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Géoculturologie astrale
Le Paradigme astral II
par Patrice Guinard

6. La différenciation géoculturelle
7. Les aires territoriales
8. Les aires géoculturelles : ethniques, linguistiques et religieuses
9. Les trilogies mexicaine, indienne et chinoise
10. La mentalité européenne
11. La destruction de la Tétrade géo-astrale

L'Ordre Matriciel (Le Paradigme Astral I)



Cette page reprend et corrige les chapitres 60 et 61 de ma thèse de doctorat. Elle va trop vite à l'essentiel et ferait aisément l'objet de plusieurs volumes, mais je m'en tiens au texte initial sans ajout notable. Mon propos n'est que de montrer la possibilité d'une géoculturologie soumise à un repérage archétypal de type astral à travers lequel opèrent les influences telluriques.



6. LA DIFFÉRENCIATION GÉOCULTURELLE

"Toute société choisit quelque segment de l'arc du comportement humain possible." (Ruth Benedict)

Selon Ficin et Swedenborg, la Terre est un Homme, elle est même le seul homme entier, le seul microcosme accompli. En tant qu'organisme vivant, elle recèle des zones virtuelles d'actualisation et d'intensification. L'âme de la terre (Kepler) est le réceptacle privilégié d'une redistribution des effets planétaires au sein de la nature sublunaire. La Terre est potentiellement un organisme qui nous ressemble et nous rassemble. L'étendue terrestre est quadri-polarisée, à l'instar de la psyché humaine. Le Dominion représente à la fois l'organisation topocentrique de l'espace céleste et la topique symbolique de l'étendue terrestre.

Dans tous mes textes, j'adopte uniformément une répartition de la Tétrade, décalée d'un quadrant par rapport à l'agencement commun d'inspiration zodiacale, plaçant le solstice d'été au nord. Cette répartition s'inspire directement des quatre aires culturelles géographiques chez Ptolémée (Europe, Libye Éthiopie, Asie méridionale, Scythie), des grandes expansions religieuses, et des quatre premiers foyers de civilisation : Égypte et Mésopotamie (bassin fertile), Chine (vallée du Huang He, le fleuve jaune), Inde (vallée de l'Indus), Mexique.

1) Quarte nord-occidentale, zodiacale printanière, sectorielle Individuation, Méditerranée
2) Quarte sud-occidentale, zodiacale estivale, sectorielle Alligation, Mexique
3) Quarte sud-orientale, zodiacale automnale, sectorielle Participation, Inde
4) Quarte nord-orientale, zodiacale hivernale, sectorielle Objectivation, Chine

Toute forme d'organisation socio-culturelle naît et croît en dépendance à l'une des quatre perspectives d'intégration du vivant à son environnemen : il existe des sociétés Alligation, des sociétés Objectivation, des sociétés Participation, des sociétés Individuation. Toute culture représente et cristallise les facteurs géomagnétiques et géoclimatiques ambiants et les opérateurs psychiques-astraux dominants, dans son imaginaire collectif, par une série de mythes, de valeurs et de comportements normatifs. La superstructure tellurique et psychique détermine les infrastructures linguistique, économique, politique, idéologique, religieuse, artistique.

Une société se renforce par la discrimination de tendances dominantes et par l'assujettissement de ceux qui sont sensibilisés aux tendances occultées. Elle favorise certaines facultés, certaines formes de représentation, certains modes de comportement, source de créativité pour leurs détenteurs, mais aussi d'estime publique, de mérite, de prestige social. Ce qui est perçu ici comme une force, est considéré ailleurs comme une faiblesse. "Ceux qui fonctionnent de façon inadéquate dans une société ne sont pas ceux qui possèdent certaines caractéristiques anormales mais ceux dont les réponses n'ont pas trouvé de soutien dans les institutions de leur culture. La faiblesse de ces égarés résulte, non du fait qu'ils manquent de l'énergie nécessaire, mais du fait qu'ils sont des individus dont les réflexes naturels n'ont pas été réaffirmés par la société." (Ruth Benedict, Échantillons de civilisations, [Patterns of Culture, 1934], trad. franç. Weill Raphaël, Gallimard, 1950, p.299. Cf. aussi p.281 pour la citation en exergue, et Margaret Mead, Opus citatum in "Les quatre déterminismes").

La discrimination n'opère pas au niveau des fonctions sociales, mais de la perception collective de ces fonctions. Chaque société reconnaît ses dirigeants et ses marginaux, ses artistes et ses clercs, mais ne leur accorde pas nécessairement les mêmes qualités et la même importance. Elle développe et favorise chez les uns comme les autres une même orientation de la conscience. Au sein d'une société de type étatique, les formes et modèles (patterns) renforcés par les pratiques socio-culturelles engendrent des rapports de subordination et une véritable hiérarchie entre les individus. La lutte des dieux Grecs pour la suprématie était une transcription allégorique de la subordination de certaines fonctions psychiques-astrales à d'autres. Zeus exclut les Titans de la direction des affaires humaines, et les assujettit à l'autorité de l'Olympe. Le mythe germanique des Ases et des Vanes présente un schéma analogue.

Dans les sociétés primordiales, les différences existent tout autant, mais elles ne se manifestent pas en termes de conflit ou d'exclusion. "Les hommes ne sont pas tous semblables, et même dans les tribus primitives, que les sociologues ont dépeintes comme écrasées par une tradition toute-puissante, ces différences individuelles sont perçues avec autant de finesse, et exploitées avec autant d'application, que dans notre civilisation dite 'individualiste'." (Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, Plon, 1955, p.338). Les différences s'équilibrent au sein d'un monde commun aux êtres vivants, aux membres de la société et aux puissances de l'invisible, et dans lequel le détenteur des qualités ou vertus (mana) du Coyote, ou de celles du Faucon, peut trouver ses alliés naturels. La pachamama amérindienne nourrit également chacun des ses fils. Ce n'est plus la même harmonie en Civilisation (Fourier, 1803) ou je dirais en Modernité, qui est le régime de la ségrégation outrancière, de la normalisation bâtarde, de l'exclusion et de l'extermination des plus fragiles.

