophète de Salon, lui préférant de banales pièces rimées ayant pour thème favori de petites aventures d'alcôves, atteste l'existence à cette date de l'édition Benoist Rigaud de 1568: "Dix Centuries de prophéties par Quatrains qui n'ont sens, rime ni langage qui vaille." (p.881, ou p.912 de l'exemplaire numérisé de la Bibliothèque Nationale de France, au format PDF). On imagine difficilement que Du Verdier ait pu se laisser piéger par d'hypothétiques fausses éditions, et complètes, parues dans les années 75-80 et qui auraient bien sûr disparu, ayant lui-même été publié par le même Benoist Rigaud, précisément en 1568! (Antitheses de la paix & de la guerre, avec le moyen d'entretenir la paix, & exhortation d'aller tous ensemble contre les infideles Machometistes, Lyon, Benoist Rigaud, 1568). Ce sont plutôt les éditions de Crespin et de ses acolytes qui sont de grossiers plagiats antidatés, vraisemblablement concoctés dans les milieux réformés de Zurich et de Genève.
 

Une lecture attentive du texte complet d'Halbronn (Feyzin, 2002) montre quelques faiblesses par endroits dans son ingénieuse mise à plat, et notamment des passages où la logique cède le pas à la spéculation négationniste. Quoiqu'il en soit ces théories sont nouvelles et dignes d'être lues (étonnant cependant que la falsification des textes attribués à Nostradamus n'ait pas même été suggérée, ni à l'époque des "multiples faussaires" supposés, ni après!), mais demandent des analyses collatérales, d'ordre linguistique et lexicographique (comme pour la datation d'objets antiques, laquelle réclame la concordance de méthodes indépendantes). Inutile d'insister sur le fait que l'auteur dénie toute aptitude prophétique à l'esprit humain, et au cas contraire (où cette aptitude pourrait être montrée de quelque manière), ses thèses nous conduisent dans des voies fortement improbables, à savoir l'existence de plusieurs prophètes actifs à la même époque!, et même invraisemblables si le corpus nostradamique est globalement codé comme de nombreux indices le suggèrent (cf. mon article sur les planètes trans-saturniennes, mon texte La troisième et dernière Épître de Nostradamus: Son Testament, et d'autres à paraître sur le site du CURA).

A partir de trois-quatre vers, suppléés par quelques fragiles indices, Halbronn a élaboré toute une théorie des contrefaçons et avancé l'hypothèse de la mise en place, sous la Ligue, d'un véritable gang de faussaires et d'éditeurs complices, resté impuni, et n'ayant laissé aucune trace, ce qui suppose l'ingénuité et/ou la collaboration de tous les commentateurs jusqu'au début du XVIIe siècle, au service d'un projet politique, aux "enjeux plus sérieux" (!) selon Halbronn, que l'oeuvre prophétique. Ces idées présupposent en outre des acteurs d'une habilité prodigieuse, sachant imiter aussi bien les vers que la prose du maître, ayant peut-être même quelque don de prophétie. Un simple coup d'oeil à la prose poussive et ampoulée du faussaire Crespin, son Epitre dediee a la puissance Divine, comme son avertissement Aux faux juifs execrables & marrans, chicaneurs & revolteurs de proces (texte reproduit dans l'ouvrage d'Halbronn), suffit à se rendre compte du fossé qui sépare Nostradamus de son imitateur. Il y a plus encore, puisque les originaux de cette supposée fabrication collective auraient bien sûr disparu tout comme les premières éditions des Centuries. Nous sommes en présence d'une hypothèse beaucoup plus hallucinante que celle laissant à Nostradamus la paternité légitime de ses écrits: Halbronn n'a pas tiré leçon d'Ockham et de son rasoir. Et comme l'écrit Nostradamus en son Almanach pour l'an 1566: "les livres de leurs vrais exemplaires si elongnez & corrompus qu'on ne sçaura à la parfin à qui croire".

J'en profite, comme m'y incite amicalement Jacques Halbronn, pour lancer un appel de recherche au sujet de la bibliothèque rassemblée par Daniel Ruzo (décédé en 1992). Que les lecteurs soient remerciés par avance, qui pourraient et voudraient me communiquer tous documents, textes ou actes notariés relatifs à cette question de l'authenticité du corpus nostradamique.

Patrice Guinard
Carcassonne, le 13 Mars 2002
 
 


Jacques Halbronn: Jean Dorat et la "miliade" de quatrains
(en réponse aux documents signalés par Patrice Guinard)

     En réponse aux observations de P. Guinard, nous lui donnons acte que probablement entre 1572 (date de parution des "Prophéties dédiées à la Puissance Divine") et 1585 (date de parution de la "Bibliothèque" de Du Verdier) parut une édition à 10 centuries, se présentant comme étant l'oeuvre du libraire lyonnais Benoît Rigaud avec la date de 1568. En effet, nous avons signalé dans notre thèse d'Etat un almanach, non signé Nostradamus mais d'un de ses "disciples" comportant le quatrain 78 de la Centurie IV et paru en 1581. C'est la première attestation connue pour des quatrains appartenant à un groupe de Centuries ignoré de Crespin, à savoir la seconde moitié de la Centurie IV, les centuries V, VI et VII. Le texte de Du Verdier qui est le premier connu à faire référence à une édition à dix centuries vient confirmer l'émergence de ce lot de quatrains à cette même époque.

      En ce qui concerne la référence, en 1584, chez Grudé La Croix du Maine à une édition lyonnaise des Centuries chez Sixte Denyse, en 1556, il s'agit probablement d'une édition antidatée, ne comprenant que les premières centuries, réalisée à la fin des années 1560, peu après la mort de Michel de Nostredame et cela vient confirmer le fait que Crespin, en 1572, ait pu réaliser sa compilation. C'est probablement avec cette première édition à 1000 quatrains que parut une nouvelle mouture de l'Epître à Henri II, faisant référence à une miliade de quatrains. C'était en l'occurrence la troisième, après celle sise en tête des Présages Merveilleux pour 1557 et celle signalée par Crespin en 1572.
 

      Tout document se doit d'être replacé dans un certain contexte, par rapport à un ensemble de données. Les éléments que fournit Patrice Guinard sont intéressants et appartiennent bien entendu au corpus de la recherche nostradamologique. Cependant, sur un terrain aussi piégé que le domaine en question, où les contrefaçons -et les contrefaçons de contrefaçons! - abondent, on doit faire preuve de beaucoup de prudence quant à leur interprétation.

      Nous avons ainsi, dans nos travaux, mis en garde contre certains trucages dont les moins ingénieux ne sont pas ceux qui consistent à réaliser un faux à partir d'un témoignage réel. On lira à ce propos ce que nous avons écrit sur l'instrumentalisation qui, selon nous, fut faite des Prophéties d'Antoine Couillard, parues dès 1556, pour élaborer les Prophéties de 1555 (chez Macé Bonhomme) ou de 1556, si l'on admet qu'il ait pu exister une édition datée par les faussaires de cette année là, comme semble l'indiquer un des textes cités par P. Guinard, celui de la Bibliothèque de François Grudé de la Croix du Maine, et qui concerne le libraire lyonnais Sixte Denyse, édition, indifféremment vraie ou fausse, jamais retrouvée. On ne peut que constater que ce ne sont pas les noms de Macé Bonhomme ou d'Antoine du Rosne qui sont fournis dans ces années 1580 mais celui de ce Sixte Denyse. Vraisemblablement, l'édition Denyse serait le vrai faux et les éditions Bonhomme et Du Rosne, de faux vrais faux. C'est dire que ce type de document - on veut parler des Bibliothèques de La Croix du Maine et de Du Verdier notamment - est à double tranchant.

      En ce qui concerne l'autre document présenté, en fac similé, par P. Guinard, issu de la Bibliothèque de Du Verdier, on y trouve bel et bien, au milieu des années 1580, en effet, la mention d'une édition à 10 Centuries, parue chez Benoît Rigaud. Ce faisant, il semble bien que nous disposions du document qui a inspiré précisément l'idée de publier un ouvrage comportant 10 centuries... chez Benoît Rigaud, puisque les faussaires essaient toujours de se servir d'éléments de vraisemblance, comme on l'a vu pour les éditions (anti)datées de 1557, chez Antoine du Rosne. Si, par la suite, à la fin du XVIe siècle, on n'a pas réalisé un faux Sixte Denyse, c'est probablement qu'on n'en avait pas/plus les moyens, on ne disposait pas des données techniques pour ce faire.

      On nous objectera: mais d'où Du Verdier aurait-il pris l'idée de 10 centuries de quatrains parues chez Benoît Rigaud? On observera qu'il est question de Dorat (Jean Dinemandi, 1508-1588, mais le nom de Dorat était le nom initial et Dinemandi un surnom porté quelque temps dans la famille), maître de Ronsard et de Du Bellay, un des membres de la Pléiade - précisons que comme par la suite à l'Académie Française, ses membres, au nombre de sept et non de quarante, se renouvelaient - qui aurait, justement à cette époque, selon les auteurs cités par Guinard, publié un travail considérable sur Nostradamus. Dans notre thèse d'Etat (p. 977), nous avons abordé le cas Dorat et il existe effectivement un passage où Jean de Chevigny, traduisant Dorat mais à sa façon, car le texte latin ainsi traduit ne comporte pas cet élément (précisément dans le texte que nous citons dans notre ouvrage paru chez Ramkat, concernant l'Androgyn de Dorat (1570) parle de "celle prophétique voix (..) celle qui avoit laissé mille papiers escris"? Mais il s'agirait d'une interpolation de Chevigny, par le biais de la traduction du latin. Nous pensons que c'est ce texte nostradamique disparu lié à Dorat qui est ainsi signalé tant par Grudé que par Du Verdier et qui pouvait en effet se présenter sous la forme de dix centuries.

    Mais ces Centuries perdues étaient bien différentes, pour diverses raisons, des éditions que nous connaissons. R. Benazra, demande "Jean Dorat a-t-il été le premier commentateur de Nostradamus" (RCN, p; 155). Benazra (RCN; p. 96) cite un auteur du XVIIIe siècle, d'Artigny (Mémoires, Tome II, p. 310) qui lui-même cite Nicéron, encore un auteur de vastes inventaires, qui considère que le commentaire de Dorat n'est pas "venu jusqu'à nous" ainsi que Stravius qui en fournit le titre qui semble être le résultat d'une confusion avec le Janus Gallicus de Chavigny: "Centuries de Michel Nostradamus, françois et latin, par Joannem Auratum, cum commentariis ejusdem" (Lyon, anno 1594). On notera une certaine similitude (Auratum/Amatum, les lettres ur combinées constituant une sorte de m) avec le Io. Amatum Chavigneum Sequanum. Décidément, ces deux personnages Chevigny/Chavigny et Dorat/Auratus sont très liés tout comme le sont les années 1570 - cf l'Epître de Chevigny à Larcher, citée dans PJA - et 1589/1594, années qui comportent à la fois le Recueil des Présages Prosaïques et le Janus Gallicus.

      Le nom de Dorat est en effet attaché au corpus nostradamique et Geneviève Demerson, dans son ouvrage, non signalé par R. Benazra (RCN) sur ce poète consacre à cette question plusieurs pages.(Dorat et son temps. Culture classique et présence au monde, Clermont-Ferrand, ADESA, 1983). Cela dit, au bout du compte, il nous importe peu que Dorat ait été ou non le maître d'oeuvre de l'édition Rigaud de 1568 car nous verrons qu'en tout état de cause, les éditions connues, se référant à ce libraire et à cette année, ne sauraient être, stricto sensu, décrites comme étant à dix centuries de quatrains.

      Nombreux furent les poètes marqués par le prophétisme, à commencer par Ronsard qui cite dans ses vers le nom de Nostradamus et ce d'autant que c'est bien sous forme de quatrains que les Centuries se présentent. Rien donc d'étonnant à cela alors que les aptitudes de Michel de Nostredame à versifier étaient des plus modestes, comme il le reconnaissait lui-même, il suffit pour cela de comparer le souffle des quatrains des almanachs avec celui des Centuries.

      Ch. Marty-Leveaux, le spécialiste de Dorat (Oeuvres poétiques de Dorat, tome I, Paris, A. Lemerre, p.XLIII), note, en 1875, que Philaréte Chasles dans "Nostradamus et ses commentateurs" (in Etudes sur le seizième siècle en France, Paris, Amyot, 1848, BNF Z 45063), parle (p. 334) d' un Traité sur ses "Pronostications" rédigé par Dorat, s'appuyant sur les propos de Du Verdier (sur Chasles, cf RCN, p. 395). Dans la réédition de la Bibliothèque de Du Verdier, au XVIIIe siècle (ouvrage lui-même disponible dans un récent fac simile), Rigoley de Juvigny, note (pp. 73-74 à l'article Michel Nostradamus) ces propos qui annoncent les travaux de Chantal Liaroutzos:

"S'ils avaient bien considéré que ce fou a fait entrer dans ses méchants vers, sans rime & sans raison, tous les noms des pays, des villes, des maisons & des grandes familles qui sont en Europe & principalement en France & qu'il en a fait des galimathias qui ne signifient rien & qui signifient ce que l'on veut etc"

      P. Guinard aurait d'ailleurs pu citer, dans la même Bibliothèque de Du Verdier, dont il fournit un extrait en fac simile, un passage de la notice consacrée à Dorat: "Il faisait cas des Centuries de Nostradamus, contenant certaines prophéties, ausquelles (sic) il a donné des interprétations confirmées par plusieurs evenemens & disoit que Michel nostre-Dame les avoit escrit, un Ange les ly dictant" (cf Benazra, RCN, p. 155). Curieusement, dans la réédition des deux Bibliothèques dans les années 1770, la notice de Du Verdier, consacrée à Dorat, ne comporte plus de référence à Nostradamus.

      Concluons: c'est probablement autour de Dorat et de Chevigny que se mit en place un "atelier" mélangeant l'authentique et la contrefaçon. Les travaux de J. Dupébe et de B. Chevignard ont surtout mis en évidence une certaine complexité de l'affaire.

      Le témoignage de Crespin vient confirmer que des Centuries existaient vers 1572 et donc le témoignage d'auteurs de la décennies suivante (1584-1585), ne ferait que le confirmer; Nous avons également la trace, notamment dans l'Androgyn né à Paris (1570), d'un quatrain (Centurie II, quatrain 45) qui se trouve bien à la place que les éditions plus tardives lui désignent et il en est quelques autres relevés par les spécialistes de Dorat (cf Demerson, op. cit., p. 238, note 381, à propos du quatrain 34 de la centurie IV, et Centurie II, quatrains 40 et 70, soit trois quatrains de la Centurie II).

