CORPUS NOSTRADAMUS 29 -- par Patrice Guinard
 

Des notes hiéroglyphiques d'Orus Apollo (livre 1)

Le lecteur trouvera ci-dessous une nouvelle transcription du premier livre du manuscrit de Nostradamus, et voudra bien se reporter, pour la présentation du texte, à mon précédent article, écrit en février 2005 (cf. CN 28) . Je me limiterai ici à quelques précisions complémentaires.
 

Hiéroglyphe et quatrain

Nostradamus entreprend en 1541 une adaptation versifiée du fameux traité d'Horapollon, et déclare y attacher de l'importance : "Je n'ay traduict ces deux livres en vain" (prologue). Il engage le lecteur studieux à s'interroger sur les significations des symboles égyptiens et à s'émerveiller sur les secrets de la nature, et plus spécifiquement à réfléchir sur l'adéquation et l'harmonie qui existent entre les passions et situations humaines et leur représentation imagée par les hiéroglyphes égyptiens qui traduisent, pour la plupart, une certaine compréhension humaine des instincts et des comportements animaux. Ce retour aux sources, animales, païennes et sacrées, du langage, et cet intérêt pour le symbole, font de Nostradamus un lointain précurseur de Jung et des Schwaller de Lubicz, René et Isha, ou encore un lointain admirateur de Jamblique dont les réminiscences de ses Mystères égyptiens pourraient inaugurer ses tout premiers quatrains, celui pour l'an 1555 qui préside à la Pronostication pour la dite année comme les deux premiers quatrains des Prophéties.

Aussi le hiéroglyphe préfigure-t-il le quatrain, et cette économie du hiéroglyphe et de l'emblème très en vogue dans la seconde moitié du XVIe siècle, Nostradamus aura voulu la transposer au quatrain dit prophétique. En effet le quatrain nostradamien, élément des diverses éditions des Prophéties parues à partir de 1555 et forme unique dans la littérature de ce temps, est conçu comme une sorte de hiéroglyphe, d'emblème ou d'icône : constitué de mots qui forment une image, ou plutôt qui appellent des images diverses et variées, il se présente nu, sans fioritures, sans interprétation ni explication -- à charge pour le lecteur interprète et philologue d'en trouver le sens. Que ce sens relève d'une logique interne car les quatrains sont organisés dans une architectonique puzzléiforme, c'est ce que j'ai commencé à montrer dans de précédents articles.

Pour le dire en termes saussuriens, le quatrain nostradamien est un signifiant qui admet en apparence une pluralité de signifiés, ou plutôt autant de signifiés que de plans de référence. En réalité le quatrain est bi-voque, pour reprendre l'image du Janus mise en avant par Chavigny, le premier interprète de l'oeuvre de Nostradamus : il n'admet qu'un signifié qui résulte du croisement et des interactions entre plusieurs plans de référence, en général deux, l'un appartenant à l'histoire passée, l'autre relevant de la projection ou de la vision du futur.
 

Le manuscrit et ses versions modernes

Le manuscrit de l'adaptation versifiée des Hieroglyphica d'Horapollon a été signalé par Buget en 1861 (p.79) peu avant qu'il ne soit répertorié sous une nouvelle cote, sa cote actuelle (BnF ms. fr. 2594), par Jules-Antoine Taschereau, bibliothécaire de Napoléon III (1868, p.435). Le manuscrit avait appartenu à la bibliothèque de Colbert (cote 6525) puis à la bibliothèque Royale (cote 8278 3.3).

On ignore s'il a été publié ou s'il est resté inédit. Vraisemblablement, il était destiné à la publication : à preuve le ou les premiers mots de page reportés à la page précédente selon l'usage de l'époque ("Paignoient" à la page 19v reporté en bas de page 19r, "Qu'a si aler" à la page 33r reporté en bas de page 32v, etc.), et les marques de foliotation, de A à O, au recto des pages 9, 13, 17, 21, 25, 33, 41, 49, 53, 57, 65, 69, 77, 82 du manuscrit (mais omises aux pages 29, 37, 45, 61, 73, et fautive à la page 82). Et au verso de la page 74, Nostradamus s'adresse au lecteur comme à l'imprimeur.