La géoculturologie astrale présuppose une répartition différentielle des fonctions psychiques-astrales à travers les aires géoculturelles de la planète. La connaissance de cette spécialisation géo-astrale des cultures, corrélativement à celle des aspirations natales individuelles, indique le champ privilégié d'intégration, le climat géo-astral favorable, le terrain où, compte tenu de ses capacités d'adaptation, chacun est susceptible de développer le meilleur de lui-même. L'individu à tendance participative pourra trouver en Inde un milieu propice à l'épanouissement de ses aspirations spirituelles et, surtout s'il est européen, l'occasion d'abandonner son égoïté ; l'individu à tendance alligative pourra satisfaire en Amérique latine son besoin de convivialité (Illich, 1973).

Potentiellement, chacun a des affinités spécifiques et des rapports particuliers avec tel ou tel lieu. La Terre est une étendue qualifiée, telluriquement qualifiée. Une région terrestre est vivante : par son sol, par son climat, par sa végétation, par les êtres qu'elle abrite. C'est une entité dont la présence se signale par ce qu'on nomme communément atmosphère ou ambiance. Le célèbre astrologue anglais William Lilly (1602-1681) invite chacun à élire son lieu d'existence dans le monde ou dans le royaume d'Angleterre : "To what Part of the World, or of this Kingdome, be might best apply himselfe to Live in" (in Christian astrology, London, 1647 ; Regulus, 1985, p.137). Chaque société, vivifiée par les forces telluriques de son habitat, devient à son tour le catalyseur d'un segment spécifique du potentiel psychique humain. Les cultures pallient aux carences intermittentes de l'énergie individuelle, comme le signifiant aux éclipses du signifiable. C'est ainsi que le Code, les conventions, et les institutions en arrivent à se substituer aux impressionaux, à l'intention et aux aspirations de la présence astrale.

Le voyage réveille les virtualités psychiques-astrales et façonne en chacun de nouvelles manières d'être. Le milieu ambiant opère une transformation de la conscience, d'autant plus profonde et durable que les incitations sont perçues passivement et inconditionnellement, "imperçues" sans barrière ou oeillère mentale. On renaît autre à Quito, à Nairobi, à Djakarta, à Colombo, à Novosibirsk, à condition d'y vivre assez longtemps. Hermann de Keyserling (1880-1946), le meilleur géo-graphe (au sens propre) des peuples et des mentalités, devient hindou dans l'Himâlaya, le sinologue allemand Richard Wilhelm (1873-1930) devient chinois, René Guénon musulman, et Artaud mexicain.

L'homme a besoin de toute la Terre, car chaque enracinement local est un accélérateur spécifique du potentiel psychique. Les divers modes perceptifs et cognitifs développés au sein d'une culture sous-tendent des dispositions d'esprit, des mentalités, et par suite des représentations socio-culturelles particulières. La géographie culturelle a pour dessein de déceler le vivant archétypal dans chaque société par-delà les besoins triviaux de l'homo oeconomicus (corrigeant, en reprenant ce texte, une citation impécise que je croyais avoir écrite : cf. Roland Breton, Géographie des langues, P.U.F., 1976 ; 1983, p.30). La géoculturologie astrale propose un canevas pour la compréhension de la diversité originelle des cultures. Elle implique une taxonomie astrale des aires culturelles. Son objet n'est pas ce qui est, mais ce qui devrait ou pourrait être, non pas le manifeste, mais le potentiel, le virtuel, et sa traduction psycho-mentale.



7. LES AIRES TERRITORIALES

"Je ne m'intéresse véritablement et sérieusement qu'aux virtualités du monde et non à sa réalité et à son actualisation."
(Keyserling, Le journal de voyage d'un philosophe, trad. franç. Alzir Hella et Olivier Bornac, Stock, 1928, vol. 1, p.4).

La Tétrade régit la répartition de l'étendue terrestre, mais aussi les aires géoculturelles de chaque pays, de chaque région, de chaque cité, et même de chaque habitation. Claude Ptolémée, astrologue et géographe, avait repris de Posidonios une quadripartition des régions du monde habité d'après les quartes zodiacales : l'Europe printanière, la Libye et l'Éthiopie estivales, l'Asie du Sud automnale, la Scythie (Asie du Nord) hivernale (Ptolémée, Tétrabible, II 3 ; Bouché-Leclercq, L'astrologie grecque, 1899, p.336-339). Le philosophe syrien avait repris une répartition classique d'origine sumérienne (ca. 2750 BC) et intégrée ultérieurement dans le corpus proto-astrologique babylonien (ca. 1000 BC) : Martu (Ouest), Sumer (Sud), Shubur-Hamazi (Est), Uri (Nord) chez les Sumériens, et Amurru (Ouest), Akkad (Sud), Elam (Est), Subartu et Gutium (Nord) chez les Babyloniens (cf. par exemple Samuel Kramer, L'histoire commence à Sumer, 1975).

Le philosophe et astrologue musulman al-Bîrûnî distingue au XIe siècle, à une époque où l'on ignore l'existence de l'Amérique, 7 keshvars ou "climats" (ou zones de la terre ferme) centrés sur l'Irak et l'Iran. Ce sont en quelque sorte des types géo-astraux appliqués à la terre comme les signes zodiacaux peuvent l'être à l'homme. Henry Corbin note à propos des keshvars que "les distances spatiales entre les humains subissent de nos jours une réduction croissante. (...) En revanche, les univers réels, ceux par lesquels et pour lesquels les hommes vivent et meurent, univers qui restent irréductibles aux données empiriques, parce que leur réalité secrète préexiste à tous nos projets et les prédétermine, jamais, semble-t-il, ces univers n'ont été aussi loin de pouvoir communiquer entre eux." (in Corps spirituel et Terre céleste, Buchet Chastel, 1979, p.20).