      En revanche, laisser croire que l'édition à 10 centuries (Lyon, Benoît Rigaud, 1568) serait identique aux éditions que nous connaissons nous paraît inacceptable. On en ignore totalement le contenu. Il est plus que probable qu'il y ait eu une première édition comportant les quatrains qu'a utilisés Crespin et qui correspondent en gros aux trois premières centuries. Puis une autre comportant les autres quatrains utilisés par Crespin et correspondant aux Centuries, connues, par la suite, comme VIIIe, IXe et Xe. Quant à une édition comportant les quatrains des Centuries V à VII, non attestés par Crespin, on n'en trouve la trace que sous la Ligue, à la fin des années 1580. Il n'est pas impossible, comme le suppose P. Guinard, qu'une édition à 1000 quatrains, datant de 1568, ait été inconnue de Crespin, surtout si celui-ci - cela n'a rien d'inconcevable- composa son texte des Prophéties dédiées à la Puissance Divine antérieurement à cette dernière édition, la date de 1572 n'étant que celle de la parution et non de la composition. Crespin a fort bien pu utiliser la vraie fausse édition de Sixte Denyse, en date de 1556 mais qui ne comportait certainement pas - ce que suppose P. Guinard - 53 quatrains à la centurie IV, comme c'est le cas pour la fausse vraie fausse édition de Macé Bonhomme de 1555.

      Cela ne nous dit rien, pour autant, du contenu de ces Centuries V-VII mais on ne saurait exclure, en effet, que certains quatrains de ces centuries soient déjà parus en 1568. Enfin, que ces quatrains aient été retouchés, sous la Ligue, mis dans un nouvel ordre, nous apparaît démontré, notamment en ce qui concerne le quatrain concernant le gouvernement de Tours, qui était celui d'Henri IV (cf notre étude "Les Prophéties et la Ligue"). Quant à la paternité de Michel de Nostredame sur ces quatrains, elle est plus que douteuse.

      L'existence d'une édition à 1000 quatrains, dès 1568, expliquerait dès lors la nouvelle Epître à Henri II, reprise des Présages Merveilleux pour 1557 (ouvrage signalé encore dans les années 1580 par un Conrad Gesner), se référât à une "miliade". Rappelons le témoignage de Crespin, en 1572, concernant l'existence de cette Epître à Henri II, en date de 1558. Or, on notera que les éditions de 1568, que nous connaissons, sauf celles qui comportent les sixains (qui ne sont pas, faut-il le souligner, des quatrains!), considérées comme suspectes par la plupart des spécialistes, ne comportent jamais 1000 quatrains (la centurie VII n'en comportant au plus qu'une quarantaine) ce qui suffit, selon nous, à montrer qu'elles ne correspondent pas à l'édition d'origine, que l'on retrouvera peut être un jour.

    Toutefois, il existe encore d'autres hypothèses, notamment celle d'une édition à mille quatrains postérieure à la compilation de Crespin et qui se situerait entre 1572 et 1584, et se présentant faussement comme parue en 1568 chez Benoist Rigaud, ce libraire ayant été choisi par les faussaires, parce qu'ayant publié Crespin.

      On observera enfin que le Recueil des Présages Prosaïques semble bien dater de 1570 et correspondre à un passage que nous avons signalé dans notre ouvrage Documents Inexploités sur le phénoméne Nostradamus (p. 135): dans l'Epître de Chevigny, en tête de l'Androgyn, parlant de "toutes les oeuvres tant en oraison prose que tournée, que bientost je mettrai en lumière". En effet, dans le manuscrit conservé à la Bibiothèque de Lyon du dit Recueil, il est indiqué, comme le note B. Chevignard (Présages de Nostradamus, Paris, Seuil, 1999, p. 283) à propos des Présages Merveilleux pour 1557: "Chavigny ajoute dans la marge quelques considérations sur un "monstre" auquel bien des années auparavant, sous le nom de Jean de Chevigny, il avait consacré un opuscule....l'Androgyn etc", ce qui semble bien dater le dit Recueil du moment où le dit opuscule parut. Or, force est de constater que le dit Recueil ne fait aucune référence aux Centuries! Si celles-ci avaient été connues, à l'époque, il nous semble qu'elles n'auraient pas manqué de figurer parmi "les oeuvres tant en oraison prose que tournée", au même titre que les quatrains des almanachs qui figurent, eux, bel et bien, au sein du Recueil des Présages Prosaïques, d'ailleurs assez mal nommé puisqu'il comporte des quatrains.

      En conclusion, le témoignage de Du Verdier, au milieu des années 1580, et à la veille de cette effervescence centurique des années 1588-1590, pourrait conduire à penser qu'au cours des quinze années qui séparent le dit témoignage de 1585 de l'Androgyn de 1570, la mise en place d'un corpus centurique a fort bien pu avoir lieu. Nous aurions donc un terminus a quo avec les Prophéties dédiées à la Puissance Divine de 1572 et un terminus ad quem, avec la Bibliothèque de Du Verdier.

      Mais comment, dans ce cas, expliquer que les éditions de 1588-1589 des Centuries comportent des Centuries incomplètes si les mille quatrains étaient déjà en place? On peut raisonnablement supposer - hypothèse d'ailleurs présentée par Robert Benazra, dans son RCN (p. 124), que l'on ait préféré présenter les quatrains qui collaient avec la situation du moment. Au bout du compte, cette pseudo-édition de 1568 - ce vrai faux - aurait été remplacée, bien plus tard, par un "faux vrai faux", censé paru chez Benoît Rigaud en 1568, comportant les sixains pour atteindre le nombre 1000.

      Il convient de s'arrêter sur un texte que nous avons signalé dans notre thèse d'Etat, Le Texte prophétique en France, (p. 1194) mais laissé de côté dans Prophetica Judaica Aleph, à savoir l'Almanach et amples prédictions pour l'an de Jésus Christ 1582 (Paris, Claude Montroeil), composé par maistre Marc Coloni et que ne signalent pas Benazra ni Chomarat (British Library, cote C40 C41 (1), Londres). Nous reproduisons ci-dessous un quatrain de cet almanach rédigé en 1581 et qui pourrait attester de l'existence d'un ensemble de quatrains dépassant celui attesté par Crespin, dix ans plus tôt. Il s'agit du quatrain pour le mois de novembre 1582:

"L'armee de la pugne civile,
Pour de luy prins à l'estrange trouvee,
Septante neuf meurtris dedans la ville,
Les estrangers passent tous à l'espee."

qu'il convient à l'évidence de rapprocher du quatrain 78 de la Centurie IV (voir la variante remarquable au deuxième verset: "prins" et non "Parme"):
 

Edition 1557 (p.103, reprint Chomarat, 1993)

"La grand armee de la pugne civille,
Pour de nuict Parme à l'estrange trouvee:
Septante neuf murtris dedans la ville,
Les estrangiers passez tous à l'espee."

Edition 1568 (p; 79, reprint Chomarat, 2000)

"La grand armee de la pugne civile,
Pour de nuict Parme à l'estrange trouvée
Septanteneuf meurtris dedans la ville,
Les estrangiers passez tous à l'espee."

    Or, ce quatrain 78 ne fait pas partie du lot des quatrains couverts par Crespin lequel ne concerne que la première moitié de la Centurie IV. Le témoignage de Coloni, "docteur médecin demeurant à Lyon", semble donc nous orienter vers une édition datant de la fin des années 1570 ou du tout début des années 1580. On notera d'ailleurs que le frontispice comporte une vignette tout à fait dans le style nostradamique, avec un personnage à sa table, sur laquelle est installée une sphère armillaire.

      Quant à la question que met en avant P. Guinard, de savoir si un Du Verdier pouvait être dupe d'une contrefaçon indiquant cet ensemble comme paru dès 1568, chez Rigaud, il ne semble pas qu'il faille attendre de ce polygraphe et touche à tout, auteur de centaines de notices, une attention particulière à un tel cas de figure.

JH , Paris, le 10 juin 2002
 

L'Androgyn, paru en 1570, est le fruit d'une collaboration entre Chevigny et Dorat et les deux personnages ne sont pas toujours faciles à distinguer pas plus que la part de chacun. C'est ainsi que le Janus Gallicus (1594) est signé Johannes Amatus, ce qui est proche de Johannes Auratus. L'on trouve dans la traduction française de Chevigny un passage qui n'existe pas dans l'original latin à propos de "mille papiers" laissés par Nostradamus, ce qui corroborerait l'existence d'une édition de dix centuries de quatrains, soit 1000 quatrains, parue chez B. Rigaud, en 1568.
Frontispice de la Bibliothèque de François Grudé, sieur de La Croix du Maine. Le terme bibliothèque s'entend ici au sens de répertoire. Dans la notice consacrée à "Michel de Nostredame, dit Nostradamus", ce sont les pronostications en prose qui sont soupçonnées de faux et non les Centuries: "Il a escrit un nombre infiny d'Almanachs & Prognostications lesquelles éstoyent tellement receues & se vendoyent si bien que plusieurs en ont fait à son imitation & ont emprunté le nom du dit Nostra-damus pour qu'elles eussent plus grand vogue & réputation de façon que s'en trouvans plusieurs mises en son nom (qui estoyent composées par gens ignares etc")
La notice consacrée à Nostradamus par La Croix du Maine, en 1584, un an avant celle de Du Verdier ne mentionne pas l'édition Benoît Rigaud de 1568 à dix centuries mais simplement des "Quadrains ou prophecies" Lyon, Sixte Denyse, 1556, sans précision quant au nombre de centuries... On note que Dorat est signalé dans la notice Nostradamus alors que chez Du Verdier, Nostradamus, outre la notice qui lui est consacrée, figure à la notice Dorat.

 
On fournit ici le texte latin de Dorat correspondant au passage traduit par Chevigny. On observera qu'il y a eu interpolation de la part de ce dernier, à l'occasion de la traduction française. On serait même en droit de se demander si cette édition datée de 1570 de l'Androgyn ne serait pas suspecte et ne daterait pas en fait des années 1580, au lendemain de la parution de l'édition disparue à 1000 quatrains. Notons que le texte latin de Dorat reparut en 1586. Dans le Janus Gallicus, Chavigny/Chevigny cite Dorat, mort en 1588. Ce que nous connaissons des oeuvres de Dorat ne semble pas suffire à justifier l'apport de ce dernier, selon les bibliographes, à la compréhension des Centuries, ce qui s'expliquerait par l'hypothèse d'un ouvrage ayant disparu.
L'almanach de Coloni paru en 1581 pour 1582 nous apparaît comme une compilation de quatrains nostradamiques, au nombre de douze, un par mois (que nous publierons ultérieurement), issus de divers documents alors disponibles (almanachs et centuries). A l'instar des Prophéties dédiées à la Puissance Divine d'Antoine Crespin - et Coloni serait une sorte de second Crespin - parues, dix ans plus tôt, il permet, de par son caractère marginal même, de ne pas dépendre des seules éditions connues des Centuries, dont aucune n'est antérieure à 1588.
Le quatrain pour novembre 1582, figurant chez Coloni, atteste de l'existence avant 1588 d'un complément de quatrains à la Centurie IV, à savoir le troisième lot de centuries, si l'on admet que Crespin a compilé deux premiers lots de centuries. Il resterait à comprendre pourquoi en 1588 on dispose de centuries VI et VII "incomplètes", notamment celles de Rouen et de Paris, par rapport à l'édition à 1000 quatrains qui aurait précédé de quelques années. Les éditions connues, parues alors, ne seraient ainsi que des compilations d'une édition matricielle disparue: on peut supposer notamment que l'étude plus approfondie des publications de Coloni pourrait fournir des quatrains qui n'appartiennent à aucune édition conservée, et qui seraient issus de l'édition "à la miliade".

 
 

Le Débat: J. Halbronn versus P. Guinard
L'opinion du Docteur Lucien de Luca

Bien que je n'ai pas lu - et je le regrette, mais le temps me manque de plus en plus - les oeuvres complètes de Jacques Halbronn, ni celles de Patrice Guinard, étant invité par Robert Benazra à proposer un commentaire sur leur débat dans ses pages Web, voici ce que leur argumentaire respectif m'a inspiré.
[J. HALBRONN (publié dans le site du C.U.R.A., et celui de Robert BENAZRA)]
 

Les possibilités d'interprétation positive des Quatrains

S'il est exact que, jusqu'aux derniers auteurs cités, aucune interprétation positive vraiment convaincante n'a jusqu'ici pu être menée à bien, on remarquera que l'ultime détracteur positiviste, en la personne de Brind'Amour lui même, n'y est pas parvenu non plus. Mais ce que l'on a dit des Prophéties - qu'elles restent incompréhensibles - vaudrait également pour le reste de l'oeuvre, même celle qui passe pour ne pas être prophétique : concernant la Paraphrase de Galien en particulier, personne n'avait encore explicité, ni même cherché, la raison d'être de cette traduction - assortie d'un préambule abscons - que certains ont d'ailleurs trouvé si mauvaise qu'elle n'aurait même pas valu la peine que l'on s'y intéresse [1].

Et il y a une bonne raison à cela, que personne jusqu'à ce jour n'avait imaginée, et encore moins démontrée : c'est que l'auteur des quatrains prophétiques souffrait de dyslexie, et que donc sa production littéraire n'est pas directement et naturellement accessible à l'entendement, ce qui a retardé pour longtemps toute interprétation réaliste. C'est pourquoi l'auteur indiquait - aux ineptes tranflateurs - dans le préambule de sa Paraphrase : "que ferõt quelques vns, à qui pofsible, qui ne pourroit nullement imiter la moindre partie de la tranflation vouldrõt calomnier quelque mot, que pofsible leur femblera aliené à leurs oreilles" ; et si quelques lecteurs, parmi les plus instruits, avaient bien voulu se donner la peine de suivre le conseil de Galien indiqué à la fin de son Protreptique, ils auraient peut-être imaginé pourquoi le médecin de Salon, dans le choix d'une telle traduction, "Ay voulu choifir ceftuy icy, & ne dis les caufes parquoy"
 

Le problème des faussaires et des imitateurs

On sait, et on admet sans réserve qu'il y ait eu des imitateurs et des faussaires de Nostradamus, qui lui-même s'en plaignait (cette plainte est-elle aussi l'oeuvre d'un faussaire ?). Souffrant de dyslexie, Nostredame le médecin connaissait son infirmité qui rendait son style inimitable pour un connaisseur (à la fois du style, et de la maladie). Cependant, ce travail de tri entre ce qui pourrait être authentique et ce qui ne peut l'être est une étape utile, mais cet exercice spécialisé - pour indispensable qu'il soit - est nécessairement limité, et ne doit en rien oblitérer la recherche dans d'autres domaines, et en particulier lexicographique. Le fait que les quatrains n'aient encore jamais été bien compris n'est pas une preuve absolue qu'il s'agisse de l'oeuvre de faussaires dont on ne verrait plus alors très bien les intentions politiques supposées par J. Halbronn (car l'oeuvre de ces prétendus faussaires n'est pas mieux comprise que celle du père de César lui-même).

