CORPUS NOSTRADAMUS 104 -- par Patrice Guinard
 

Nouveaux documents relatifs à l'Almanach pour l'an 1565

Ces documents ont été signalés et partiellement explorés dans mon entrefilet paru dans le numéro 129 de la Revue Française d'Histoire du Livre (Bordeaux, 2008 : cf. CN 102).
 

Une adaptation latine inconnue d'une contrefaçon de l'Almanach pour l'an 1565

La bibliothèque nationale d'Autriche à Vienne est en possession d'une traduction manuscrite latine d'une version de l'Almanach pour l'an 1565 : les Praedictiones in duodecim menses ad singulos fere dies a. 1565 ita dispositae, ut uno velut intuitu non solum, quae in naturalibus, verum etiam, quae in civilibus ac politicis futura, praedicuntur, conspici queant ... in latinum sermonem conversae a Michaële ab Eytzing iussu Maximiliani II Imperatoris, ad quem exstat in principio epistola dedicatoria. (descriptif de Österreichische Nationalbibliothek de Wien, Codex Vindobonensis Palatinus 10717, 14 ff.), la seconde traduction latine connue de l'un de ces opuscules de Nostradamus ou qui lui sont attribués. Le manuscrit est référencé dans la Bibliothèque de Gesner (1583, p.608).

Le texte de l'almanach est adapté en latin par le baron autrichien Michael von Eitzing ou Aitzinger (c.1530-1598), né à Obereitzing, catholique, latiniste et hébraïsant, juriste de formation, historien et géographe, auteur d'une chorographie de la Belgique (Cologne, 1587). Eitzing a vécu près de trente ans en Belgique et aux Pays-Bas ; il est en France en 1559 et assiste à Francfort au couronnement de Maximilien II (1562) qui le prend à son service en 1564.

Le texte manuscrit des Praedictiones in duodecim menses ad singulos fere dies Anni 1565 serait l'adaptation d'un almanach inconnu paru au nom de Nostradamus, qui n'est pas l'almanach paru à Lyon chez Benoist Odo, ni la contrefaçon parue à Paris chez Thibault Bessault dont Elmar Gruber a donné le contenu en 2003 au CURA, puis en 2005 dans les Wolfenbütteler Notizen zur Buchgeschichte (30.1, Wiesbaden, Harrassowitz, 2005, pp.23-38).

Eitzing, Praedictiones in duodecim menses ad singulos fere dies Anni 1565

Les quatrains traduits en latin ne sont pas ceux de l'almanach connu (Lyon, Benoist Odo), mais ceux de l'Almanach pour l'an 1558, dont les vers sont mélangés de quatrain à quatrain, et à l'intérieur d'un même quatrain. Les quatrains de Janvier à Mars 1565 brassent les vers deux à deux de ceux de Janvier à Avril 1558. Le quatrain de Décembre 1565 est celui de septembre 1555. Ceux des autres mois (Avril à Novembre) traduisent ceux des mois suivants (de Mai à Décembre) pris dans l'almanach pour 1558. L'ordre des vers des quatrains n'est pas respecté : divers arrangements sont proposés, dont les plus fréquents sont B-A-D-C et B-C-D-A (en supposant une lecture "horizontale" des quatrains : cf. l'image, infra).
 

Quatrain de JANVIER 1565  = P 58.01 B, P 58.02 A, P 58.01 D, P 58.02 C
Quatrain de FEVRIER 1565  = P 58.02 D, P 58.03 C, P 58.02 B, P 58.03 A
Quatrain de MARS 1565     = P 58.03 B, P 58.04 A, P 58.03 D, P 58.04 C
Quatrain de AVRIL 1565    = P 58.05 B, P 58.05 C, P 58.05 D, P 58.05 A
Quatrain de MAI 1565      = P 58.06 B, P 58.06 C, P 58.06 D, P 58.06 A
Quatrain de JUIN 1565     = P 58.07 B, P 58.07 A, P 58.07 D, P 58.07 C
Quatrain de JUILLET 1565  = P 58.08 B, P 58.08 C, P 58.08 D, P 58.08 A
Quatrain de AOUT 1565     = P 58.09 B, P 58.09 A, P 58.09 D, P 58.09 C
Quatrain de SEPTEMB. 1565 = P 58.10 B, P 58.10 A, P 58.10 D, P 58.10 C
Quatrain de OCTOBRE 1565  = P 58.11 C, P 58.11 B, P 58.11 A, P 58.11 D
Quatrain de NOVEMBRE 1565 = P 58.12 B, P 58.12 C, P 58.12 D, P 58.12 A
Quatrain de DECEMBRE 1565 = P 55.09 B, P 55.09 A, P 55.09 D, P 55.09 C
 