Le shéma qui suit est une extension de ces distributions traditionnelles à l'échelle planétaire. D'après la sémantique des infrastructures astrales, il apparaît que le Dominion convienne mieux que le Zodiaque, comme support de la géographie astrale. Chacun des quatre quadrants terrestres (occidental, sud-occidental, sud-oriental, nord-oriental) se subdivise en deux parties : le quadrant dit occidental comprend les aires nord-américaine et européenne, le quadrant sud-occidental ou ouest-méridional les aires sud-américaine et noire-africaine, le quadrant sud-oriental ou est-méridional les aires indienne et océanienne, le quadrant nord-oriental ou est-septentrional les aires chinoise et sibérienne-arctique. L'aire centrale correspondant au quatrième keshvar d'al-Bîrûnî.

Les 9 aires territoriales

En raison de la présence inégale des terres dans les deux hémisphères, l'axe horizontal de la séparation Nord/Sud n'est pas l'équateur mais le tropique du Cancer (correspondant à l'angle d'inclinaison de 23°5 de l'équateur céleste sur l'écliptique). La répartition est géographique avant d'être culturelle. Roland Breton distingue 8 subcontinents (in Géographie des civilisations, P.U.F., 1987), délimités par des obstacles géographiques naturels (massifs montagneux, déserts, océans) : l'espace européen, les grandes plaines d'Amérique du Nord, l'espace africain, le subcontinent indien, l'espace australien-océanien, l'espace extrême oriental, l'espace sud-américain, et l'espace steppique de l'est.

Les quatre aires uniformes sont les suivantes, d'après les maîtrises planétaires et zodiacales :
- l'aire européenne, liée à l'individuation, ainsi qu'aux signes printaniers et à leurs régents planétaires Mars, Jupiter et Uranus.
- l'aire sud-américaine, liée à l'alligation, ainsi qu'aux signes estivaux et à leurs régents planétaires Vénus, la Lune et le Soleil.
- l'aire indienne, liée à la participation, ainsi qu'aux signes automnaux et régents planétaires Neptune, Pluton et Chiron.
- l'aire chinoise, liée à l'objectivation, ainsi qu'aux signes hivernaux et à leurs régents planétaires Saturne, Mercure et Cérès.

Les 9 zones terrestres selon le Dominion

L'aire sibérienne-arctique, géographiquement située entre les subcontinents européen et chinois, est régie par l'individuation et l'objectivation, l'aire océanienne par l'objectivation et la participation, l'aire noire-africaine par la participation et l'alligation, l'aire nord-américaine par l'alligation et l'individuation. Quant à l'aire centrale (Afrique du Nord, Turquie, Moyen-Orient, Iran...), elle est régie conjointement par les quatre types. D'un point de vue strictement géographique, seule l'aire indienne n'est pas à sa place puisqu'elle devrait se situer à la latitude du Pérou, entre l'Australie et Madagascar, pour boucler le schème circulaire de l'organisation. Cette irrégularité s'explique par la dérive des continents. En effet on sait que la péninsule indienne, issue de la partie Sud de la Pangée primitive (200 millions d'années), est venue percuter tardivement le continent asiatique, formant ainsi la chaîne de l'Himâlaya.

Les quatre aires intermédiaires ont presque exclusivement abrité, jusqu'au XVIe siècle, des sociétés dites archaïques. Les quatre aires uniformées et l'aire centrale ont abrité des cultures centralisées de type étatique, autrement dit des grandes civilisations : l'aire européenne les civilisations hellénique puis occidentale, l'aire sud-américaine les civilisations précolombiennes, l'aire indienne la civilisation hindoue, l'aire chinoise la civilisation chinoise, l'aire centrale les civilisations mésopotamiennes, égyptienne, puis islamique. Ce sont précisément les huit grandes civilisations, distinguées par Oswald Spengler (1880-1936), et corroborées, compte tenu de leurs filiations, par l'historien britannique Arnold Toybee (cf. Spengler, Der Untergang des Abendlandes, 1918-1922, i.e. Le déclin de l'occident, Gallimard, 1948 ; Toynbee, A Study of History, 1934-1939, vols. 1-6, i.e. L'histoire, un essai d'interprétation, traduction abrégée, Gallimard, 1951).



8. LES AIRES GÉOCULTURELLES : ETHNIQUES, LINGUISTIQUES ET RELIGIEUSES

En dépit des vicissitudes socio-historiques qui masquent l'adéquation entre les neuf aires géographiques et les systèmes linguistiques, religieux et culturels qui s'y sont implantés, en dépit de l'activisme nihiliste de la recherche moderne qui gomme les évidences, noie les différences dans une analytique spécieuse et nivelle les différences, lesquelles n'apparaissent plus qu'en filigrane dans le désordre géopolitique actuel, chacune des aires culturelles reste animée par son souffle propre, car l'idiosyncrasie géo-astrale des peuples préexiste aux idéologies et survit à leur disparition.

Les populations, ethnies et races peuplant les différentes aires territoriales appartiennent à des groupes distincts. Le père de la génétique des populations, l'italien Luigi Cavalli-Sforza (né en 1922), a identifié une quarantaine de populations réparties d'après leur identité et leur éloignement génétiques, et qu'on peut rassembler en neuf groupes principaux : les groupes africains (génétiquement les plus isolés), les groupes caucasoïdes (dont les berbères, iraniens, européens, sardes), les groupes caucasoïdes indiens (indiens et indiens sud-orientaux), les groupes du nord-est asiatique (dont les mongols, tibétains, coréens, japonais, aïnous), les groupes arctiques (turcs, esquimaux, tchouktches), les groupes amérindiens, les groupes du sud-est asiatique (dont les chinois, khmers, thaïs, indonésiens), les groupes des îles pacifiques (polynésiens, micronésiens et mélanésiens), et les groupes océaniens (néo-guinéens et australiens). [Cf. p. ex. "Analysis of human evolution" in Genetics Today, 1965 ; The genetics of human population, San Francisco, 1971 ; Geni, popoli e lingue, Milano, 1996 = Gènes, peuples et langues, 1996, p.225.]