(Halbronn) : "encore le nom du libraire Benoît Rigaud pour un autre ouvrage de Nostradamus, non prophétique celui-là et authentique."

Ne seraient authentiques que des ouvrages non prophétiques ? On ne taxait pourtant pas d'imitations les oeuvres de Guillaume Postel, mêlant, sans aucune énigme, prophéties et politique. Et les Interprétations des Hieroglyphes, authentiques, ou imitations cachant encore des intentions politiques ?
On ne voit pas exactement bien pourquoi Halbronn cherche à réduire les seules Prophéties au rang de contrefaçons ou de vulgaires imitations. Craint-il que certaines prophéties puissent se réaliser (mais lesquelles, puisqu'il les nie toutes ?), ou bien regrette-t-il qu'aucun quatrain n'ait encore pu recevoir, ou ne puisse jamais recevoir (du moins le croit-il) aucune explication satisfaisante ; une explication n'étant en aucun cas une prophétie. Est-ce aussi parce que Brind'Amour a tellement voulu ridiculiser les Prophéties et son auteur que J. Halbronn ne condamne pas son exégèse, pourtant fautive en de maints endroits ?

1. "qu'il existe quatre lots distincts (en gros I-IV, V-VII, VIII-X, XI (sixains)) de centuries apparus à des époques différentes et dont seul l'un d'entre eux pourrait être attribué à Michel de Nostredame."

J'ai démontré, dans Logodaedalia, que les thèmes et les procédures lexicales sont les mêmes - et donc probablement du même auteur car formant un ensemble original encore inédit - dans tous les quatrains, de I à X (je n'ai pas étudié les sixains, parce qu'ils avaient été prétendus faux), ainsi que dans sa Paraphrase de Galien et son Interprétation des Hieroglyphes.

2. "Il y a des coïncidences - on pense au cas de Varennes".

Halbronn tient pour acquis que dans les Prophéties les toponymes sont réalistes, il ne le démontre pas. Pourtant il y avait déjà eu des précédents fameux dans la littérature, avec l'épître de Clément Marot à son Amy Lyon par exemple (Rigolot, 1977), ou les Ballades en Jargon de François Villon qui, " par des similitudes de sons ou des confusions voulues de mots, établit une corrélation factice entre des noms de lieux et des actions humaines " (Dufournet, 1992). Ce qu'Halbronn et tous les autres, depuis Chavigny et les premiers détracteurs, auraient dû comprendre c'est que l'impossibilité d'une démonstration fondée sur une réception stricto sensu du vocabulaire nostradamien appelle la nécessité d'une tentative d'un autre ordre, en particulier philologique, linguistique et surtout neuropsychiatrique. C'est ce que nous avons commencé à faire, avec un certain succès. Et on attend la preuve du contraire, qui ne viendra pas de sitôt.

3. "En fait, la contrefaçon traite surtout du futur immédiat plutôt que du présent ou du passé" :

Cela contredit la démonstration de Brind'Amour qui prétendait lui aussi que les Centuries ne sont que des "imitations", sinon des "contrefaçons" d'un passé antérieur à Nostra, afin que leur auteur puisse se faire passer pour prophète à peu de frais. De plus, en affirmant ceci, Halbronn suppose, sans le démontrer d'ailleurs, qu'il existerait une possibilité d'interprétation positive à l'actif des contrefaçons, ce qu'il dénie aux Prophéties juste auparavant. Le procédé rappelle curieusement d'autres lieux, d'autres époques, d'autres hommes, d'autres régimes, d'autres procès ; on dénoncera le piège de ces raisonnements fallacieux déjà étudiés par Aristote dans les Réfutations Sophistiques, pour le retourner à l'encontre des sophistes eux-mêmes, avant d'appliquer aux Prophéties elles-mêmes l'enseignement exposé par Galien avec Des Sophismes Verbaux.

4. "Le prophétisme relève largement de la propagande politique, se place au service d'un des camps en présence - souvent des deux" :

C'est vrai autant des prophéties (cf. le cas de Guillaume Postel, lequel n'a écrit que des prophéties en langage clairement compréhensible) que de la contre-façon, de l'éxégèse et de la contre-exégèse. Mais l'analyse lexicographique - orientée par une sémiologie neuro-psychiatrique - montre que les prophéties nostradamiennes ne sont nullement au service d'un de ces prétendus camps contemporains à leur écriture, mais s'adressent probablement à une postérité beaucoup plus éloignée (cf. notre chapitre sur les Antéchrists) ; ce qui ne prouve pas - et n'empêche pas davantage - que les Prophéties doivent nécessairement se réaliser. De cela les esprits forts devraient s'en moquer...

5. "Force est de constater en réalité qu'il y a eu des imitateurs de Nostradamus, du style des centuries avant qu'il n'y ait des interprètes" :

On admet sans aucune réserve qu'il y a eu des imitateurs, mais un des premiers interprètes est Chavigny lui-même, dont l'existence a même été niée un certain temps jusqu'à être réhabilitée récemment par B. Chevignard, du coup on voit que les plus fervents détracteurs de Nostra ne cessent de se contredire eux-mêmes, jusqu'à perdre toute crédibilité, ce que l'on regrette. En outre, Halbronn feint d'ignorer que toute lecture est déjà une interprétation du texte lu, et que donc toute imitation suppose déjà un début d'interprétation.

6. "On nous réplique : vous dites que tel événement postérieur au temps de Nostradamus du fait qu'il figure dans les Centuries est la preuve..." :

Il y a une place nouvelle, et désormais toute grande ouverte, à une exégèse lexicale et psycho-linguistique, non événementielle, qui renverrait dos à dos révisionnistes (en général universitaires) et charlatans (en général grand public), atteints les uns et les autres tantôt de myopie tantôt de vertige.

7. "Ce qui est grave dans le travail des faussaires, c'est qu'ils entretiennent le mythe selon lequel l'homme est capable de prédire l'avenir" :

Capable, peut-être pas autant que certains le voudraient, mais désireux, ça oui : prévisions météo, financières et boursières, électorales, tout y passe, et depuis longtemps, dans toutes les couches sociales, et cela n'est certainement pas prêt de s'arrêter : c'est un des comportements qui distingue l'homme de l'animal, bien illustré dans la fable de la cigale et la fourmi. Halbronn oublierait-il aussi de dénoncer aucune "gravité" dans le travail de ces prévisionnistes boursiers ou électoraux ? et pourtant... fonctionnaires payés par la République, ce ne sont qu'illusionistes, marchands de rêves et de tromperies.

8. "Au lieu que l'Homme se donne réellement les moyens de prévoir le futur, ils laissent croire que c'est déjà le cas, ce qui compromet et retarde le moment où cela sera possible" :

Halbronn fait-il là lui-même une prophétie ? L'intervention de faussaires et d'imitateurs ne règle pas tout le problème des Prophéties. On a l'impression qu'Halbronn pense, mais ne le dit pas, que seuls des progrès techniques ou scientifiques seraient capables d'accéder aux prévisions (distingue-t-il les prophéties des prévisions ?). Ce faisant, il "oublie" que prévoir ce n'est pas simplement calculer, mais d'abord comprendre, ce que ne saura jamais faire aucune machine, n'étant pas humaine.

9. "C'est là tout le problème de ces exégètes qui n'hésitent pas à changer le texte même qu'ils sont censés commenter ou de ceux qui, par le biais d'une traduction, en profitent pour "corriger" l'original." :

C'est - en imitant les faussaires que dénonce fort justement Halbronn - ce qu'a précisémment fait Brind'Amour pour enlever tout caractère prophétique aux Centuries, afin de mieux les démolir, alors qu'il aurait pu se contenter de dire qu'aucune prophétie n'est inéluctable. Brind'Amour qui n'a cessé de procéder à de nombreuses corrections aussi savantes qu'indues, pour se dédouaner d'une passion pour l'astrologie - qu'il croyait peut-être honteuse - , conjurait la superstition (et sa crainte de la superstition) en taxant Nostradamus de charlatan, alors qu'il ne souffrait que d'un handicap neuro-psychologique - probablement génétiquement programmé - d'une dyschronie (Llinas, 1993 ; Stein, 1993) perturbant la perception du temps (Habib, 2000), mélangeant le passé, le présent et l'avenir dans une sorte de déjà-vu jamais vécu (Efron, 1963 ; Brunet-Bourgin, 1984 ; Chauvel, 1989).

10. "Le Roy de Bloys dans Avignon regner. Curieusement, le quatrain 52 est un des rares à être incomplet en son quatrième verset. On sent l'ouvrage un peu bâclé !" :

Non, ce n'est pas la rédaction qui est baclée, c'est l'analyse qui omet de voir derrière la prophétie l'énigme littéraire, qui était un jeu très pratiqué à l'époque de la Renaissance (cf. l'Enigme en Prophétie dans Gargantua, les Bigarrures d'Etienne Tabourot ; cf. Béhar, Les écritures secrètes à la Renaissance). Dans ce dernier vers incomplet de VIII-52 - Deuant boni.- le début laisse imaginer une suite de six syllabes dans le décamètre, obligatoirement terminé par une rime phonétique en -indre comme poindre (viendra poindre, en IV-90), joindre (par le nouveau Roy ioinct en 1-16, Roy et Duc ioignant en X-80), oindre (nouueau Roy oingt en VI-24, de miel face oingt en VI-89, oingdre aduché en VIII-36), et une césure au milieu du vers, comme dans tous les vers nostradamiens (Brind'Amour, 1996) ne permettant après boni qu'une syllabe comme face (face oincte en I-57, devant sa face en IV-61)… sachant qu'ici la face est dernière, comme en II-81, où l'on voit Le nay aiant au deuant le dernier. On comprendra alors que l'extrémité muette de VIII-52 soit abandonnée à l'intelligence du lecteur.

11. "dans les Centuries, le mot Juif n'est pas prononcé mais nous avons montré que le nom même d'Avignon désignait alors non point tant une enclave pontificale qu'une enclave juive au sein d'un Royaume" :

Il n'est pas prouvé que l'Avignon nostradamien soit une ville, une enclave juive ou pontificale. Une fois de plus, alors qu'il déclarait que l'interprétation positive était impossible, Halbronn fait lui même une interprétation de cette catégorie, pour ensuite reprocher aux autres qu'ils ont accepté une contrefaçon. Ce faisant Halbronn pratique lui-même ce qu'il reproche aux autres exégètes. S'il pense que les interprétations positives sont impossibles, pourquoi n'en a-t-il pas lui même proposé d'autres, qui sans être négatives, seraient celles issues d'un "métalangage" allégorique.

Concernant les Juifs d'Avignon qui devaient tout de même connaître un peu d'hébreu, au moins autant que le normand Guillaume Postel, sinon plus, Halbronn s'est-il interrogé sur les quelques mots d'hébreu présents dans les Centuries qu'il taxe de contrefaçons ? Ainsi en VIII-67, on remarquera devant NERSAF l'emploi d'un néologisme construit dans le domaine hébreu ; NERSAF pourrait être la contraction de NER (bougie = source de lumière) et de SAF (seuil = passage, porte), donc un Passage vers la Lumière, une Porte de Lumière, un Porteur de Lumière, une Source de Lumière (mieux qu'une "bougie qui flotte" néanmoins poétique), un Guide, un Passeur Lumineux. J'ajouterais encore que les deux mots qui précèdent NERSAF sont probablement issus du grec : PAR (= auprès, à coté, contre > parallèle, double, pair, cf. latin paris) et CAR (graphie phonétique de "CH"AR < CHARIS, CHARÔN = brillant ; graphie latine de KAR = tête), réalisant ainsi une traduction grecque de la construction hébraïsante NERSAF.

On sait aussi que, d'après Horapollon que Nostredame avait lu et mis en vers, la flamme de la bougie représente l'âme, et la vie (cf. encore "l'exigue flamme" de la Préface à César). Donc, NERSAF et PAR.CAR sont des mots doubles, convenant à une âme double (Janus, qui est une porte, un passage ou un seuil, à tête double) portant la lumière du Passeur (Pontife, du latin pontifex), ou à un "Guide Lumineux" du peuple, et qui aura amour & concorde. Or l'allégorie de Janus, du Passeur, du Pontife, du Guide, de la tefte double est partout présente dans les Prophéties, de la première aux dernières centuries. Il faudrait qu'Halbronn nous dise en quoi cette écriture de NERSAF serait le travail d'un faussaire, et pour quel camp politique ce dernier aurait alors travaillé.

12. "La vignette figurant sur la page de titre de la Paraphrase de Galien, texte latin traduit par Nostradamus, se retrouve sur les éditions des Prophéties supposées parues chez le même libraire, en la même année 1557. Cette vignette de la Paraphrase, ouvrage non prophétique... " :

Halbronn, pas plus que Brind'Amour ou personne d'autre non plus, n'a pas bien compris la raison d'être de cette traduction, pourtant précédée d'un prologue "orienté" à dessein, mais incompréhensible sans une expérience clinique. On ne renverra pas à l'universitaire québecois ses propos condescendants narguant Crouzet de "ne pas disposer des instruments intellectuels nécessaires pour mener à bien sa tâche" (Brind'Amour, 1996 - p. 569). Le médecin de Salon, lui-même souffrant de dyslexie et d'épilepsie, avait proposé cette traduction en langue vulgaire, espérant que ses futurs lecteurs suivraient le conseils de Galien à la fin du texte : il est indispensable d'étudier la médecine, faute de quoi on ne saurait reconnaître les malades parmi les biens portants, ou seulement même en parler, et encore moins prétendre les soigner, les curer, les comprendre, ou corriger leurs fautes.

