CORPUS NOSTRADAMUS 96 -- par Patrice Guinard
 

Ronsard, lecteur de Nostradamus
 

Qu'est-ce que la fureur ?

Chez les anciens, la fureur est l'expression par laquelle l'homme dépasse l'homme, accomplit sa "volonté" (Schopenhauer), ses aspirations "vers la puissance" (Nietzsche), c'est-à-dire en vue de leur accomplissement, et transcende ainsi sa condition, sa quotidienneté, son enracinement. Parce qu'ils respectaient l'humain plus que tout, les Grecs hissaient la notion de fureur au-dessus des activités sociales communes, du labeur. C'était vénérer chez le furieux, chez "le fou", l'expression des origines divines de ses aspirations. Il n'y a pas de "droits de l'homme" chez les Grecs, mais un culte et une culture de l'humain, de la dimension divine en l'homme, quel que soit le contenu pluraliste ou polythéiste qu'ils accordaient à ce terme. C'est quand l'homme surpassait l'homme qu'il était humain, quand il était plus qu'homme. On est à l'opposé des conceptions et idéologies modernes (coercition par des lois étrangères à la nature humaine, mépris de l'humain au nom de valeurs prétendues universelles, enrôlement des pulsions, enfermement aux asiles, prisons et hôpitaux, etc.) : la fureur individuelle, sacrée, s'oppose au labeur, comme à la terreur -- une invention moderne, collective, corporatiste, profane, barbare.

Pour Aristote, le génie, de constitution mélancolique (l'une des quatre dispositions qu'Hippocrate met en relation avec les humeurs corporelles), est étranger à lui-même, épileptique ou extatique, autrement dit visionnaire (cf. l'indispensable ouvrage de Klibansky, Panofsky & Saxl, Saturne et la mélancolie, 1964 ; mon texte "L'archétype zodiacal quadripolaire" à hauteur des notes 16 et 17, http://cura.free.fr/19arzoqu.html ; et Pot, 1998, p.189).

A la Renaissance, sous l'influence du Phèdre de Platon (244-245), la distinction des quatre catégories de fureur ou de délire, indépendantes ou non d'affections somatiques, est encore vivement discutée : prophétique (les vaticinations qu'inspire Apollon aux Sibylles), mystique (les mystères transmis par Dionysos, auquel Nietzsche aura aussi voulu s'identifier), poétique (sous l'influence des Muses) et amoureuse (dont Vénus serait l'inspiratrice) -- cf. par exemple une lettre de Leonardo Bruni (1370-1444), parue dans ses Epistolarum familiarium (Florence, 1495) et citée dans l'article d'Olivier Pot, 1998, p.197 -- un article à recommander sur les rapports de la mélancolie à la fureur, et sur les points de vue de Jamblique, Ficin et Agrippa notamment, quant à leurs relations aux affections corporelles, voire aux états psychopathologiques.

Fureur qui n'est pas furie, ni une folie procédant d'affections psycho-somatiques, mais enthousiasme ou inspiration divine, répète Pontus de Tyard après Bruni, en élaborant sa version de la descente de l'âme dans le corps selon quatre phases : entendement, raison intellectuelle, opinion, nature, leur associant par conséquent quatre degrés lors de la remontée de l'âme par la fureur divine : "l'Amoureuse affection" (à laquelle Pontus associe la musique) qui transcende la nature, "l'intelligence des misteres" (par les rites de purification) qui transcende l'opinion, le "ravissement de prophetie" qui surmonte les "ratiocinations intellectuelles" et "la fureur Poetique" qui marque l'étape finale de la remontée de l'âme (Pontus de Tyard, Solitaire premier, ou Dialogue de la fureur poétique, Lyon, Jean de Tournes, 1552 ; 2e éd. rev., Paris, Galiot du Pré, 1575, pp. 11 et 16-17).

En bouleversant l'exposé platonicien et en hissant la fureur poétique à l'ultime étape, Pontus de Tyard cherche à promouvoir les occupations de sa caste, quitte à trahir Platon ainsi que toute vraisemblance ontologique. C'est ainsi que l'entend aussi Ronsard, son collègue à la Pléiade, lequel attribue à la poésie une dimension prophétique.