Les groupes génétiques d'après Cavalli-Sforza

Le tableau n'est pas complètement isomorphe à celui des aires géographiques, notamment concernant les groupes arctiques et les groupes des îles pacifiques dont certains ont fusionné culturellement soit avec le groupe nord-est asiatique, soit avec le groupe sud-est asiatique.

Les 9 groupes de population

Les groupes linguistiques autochtones dont chacun produit son propre découpage du réel et reflète un type spécifique de fonctionnement de l'esprit, semblent s'ordonner selon un modèle similaire par neuf, équipotent à celui des aires géographiques (Cf. par exemple Antoine Meillet et Marcel Cohen (dir), Les langues du monde, Champion, 1924 puis 1952 ; et Cavalli-Sforza, pagina citata supra).

Les 9 groupes linguistiques

Au quatrième millénaire, c'est-à-dire avant l'apparition des grandes civilisations et la formation des premiers États et empires (mésopotamiens autour du Tigre et de l'Euphrate et égyptiens autour du Nil, puis indien autour de l'Indus et chinois autour du Fleuve jaune), les neuf aires culturelles étaient animistes. Au XVe siècle, à l'aube de la conquête des Amériques, de la Sibérie, de l'Australie et des îles du Pacifique par les européens, quatre religions dites universalistes demeurent solidement implantées : l'hindouisme en Inde, le bouddhisme en Chine, le christianisme en Europe et l'islam dans l'aire centrale. Lors de leur expansion, des religions plus anciennes ont pu être réduites : c'est le cas du judaïsme dans l'aire centrale, des confucianisme, taoïsme et shintoïsme dans l'espace sino-japonais. Le cas du bouddhisme est intéressant : il est allé s'implanter dans une aire culturelle qui correspondait davantage à son idiosyncrasie que son aire originelle, l'Inde.

Partout ailleurs règne encore l'animisme, stade originel de l'évolution religieuse selon Edward Tylor. Le monde animiste était totalement vivant et spirituel (animé d'énergie et d'esprits), comme il l'a encore été pour le naturalisme panpsychiste allemand (Agrippa, Paracelse). Cette "religion" primordiale, qui fut plus qu'une religion, a pris différentes formes selon l'aire culturelle au sein de laquelle elle s'est développée. Je le désigne sous les termes de chamanisme en Asie centrale et septentrionale, de totémisme en Amérique de Nord (du totem, terme qui provient des Algonquins nord-américains), de fétichisme en Afrique noire (du fétiche, objet de sorcellerie qui concentre la puissance ou l'énergie vitale), de nagualisme en Amérique du Sud (religion du Nagual qui désigne l'Aigle, le Jaguar céleste, l'invisible, l'inconnaissable, la réalité supra-sensible infiniment plus vaste que le monde visible), et d'oniralisme en Australie (terme utilisé en 1821 dans un sens autre par Henin de Cuvilliers). Selon le maître des historiens des religions, le roumain Mircea Eliade (1907-1986), l'extase est l'élément principal du chamanisme, et les Aborigènes d'Australie se réfèrent à une époque mythique, l'Être du rêve, appelé alchéra chez les Arandas. Par fétichisme, j'entends l'ensemble des religions africaines originelles, devenues syncrétiques pour la plupart, et qui attribuent une importance particulière à la personnification des esprits à travers des statuettes et objets matérialisés, eux-mêmes instruments de procédures magiques.

Les 9 groupes religieux

La répartition des zones religieuses, comme celle des groupes linguistiques, est équipotente à celle des aires géographiques. L'ethnologue et philosophe allemand Leo Frobenius (1873-1938) a développé la notion de païdeuma, qui désigne le fondement spirituel indéfini qui soutient les expressions religieuses d'un groupe de cultures associées au sein d'une même aire culturelle (in Païdeuma, Umrisse einer Kultur und Seelenlehre, München, C.H. Beck, 1921). Cependant soulignons qu'il n'y a pas d'homme religieux ! Il n'y a que des philosophes et légistes, des artistes, des mystiques, et des savants. Les théologues sont des idéologues. Les religions sont des systèmes sociétaux qui se sont implantés en raison de leur tonalité géo-astrale en accaparant, à des degrés variés, chacun des quatre domaines de la connaissance humaine.

Les schémas qui précédent (répartition des territoires, des peuples, des langues, des religions) représentent des coupes temporelles du processus de différenciation par la Tétrade. Le modèle géographique ne s'actualise que dans son développement historique. La quadripartition géo-astrale, de nature périodique, évolue dans le temps selon les zones d'occupation du sol et le degré d'activité des sociétés humaines. Les fonctions ne coïncident pas exactement et les tableaux ne sont pas nécessairement équipotents car la différenciation dépend aussi de la mobilité et de la diffusion des cultures ; cependant ils s'inscrivent dans le même processus de quadripartition qui s'applique aux individus comme aux communautés culturelles sous sa forme géo-astrale.



9. LES TRILOGIES MEXICAINE, INDIENNE ET CHINOISE

"Le grand secret de la culture indienne est de ramener le monde à zéro, TOUJOURS." (Antonin Artaud, Ci-gît)

Il y a trois à quatre millions d'années, quatre espèces d'hominidés se partageaient l'Afrique : les australopithecus anamensis et afarensis en Afrique orientale, le bahrelghazali en Afrique centrale et l'africanus en Afrique du Sud. Leurs successeurs, originaires d'Afrique, sont attestés dans trois autres régions vers 1.8-1.7 millions d'années : en Géorgie puis en Chine orientale et à Java. Ces enracinements géographiques précèdent la formation des quatre races traditionnelles (la négroïde, l'europoïde, la mongoloïde, et l'australoïde) - une race étant "une population qui a été isolée assez longtemps pour développer des caractéristiques qui distinguent ses membres des autres individus de même espèce mais d'origine différente." (Colin Mc Evedy, Atlas de l'histoire ancienne, Robert Laffont, 1985, p.5). Ce sont vraisemblablement les premières migrations d'hominidés.