Et pourquoi ? Parce que seules les études médicales, ajoutées à l'exercice de l'art, permettent de comprendre pourquoi Nostra s'exprimait de cette façon si bizarre : l'auteur des Centuies se savait lui-même épileptique et dyslexique, mais la plupart de ses lecteurs en ignoraient les nuances cliniques et seméiologiques, feignant d'y voir le plus souvent une manifestation diabolique. (cf. Taxil, 1601). Les traces littéraires de cet auto-diagnostic sont éparpillées dans toute l'oeuvre de Nostra, mais pour les identifier, il faut déjà en avoir étudié les ressorts neuropsychologiques, les expressions et les symptômes déjà répertoriés chez d'autres malades ayant souffert d'affections identiques. Il eût donc mieux valu, pour la cause des études nostradamiennes, que Brind'Amour s'intéressât davantage à la médecine et à la neuropsychologie qu'à l'astrologie.
 

P. GUINARD (sur le site du C.U.R.A.):

Nostradamus connaissait-il les planètes trans-saturniennes ? Dommage pour la belle construction de P. Guinard, mais à mon avis Nostredame ne connaissait pas - ni ne pouvait connaître, ni même supposer avant les travaux de Kepler et Le Verrier - l'existence des ces planètes ; et comment l'aurait-il pu ? De plus, il ne pouvait déjà connaître leur existence et dire qu'elles ne seront découvertes que plus tard : ou il en est le premier inventeur, ou il ne l'est pas. En outre, on doit à la tradition éxégétique - initiée par les premiers détracteurs eux-mêmes - de n'avoir pas respecté le conseil donné par l'auteur des Centuries, et méprisé par Brind'Amour lui-même : Omnesque Astrologi Blenni, Barbari procul funto. Pour ma démonstration il faudrait, même ici dans cette courte page, refaire tout le lexique nostradamien. Je vais tout de même tenter de réunir brièvement quelques éléments nécessaires - parmi les plus importants - à un début de démonstration, laquelle ensuite n'exclurait pas nécessairement a priori l'étude des sources astrologiques historiques.
 

Le quatrain I 84 : la découverte de Pluton ?
 
Lune obscurcie aux profondes tenebres,
Son frere passe de couleur ferrugine:
Le grand caché long temps sous les latebres,
Tiedera fer dans la playe sanguine

Le quatrain VIII 69 : la découverte d'Uranus ?
 
Aupres du jeune le vieux ange baisser,
Et le viendra surmonter à la fin:
Dix ans esgaux aux plus vieux rabaisser,
De trois deux l'un l'huitiesme seraphin.

Pour faire le lexique de Nostradamus, on doit réunir le corpus nostradamien dans son ensemble, et s'aider parfois de l'apport d'autres sources. Considérant la Lune, on pourra faire appel tantôt à Roussat, citant lui-même Saint Augustin : " au premier de fon onzieme de la Cité de Dieu, dit en cefte forte : Omniù gétiù literas, omniù fibi genera in geniorù nostrum omnium creatoré: & Luna Ecclefiam fignificat. [Iupiter fignifie & denote noftre Dieu, createur de toutes choses,& la Lune l'Eglise] " (Le Livre des Mutations, p. 54), " La Lune (comme dit Iean de Liftember) nous denote & fignifie l'Empire Romain. " (op. cit., p. 97), tantôt Nostredame lui-même en IV-31 invoquant La Lune au plain de nuit fus le haut mont, celle de Platon dans la République (VII, 516) éclairant le philosophe au sortir de sa caverne, ou celle de Moïse au sommet d'un haut mont (Exode, 34, 1-28) appelé Sinaï - de Sîn, nom du dieu-lune chez les Sumériens (Cherpillod, 1991 ; Stol, 1993, pp. 131-132).

Pour Nostradamus, comme pour beaucoup d'autres souffrant d'épilepsie psychique à l'image de Dostoiëvski, il n'y avait rien de plus grand que Dieu lui-même. Rien que dans les Centuries, le mot "grand" et ses synonymes est représenté plus de 600 fois, et pour qui connaît déjà un peu les principales caractéristiques cliniques du syndrome religieux des épilepsies temporo-psychiques (les redondances, la verbiosité), l'usage répété de cet adjectif devient à la fois un des éléments du diagnostic et une clef du lexique : Dieu est sur tout, répètait inlassablement l'auteur des Almanachs à la fin de chaque paragraphe (Dieu seul est grand, le reste est petit).

Pour être grand, Dieu n'en est pas moins vieux non plus : vieil ange ici, vieillart taciturne dans la Paraphrase de Galien (vieux car aussi ancien que l'humanité, taciturne parce qu'il ne parle pas). Ce qui permettrait de démontrer qu'en I-35 (Le Lyon ieune le vieux furmontera) le Lyon nostradamien n'est probablement pas celui auquel on a généralement pensé jusqu'à présent, et que dans les Prophéties il n'a jamais été question de politique, mais de religion.

Concernant le fer et la playe, une analyse philologique montrerait qu'ils appartiennent tout deux à l'espace céleste (cf. mon corrigenda § 7), le fer parce qu'il est sidéral (du grec sideros, le fer), et la plaie lorsqu'elle antique en II-50, i.e. latine (de plaga, plaine céleste) ou ici, sanguine, c'est à dire sacrée comme la blessure du phénix, lequel renaissait au ciel après avoir fait couler son sang (cf. corrigenda § 5).

Dix ans egaux pourraient s'écrire XX : vingt en notation romaine (vingt trois les fix en II-51), mais mil mille en notation grecque (mil mille trembleront en VIII-21), voire Aleph & Aleph en X-96.

De trois deux l'un est mis pour décrire un triumvir à deux teftes - un Janus rené comme Verbius lui-même dans l'Eneide (VII, v. 774-777) - valant un huitiefme feraphin, et dont on a déjà vu la description de l'habit feraphicque en VI-27 et X-94 (Six efchappez fardeaux de lyn), et sa lumineuse exposition en IV-31 (les Yeux au midy. En feins mains, corps au feu) ou dans le Discours sur la dignité de l'homme de Pic de la Mirandole. Dans l'organisation chrétienne des anges, les séraphins sont au nombre de Sept, et non pas au nombre des Six efchappés.

Mais le huitiefme feraphin de VIII-69, nécéssairement aussi nouveau qu'inconnu, pourrait être conforme à l'arithmétique néo-pythagoricienne de Plutarque : " en effet, on honore Poséidon le huit de chaque mois ; c'est que le nombre huit, étant le premier cube du premier nombre pair et le double du premier carré, représente de la manière la plus adéquate la stabilité et la solidité de la puissance de ce dieu que nous appelons Asphalion (stable) et Gaïeochon (qui tient la terre). " (Vies, Thésée, 36, 6).

Sans nier que Nostredame se soit interessé de près à l'astrologie, on est très loin de l'astronomie proprement dite, et encore plus loin d'une prétendue imitation de faussaires en mal de propagande politique.
 

Le quatrain IV 33 : la découverte de Neptune ?
 
Iuppiter ioint plus Venus qu'à la Lune
Apparoiffant de plenitude blanche:
Venus cachée foubs la blancheur Neptune,
De Mars frappé par la granée branche.

(1557 : Iupiter ioinct/ foubz la blãcheur/ De Mars frappée).

J'ai déjà proposé dans mon livre, pour ce quatrain IV-33, une analyse non astrologique que je résumerai ici avec quelques compléments.

Si trois astres (Jupiter, Vénus et Lune) paraissent cités, la conjonction paraîtrait toutefois désigner Jupiter plus [à] Vénus qu'à la Lune [2]. Cependant il nous est apparu rarissime, sinon impossible, que Jupiter et Vénus soient conjoints un jour de pleine Lune, apparaissant ici de plenitude blanche. Cette conjonction se produit habituellement en Nouvelle Lune, comme entre le 9 et le 11 Janvier 1606, date à laquelle beaucoup de chrétiens redoutaient la survenue de leur Antéchrist, comme on le lit dans le Livre des Mutations de Roussat : " Si Iupiter,& Venus s'affemblent auec permutation de triplicité, fignifient l'infidele fecte pleine de volupté & puante luxure: afcauoir celle que les Agariens, Turcs, Mores, Barbares, Sarrazins,& aultres femblables tiennent:laquelle, cõbien que Magmed, ou Mahommet, en fon Alcoran l'ayt declairee, toutes foys, longtemps deuant, eftoit trouuee & excogitee par vn faulx heretique, nommé Meui. " (Roussat, p. 102) ; " quand Iupiter & la Lune feront meflez & ioinctz, auec mutation de triplicité, fera la derniere fecte,& mauldicte, qu'on attribuera à l'Antechrift: laquelle fera de petite duree, & tres fort inftable,& variable. " (Roussat, p. 103). L'improbable conjonction de Jupiter à Vénus en Pleine Lune, savamment distillée par une expression alambiquée, nous paraît donc encore devoir inviter à une lecture non astrologique des Prophéties.

Dans le second vers, la Lune apparaîtrait, autant que la blancheur des flots de Neptune, de plenitude blanche, comme en IV-31 au plain pour le nouueau fophe d'vn feul cerueau. Et en accordant à Venus la valeur latine de venufte en VI-92, l'élégance, la grâce, Iupiter deviendrait l'équivalent du grand Endymion de II-73, un berger amoureux de la Lune, un lunatique quasi séléniaque [3]. Pour finir de critiquer l'apparente connotation astrologique de ce quatrain, Iuppiter est dit ioinct, bien accompagné, assemblé (comitatus, du latin committo, committere, quasi comitialis ; Gaffiot, 1936), comme le nouueau Roy ioinct en I-52, par le mal trouvé au ioinct de fonne et Rofne en IX-68, conioint au Lyon en VIII-2.

Le dernier vers semblerait exprimer une action martiale, quasi réciproque, punitive, contenue dans Mars frappé, alors que granée (de graine, grain, l'écarlate, l'orage ; Greimas & Keane, 1992) serait plutôt un terme de la botanique cryptogamique de Nostredame. La granée branche serait la branche écarlate, de couleur rouge cochenille, la branche qui porte les pêches ou les grenades [4] (cf. au royaume de Grenade en III-20, conquefter la Grenade en V-55), ces fruits rouges à gros grains, la branche du grenadier dont le nom latin accuse une variété de Punica, une branche à prendre de la graine [5].

Pour être un peu plus clair, le médecin de Salon décrirait donc moins cette action martiale et punitive qu'on croit lire, mais davantage une allégorie mythologique, une union quasi consanguine (comme Mars-Arès à Vénus-Aphrodite dans l'Odyssée, conjonction clandestine), nécessaire à la résurrection parthénogénétique d'une graine punique, le phénix. Et à défaut d'être clair, mais pour être précis, c'est bien le phénix qui renaît après une courte éclipse, c'est bien un phénix hermaphrodite qui renaît de son sang, une graine punique auto-féconde, et c'est bien le comitial qui - lunatique souffrant de pœna, de tourment et de souffrance (Gaffiot, 1936), ou lépreux souffrant d'éléphantiasis [6] - renaît avoir été frappé d'une attaque.

Le nom de Neptune, alias Poseïdon chez les Grecs, est probablement mis moins pour le nom d'une planète (encore inconnue jusqu'au XVIIIème siècle) que pour celui d'un dieu, comme Mars, Vénus ou Jupiter. En effet, dans les Centuries, on ne retrouve l'évocation du dieu que dans ses fonctions mythologiques, sans aucune connotation astrale : Le fien Neptune pliera voyle noire en I-77, Le grand Neptune du profond de la mer en II-78, Le grand Neptune à fon plus haut beffroy en III-1, Qu'a paix Neptune ne fera incité en VI-90, et parfois décoré de son attribut le plus évident : Du grand Neptune, & fes tridents fouldars en II-59, Tridental en V-62, Trinacrie en VIII-84, voire le plus savant : Ennofigée en I-87 (pour l'épithète grec de Poséidon : ennosigaios, ébranleur du sol et de la terre).

On remarquera encore que pour Nostredame, le chiffre trois est un symbole de puissance insurmontable (triumuir en V-7, trois grans princes en II-43, trois bras en II-73, V-86, trois freres en VIII-16-46, IX-36, etc...), que le choix de Neptune explique aussi la locution de X-98 "religion du nom des mers", et que dans le préambule de sa Paraphrase de Galien, feignant de s'adresser emphatiquement au Baron de la Garde, il prie Dieu lui-même avec "la plus que obeiffante feruitude que continuellement vous porte, & portera à voftre tremebonde trident, le plus humble & obeiffant de voz feruiteurs, toute fa vie".
 

MA CONCLUSION

On voit qu'une lecture allégorique et clinique des Prophéties est possible, sinon nécessaire, pour entendre dans le charabia nostradamien la prière d'un élève de Galien. Une telle lecture permet d'éviter maintenant certaines erreurs aussi grossières que regrettables, qu'elles soient recopiées sur celles de certains Hypernephelistes Ombrophores, ou d'autres Amaurotes Picrocholins, aucun n'ayant atteint cette substantifique moelle logée à plus haut sens.

De plus, cette lecture clinique s'applique, avec un succès régulier dans l'entreprise, à la totalité de l'oeuvre nostradamienne, qu'elle soit prophétique ou non, ce qui n'est pas le cas de tous les éxégètes précédents - outre Guinard et Halbronn, dernières victimes de tous ceux-là - qu'ils soient crédules, se hasardant à justifier des issues historiques par d'incroyables relations astrologiques, ou qu'ils soient sceptiques, croyant à une hasardeuse et impérative liberté. Car si le médecin de Salon s'intéressait autant aux mouvements des planètes qu'à ceux des hommes, il affirmait aussi que toutes et tous étaient, non pas libres, mais soumis à un seul maître : celui qui - dans la Génèse - "créa, au commencement, les cieux et la terre" avant même les premiers hommes.

Lucien de Luca, le 23 juillet 2002
 
 

Notes

[1] Cités dans le Répertoire Chronologique Nostradamique (Benazra, 1990, Ed. La Maisnie - p. 26) : " … je ne vis dans cette traduction souvent presque inintelligible, même avec le secours du latin, qu'une suite d'offenses à la grammaire et au sens commun, de contresens faits à plaisir, et d'omissions qui brisent le fil de la pensée, dans le but évident de révolter le lecteur et de se faire passer pour un fou ". (F. Buget, Bulletin du bibliophile, 1861, pp. 395-412). " Le style du traducteur est absurde, et n'offense pas moins le sens commun que la grammaire. " (J.-Ch. Brunet, Manuel du Libraire, t. IV, col. 106).