Le manuscrit a été transcrit en 1968 par Pierre Rollet dans une version incomplète et fautive (cf. mon précédent article). Ce texte circule sur de nombreux sites internet qui lui ont rajouté leurs propres erreurs. Une seconde transcription, en général meilleure mais pas toujours, a récemment été publiée par Guillaume Thonnaz (2003, vol.3, pp.179-321). Son principal défaut est son manque de lisibilité, dû il est vrai au choix de l'auteur qui a voulu suivre l'écriture du manuscrit (absence d'apostrophes et distinction aléatoire des u/v et i/j). Sur son site internet, le chercheur allemand donne une transcription comparative bien utile, sur trois colonnes, de la traduction latine de Trebatius, de la traduction "prosaïque" anonyme (de 1543) et de la traduction versifiée de Nostradamus (http://www.zannoth.de/neuigkeiten/vergleiche/horus-vergl.pdf). Les deux éditions présentent en outre l'inconvénient de ne pas proposer de numérotation des pièces épigrammatiques.

Quelques exemples illustreront les remarques qui précèdent :

A4 F : Sur toutz aultr(e)s astres aiant force et pouvoir
Rollet : Sur toutz aultre aseumant force et pouvoir
Thonnaz : Sur toutz aultre astres aiant force et pouvoir

A17 J : Ca(r) d'occident en orient retourne
Rollet : c. a. d. occident en orient se tourne
Thonnaz : c a d. occident en orient retourne

A19 D : Pour ceste cause desja dicte et aperte
Rollet : Pour estre cause d'estre dicte et aperte
Thonnaz : Pour ceste cause des ta dicte et aperte

A51 G : Quant est conforme ou a mouvoir s'enflamme
Rollet : Quant est conforme ou à mouvoir sens l'âme
Thonnaz : Quant est conforme ou a mouuoir sens lamme

A70 E : Le chien regarde d'imayge la pareure
Rollet : Le chien regarde d'imayge la parenté
Thonnaz : Le chien regarde d' Imayge la pareure

A90 G : Avec sa mere s'acouple et deschasse
Rollet : Avec sa mère s'accepte et deschasse
Thonnaz : Auec sa mere s’accepte et deschasse

A95 I : N'estre tasche d'oysivete inmunde
Rollet : N'estre tasché d'or si n'été inmunde
Thonnaz : Nestre tasche dor si nete Inmunde
 

Remarques sur la prosodie et la versification

Les vers sont décasyllabiques et de forme 4-6 comme dans les quatrains des Prophéties. Quelques rares vers restent prosodiquement incorrects, comme "Par le rouseau et se voit bien atrapee" (prologue) pour lequel Nostradamus aura négligé de rayer la conjonction "et". Les rejets sont très rares : le vers forme une unité. On retrouve aussi la plupart des particularités propres à la conception du vers et de la poétique chez Nostradamus, par exemple son désintérêt pour la convention d'alternance des rimes (féminines / masculines), son élision systématique à la césure du "e" muet et des voyelles finales des noms latins ou d'origine étrangère, comme dans :

Avand de Memph(ys) trouves les caratheres (prologue)
Au callitrich(on) l'aisgle s'en faict service (prologue ; latin = le capillaire)
Pallas ou Jun(o) par faincte traditive (A23 E)
Pallas et Jun(o) car ilz font limiter (A29 E)
 

Transcription du texte

La mise en page du manuscrit a été respectée. J'ai marqué, en bleu, les traces de foliotation au bas des pages concernées, la numérotation des quatrains par Nostradamus, laquelle suit, avec quelques erreurs, le texte grec imprimé par Aldo Manuzio, ainsi que ma traduction de quelques séquences latines. J'ai conservé, en rouge et entre crochets, la pagination initiale, recto mais aussi verso, et restitué la numérotation de l'ensemble des pièces épigrammatiques (A1, A2, A3, etc.).

L'orthographe a été légèrement modernisée pour une meilleure lisibilité, conformément aux conventions généralement acceptées : restitution des u / v et des i / j indistincts au XVIe siècle (sauf pour les termes en lettres capitales), ajout d'apostrophes (n', l', qu', etc.) afin de différencier l'une de lune, remplacement de quelques rares tildes par les m et n correspondants, etc. J'ai restitué les minuscules pour certaines lettres en début de mots, pour lesquelles Nostradamus a tendance à utiliser systématiquement une majuscule (I, L et R notamment) et d'assez nombreuses majuscules en début de vers.