A son tour la race blanche du genre Homo Sapiens se subdivise en quatre groupes : les Indo-Européens, les Hamites en Afrique du Nord, les Sémites dans la péninsule arabe, et les Finnois dans les forêts du Nord.
Au milieu du troisième millénaire, naissent les quatre premières grandes civilisations : en Mésopotamie, en Égypte, en Inde, en Chine.
Au milieu du second millénaire, les Indo-Européens occupent toute l'Europe : les Celtes s'installent à l'ouest, les Thraco-Phrygiens au sud, les Slaves à l'est, et les Germains au nord.
Vingt-cinq siècles plus tard, l'Europe occidentale non musulmane se partage en quatre royaumes : la France à l'ouest, l'Italie au sud, la Germanie à l'est, et l'Angleterre au nord.
Aux XIIIe et XIVe siècles apparaissent les premiers signes culturels des idiosyncrasies nationales et émergent simultanément, dans le domaine de la pensée, le rationalisme universaliste français (studium de Paris), le formalisme esthétique Italien (Bonaventure, Thomas d'Aquin, Dante), le spiritualisme spéculatif allemand (Albert le Grand, Eckhart, Jean Tauler), et l'empirisme anglais (Roger Bacon, Guillaume d'Ockham).
Autant de tétrades à rajouter éventuellement au Tabulaire de l'archétype quadripolaire.

Les idiosyncrasies psychiques-astrales et géo-différenciées régissent les mentalités (constitutions psycho-mentales ou implexes collectifs) et les idéologies (codes dérivés de représentations mentales). Chaque aire culturelle, et en son sein chaque nation, a sa part, sa particularité, sa forme de conscience, sa conception de l'homme, sa pratique des valeurs, son sens des polarités, de l'équilibre et de la totalité. Keyserling est l'un des rares à avoir enquêté (et osé enquêté) sur les traits caractéristiques de la constitution mentale propre à chaque nation européenne (in Analyse spectrale de l'Europe, 1928 ; trad. franç. Alzir Hella et Olivier Bornac, Stock, 1930). Les cultures sont incommensurables et étrangères aux critères quantitatifs sur lesquels s'appuient les interprétations politico-techno-économiques. Seule l'hypothèse géo-astrale permet, non pas de décrire leur multiplicité contingente, mais de comprendre la différence absolue, ordonnée et inextinguible de leurs formes.

Les sociétés et les cultures, tout comme les individus, ont leur caractère. La Chine, l'Europe, l'Inde, et le Mexique se sont partagé les quatre quadrants de la Tétrade terrestre. Au Ve siècle, à l'apogée d'Athènes, les premières civilisations mésoaméricaines étaient nées : les Toltèques et les Mayas. Les représentations mythologiques et les hiérarchies de dieux propres aux aires géo-culturelles illustrent les mentalités autochtones, collectives et psychiques-astrales. La différenciation des diverses infrastructures astrales et leur correspondance par les Maîtrises justifient cette quadripartition, laquelle est psychique avant d'être socio-culturelle. Et la prise en considération des trilogies divines, notamment européenne, sud-américaine et chinoise, a été un élément non négligeable dans mon ordonnancement des maîtrises zodiaco-planétaires : Mars, Jupiter et Uranus au printemps, le Soleil, la Lune et Vénus pour l'été, Neptune et Pluton pour l'automne.

Les Aztèques vénèrent la LUNE, le SOLEIL et VÉNUS, dont, respectivement, Tezcatlipoca (le miroir fumant), Huitzilopochtli (l'aigle solaire) et Quetzalcoatl (le serpent à plumes) sont les divinités rectrices, des dieux n'étant rien par eux-mêmes mais trouvant leur équilibre dans l'altérité, vivant constamment dans la crainte et recherchant désespérément la confiance de leur entourage, des dieux ressemblant à des hommes et ne cessant de pleurer les temps heureux révolus, en somme des dieux de l'alligation, vivant en l'autre et pour l'autre (cf. par exemple Jacques Soustelle, L'univers des Aztèques, Hermann, 1979).

Dans l'hindouisme, Brahma (PLUTON) est le dieu créateur, invisible, insondable, dont on ne peut rien dire, Vishnou (NEPTUNE) le dieu aux multiples avatars, protecteur de la vie et dispensateur de félicité, Shiva (CHIRON) le dieu destructeur et procréateur, détenteur de la justice divine à laquelle nul n'échappe, des dieux de la participation, entraînant chaque parcelle vivante dans la roue éternelle des naissances et réincarnations. Ils forment la fameuse Trimûrti hindouiste, la triple émanation de la divinité sur terre.

Le fait qu'aucun mythe cosmogonique n'ait été conservé chez les Chinois corrobore l'orientation a-religieuse ou supra-religieuse de leur civilisation et son caractère objectivé. Les trois "dieux" de la culture chinoise seraient finalement les trois principes fondamentaux et causes actives qui traversent toute son univers : le Ciel (SATURNE), la Terre (CÉRÈS), et l'Homme (MERCURE).



10. LA MENTALITÉ EUROPÉENNE

"L'explication indo-europénne du monde n'est qu'un des rêves sans nombre de l'humanité, et elle n'est pas, quant à son contenu, un rêve privilégié." (Georges Dumézil)

Dumézil a mis en évidence, au sein des différentes sociétés indo-européenne (védique, germanique, scandinave, celtique, romaine...), une structure mythologique commune, fondement des trois fonctions organisatrices de ces sociétés : la souveraineté bi-polaire, magique (URANUS) et juridique (JUPITER), la force physique et guerrière (MARS), et la fécondité : "Ni généralement les Sémites, ni les Sibériens, ni les Chinois, ni aucun peuple qui ne soit indo-européen ou qui n'ait été exposé à une action indo-européenne historiquement démontrée et datable, n'a mis une telle structure comme tuteur, comme échine dans son idéologie ou dans sa vie sociale." (Dumézil, Les dieux des Indo-européens, P.U.F., 1952, p.35).