[2] Cf. Plutarque : " Ce que nous voions aduenir à l'air mefme, lequel fe fondant aux pleines Lunes plus qu'en autre temps rend auffi lors plus grande quantité de rofee. Ce que le poëte Lyricque nous donne couuertement à entendre quand il dit, De Iupiter & de la Lune fille, Dame rofee. Ainfi il eft tefmoigné de tous coftez, que la lumière de la Lune a ie ne fçay quoy d'humide, & propriété de lafcher & d'humecter… " (Propos de tables, III, 10 - Amyot, 1572, p. 387 ; Cf. Stol, 1993 - p.126).

[3] "The star of Marduk for bennu ; Spawn of Šulpae (is) bennu". This "star", also named Šulpaea, is the planet Jupiter and "Spawn of Šulpaea" is a severe form of epilepsy. (…) The chapter on astrology in the early Assyrian handbook of astronomy Mul-apin, when discussing the ominous position of Jupiter, gives this omen : "If Marduk (= the plane Jupiter) is seeing the body (pagru) of a man, bennu will seize him". (Stol, 1993, p. 116-117).

[4] Grenade, Granatum malum, a granorum multidine. t mutatur in d. Malum punicum. (R. Estienne, 1549).
Du latin Poeni (les Phéniciens, les Puniques) peuvent être facilement dérivés punio, poenio, punir, et punicans, puniceus, rouge, pourpre, et Punica arbos, le grenadier, l'arbre granité, ainsi que Punica malum, la grenade.

[5] Grain, Eft ce qui vient en l'efpi, contenant farine. Granum fromentum, hordei, filiginis, avenæ (…). Teint en graine, Coccineus, Coccinus. (Nicot, 1606).

[6] foinike, phoenicia, Syria, & morbus in ea regione, aliisquam orientalibus frequens, quidam pro elephantiafi, quam nos lepram dicimus, accipunt. (C. Gesner, 1537, 1543, Basle, Lexicon graecolatinum).
 

Bibliographie

Voir en bas de la page, "Nostradamus: Une comitiale agitation Hiraclienne"
 
 


Patrice Guinard: Réponse à Lucien de Luca

Si la Lune des quatrains n'était autre que l'Église Romaine, et le Jupiter que Dieu lui-même, aussi désigné selon Lucien de Luca par 'le vieux', 'le taciturne' et d'abord par 'le Grand', alors l'exégèse des Prophéties s'en trouverait singulièrement simplifiée, ce qui ne semble pas être le cas, à lire les commentaires étymologiques ébauchés. 'Le grand', 'les grands' sont des appellations communes au XVIe siècle pour désigner les rois, princes de sang, protagonistes et chefs politiques majeurs. En outre Dieu, ou plutôt le grand Dieu, pour reprendre avec Nostradamus l'expression de Roussat, rappelle la manière de Spinoza, ou encore des Hindous quand ils invoquent Krishna, plus que celle des théologiens ou des croyants de l'époque. Richard Roussat est le maillon visible d'une lignée de penseurs, et d'astrologues!, qui apparente l'auteur des Almanachs et Prophéties à Ibn Ezra et Albumasar, maintes fois mentionnés dans le texte, en passant par Pierre Turrel, le modèle de Roussat, accusé, peut-être à tort, d'impiété et d'athéisme. Et Jacques Halbronn nous a récemment remis en mémoire, dans ses Documents inexploités consacrés au plagiaire Crespin dit Nostradamus, que les premiers almanachs, et à l'évidence celui de 1555, avaient suivi l'iconographie du frontispice de l'ouvrage de Turrel (1531).

Les premiers adversaires de Nostradamus, sous leurs pseudonymes Hercules Le François, Jean de La Daguenière et Laurent Videl, des calvinistes ayant maquillé leur identité selon la thèse de François Buget (1860), avaient en tout cas assez de flair, ainsi d'ailleurs qu'Antoine Couillard, pour comprendre que la 'religion' de Nostradamus recelait quelque chose de peu orthodoxe, pour le moins – puisque tel est le terrain sur lequel se laisse porter De Luca, rejetant le politique et l'astrologique comme indignes de l'attention du prophète. "Il nous forge un autre Dieu" s'exclame Le François. Et Pierre Brind'Amour, ici éclairé, dans son ouvrage de 1993, porte ses soupçons sur un Nostradamus "grand prêtre de cette vague païenne". Quoi qu'il en soit, les quatrains prophétiques n'ont rien d'un recueil théologique, et quand de Dieu il est question, et visiblement ailleurs qu'aux quatrains relatifs aux planètes trans-saturniennes, c'est du dieu Romain, protecteur des oracles et des devins, ou encore, à la Paraphrase, de Mercure, celui des médecins.

Alors Nostradamus, s'il n'a pas 'découvert' les planètes trans-saturniennes, a pu voir et entendre les lieux et moments où elles le furent, car qu'est-ce que 'découvrir' quand un recueil prophétique ne peut être un manuel scientifique ou technique? Que l'interprétation que je propose, en appoint à celle de Vlaicu Ionescu, décédé le 22 février 2002, ne puisse susciter l'assentiment des "esprits forts", je le conçois aisément. Elle a le mérite d'exister, par deux fois, en attente d'une meilleure, médicale et neuropsychiatrique pourquoi pas, qui n'évacue ni la cohérence ni la portée poétique de l'oeuvre, qui sache, par delà la boulimie et hors la logorrhée référentielles, déboucher sur une voie d'exégèse qui ne soit pas pavée d'aridité seule, et laisse à son sort la 'bête brute', non seulement l'ignorant, le profane et l'astrologue commun du vers latin de Crinitus, mais aussi l'esprit qui ne raisonne qu'en surface des choses, comme l'a montré Buget.

La fameuse "comitiale agitation Hiraclienne" de l'épître à César, du latin comitialis, "épileptique", mentionnée par Luca à l'appui de sa thèse, comme le signe d'un aveu de Nostradamus concernant la maladie dont il serait affecté, semble plus proche d'une métaphore historico-philosophique, resituant l'histoire du monde, à l'événementiel apparemment désordonné et aléatoire, dans un schème d'ensemble piloté par les révolutions des cycles planétaires: "Mais moiennant quelque indivisible eternité par comitiale agitation Hiraclienne, les causes par le celeste mouvement sont congnuës." Ainsi l'agitation "Hiraclienne", de l' ira latine, qui souligne et la "fureur" du cours de l'histoire, et celle, "poétique", du prophète qui la traduit, est dite "Hiraclienne", à la fois en référence -- à condition d'accepter de respecter la polysémie des termes employés par le prophète -- : à Hercule (heracleus), par lequel Nostradamus jure à plusieurs reprises dans sa correspondance, marquant ainsi la nature herculéenne de l'oeuvre entreprise, mais surtout au philosophe Héraclite (heraclitus) qui le premier a souligné la mouvance anarchique et éternelle, on dira aujourd'hui "brownienne", du cours des choses. La polysémie de l'oeuvre de Nostradamus autorise de multiples exégèses: la question est de ne pas se leurrer sur la logique du discours prophétique. Souhaitons que l'élucidation lexicographique puisse informer sur les intentions prophétiques du poeta mathematicus.

Patrice Guinard, le 24 juillet 2002
 
 


Robert Amadou: Communiqué au Directeur du C.U.R.A.

Votre aimable précision me concernant nommément, à propos d'un Almanach de Nostradamus, réclame d'être affinée. En effet, la pièce nostradamique que j'ai " découverte ", au sens strict, à la bibliothèque Sainte-Geneviève, est un apocryphe imprimé, intitulé La Pierre philosophale et publié par mes soins dans le Chant de la Licorne (n° 33, p. 13-16). Quant aux morceaux épars de l'Almanach pour l'an 1561, ils me furent soumis aux fins d'expertise par M. Nicolas Petit, après qu'il les eut recueillis, c'est-à-dire " découverts ", au sens strict, lors du démontage d'une reliure (et non point d'un déballage !). Catherine Amadou m'assista dans l'identification, ajusta les fragments à grand'peine et put ainsi restituer cet almanach dans le dossier L'Astrologie de Nostradamus (1992), avec un remerciement à M. Nicolas Petit. La confusion bibliographique, ou sémantique, que vous avez relevée à juste titre mais un peu vite, est donc bien pardonnable. La voilà cependant dissipée tout à fait.

R.A. , Paris, le 29 août 2002
 
 


Patrice Guinard: Réponse à Robert Amadou

Robert Amadou a insisté pour que paraisse au CURA un communiqué qui met en avant sa découverte d'un texte tardif, La pierre philosophale contenant plusieurs quatrains..., étranger au présent débat et d'importance relative quant aux recherches sur l'oeuvre authentique du prophète de Salon, vraisemblablement un texte du milieu du XVIIe siècle, ou même postérieur selon Jacques Halbronn. Ce communiqué mentionne une "confusion bibliographique, ou [sic] sémantique" qui reste pour moi une énigme. Je rappelle la phrase de Robert Benazra, à l'origine de ma précédente mise au point: "Grâce à Nicolas Petit, conservateur à la Réserve de la Bibliothèque Sainte Généviève [sic] (Paris), Robert Amadou a retrouvé des fragments de l'Almanach pour l'an 1561, dont aucun exemplaire ne subsiste complet aujourd'hui." (Répertoire chronologique nostradamique, p.631-632).

J'ai signalé que ces fragments de l'almanach n'ont pas été retrouvés par R. A., ni après de longues investigations facilitées par un conservateur comme pourrait le laisser entendre la phrase de Benazra, mais par hasard. Il n'y a donc d'autre confusion que celle introduite ici-même par R. A. qui mêle deux textes dont l'un n'avait pas été mentionné ici jusqu'alors, et le devient donc par la présente si cela peut satisfaire l'amour-propre de son "découvreur".

Je prends note du fait que R. Amadou reconnaît la découverte de l'almanach pour 1561 dans les rogatons d'une reliure, ainsi que son identification par M. Nicolas Petit, et profite de son intervention pour éclaircir mon précédent exposé, assez elliptique dans sa formulation. La reliure était celle d'un sacramentaire pour le diocèse de Sens, daté de 1576, qui avait été confié aux services de restauration de la Bibliothèque Nationale, rue de Richelieu, et c'est en fait à M. Albert Labarre, alors directeur de l'atelier de restauration de la B.N., pour avoir renvoyé à Sainte-Geneviève plusieurs boîtes de défets dont l'une contenait une trentaine de fragments issus de trois exemplaires du fameux almanach, qu'en revient la "découverte" matérielle.

A la même époque, en l'occurence en 1984, Nicolas Petit, qui donne un bref aperçu sur les conditions de la découverte de cet almanach dans son ouvrage, L'éphémère, l'occasionnel et le non-livre à la bibliothèque Sainte-Geneviève (XVe-XVIIIe siècles), paru chez Klincksieck en 1997 (notice 21, pages 98-99), présente les fragments à Robert Amadou, "aux fins d'expertise", somme toute triviale dans le cas présent, puisque le titre et l'auteur de l'almanach sont explicitement mentionnés dans les fragments. Il revient aux Amadou d'avoir signalé cette découverte et tenté, "à grand'peine", en 1992, une mise en ordre des fragments, par ailleurs discutable et questionnée par Halbronn sur ce site.

Patrice Guinard, le 30 août 2002
 
 


Jacques Halbronn: Réponse aux observations de Lucien de Luca

Il est de bonne guerre, chez les nostradamologues - dont nous sommes au demeurant - de tenter de montrer que les adeptes de certaines thèses - notamment celle de Centuries comme appartenant à plusieurs époques et oeuvre syncrétique de plusieurs auteurs - se permettraient autant de libertés que les partisans de Centuries limitées à un seul homme, et à une seule époque mais prophète, donc capable de rayonner sur une période qui lui fait suite: débat méthodologique qui au demeurant recoupe celui de la critique biblique.(cf notre "Réponse aux observations de Patrice Guinard", sur ce site)

Lucien de Luca s'efforce donc de montrer que notre interprétation -ou plutôt notre lecture - des quatrains est aussi gratuite que celle des exégèses ordinaires. "il n'est pas prouvé que l'Avignon nostradamien soit une ville, une enclave juive ou pontificale. Une fois de plus, alors qu'il déclarait que l'interprétation positive était impossible, Halbronn fait lui même une (telle) interprétation".

Il semble bien pourtant qu'en montrant que Crespin traite d'Avignon et conseille l'intervention du Roi en cette ville, l'on puisse considérer que certaines centuries se soient fait l'écho d'une telle exigence par une formule plusieurs fois répétée et qui se retrouve précisément dans un texte que Crespin adresse au Pape, dont Avignon dépend et que nous avons reproduite en fac simile dans notre étude sur les "Centuries face à la critique" (sur ce site). Précisons tout de même que personne avant nous n'avait été voir si les idées de Crespin Nostradamus/Archidamus, pourtant largement cité dans les bibliographies, convergeaient avec certains quatrains. Le rapprochement avignonnais ici est légitimé par le fait que Crespin évolue lui-même dans la sphère nostradamique, il n'y a pas là de solution de continuité.

A notre connaissance, ce qui distingue les exégètes des deux camps, ceux du camp critique comme ceux du camp apologétique, c'est probablement le niveau de culture historique. Disons, grosso modo, que les connaissances historiques des seconds se limitent à la période post-révolutionnaire et que tout ce qui précède est pour le moins impressionniste. Si certains insistent lourdement sur Varennes, c'est que cela rentre dans le cadre du bagage scolaire moyen alors que des événements antérieurs de même ampleur leur sont indifférents parce qu'ils ne sont pas à même de les situer. Il y a là un certain paradoxe dans la mesure où nos apologétes connaissent généralement fort mal le XVIe siècle qui est celui de Michel de Nostredame et de ses successeurs si bien qu'ils sont insensiblement conduits à penser que notre prophète a du fortement s'intéresser à notre temps et au pays auquel ils appartiennent, ce qui les arrangerait bien parce qu'ils sauraient alors de quoi il retourne, puisque leur culture est celle de la Presse de leur temps. Or, il est infiniment probable que les Centuries, quels qu'en soient les auteurs, soient plus en prise avec la fin du XVIe et le début du XVIIe qu'avec la fin du XXe et le début du XXIe siècle par exemple, c'est à dire exactement l'inverse de la situation culturelle de nos apologétes!