Version latine du supposé quatrain de février 1565 :

Insubriae, Nissae, medialanoque tremorem
Maximus est qui inter reges erit ille monarcha
Mars parte incuniet triplici : Furor omnia pandet :
Indeque Hierachia
[sic] rumor spargetur manis.

Eitzing, Praedictiones in duodecim menses ad singulos fere dies Anni 1565, quatrain février 1565

Version française des vers pris dans les quatrains de février et mars 1558 :

Trembler l'Insubre, Nice, & la demi laine.
Au plus grand Roy sera la monarchie.
Mars par trois pars fureur ouvrira veine.
Vaine rumeur dedans la hierarchie.

 

Le quatrain 36 de la seconde centurie a été choisi pour illustrer au titre cette adaptation d'une seconde contrefaçon, probablement parisienne (imprimée par Guillaume de Nyverd?), de l'Almanach pour l'an 1565 de Nostradamus.

Magni intercaptae litera(e)que et scripta(e) Prophetae
Inque manus venient oculosque legenda(e) Tyranni
Fraude suum, conatus erit, deludere Regem
At subito hunc propriae incipient turbare ruinae.

A comparer avec la traduction arrangée qu'en donne Chavigny dans son Janus (1594, p.167) :

Scripta sibi Vates magnus schedulasque queretur
Subreptas, interque manus venisse Tyranni.
Infidas statuet Regi componere fraudes :
At technae perdent illum, cupidaeque rapinae.

Version française pris dans l'édition Macé Bonhomme de 1555 :

Du grand Prophete les letres seront prinses
Entre les mains du tyrant deviendront:
Frauder son roy seront ses entreprinses,
Mais ses rapines bien tost le troubleront.

 

Une allusion d'Hubert Languet à la version française authentique de l'almanach

L'épistolier Hubert Languet (1518-1581), au service de l'Électeur Auguste de Saxe et partisan de l'établissement d'une Réforme modérée, s'intéressait aux publications annuelles de Nostradamus : en février 1563, il adresse à son ami Joachim Camerarius un almanach imprimé sous le nom de Nostradamus et dont il soupçonne la fraude : probablement l'almanach parisien Barbe Regnault (cf. CN 55). En 1723, l'abbé Jean Lebeuf (1687-1760) rapporte le témoignage suivant, repris dans la réédition Rigoley de Juvigny des Bibliotheques françoises de la Croix du Maine et de Du Verdier (1773, vol. 5, p.73) : "Hubert Languet célèbre Bourguignon contemporain de Nostradamus dit dans la CIX Lettre de son troisième volume écrite en 1565, que dès ce temps-là les Imprimeurs en [des quatrains] composoient sous son nom. Ces fraudes continuoient en 1605 & 1610." (in Histoire de la prise d'Auxerre par les Huguenots, par un chanoine de la cathédrale d'Auxerre, Auxerre, Jean-Baptiste Troche, c.1723, p.178).

Ce témoignage recopié à l'envi par certains adversaires de Nostradamus, empressés à lui confisquer la paternité des quatrains versifiés, n'a jamais été vérifié à ma connaissance, ni dans l'Histoire du chanoine, ni dans la correspondance latine de Languet. Or le diplomate bourguignon ne dit rien de tel, mais rapporte seulement que de faux almanachs et pronostications circulaient sous son nom à cette époque.