Je n'ai pas transcrit les mots rayés, plus illisibles encore que certains autres qui ne le sont pas ! J'ai conservé quelques rares virgules (marquées par des points) en milieu de vers à la césure, mais n'ai rajouté ni ponctuation, ni accentuation. Le lecteur saura distinguer par lui-même "ou" de "", "a" de "à", etc., et accentuer les nombreux "é" comme pour "condemné" qui rime avec "couchon nai" au vers précédent (prologue), ou pour "consacré" (à la fin du vers A63 C) qui rime avec "demonstrer". Mais le texte reste fluide pour qui se donne la peine de le lire. Enfin j'ai introduit encore quelques très rares corrections (par exemple sien au lieu de fien, en A18 D) et ajouté entre parenthèses quelques lettres manquantes, mais en A33 E et en A77 C, les parenthèses sont de l'auteur.

Note : Ma version PDF du livre I (11/08/2006) comme la transcription du Prologue qui suit sont devenues caduques depuis ma nouvelle version des deux livres, terminée fin mai 2013 et mise en ligne le 11 décembre 2013 (cf. CN 166).
 

 
ORVS APOLLO
FILS DE OSIRIS
ROY DE ÆGIPTE
NILIACQVE. DES
NOTES HIEROGLYPHI
QVES
LIVRES DEVX MIS
EN RITHME PAR
EPIGRÃMES OEVRE
DE INCREEDIBLE
ET ADMIRABLE
ERVDITION
ET ANTIQVITE

par Michel Nostradamus de St.
Remy de Provence

[1r]

 

[1v]

 
Prologue du translateur
A  MADAME  LA
princesse de Navarre


Nature saige mere de sympathie
Par faictz contraires ce rend Anthipathie
Aiant trouve l'ame par sa concorde
Et la destruyre apres par sa discorde
Comme il me semble chose bien necessaire
D'escripre ung peu si se profond mistere
Mesmes les choses passant l'engin humain
Je n'ay traduict ces deux livres en vain
Mais pour monstrer a gens laborieux
Que aux bones letres se rendent studieux
Des secretz puissent scavoir l'utilite
Qu'a plusieurs notiis comprinse est verite

[2r]


Que quant le docte aura veu mon prologue
Mesmes des cas secretz faict philologue
Ont se pourroit quelque peu merveilher
Comme nature advoit peu travailher
Cas diferentz surpassant sens humain
Que Epaphus mit exare de sa main
Avand de Memphys trouves les caratheres
Car ilz en feurent les premiers inventayres
Donc je vouldrois scavoir qui est la cause
Que l'elephant furieux bouger n'ause
Se rend souafve par le voir du mouton
Et s'effrayer s'il voit en ung quauton
Ou bien la voix d'ung jeusne couchon nai
Plus a de peur qu'homme a mort condemné
Et le taureau saulvaige se admitigue
Si l'on l'atasche a l'arbre pourtant figue
Et le cheval puissant se rend acoup
Qu'est eschapé de la gueulle du loup
Puys est legier vollant comme arondelle

[2v]


La chair mangee de tout bestail que beelle
Qui a estee aux loup(s) faicte sa proye
Est savoureuse mais la laine envoye
Force vermine et poulx vient generer
Le cheval vient soy deteriorer
S'il vient marcher ou le loup souvent passe
Si sus esquilles le loup faisoit sa trasse
Il se viendroit subit tout afoyblir
Le regnard cault sachant ce vient munir
Par peur du loup d'esquilles ses cavernes
Si le loup vient prenoit par ces luzernes
L'homme en chemin le vient rendre inbecille
Et de sa voix le prive et le debille
Et si le loup plustot par l'homme est veu
Il se rend plus debille et plus deceu
Le lyon vient s'afoiblir et fascher
Si sus les feulles d'ieuxe il vient marcher
Il crainct le coq et quant il a ouhy
Par peur du chant sobdain il s'enfouy

[3r]


E(t) si l'hyene par raison naturelle
Que par nature lui est subdite telle
Vient dedens l'umbre du chien de nuict marcher
Lors que la lune longue la faict lascher
Et vient monter subite en l'aer tout beau
Comment si elle montoit par ung cordeau
Et si elle voit l'homme ou le chien dormir
Son corps entend les dormant faict fremir
Et s'il se voit plus grande par son umbre
Au dormant porte par sa longueur encombre
Et transpourte rend l'homme qu'estoit sain
Sens repugner il se paist de ses mains
Et si se voit de son umbre plus brefve
Soubdain s'en va et subite se leve
Et si quelqung des mains tenoit sa langue
Seroit equal a Mercure d'harangue
Et seroit saulve des gros chiens et mastins
Et les rendroit toutz barbetz et satins
Ung aultre cas beaucoup plus infelice