La première fonction est double ; la troisième est multiple et inconsistante, sans spécificité propre, puisqu'elle amalgame l'ensemble des qualités (santé, volupté, opulence, richesse) n'appartenant pas spécifiquement aux deux fonctions principales : "Les dieux canoniques du dernier niveau, les [jumeaux] Nasatya ou Aśvin, n'expriment qu'une partie du domaine beaucoup plus complexe qui est celui de la troisième fonction." (Dumézil, ibidem, p.13). La troisième fonction est multiple : "Le caractère pluriel, collectif, total (Viśve Devah, les "Tous-les-Dieux") qu'exprime bien le pluriel viśah "les clans" que Rig Veda, VIII.35, oppose déjà comme étiquette de la troisième fonction au singulier bráhman et au singulier kshatrá, "science des corrélations mystico-rituelles" et "puissance", qui caractérisent les deux premières." (Dumézil, ibidem, p.13).

Ainsi, au sommet de l'Olympe védique, trois entités divines ont exclu du pouvoir représentatif un collectif sans visage mais à mille têtes, qui concerne les fonctions planétaires non investies : lunaire, vénusienne, mercurienne, solaire, cérésienne, saturnienne, chironienne, neptunienne et plutonienne. Trois dieux fonctionnels détiennent la puissance : Varuna (URANUS) par l'immobilisation et la magie, Mitra (JUPITER) par le pacte, le discours et la persuation, Indra (MARS) par le combat et les armes. Le Mahabharata, plus éclectique, fait état en XIII.150 de six couples de dieux, de type zodiacal : Amśa/Bhaga, Dhatar/Aryaman, Jayanta/Bhaskara, Tvastar/Pûsan, Indra/Visnu, et Mitra/Varuna (cf. Dumézil, Les dieux souverains des Indo-européens, Gallimard, 3e éd. 1986, p.90).

"Varuna est un maître inquiétant, terrible, possesseur de la maya (c'est-à-dire de la magie créatrice de formes, réelles ou illusoires), armé de noeuds, de filets (c'est-à-dire opérant par saisie immédiate et irrésistible)." (Dumézil, Les dieux des Indo-européens, p.12). Le dieu lieur agit par capture. Soudain jaillit d'on ne sait où, une force insaisissable qui paralyse. Surgit de l'ombre ce qui n'était pas, ou disparaît ce qui était à portée de main. Le piège fonctionne avant qu'on s'aperçoive de sa présence : pas le temps de réaliser ce qui se passe. URANUS, c'est l'unification d'une multitude : "tous les A, c'est B". Les énergies se concentrent en un faisceau unique sous l'oeil implacable du dieu borgne. L'Ódinn scandinave s'approprie le monde. Les diverses manifestations phénoménales sont subordonnées au Verbe exprimant l'Être, à la Cause originelle ou au Principe ultime. Les différences sont identifiables et comparables ; les lignes de variation prennent une orientation convergente ; les hiérarchies sont instituées ; les secrets sont dévoilés ; l'innommable est cerné.

"Mitra, dont le nom signifie le Contrat, est aussi l'Ami, est rassurant, bienveillant, protecteur des actes et rapports honnêtes et réglés, ennemi de la violence." (Dumézil, ibidem, p.12). JUPITER, c'est la simplification, la mise en relation, la résolution du conflit, l'obligation d'un choix entre des options limitées : "ou A, ou B". Le dieu juriste préside "l'assemblée où sont portés les litiges" (Dumézil). Et chacun est tenu de s'engager, de prendre parti pour l'un ou l'autre des camps en présence. Toute prise de position est susceptible de faire l'objet d'un traité. Les situations existentielles sont impliquées au sein d'une réglementation binarisée applicable à tous les cas de figure (dialectique des opinions, dualisation des perspectives, politique du Tiers exclu). Le Týr scandinave parle beaucoup, examine les diverses options, justifie ses décisions, il délibère, explique, argumente, persuade. Chacun est placé devant une alternative impérative. Les conflits personnels sont résolus dans la sphère publique.

"En Índra (Índara) se résume tout autre chose : les mouvements, les services, les nécessités de la force brutale qui, appliquée à la bataille, produit victoire, butin, puissance. Ce champion vorace, armé de la foudre, tue les démons, sauve l'univers. Pour ses exploits, il s'enivre du soma qui donne vigueur et fureur ." (Dumézil, ibidem, p.12). MARS, c'est la confrontation, l'évidence de l'obstacle, le plaisir de la situation conflictuelle. Ce qui est là, à portée de main, déclenche une prise de position irréversible. Le rapport de force s'impose de fait. Ne subsiste que ce qui résiste à la puissance physique et matérielle. Le dieu guerrier se nourrit de luttes, d'antagonismes, de duels, de conquêtes. Le Thórr scandinave parle peu : il agit. Il n'accumule rien, ne conserve rien, ne fait que prodiguer son énergie et s'épuiser dans le combat. A l'issue de ce perpétuel conflit : la victoire, ou la mort.

Un épisode de l'épopée scandinave des Edda illustre les relations entre deux représentants de la souveraineté : Ódinn s'allie à Týr pour piéger le loup guerrier Fenrir. Ódinn, le voyant omniscient, est borgne parce qu'il a volontairement déposé l'un de ses yeux à la source de la connaissance, et Týr, le garant des serments, devient manchot en sacrifiant volontairement sa main droite pour convaincre Fenrir de sa bonne foi. (cf. Dumézil, Mythe et épopée, vol 1, p.151, p.426-427, et Les dieux souverains des Indo-européens, p.198-200). Ainsi les dieux souverains se sont mutilés afin de parvenir au pouvoir et de maîtriser le processus de mutilation. C'est le prix de l'autorité, de l'influence, des honneurs, de la respectabilité. Pour faire carrière et accéder au sommet des échelles hiérarchiques, chacun est incité à imiter ses dieux. La réussite sociale réclame une amputation, une dégradation, un renoncement à sa globalité, un abandon de la consonance entre ses fonctions vitales, affectives, morales et cognitives, une détérioration de l'harmonie intérieure.