Languet fait allusion à l'almanach pour 1565 dans une lettre adressée au diplomate de Saxe Ulrich von Mordeisen ou Mordisius (1519-1572), datée du 22 mars 1565 : "Nostradamus edidit hoc anno prognosticon, in quo dicit fore mutationes in Germania, & post longas contentiones, cudendam monetam sub nomine Imperatoris Caesaris Aug. Ducis &c. Hic omnes interpretantur eum praedicere Imperium Illustrissimo nostro Principi. Alio loco dicit Monarcham Romanum periclitaturum de vita, sed nescio an id de Pontifice Rom. an vero de Imperatore intelligat." (Nostradamus a fait publier cette année une pronostication dans laquelle il dit qu'il y aura des changements en Germanie et qu'il faudra, après de longues luttes, battre monnaie sous le titre d'Empereur César Auguste Général, etc. Ce que tous interprètent disant qu'il prédit le pouvoir à notre illustrissime prince. [PG: Le 25 juillet 1564, Maximilien II succède à son père Ferdinand Ier à la tête du Saint-Empire romain germanique]. A un autre endroit il dit que le monarque Romain risquera de perdre la vie, mais je ne sais s'il s'agit du pape ou de l'empereur.) (Languet, Epistolae secretae ad Principem Suum Augustum Saxoniae Ducem, Halle / Saale, Joh. Fr. Zeitler & Henr. Georg. Musselius, 1699, vol. 2, lettre 109, p.307). Le manuscrit de ce recueil épistolaire se trouve aux Archives à Dresde.

Les deux passages auxquels Languet fait allusion figurent aux feuillets A6v et C3v de l'édition lyonnaise Benoist Odo:
"Aussi que des plus grands monarques des Chrestiens des regions Germaniques qui subjugueront des plus grandes citez maritimes faisants un nouveau change, tellement que quelques resistances que l'on face, que à la parfin sera frappee la monnoye sub nomine  IMP. CAESARIS AVG. DVCIS" (...) "demonstrant aussi quelque grand prince & monarque mourir mesmes aux regions de la Germanie & en la Romanie : & que le monarque Romain periclitera grandement de sa vie & grandissime danger de mort."
 
Languet, Epistolae secretae, frontispice Languet, portrait

 

Or le pape Pie IV décède le 9 décembre 1565, et le rapporteur ne saurait être accusé de complaisance : "Bien que je sache que ce ne sont rien d'autre que des sornettes abracadabrantes [nugas nugacissimas] j'ai voulu, puisque beaucoup parlent désormais de ces choses-là, t'envoyer la pronostication du maître, et comme je ne pouvais pas obtenir un tel exemplaire, j'ai dérobé à Daniel Osiander celui qu'il possédait et qu'auparavant lui-même avait arraché à Pierre Clair. A propos de cet exemplaire Daniel affirme qu'il l'a vu écrit de la main de Nostradamus en personne ; si je te dis cela c'est que les imprimeurs, pour gagner de l'argent, en publient chaque année de nombreux sous le nom du maître mais forgés par d'autres. Nostradamus lui-même est désormais médecin du roi [PG: depuis le 17 octobre 1564]. Ces broutilles, il m'a plu de les insérer parce que je n'avais rien d'autre à écrire." (Ibid., p.307). Or ces prédictions qualifiées de bagatelles ou de sornettes (nugae), abondamment commentées à leur parution, ont été confirmées par les faits. Le texte de Languet, daté de mars 1565, atteste, sans ambiguïté, non seulement d'une nouvelle prédiction réussie de Nostradamus, mais aussi du succès de la lecture de Languet dès son apparition.

(Sur Languet et la diplomatie franco-allemande, cf. Béatrice Nicollier-De Weck, Hubert Languet (1518-1581). Un réseau politique international, de Melanchthon à Guillaume d'Orange, Genève, Droz, 1995).

Le détachement, peut-être feint, affiché par Languet, est contrebalancé par la perspicacité de son jugement et par son souci d'obtenir une version des textes authentiques de l'astrophile saint-rémois. Les quatrains versifiés furent le gage d'authenticité des almanachs imprimés chaque année à l'automne. En effet, les contrefacteurs et imprimeurs, notamment parisiens, faisaient circuler des contrefaçons avant même la parution des originaux, et ne disposaient pas encore des nouveaux quatrains insérés pour l'année à venir. C'est ainsi que Michael von Eitzing, moins averti que Languet, a été dupé par de telles contrefaçons, lesquelles ne pouvaient que proposer des pièces plus anciennes, dans son cas des quatrains d'un almanach déjà vieux de sept ans.
 
 

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  20-05-2009 ; last updated : 21-06-2009
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