[3v]


Si on environne de l'herbe l'escrevice
Du pollipode quercus sens fayre faille
Alors luy tombent les piedz et ses escailles
La souris chaulve que faict son nid en pierre
Meurt du perfun faict par le boys de lhyerre
Les voultours meurent par odeurs d'oignements
Le serpent meurt s'il faict atouchement
Ou si on luy met dessus feulhes de chaisnes
Le vent ne nuict pour fort qu'il soit aulx fresnes
Si le serpent par esle de cigoigne
Sus est gectee de la plus ne s'esloigne
Si la vippere une foys est frapee
Par le rouseau et se voit bien atrapee
Et puys apres vient recouvrer sa force
Si a la vipere femelle tu t'esforce(s)
Ung rameau d'hestre par la ou tu seras
Et la voller en l'air hault tu verras
Et la tortue vient malade si mange
Chair de serpent et puys a chercher se range
Prest l'origan qu'au moyen de tel plante

[4r]


Recoy sante et d'elle se contente
Et la cigoigne son nid par feulles saulve
Du frondeux plane contre la souris chaulve
Les arondelles dens leur nid metent l'easche
Pour que les bardes blesseure ne leur lasche
Et la palombe ou le coulonb ramier
Dedens son nid vient metre le laurier
Et l'aubereau de rapine vollage
Dens son nid met la laictue saulvaige
L'harpe met l'yerre pour ses petitz defendre
Et le courbeau l'agne caste i faict tendre
Et l'huppe i met la pierre d'amianthe
Et vieng maanger [sic] quelque foys l'advente
Et la corneilhe la verveyne souete
Souvent manger, et gramen l'alouete
Et le nid faict de telle herbe ont l'aplique
Comme vertu supresme a la colique
D'aultres grandz cas qu'a metre ne daignons
La perdrix mesmes du roseau de l'oignon
La gryve au meurtre, l'heron a l'escrevice
Au callitrichon l'aisgle s'en faict service

[4v]


D'aultres grandz cas que nature sagaxe
Pour ceulx d'Ægipte voyons en plaine face
Dieu et son monde son ciel le lieu terrestre
Bestes saulvaiges et privees ont voit estre
Et plusieurs aultres cas asses mervilleux
Mer champs forest et lieux delicieux.

[5r]


  Nostradamus, Des notes hiéroglyphiques d'Orus Apollo, 1541, titre  Nostradamus, Des notes hiéroglyphiques d'Orus Apollo, 1541, prologue, f.2r  Nostradamus, Des notes hiéroglyphiques d'Orus Apollo, 1541, prologue, f.2v  Nostradamus, Des notes hiéroglyphiques d'Orus Apollo, 1541, prologue, f.3r
 
  Nostradamus, Des notes hiéroglyphiques d'Orus Apollo, 1541, prologue, f.3v  Nostradamus, Des notes hiéroglyphiques d'Orus Apollo, 1541, prologue, f.4r  Nostradamus, Des notes hiéroglyphiques d'Orus Apollo, 1541, prologue, f.4v  Nostradamus, Des notes hiéroglyphiques d'Orus Apollo, 1541, prologue, f.5r
 
 

Depuis la rédaction de cet article (août 2006) sont connus la transcription faite par Hector Rigaux en 1907 (vente Swann n.2111 d'avril 2007 : cf. CN 200), meilleure que celle de Rollet mais hélas difficilement accessible à la Maison de Nostradamus à Salon, et un nouveau fac-similé de la BnF, beaucoup plus lisible que le précédent et mis en ligne sur Gallica le 21/11/2011. On comparera la nouvelle copie de l'Orus (image 3) à celles vendues par la BnF dans les années 2000 (images 1 et 2) et sur lesquelles je me suis abîmé les yeux en 2006 ! Une version complète de l'adaptation versifiée des Hieroglyphica d'Horapollon est en ligne (CN 166).
 

Orus Apollo, image 1, 22r  Orus Apollo, image 2, 22r  Orus Apollo, image 3, 22r, nouveau fac-similé BnF
 
 

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   14-08-2006 ; last updated : 05-05-2016
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