D'après ce mythe, Deleuze interprète la modernité occidentale par les rapports de la Machine de Guerre (représentée par le loup Fenrir, mais désormais contrôlée par le couple magico-juridique) à l'Appareil d'État (représenté par le couple Ódinn/Týr) : "L'appareil d'État fait que la mutilation et même la mort viennent avant. Il a besoin qu'elles soient déjà faites, et que les hommes naissent ainsi, infirmes et zombies. (...) C'est l'appareil d'État qui a besoin, à son sommet comme à sa base, d'handicapés préalables, de mutilés préexistants ou de morts-nés, d'infirmes congénitaux, de borgnes et de manchots." (Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille plateaux (Capitalisme et Schizophrénie 2), Minuit, 1980, p.530, et le cours de Deleuze, du 8 janvier 1980 à Vincennes). La guerre n'est qu'un objet accessoire de la Machine de Guerre, qui au service de l'Appareil d'État, n'a en réalité qu'un seul but : la mutilation des populations.

Quoi qu'il en soit de cette ambivalence, réelle ou fictive, entre la machine de guerre et l'appareil d'État, et quelle que soit l'opérateur principal de la mutilation, la guerre ou plus encore le travail, la conscience européenne reste asservie à cette figure tripartite qui illustre sa trivalence psychique. Plus généralement des rapports spécifiques s'établissent entre fonctions dominantes - que ce soit en Europe ou dans d'autres aires culturelles - lesquelles fonctions, à mesure que les sociétés évoluent ou déclinent, ont tendance à se mêler, à se confondre : c'est ce qu'illustre, ici, la subordination de la machine de guerre à l'appareil d'État, ou là, la mainmise de l'idiosyncrasie jupitérienne sur les existences.

L'appareil d'État (et le calmar multinational aurivore) est toujours polarisé : exécutif/législatif, gouvernement/assemblée, députés/sénateurs, droite/gauche, politique/judiciaire, national/fédéral, droit-national/droit-international, politique/médiatique, etc., autant d'avatars d'un même monstre hétéroconte bicéphale cherchant à écraser chacun au mur livide de son enfermement. En revanche la machine de guerre, même parfaitement contrôlée, apparaît souvent comme un ennemi manifeste des populations.

Ce n'est pas le militaire qui perpétue le politique sous d'autres formes, comme le croyait le général prussien Karl von Clausewitz, mais bien l'économie et la finance qui prennent le relai de la guerre. Le bénéfice de la production et des manipulations financières se substitue au butin de guerre. Et quand la bourse et l'économie déclinent, comme dans les années 30, on en revient à la solution primaire. Quant au juridico-politique, il est bien une invention occidentale : le chef des sociétés tribales amérindiennes ne possède pas le pouvoir. Il n'a pas d'autorité sur ses compagnons. Il n'est que l'instance régulatrice du groupe. Il prodigue sans compter mots et biens matériels. Sa parole n'est porteuse d'aucune contrainte, d'aucun impératif. Il est l'acteur (solaire) de la conscience communautaire (cf. Pierre Clastres, La Société contre l'État, Minuit, 1974).

L'Europe n'a pas renié ses dieux printaniers qui survivent sous des formes plus abstraites : celles de l'économique (MARS), du juridico-politique (JUPITER), et de l'idéologique (URANUS). Le modèle hégélo-marxien illustre le statut historique de l'Europe qui continue à imposer ses normes par son expansionnisme impérialiste, la mondialisation de ses valeurs technologiques et culturelles, et l'extension de la compétition individuelle aux quatre coins de la terre. Les papiers des universitaires alignés et collaborateurs bien-pensants s'attachent à résorber la spécificité des autres cultures sous la bannière des seules valeurs intrinsèques à l'Occident.

La suprématie des trois dieux fonctionnels europeano-aryens illustre l'intégration psychique du processus d'individuation dans la conscience européenne. En raison du présupposé de la séparation des individus, chacun est tenu d'entrer dans la lice des rapports de force obligés. La conscience égocentrée de l'européen ne reconnaît pas d'autre critère relationnel que celui des valeurs prédatives et de domination :
- sur les esprits par la rhétorique, le pouvoir du langage, de la pensée, et des agencements représentatifs (URANUS)
- sur les comportements par l'intimidation, par les hiérarchies d'influence, et les diverses formes de dissuasion (JUPITER)
- sur les conditions d'existence, par la répression, par la pression militaire et policier, et par l'argent et la soumission au monde matériel (MARS)

Le savoir sert complaisamment le pouvoir : science et technologie sont à la remorque des intérêts, du rendement et de l'efficacité ; information et éducation ne diffusent et ne canalisent que des mots d'ordre et prêts-à-penser. Mais qu'on ne croit pas qu'on veuille dire ici que l'Europe n'est qu'un creuset d'âmes complètement asservies : il aura fallu qu'une méga-culture s'y développe pour compenser, non pas l'insatisfaction des seules pulsions sexuelles, comme l'affirme Freud, mais le terrible arrangement d'une machine à trois têtes, qui ne cesse d'impressionner son tempérament.



11. LA DESTRUCTION DE LA TÉTRADE GÉO-ASTRALE

"Une forme proprement contemporaine de violence. Plus subtile que celle de l'agression : violence de dissuasion, de pacification, de neutralisation, de contrôle - violence d'extermination en douceur, violence génétique, communicationnelle ­ violence du consensus et de la convivialité, qui tend à abolir à force de drogues, de prophylaxie, de régulation psychique et médiatique, les racines mêmes du mal et donc toute radicalité. Violence d'un système qui traque toute forme de négativité, de singularité, y compris cette forme ultime de singularité qu'est la mort elle-même." (Jean Baudrillard, octobre 1995)

L'Europe, malgré la panoplie de ses avatars idéologiques prétendument universels (la rentabilité, l'efficacité, la propriété, la responsabilité, la compétitivité, la libertétée et l'égalitétée, etc.), n'incarne qu'un neuvième des virtualités humaines, quelle que soit l'étendue de ses prétentions et de ses conquêtes. Les vérités et croyances de ses penseurs, juristes et techniciens ne s'imposent qu'à travers des normes et conventions renforcées par l'institutionalisation et la coercition des pratiques. L'Amérique latine, avec ses repères saugrenus, avec ses préoccupations trop humaines, avec ses dieux qui vivent dans la peur et la dépendance, représentera toujours une altérité inexpugnable, une tonalité idiosyncrasique irréductible, quelle que soit la teneur de son aliénation et de son acculturation présentes. Son faciès comportemental et réactionnel, qui se traduit par un ralentissement des réponses aux stimuli, demeure intact. Le sud-américain est resté Toltèque, Quechua ou Guarani en dépit de la destruction massive de ses archives et de sa culture, et de l'attirail technologique qu'on lui inculque.