Certes, on nous objectera que les prophéties, c'est fait pour parler du futur mais il s'agit en réalité, en dépit de certaines apparences, d'un futur à très court terme. S'il fallait mettre en quatrains les quelques connaissances historiques de la plupart des nostradamologues, gageons que cela tiendrait largement dans une seule et unique centurie! Et s'il fallait considérer des exégètes non français, alors leur savoir concernant la France de la Renaissance tiendrait dans quelques quatrains! [jh1].

Une collaboration entre nostradamologues et spécialistes de la Renaissance s'impose.. On conçoit en tout cas, dès lors, la tentation d'assigner aux quatrains un champ chronologique très vaste et de supposer que nombre d'entre eux traitent d'événements à venir c'est à dire concernant notre présent ou notre proche avenir comme on l'a vu encore récemment à propos de l'éclipse de 1999.

Il importe de distinguer les bibliographes et les interprètes: les premiers ont généralement des connaissances historiques plus médiocres que les interprètes; un Jean-Charles de Fontbrune (Nostradamus, historien et prophète, Monaco, Le Rocher, 1980) a des connaissances historiques au niveau événementiel, plus solides, probablement, que tel ou tel spécialiste en chronologie nostradamique. Or, il nous semble qu'une telle spécialisation est fâcheuse: on s'en aperçoit dans les débats autour de la datation des éditions. Ceux qui débattent ont une vision tellement virtuelle de l'Histoire que tout argument concernant le fait que des quatrains ont pu être composés après les événements les laisse de marbre tant les événements en question leur sont étrangers et écrasés, télescopés, par le poids de leur ignorance et tant les représentations du passé et du futur qui pouvaient exister à un moment donné leur sont étrangères voire exotiques. Gageons qu'ils tiqueraient davantage face à un Nostradamus contemporain dont on prétendrait qu'il a annoncé les aléas de la Ve République! Ou alors, nous avons le cas de chercheurs, notamment parmi les biographes, qui n'ont étudié que l'époque, stricto sensu, où vécut MDN et fait l'impasse sur les décennies qui ont suivi. Le temps de MDN n'est guère, pour eux, qu'une oasis de savoir au milieu du désert. On ne peut donc que leur conseiller de prendre exemple sur Fontbrune et de se plonger dans le bain de la culture de la Renaissance en sorte de se mettre dans la peau des gens de l'époque.

Il nous semble en tout cas raisonnable de supposer qu'il doit exister une ligne de démarcation entre les quatrains rétrospectifs et ceux qui ne le sont pas comme il existe une frontière entre les devises malachiques des papes antérieurs et postérieurs à cette prophétie des papes (cf Le texte prophétique en France). En d'autres termes, est-on en mesure de dire quelle est la période la mieux couverte par les quatrains et à partir de quand les correspondances deviennent-elles plus aléatoires? Selon notre thèse, la période qui s'étend jusque dans les années 1630 serait mieux balisée que les trois siècles et demi qui suivront. Et cela tombe assez sous le sens! Même les prophètes bibliques parlaient au départ d'un avenir proche mais pas toujours facile à restituer. Il y aurait donc plusieurs catégories de quatrains: ceux qui relatent un événement antérieur au temps de MDN, ceux qui relatent un événement antérieur à 1630, ceux qui ne relatent aucun événement précis, et ceux enfin qui revêtent un caractère prévisionnel à très court terme, qui n'est pas nécessairement corroboré par les faits, comme les quatrains des almanachs.

Certains exégètes pensent que l'hypothèse d'additions, d'interpolations, est inutile dans la mesure où, laissent-ils entendre avec un certain cynisme, on peut faire dire aux quatrains ce que l'on veut. Ce point de vue est anachronique et vaut pour une époque plus tardive où, de toute façon, le texte nostradamique ne peut plus être modifié d'un iota. C'est ainsi que Lucien de Luca affirme: "on admet sans aucune réserve qu'il y a eu des imitateurs, mais un des tous premiers interprètes est Chavigny". Apparemment l'entendre, les trente ans qui séparent le Janus Gallicus de la mort de Michel de Nostredame n'auraient pas compté alors que c'est durant cet intervalle que tout s'est joué! Précisément, le Janus Gallicus est de 1594 et à cette date on bascule vers l'interprétation, le texte des Centuries, hors sixains, s'étant cristallisé au cours des années 1570-1580 (cf notre réponse à P. Guinard, sur ce site)

Une comparaison très pointue entre quatrains des almanachs des années 1550/1560 et quatrains centuriques serait certainement édifiante et nous entendons nous y consacrer dans la mesure même où les quatrains des almanachs (désignés généralement sous le nom de Présages) sont, diachroniquement et synchroniquement, une source indiscutable des quatrains centuriques (cf notre étude sur les éléments géographiques dans les quatrains des almanachs, dans notre étude sur les nostradamologues) Un Le Roux, en 1710, a apporté, dans sa Clef de Nostradamus, des éléments dans ce sens: curieusement, alors que de nos jours, les quatrains des almanachs nous apparaissent comme la partie la moins controversée de la production de MDN, cet ecclésiastique cherchait alors à montrer que les 141 "Présages" étaient bien du dit MDN, en dépit de certains doutes. Il releva donc un certain nombre de convergences textuelles, grammaticales, entre quatrains des almanachs avec ceux des Centuries qui permettent de commencer à comprendre comment les premiers purent donner naissance aux seconds.

Lucien De Luca cherche, en outre, à montrer qu'il y a une constante dans la trame des Centuries, liée à quelque bizarrerie de style qu'aucun imitateur n'aurait repérée. Le problème, c'est que ce ne sont pas les quatrains des Centuries qui ont été imités mais ceux des almanachs et que nous n'attribuons la paternité d'aucun quatrain centurique à Michel de Nostredame. Il faudrait donc que de Luca commençât par appliquer son systéme aux quatarins des almanachs sinon s'il y a dyslexie, selon ses dires, ce serait plutôt celle des faussaires! En effet, rien n'empêche de rechercher le recours à quelque codage chez les faussaires qui ne sont pas forcément des ignares - comme si toute évidence d'érudition dans les Centuries était la preuve qu'ils étaient bien du dit MDN. Le problème, pour ceux qui parlent des "faussaires" avec condescendance, est qu' avec un Crespin, par delà ses rapports avec le corpus nostradamique, on soit en face d' une oeuvre spécifique dont certains quatrains centuriques ont pu émaner.. Le plus curieux dans cette affaire, c'est que nombre de nostradamologues, de Benazra à de Luca, contribuent à la connaissance du travail des faussaires plutôt que de MDN. Et cela reste tout à fait estimable: il est bon que l'on ait retrouvé la fausse édition de 1555 censée parue chez Macé Bonhomme, il est bon que l'on comprenne certaines particularités des Centuries, quand bien même ne seraient-elles pas attribuables à MDN et quand bien même découvrirait-on quelque chiffrage, quelque codage des Centuries, comme s'y efforce P. Guinard, cela ne renverrait pas ipso facto à la plume de MDN à moins de laisser entendre qu'une telle structure sous-jacente ainsi révélée, de par sa sophistication incomparable, ne pourrait sérieusement être que l'oeuvre du dit MDN.

De Luca s'efforce donc de montrer que ceux, comme un Pierre Brind'amour ou un Roger Prévost (et avant eux l'auteur de la Lettre au Mercure de 1724, cf notre étude sur ce site consacrée aux "nostradamologues") qu'il ne cite pas, qui cherchent à étudier les références historiques de Nostradamus ne sont pas plus rigoureux que ceux qui veulent démontrer que MDN a avant tout parlé du futur, ce "futur" débutant dès les années 1550 quand il aurait annoncé la mort (1559) en tournoi d'Henri II. De Luca après nous avoir cité - "En fait, la contrefaçon traite surtout du futur immédiat plutôt que du présent ou du passé") commente ainsi: "cela contredit la démonstration de Brind'Amour".

Or, les deux approches, celle de Brind'amour/Prévost et la nôtre sont tout à fait complémentaires: d'une part les faussaires ont puisé dans l'Histoire -et dans la géographie (cf notre étude sur Estienne, in "Les nostradamologues", op. cit) - pour "fabriquer" du "centurique - car produire autant de quatrains est astreignant! - et de l'autre, ce qui était quand même leur finalité car on ne commet pas des faux pour le plaisir- ils ont articulé certains quatrains sur leur propre époque, à savoir celle du dernier tiers du XVIe siècle, MDN étant mort en 1566. Il est vrai que la tendance la plus répandue [jh2] est d'insister sur ce que MDN de son vivant a pu connaître alors que nous prenons en compte également l'actualité du temps de ses imitateurs. On nous a objecté que tous les quatrains devaient présenter un tel caractère d'actualité. C'est là commettre un contresens qui trahit un manque d'expérience dans la pratique des textes prophétiques au cours des âges dont un des principes (que l'on songe à la prophétie des Papes de Malachie ou encore à la Prophétie d'Orval) est de combiner le passé et le futur, tout en situant le passé dans le futur - c'est alors un pseudo-futur - par rapport à un texte antidaté.. Disons donc plutôt que Brind'amour et nous-mêmes nous sommes réparti la tâche, ce qui place les nostradamologues partisans d'un MDN prophète sous des feux croisés, pour reprendre une expression d'Olivier Millet concernant les adversaires de Nostradamus, lesquels d'ailleurs s'en prenaient à ses almanachs et non à ses Centuries. Et pour cause!

Reconnaissons qu'un Fontbrune est un peu ridicule quand il déclare que MDN a annoncé certains événements des années ayant suivi sa mort, alors que certains quatrains n'avaient pas encore été composés! E. Parker résumait bien la situation, il y a déjà 80 ans: "Afin de se faire passer pour prophète, il faut annoncer des événements possibles. Or, il n'y a rien de possible que ce qui s'est déjà passé et Nostradamus savait bien que l'Histoire se répète. Aussi, pour se donner de bons sujets de prophétie, a-t-il eu recours à l'histoire passée, d'où il a extrait des événements frappants en les déguisant si habilement qu'ils ne se laissent pas facilement reconnaître" ("La légende de Nostradamus etc " Revue du XVIe siècle, 1923)

Enfin, est-il si difficile d'accepter que si les interprètes des Centuries à partir du XVIIe siècle ont cherché à actualiser les quatrains par rapport à leur époque, il en fut de même au XVIe siècle, à cette différence majeure près que leurs textes furent intégrés dans le canon nostradamique et finalement confondus syncrétiquement, du fait même de leur similitude mimétique, avec lui? Il faut attendre le milieu du XVIIe siècle pour que cessent à peu près les tentatives d'intervenir sur le texte centurique proprement dit. C'est encore ce que cherchera à faire l'auteur de l' Eclaircissement des véritables quatrains de 1656, avec ses "corrections" dont les anglo-saxons ont tenu compte (cf la traduction de Théophile de Garencières, 1672, voir Buget, "Etudes sur Nostradamus", Bulletin du bibliophile, 1862, pp. 513-514) Encore, faudrait-il faire la part d'un aspect qui n'est pas familier aux chercheurs francophones, à savoir le problème des traductions des quatrains qui autorisent bien des libertés par rapport à la lettre du texte. Ce qui est singulièrement frappant, c'est le fait que l'on ne connaisse guère de commentaires des Centuries avant 1620, hormis celui du Janus Gallicus (1594) à moins d'inclure le commentaire d'un seul quatrain, celui de l'Androgyn (1570) que nous avons découvert. Benazra consacre (RCN, p. 96) une page entière à ce texte sans signaler le dit commentaire tandis que Chomarat ne signale même pas l'ouvrage qui, il est vrai, ne porte pas en son titre le nom de Nostradamus.(cf P. Brind'amour, Introduction aux premières centuries ou prophéties, op. Cit., p. LII) Faut-il ajouter que cette référence à un androgyne n'est pas fortuite et qu'elle est censée symboliser le climat politique de l'époque des guerres de religion qui déchirent la France à la veille de la Saint Barthélémy (1572)

Cette apparente carence exégétique face au corpus centurique - propre au XVIe siècle - trahit selon nous le fait que ce "commentaire" - cette commentarité- se faisaient autrement, sous la forme d'interpolations, de suppressions ou d'additions de quatrains. Il est remarquable notamment que sous la Ligue, on ait une forte production d'éditions des Centuries- comme le montra M. Chomarat dans l'exposition qu'il organisa à la Bibliothèque Municipale de Lyon, il y a quelques années - et aucune exégèse stricto sensu. Est-ce que cela signifiait que le lecteur était laissé à lui-même et s'y retrouvait dans ce labyrinthe des Centuries ou bien est-ce que l'on orientait sa lecture d'une autre façon?

La grande époque du nostradamisme ne fut pas celle, chaotique, du règne des derniers Valois mais du plus grand des Bourbons, Louis XIV. (cf Alexandre Y. Haran, Le lys et le globe. Messianisme dynastique et rêve impérial en France, aux XVIe et XVIIe siècles, Seyssel, Ed Champvallon, 2000) . C'est, selon nous, parce que le nostradamisme s' acoquina avec le "ludovicisme" qu'il a connu l'impact qui fut le sien. Car le règne (siècle) de Louis XIV, il semble bien, est l'apogée du nostradamisme (cf "les nostradamologues", op. cit.). C'est au demeurant sous ce monarque, né en 1638, orphelin à cinq ans, la régence étant assurée par sa mère, Anne d'Autriche et le gouvernement par Mazarin, que paraissent les premières éditions à dix Centuries hors de France et notamment en Hollande, pays auquel au demeurant Louis XIV s'affrontera durement. L'hagiographie nostradamique, au nom de la raison d'Etat, se focalisera sur le Roi Soleil, durant son long règne (à savoir jusqu'en 1715). Sous les Valois et durant la Ligue, l'exégèse nostradamique est faite de quatrains plus ou moins déchiffrables que les contemporains doivent décrypter. Ce n'est qu'à partir de 1594, c'est à dire en fait lorsque Henri IV, le premier de la dynastie Bourbon, est couronné roi, que commence véritablement, avec le Janus Gallicus, le temps du nostradamisme. Après la mort de Louis XIV (cf F. Buget, "Etudes sur les prophéties de Nostradamus", pp;1709 et seq), c'est le déclin, on ne trouve plus de grand commentaire des Centuries, comparable à ceux de Guynaud (1693) ou de Le Roux (1710)

Il faudra probablement attendre la période révolutionnaire et l'avènement d' un Bonaparte pour qu'à nouveau un processus d'une certaine ampleur se manifeste, notamment sous l'Empire, autour de 1806. Ensuite, un autre moment fort, sous la Monarchie de Juillet, autour de 1840. (cf notre thèse d'Etat, Le texte prophétique en France, op. Cit.) Quant au règne des Valois, il n'est nostradamique que par la grâce des faussaires et pour ce qui est des publications "sèches" des Centuries, c'est à dire sans commentaire écrit d'accompagnement, elles s'accompagnaient probablement d'une certaine tradition orale, ce qui évitait que les ouvrages fussent saisis.

La tendance est actuellement, chez les nostradamologues férus d'apologétique (cf notre article sur "E. Teissier et la tentation du compromis", sur ce site), à mettre en évidence un élément récurrent ou un codage d'ensemble permettant de consolider la thèse d'une oeuvre d'un seul tenant et émanant d'un seul et même cerveau. Une telle entreprise n'est pas sans embûche. En effet, il faudrait faire la part du mimétisme, qui consiste à faire du Nostradamus, ce qui est le b-a ba des faussaires. Certes, un auteur peut-il lui-même s'auto-imiter voire s'auto-plagier, rester en tout cas fidèle à un certain style. C'est ainsi que MDN se serait autoplagié en rédigeant l'Epître à Henri II en tête des Centuries VIII-X, à partir de l'Epitre au dit roi en tête des Présages Merveilleux pour 1557... Il nous semble pouvoir distinguer l'autoplagiat du plagiat: le plagiat reste plus superficiel, plus répétitif tandis que l'autoplagiat relève du recyclage et change de contexte.

Les chercheurs contemporains sont-ils, comme le propose au demeurant, avec la thèse de la dyslexie, un Lucien de Luca, en mesure de faire ressortir des traits qui auraient échappé aux faussaires? Le paradoxe est que cette thèse ne vaut que si précisément elle est falsifiable, c'est à dire si dans certains cas, les éléments récurrents ne figurent pas. Un auteur qui ne met pas en évidence une contrefaçon ne peut valider une telle thèse puisque l'on reste alors avec l'alternative de l'auto-mimétisme ou du mimétisme d'un autre auteur à l'endroit de MDN. Mais ce n'est pas tout: encore faudrait-il montrer - on ne saurait trop le répéter - que les textes ainsi triés sont inspirés d'un document de départ qui soit de MDN lui-même et un des seuls textes qui correspondent à une telle exigence, ce sont les quatrains des almanachs et non tel ou tel pan des centuries. Au vrai, sur ce point, tout le monde, pour des raisons diamétralement opposées, se retrouve au pied du mur: car aussi bien les partisans des imitations que de ceux qui s'efforcent de rattacher, de façon indiscutable, les Centuries au personnage de MDN, auront à établir une telle filiation! Quant à la piste du codage sous-tendant l'ensemble de l'oeuvre, comme le propose P. Guinard, notamment dans son article paru dans Atlantis et repris sur le site du CURA, auquel s'en prend De Luca, il faut savoir - mais évidemment pas dans le cas des transsaturniennes!- qu'il a pu s'effectuer après coup en vue précisément de conférer une unité d'ensemble à des éléments épars. (cf notre étude sur ce site "les nostradamologues")

Au bout du compte, on risque en désespoir de cause de basculer dans une forme de surenchère, de fuite en avant, consistant à tenter de démontrer que ce qui a été prévu était tellement incroyable - par exemple la date de la découverte d'une planète - que cela ne peut que relever d'un vrai prophète, titre que l'on ne serait disposé d'attribuer qu'au légendaire Michel de Nostredame. Ce qui pose la question du caractère proprement prophétique des Centuries et de la possibilité d'évaluer la force intrinsèquement prophétique d'un texte. Vaste sujet!

Terminons par une comparaison édifiante : imagine-ton un tintinologue -historien actuel des Aventures de Tintin - et il en est de très savants (cf P. Assouline, Hergé, Paris, Plon, 1996) - ne pas relier chaque volume de bandes dessinées avec le contexte politique dans lequel le dessinateur belge les fit paraître ou ne pas signaler les retouches subies ultérieurement? Est-ce que nos nostradamologues, pour leur part, sont capables - même dans l'hypothèse, si improbable, d'une parution de la totalité du vivant de MDN - de tenter de nous expliquer l'évolution diachronique entre les différentes strates centuriques (s'échelonnant selon certains sur un laps de temps singulièrement/ridiculement restreint de moins de trois ans, de 1555 (date de la préface à César) à 1558, date de la rédaction de l'épître à Henri II)? On a vraiment l'impression, chez certains, d'une approche totalement intemporelle de la production nostradamique, tant, n'est-il pas vrai, MDN était-il un homme vivant dans et pour le futur, enfermé dans sa tour d'ivoire, indifférent à toute influence propre à son temps alors que, par ailleurs, les quatrains de ses almanachs sont, eux, bel et bien en prise avec l'actualité... Si ses contemporains- dit-on- l'appréciaient était-ce par son aptitude à parler de ce que personne ne connaissait, à savoir le futur lointain, ou parce qu'il savait appréhender leur présent en devenir immédiat?

L'astrologie est-elle une bonne formation pour approcher le corpus centurique? Il est clair, en tout cas, que l'évolution du corpus astrologique n'obéit pas aux mêmes règles que celle du corpus nostradamique, en ce qu'il ne semble pas que l'astrologie soit en rapport de dépendance par rapport aux contextes auxquels elle est confrontée, sauf dans le cas extrême de la découverte de nouveaux astres (cf sur ce point notre étude à paraître "les astrologues saisis par le politique", sur ce site). L'astrologie a-t-elle une tradition exégétique? Probablement dans la façon d'interpréter le thème de personnages célèbres ou de rendre compte d'événements marquants - notamment chez les disciples d'André Barbault, de la collection Zodiaque, au Seuil, aux ouvrages consacrés à certains cycles - c'est là un legs de l'astrologie du XXe siècle mais guère des périodes antérieures. Il en est tout autrement pour le nostradamisme qui s'est constitué une telle tradition sur plusieurs siècles. Encore faudrait-il en tirer les conséquences, pour l'historien du nostradamisme, et retrouver les incidences événementielles qui ont amené à réaliser certaines éditions, comportant certains quatrains. L'avantage de l'astrologie, en l'occurrence, tient au fait que les données astronomiques ne sont pas manipulables alors qu'il en est tout autrement pour les quatrains nostradamiques qu'on ne connaît qu'au travers des données historiques. Mais, revers de la médaille, l'astronomie génère un syncrétisme astrologique en ce que tout ce qui touche aux astres est considéré comme constituant ipso facto un tout à l'instar de tout ce qui se présente comme un quatrain, voir un sixain, prophétique serait à attribuer à MDN. Or, dès lors que l'on attribue à MDN une qualité prophétique, l'Histoire, elle même, cesse d'être un repère fiable. Il ne resterait plus dès lors que les éditions des Centuries lesquelles ne peuvent être datées qu'au moyen des recoupements historiques: cercle vicieux!

Une nouvelle méthodologie s'impose dès lors qui consiste à relever un maximum de données liées à un temps (c'est le principe du terminus) et à un lieu précis, ce qui permet de faire ressortir les processus de syncrétisme (confusion dans la spatialité) et d'anachronisme.(confusion dans la temporalité). Dans chaque cas, il s'agit de montrer que l'on aura mis ensemble des documents qui ont des origines fort différentes et qui ne sont liés que par des convergences de surface. (cf notre étude sur Trois Sept Onze "Penser l'histoire de l'astrologie", septembre 2002). Cela vaut d'ailleurs aussi bien pour les études nostradamiques qu'astrologiques.
 

Notes JH

[jh1] Nous ne visons évidemment pas là des spécialistes du XVIe siècle comme Jean Céard, préfacier du RCN de Benazra - R. Amadou avait été pressenti un moment et avait rédigé à cette intention un texte intitulé Nuées et intelligences, préface en forme d'excursion, au titre inspiré par un passage de la Préface à César, qui paraîtra séparément en 1992, chez l'auteur - mais qui a été retiré du dépôt légal - ou Jean Dupèbe, éditeur, en 1983, de la Correspondance latine de Michel de Nostredame (que nous désignerons désormais par le sigle MDN) ou encore un Claude-Gilbert Dubois (Université Michel de Montaigne, Bordeaux 3) auteur d'une étude intitulée "Nostradamus et ses visions d'un futur catastrophique", numéro consacré à Littératures et prophéties, revue Babel, n°4, 2000), d'un Pierre Béhar (Les langues occultes de la Renaissance, Paris, Dejonquéres, 1996) encore que leur contribution à le redatation, sur la base de la contextualité, de la littérature nostradamique ne soit pas marquante, ce qui tient au clivage entre littéraires et historiens.

[jh2] de E. Parker ("La légende de Nostradamus et sa vie réelle", Revue du XVIe siècle, X, 1923) à G. Polizzi ("Lac Trasménien portera tesmoignage ou de l'usage de l'antiquité romaine dans les Centuries", in Nostradamus ou le savoir transmis, dir. M. Chomarat, Actes du Colloque de Salon, La transmission du savoir au XVIe siècle, novembre 1994. Quant à L. Schlosser, il n'hésite pas à qualifier les Centuries de "chronique du passé", La vie de Nostradamus, op. cit., pp. 229-231.

JH (18 septembre 2002)
 
 


Patrice Guinard: Nouvelle réponse aux allégations de Jacques Halbronn

La recherche de Jacques Halbronn est sans doute la première, en quatre siècles, à avoir tenté d'établir une remise en cause radicale de l'authenticité des textes attribués, légitimement selon moi, à Nostradamus, et notamment de ses préfaces aux Centuries et de ses quatrains en vers. On se perd dans la littérature halbronnienne, à l'argumentation acharnée, mais truffée de références partiellement exploitées et au raisonnement étonnamment ancré dans un dessein non dissimulé de dénégation.

Aucun des quatrains centuriques n'aurait été écrit par Nostradamus! Est-il vraiment utile d'élaborer une telle sociologie des faussaires de prophéties, avant d'avoir donné la preuve de leur existence? J. H. soutient l'existence d'ateliers de faussaires, assez habiles pour être passés inaperçus au regard de tous leurs contemporains (et l'on ne retrouve aucune trace, témoignage, allusion ou soupçon de l'existence de ces supposés faussaires dans la littérature afférente), des poètes capables d'imiter les vers aussi bien que la prose d'un érudit aussi distingué que Michel de Nostredame, doués même d'éventuelle qualité de voyance, et ayant organisé le corpus en concertation d'après un canevas arrêté, bien qu'ils eussent laissé ici ou là, malgré leur brio, quelques incompréhensibles marques de faiblesse, comme des vers incomplets, des éditions parachevées paraissant avant des éditions moins complètes, comme celles d'Antoine du Rosne, des vers redoublés, etc ... Il s'agit là d'une théorie hallucinée.

Malgré la mise en évidence de certains recoupements et "anomalies" qui questionnent le corpus centurique et dont le futur exégète devra tenir compte, en dépit de la découverte de quelques textes essentiels au débat, produits par des imitateurs, comme un Colony ou un Himbert de Billy, ou par de tardifs et jaloux candidats au rôle prophétique, il ne résulte des analyses de J. H. aucune démonstration probante du caractère apocryphe de l'oeuvre de Nostradamus, et la constatation de l'anti-judaïsme d'un Crespin ne justifie pas cet agencement d'un anti-nostradamisme à vocation "crespinienne". Il y a une logique du sens, pour le dire avec Deleuze, et pour certains, nul corpus littéraire au sens large, précisément, ne fait sens plus que celui attribué à Nostradamus. C'est parce que Nostradamus a osé commettre "le livre" -- mais d'autres l'ont tenté peu avant ou après lui, qu'on pense à François Rabelais ou à Michel de Montaigne -- que concurrents, adversaires, représentants cléricaux puis institutionnels, ont voulu, le mettre en lambeaux, et faire de cette ivraie de copies piratées et falsifiées, un instrument à brouiller les pistes dans lesquelles s'engage, pour l'heure seul, notre chercheur téméraire.

Jeter le nourrisson avec l'eau sale du bain versée par des esprits jaloux me semble être une option à ne pas tenter de suivre, et si l'ensemble de l'oeuvre du salonnais est enveloppée d'un cryptage arithmologique, désormais accessible à l'exégèse, comme j'ai commencé à le montrer dans mes précédents textes (voir en particulier, "Les Nombres du Testament comme fils d’Ariane au Corpus nostradamique", CURA, http://cura.free.fr/22mntes2.html) et n'aurais désormais de cesse d'en apporter la démonstration, alors l'enjeu d'un corpus supposé fabriqué au petit bonheur me paraît être une chimère, et quand même il aurait fallu, dans un premier temps, avec prudence, s'en tenir à un simple mais déjà considérable "souffle" poétique, en ne considérant que la capacité d'inspiration du salonnais, si ce n'est de divination, à rencontrer l'histoire.

Car Halbronn n'a pas fait la démonstration de la portée politiquement significative des rares quatrains qu'il a mis en avant, qu'ils soient supposés avoir été composés par des faussaires Ligueurs ou Huguenots. Les quelques vers isolés de leur contexte, en particulier le redoublé VIII.38.1 ("Le Roy de Bloys dans Avignon régner") et le fameux IV.46.2 ("Garde toy Tours de ta proche ruine"), peuvent être interprétés tout autrement, et surtout devraient l'être en tenant compte de l'ensemble des quatrains auxquels ils appartiennent. Ainsi J. H. ne nous apprend rien du "peuple emonopolle" ou de la cité de Nolle des vers 2 et 4 du quatrain VIII.38, ni des autres vers du quatrain IV.46, supposé apocryphe au prétexte de son exclusion dans une édition tardive (1588) et rouennaise (Raphael du Petit Val).