Une aire géo-culturelle est toujours potentiellement vivante car les idiosyncrasies collectives et les processus perceptifs et neuro-psychiques qui sous-tendent ses représentations socio-culturelles continuent à innerver les organismes malgré la pression des mécanismes d'acculturation. L'esprit amérindien survit aux massacres des autochtones, et en dépit des apparences, c'est le descendant du colon européen qui, au contact de la terre américaine, peu à peu s'indianise. Il faut du temps : les actes humains sont futiles et brutaux ; les forces de la terre sont continues et inéluctables. En somme il n'y a pas l'Occident opposé à l'Orient, pas plus qu'il n'y a de tiers-monde, mais 9 aires culturelles impérissables, indestructibles, virtuellement équivalentes dont l'impérialisme technocratique altère et réduit la spécificité. A la source de la dépréciation de l'Autre et de l'Ailleurs : des critères idéologiques (le civilisé/ le sauvage), politiques (le citoyen/ le barbare), économiques (le développé/ le sous-développé).

Aux XVIe et XVIIe siècles, la traite des Noirs et leur mise en esclavage est encouragée et justifiée par les principes évangéliques. Conquistadores et colonisateurs ne s'embarrassaient pas de scrupules. Les Missions étaient rythmées au son des Canons : extermination massive de bisons et de marsupiaux, génocides d'Amérindiens, de Sibériens, d'Aborigènes, lamentable traque des Tasmaniens, et destruction des environnements écologiques grâce auxquels ces peuples assuraient leur équilibre vital. "Au cours de ces quarante ans, plus de douze millions d'âmes, hommes, femmes et enfants, sont morts injustement à cause de la tyrannie et des oeuvres infernales des chrétiens. C'est un chiffre sûr et véridique. Et en réalité je crois, et je ne pense pas me tromper, qu'il y en a plus de quinze millions. (...) Ils faisaient des paris à qui ouvrirait un homme d'un coup de couteau, ou lui couperait la tête d'un coup de pique ou mettrait ses entrailles à nu. Ils arrachaient les bébés qui tétaient leurs mères, les prenaient par les pieds et leur cognaient la tête contre les rochers." (Bartolomeo de Las Casas (1474-1566), Brevissima relación de la destrucción de las Indias (Très brève relation de la destruction des Indes, 1552 ; Maspero, 1979 ; 1983, pp.51-52, 55). Ce sont là les véritables crimes contre l'humanité, restés impunis, puisque ce sont les mêmes qui massacraient, et qui légifèrent au nom des droits de l'homme quatre ou cinq siècles après.

Les formes modernes d'acculturation, d'anéantissement et de déshumanisation fonctionnent de manière plus sournoise, mais tout aussi efficace et coercitive, sous la triple bannière et "nouvelle trinité" 1) le Marché 2) la Démocratie 3) le Scientisme, les Père, Fils et Saint-Esprit de l'asservissement moderne, autrement dit : 1) l'Argent, 2) l'insipidité mensongère des discours martelés par les commis en langues de bois, 3) le déréglage des cervelles par leur asservissement à des appareillages implantés, tous trois éveillant et stimulant les plus grossiers prurits de la conscience..

Ce qui caractérise la modernité n'est pas tant l'omnipotence de ces trois domaines (l'économique, le politique, l'idéologie scientiste) sous les modalités susdites, que leur fonctionnement sur un modèle commun (en s'appropriant chacun les méthodes et modalités des deux autres) et dans un but commun : l'exclusion brutale de toute altérité, l'asservissement de la conscience, et l'éradication de l'énergie organique naturelle. (Sur la triade moderne et sur l'idéologie moderniste, cf. Le thème du C.U.R.A. in fine, et mon introduction à la Démocratie de Tocqueville, aussi in fine).

La mondialisation de cette idéologie relègue des subcontinents entiers dans la dépendance économique, politique et culturelle. L'existence est évaluée et quantifiée par des notions insignifiantes et truquées comme le produit intérieur brut, la croissance ou l'espérance de vie. Le bonheur individuel est évalué par la consommation de sodas ou de smartphones, par la prolifération de députés ou de séries télé, par les caquets de managers d'entreprise ou de pseudo-vedettes. La mondialisation n'est qu'un prolongement de la colonisation, sa phase ultime : non plus active par les seules armes, mais par les représentations agissant sur les instincts, les désirs, la confiance en soi, et généralisée à tous, démunis comme nantis. Ce ne sont plus les peuples qui subissent la destruction, mais l'ensemble des cultures, des nations et des élites, à commencer par l'européenne, jadis acteur de la colonisation.

La violence du mondialisme technocratique dans son exercice de négation de l'autre et de son désir d'habiter son propre espace existentiel, a pour effet l'annihilation intérieure et morale de chacun. Ainsi se perpétuent les massacres qui sont l'histoire de l'occidentalisation, mais non plus par extermination de l'altérité et de la différence ethniques (Robert Jaulin), mais par celle de tous et de chacun, au plus profond de lui-même. Et l'histoire des civilisations se résume finalement au combat du Ciel (et de la Terre sa vassale) pour la survie et le développement organiques, contre la stupidité de l'activisme humain travaillant à sa propre destruction.



Patrice Guinard: Géoculturologie astrale
Le Paradigme astral II (version 2.0 : 01-03-2017)
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