J. H. nous conte (d'abord dans "Les Prophéties et la Ligue", in Cahiers Saulnier, 15, Paris, 1998) que le vers sur Tours aurait été composé dans le courant de l'année 1588 par des partisans de la Ligue contre les Réformés, et en appelle au siège du gouvernement de Henri IV (encore qu'Henri ait beaucoup bougé pendant les premières années de son règne et lors de ses tentatives successives d'encerclement de la capitale) ; mais ce vers pourrait tout aussi bien se référer à d'autres événements du XVIe siècle (Halbronn le sait, qui s'autorise ici à donner des leçons d'histoire !), comme les guerres incessantes qui ont fait de Tours une ville sinistrée au milieu des années 70 (selon le rapport de l'ambassadeur vénitien Girolamo Lippomano) ou encore l'adhésion avancée de la ville à la cause réformée dès la fin des années 50.

Selon Bossuet, toujours zélé à faire montre d'anti-astrologisme, en 1560, "le roi [François II] résolut de passer à Tours, pour rassurer cette ville, suspecte par le grand nombre d'hérétiques qui y étoient. Ce fut là, et environ dans le même temps, qu'on leur donna le nom de Huguenots." (Bossuet, Abrégé de l'histoire de France, in Oeuvres complètes, Tome XXIV, Paris, Louis Vivès, 1857, p.566).

Si le prophétique est "à la solde du politique, autrement dit de la raison d'Etat" comme l'affirme Halbronn à la première page de l'introduction de son ouvrage paru aux éditions Ramkat, s'il relève d'enjeux "d'ordre politique, justifiant des manipulations visant à agir sur le cours des choses, généralement à court terme" (p.11 du même ouvrage), il faut en faire la démontration, qui, si elle s'avère toujours aussi délicate aujourd'hui qu'elle peut être supposée l'avoir été au XVIe siècle, et si les intentions supposées des faussaires ne peuvent être rendues plus manifestes, c'est qu'elles sont un simple produit de l'imaginaire de l'exégète.

Autrement dit, la thèse des faussaires n'est aucunement étayée par une analyse sémantique du contenu des quatrains et aucune concordance entre cette supposée "raison d'Etat" et le texte prophétique, quatrains ou préfaces, n'est consolidée. Les présomptions fondées sur quelques vers isolés sont un bien maigre indice, sans l'appui de recoupements annexes.

Or de deux choses l'une : soit l'on admet que le texte de Nostradamus est tellement obscur et indéchiffrable qu'il peut se prêter à n'importe quelle interprétation, soit l'on pose qu'il a un sens et l'on s'attèle à en démontrer les conséquences. Mais supposer d'une part la plurivocité aléatoire du sens comme le fait J. H., et affirmer simultanément que le texte est organisé en vue d'une prétendue manipulation politique, ne semble pas logiquement cohérent. Je le répète : les marques de manipulation politique dans l'ensemble des textes connus de Nostradamus sont inexistants, et au cas contraire il faut en faire la preuve.

En outre il faudrait entrer plus avant dans l'historique de la politique française de l'époque et dans les projets de ses protagonistes majeurs, pour tenter d'illustrer ce qui ne reste qu'une simple présomption. On sait que l'époque la plus déterminante de la Ligue, et notamment les dernières années du règne de Henri III, ont été marquées par une crise sans précédent de la légitimité du pouvoir royal, qui a touché l'autorité du roi d'abord, mais aussi tous ses partisans légitimistes, à commencer par Catherine.

C'est au cours de cette période, dans les années 85-90, soit vingt ans après la mort du prophète de Salon, qu'ont pu se mettre en place des projets de détournement et de falsification du texte salonnais, à un moment où le contrôle admininistratif de l'édition, de l'enregistrement et du stockage de la production littéraire a pu connaître de sérieuses déficiences. C'est à cette époque probablement qu'un Crespin, un parent (?) d'un éditeur genevois du même nom, aura pu produire sa littérature antidatée au service des noyaux activistes huguenots présents dans les grandes métropoles suisses. On notera que cet auteur n'est pas attesté par les compilateurs La Croix du Maine et Du Verdier.

J. H. n'en finit pas de revoir sa copie, et de reformuler la chronologie des parutions successives des Centuries, sans interroger cependant les lignes directrices de sa spéculation :

"Selon nous, les Centuries auront connu au XVIe siècle l'histoire suivante:
1. la période de la production de Michel de Nostredame avec trois temps :
-vers 1555-1556 un premier train de 300 quatrains
-vers 1560-1561 une addition d'une quarantaine de quatrains
-vers 1568-1570, la publication posthume de 3 centuries supplémentaires.
L'on parvenait ainsi à un ensemble de 6 centuries et demie.
2. La période de la Ligue, avec des contributions tant ligueuses que réformées."
(in Le texte prophétique en France, Thèse Université Paris X, 1999)

Dans sa communication au congrès du CURA (Décembre 2000), Halbronn propose les dates approximatives de 1559 pour les 353 premiers quatrains, de 1568 pour les centuries VIII à X, et de 1588-1590 pour les autres ainsi que pour la préface à Henri II (cf. les "Actes du Colloque C.U.R.A./M.A.U. de Paris", CURA , édition 10, Février 2001).

Dans son ouvrage paru aux éditions Ramkat (début 2002), Halbronn n'attribue plus à Nostradamus que 339 quatrains :
- c. 1555, épître à César
- c. 1570, première édition, perdue, des Centuries (à 300 quatrains)
- c. 1571, seconde édition , perdue, des Centuries (39 quatrains supplémentaires)
- c. 1571, centuries VIII à X et épître à Henry (non due à Nostradamus) etc...

Dans son texte "Jean Dorat et la "miliade" de quatrains" (CURA , édition 19, Juin 2002, repris ici dans "Nostradamus: La controverse Halbronn, Guinard, et ceteri") Halbronn admet finalement l'existence d'une édition à 1000 quatrains, dès 1568.

Enfin, dans son nouveau texte, "Réflexions sur les méthodes de travail des nostradamologues" (CURA , édition 22, Septembre 2002), Halbronn transforme totalement son dispositif, en réponse aux critiques que nous avions formulées, ce qui donne :
"1. Sixte Denyse: Edition à 3 centuries pleines (non retrouvée) vers 1569.
2. Barbe Regnault. Edition à 39 quatrains à la IVe Centurie (non retrouvée) vers 1570.
3. Benoist Rigaud. Edition à 1000 quatrains (non retrouvée) vers 1580.
4 Macé Bonhomme. Edition à 53 quatrains à la IVe Centurie. Addition à l'édition de Barbe Regnault vers 1588. Datée de 1555." etc...

Sans entrer dans le détail, il semble évident que les errements successifs de la reconstitution proposée par Halbronn reposent essentiellement sur la prise en compte de l'édition 19 du Répertoire de Benazra (Paris, Veuve Nicolas Roffet, 1588), édition tronquée aux "trente neuf articles à la dernière Centurie", oeuvre de diversion, et reproduction supposée d'une édition introuvable qui aurait paru en 1561 chez Barbe Regnault, l'éditeur du calviniste Jean de La Daguenière et d'un faux almanach pour l'an 1563.

Dans sa réponse à Lucien De Luca, J. H. qui signale mon article paru dans Atlantis en Mars 2001 et qui aurait été "repris sur le site du CURA", commet une curieuse et inquiétante inversion chronologique : espérons qu'elle n'autorise pas à préjuger de sa reconstitution des parutions du XVIe siècle.

Patrice Guinard
Carcassonne, le 22 Septembre 2002
 
 


On pourra s'intéresser à la suite de ce débat et consulter quelques autres papiers, abondamment sinon essentiellement des additifs de Jacques Halbronn, à la section dite "Nostradamica" du Ramkat.
 



 

Annexe : Remarques additives sur l'authenticité des premières éditions
 

Note PG (04-11-2007) : Le texte qui suit est paru à la fin de mon "Iconographie commentée des Prophéties de Nostradamus", un article illustré, rédigé le 2 juillet et mis en ligne le 16 juillet 2003 au CURA, mais actuellement soustrait à la consultation en raison des récentes avancées et découvertes depuis la création du CORPUS NOSTRADAMUS début 2006. J'en ai conservé l'essentiel et l'organisation, et me suis contenté d'en écarter quelques passages, désormais incompatibles avec les résultats de mes recherches actuelles. On comprendra les raisons de son rattachement à cette page.
 

Il est vraisemblable que les éditions successives des Prophéties, à 353 quatrains pour la première, 639 et 642 quatrains pour les deuxièmes (ou respectivement 286 et 289 nouveaux quatrains), et 300 pour la troisième, s'inscrivent dans un schéma cryptographique qui a sans doute été partiellement découvert par certains contemporains de Nostradamus (cf. mes textes sur les "Les Nombres du Testament", CURA, 2002-2003). Les hommes de la Renaissance étaient plus familiarisés avec ces techniques d'organisation et de mise en perspective du texte que nous ne le sommes aujourd'hui. Nul doute par exemple qu'un Jean de La Daguenière, lequel ne serait autre que le fidèle calviniste Théodore de Bèze selon Buget (1861), et qui en 1558 affuble le prophète des qualificatifs de "Triboulet à triple marotte" et de "fol à double rebras", n'ait percé certaines de ses intentions.

L'hypothèse la plus plausible est proche de celle qui a été formulée par Daniel Ruzo en 1975 à partir de l'étude des éditions ultérieures et de certains témoignages, à savoir l'existence de trois éditions lyonnaises, d'une première édition en 1555 (retrouvée à Albi et en Autriche), d'une seconde en 1557, et d'une troisième en 1558, introuvable. Les quatrains des premières éditions (1555-1557) ont été assemblés en une numérotation et en une pagination continues ; la troisième a été agrégée aux deux autres avec une pagination distincte, comme en témoignent la réédition et les retirages de Benoist Rigaud en 1568 et dans les années ultérieures. La preuve de l'existence de ce dispositif en apparence "incomplet", à 942 quatrains précisément, nous est donnée par l'adjonction tardive dans les éditions troyennes de 1605, par des amateurs "perfectionnistes", d'un supplément de 58 sizains qui ont longtemps passé pour avoir été écrits par l'astrologue provençal et que Ionescu utilise encore dans son ouvrage de 1976... Et le titre pompeux, et peut-être ironique, donné aux Prophéties dans les éditions d'Avignon, à savoir "Les Grandes et Merveilleuses Prédictions", ainsi que leur éditeur, Pierre Roux, plaident en faveur d'éditions piratées et peut-être plus tardives que les dates annoncées.

J'ai récemment retrouvé, dans deux catalogues de bibliothèques privées, des mentions de l'existence d'éditions inconnues de Benazra comme de Chomarat, l'une datée de 1557 et donnant Paris, et non Lyon, comme lieu d'édition (Catalogue des livres de la bibliothèque de feu monseigneur le Marechal Duc d’Estrées, Paris, Jacques Guerin, 1740), l'autre datée de 1605 et sans nom de ville, probablement une édition troyenne similaire à l'édition 38 du Répertoire de Benazra, dont le sous-titre se rapporte à une édition de 1558, et non plus de 1568: "Les Prophéties de Michel Nostradamus, revues et corrigées sur la coppie imprimée à Lyon par Benoist Rigaud, 1558, in-8" (Catalogue des livres composant la bibliothèque de feu M. Le Bon Dacier, Paris, Leblanc, 1833).

La recherche sur les catalogues de vente de collections privées anciennes est un travail à accomplir de toute urgence, et la recherche de Brunet sur environ 350 catalogues de ventes aux enchères de bibliothèques privées, soit sur à peine un tiers des catalogues édités, doit être impérativement recommencée, d'autant plus que Brunet s'intéressait assez peu au prophète de Salon.

Depuis la soutenance de sa thèse, Jacques Halbronn spécule sur l'existence d'un gang organisé de faussaires (voir la critique de ses travaux par le Dr. Elmar Gruber, http://cura.free.fr/xxx/26grub1.html). Les éditions tronquées parues sous la Ligue sont hautement suspectes, à commencer par l'édition de la veuve Roffet, Jeanne Le Roy, qui s'appuierait sur une édition Barbe Regnault de 1561. Il est vraisemblable que les contrefacteurs et éditeurs plagiaires parisiens aient couvert leurs activités en se servant de femmes complaisantes, les veuves d'André Berthelin et de Nicolas Roffet. [Sur la dynastie des Roffet, et non "Rosset" comme le croit Halbronn, cf. Philippe Renouard, Imprimeurs parisiens, Paris, A. Claudin, 1898, p.326-328.]

Il est vrai que le sous-titre donné aux éditions Antoine du Rhône de 1557, "dont il en y à [sic] trois cents qui n'ont jamais esté imprimées", reste problématique. Benazra note que "l'éditeur a simplement utilisé une formule lapidaire." (Répertoire, p.24). Cependant, la différence de 14 ou de 11 quatrains, par rapport aux 300 quatrains inédits annoncés, pourrait trouver son explication dans la décryptage numérologique des éditions successives (voir Guinard, http://cura.free.fr/26mntes3.html).

Terminons par quelques questions de bon sens, auxquelles Halbronn, j'en suis certain, aura la tentation de vouloir répondre.

Dans quel but Nostradamus aurait-il publié une première préface, adressée en apparence à son fils César, séparée, sans quatrains prophétiques mais y faisant référence?

Pourquoi les supposés faussaires auraient-ils fait paraître une édition supposée antidatée pour 1555, à 353 quatrains, si les véritables premières éditions n'eussent contenu que 39 quatrains à la quatrième centurie, d'après les éditions parisiennes tronquées, parues à la fin des années 80?

Pourquoi, comme le remarque Gruber dans son texte paru au CURA, le pauvre Chavigny, présumé auteur ou organisateur complaisant des quatrains, aurait-il remplacé par un astérisque l'expression "Peste à l’eglise" du vers I 52 C (à la page 254 de son Janus), si l'opportunité lui avait été donnée de les falsifier, ou même de les construire lui-même?

Comment les prétendus faussaires s'y seraient-ils pris pour produire un millier de "faux" quatrains, en parfaite maîtrise et imitation de la poétique du prophète, si ce dernier lui-même n'en a produit aucun, hormis ceux apparus dans ses divers Almanachs?

Pourquoi enfin la production d'un tel travail par une supposée alliance insoupçonnée de faussaires ligueurs et réformés, alors que n'apparaissent de manière évidente dans les Centuries que quelques rares vers se rapportant à cette période de l'histoire politique française (Henri III-Henri IV), pourtant proche et particulièrement riche en événements dramatiques relatifs à l'autorité royale?

Tolosa, 2 Juillet 2003
 



Référence de la page :
Nostradamus : La controverse Halbronn, Guinard, et ceteri
http://cura.free.fr/22contro.html
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