Les poètes divins seraient les héritiers des devins, eux-mêmes descendants des sibylles et des oracles antiques : "Les responses prophetiques / De tant d'oracles antiques / Furent dites par les vers. (...) / Au cri de leurs saintes paroles / Se resveillerent les Devins, / Et disciples de leurs escoles / Vindrent les Poëtes divins." (Premier Livre des Odes, X, éd. 1560, in Oeuvres complètes 1, 1993, p.642). Cette filiation du poète au devin est réaffirmée dans son Abrégé : "Eumolpe Cecropien, Line maistre d'Hercule, Orphée, Homere, Hesiode inventerent un si excellent mestier. Pour ceste cause sont appellez Poetes divins, non tant pour leur divin esprit qui les rendoit sur tous admirables, que pour la conversation que ilz avoyent avecques les Oracles, Prophetes, Devins, Sybilles, Interpretes de songes, desquelz ilz avoyent apris la meilleure part de ce qu'ils sçavoient (...) Long temps apres sont venus d'un mesme païs, les seconds Poëtes que j'appelle humains, pour estre plus enflez d'artifice et labeur que de divinité." (Abbregé de l'Art poëtique françois, éd. 1565, in Oeuvres complètes 2, 1994, p.1175).

Autrement dit Ronsard se prend pour un prophète, ce dont se gausseront à raison les prédicateurs et militants calvinistes : "Je resemble, mon Prince, au Prestre d'Apollon, / Qui n'est jamais attaint du poignant aiguillon / Ou soit de Prophetie, ou soit de Poësie, / S'il ne sent de son Dieu son ame estre saisie." (Les Elegies, éd. 1584, in Oeuvres complètes 2, 1994, p.299).

Cependant Nostradamus, sagement, entend rester dans sa fonction d'astrophile visionnaire, se démarquant du métier de poète : "mes nocturnes & prophetiques supputations, composees plus tost d'un naturel instinct, accompagné d'une fureur poëtique, que par reigle de poësie" (Préface à Henry II, Prophéties, 1558).

Les visions prophétiques sont encore confirmées par les prodiges et les comètes, autrement dit par les phénomènes terrestres et célestes inhabituels. Les astrologues ont abusé de cette théorie qu'ils partageaint avec leurs contemporains, même parmi leurs ennemis. Ainsi Jean Porthaise note que la comète de 1552 en Scorpion annonce la mort violente de Henry II, et que celle de 1556 annonce une mutation de religion et une grande peste (De la vraie et faulce astrologie contre les abuseurs de nostre siecle, 1579, p.269). Et Ronsard fait allusion à la comète de 1556, communément associée à Charles Quint : "Belleau, et quoy ! ceste Comete / Qui naguiere au ciel reluisoit, / Rien que la soif ne predisoit, / Ou je suis un mauvais prophete." (Second Livre des Odes, XXV, éd 1560, in Oeuvres complètes 1, 1993, p.716). L'apparition de cette dernière est encore attestée à Lyon du 12 au 16 mars 1556 par Symeoni qui dresse une figure céleste pour le 12 mars (p.25 ou D1r ; cf. CN 187), et pour le 3 mars 1556 à 6 heures 36 du soir à Rouen par l'écuyer Claude Grolier, Seigneur de Montfort : "Mardy dernier tiers jour de ce mois [de mars 1556]", dans sa Signification veridique de la Comette, datée in fine de Montferrant le 14 mars 1556 ( [Rouen], Bonaventure Belis & Iaspar de Rémortier, [1556], f. B1r, BnF Res P V 715(2) ). Le médecin astrophile y voit la "mort de l'un des plus grands Prelats de l'universelle machine" (f. A4v) tout en annonçant une longue vie pour le roi de France !

Ronsard s'était engagé dans cette voie à la suite de Jean Dorat, autorité de la Pléiade, qui mêle poésie, interprétation des signes, et divination. Le poète pour Dorat se rapproche d'autant plus du prophète, qu'il excelle dans l'interprétation des signes. Et les quatrains nostradamiens, auxquels il confère la préséance sur quantité d'autres signes, y compris naturels, seront pour lui une source majeure d'inspiration.

Mais précisément, plaquer une représentation politique sur un phénomène céleste, le plus souvent après l'événement, n'est pas faire acte astrologique, encore moins prophétique, mais relève plutôt d'un réflexe atavique et superstitieux. Certains astrologues ont su depuis longtemps jouer sur cette angoisse collective provoquée par l'exceptionnel céleste, calculé ou observé, laquelle angoisse n'a plus rien à voir avec la fureur précédemment évoquée, qu'elle soit poétique ou prophétique. Dans ses Amours diverses, dédiées à "tres-vertueux Seigneur N. de Neufville, Seigneur de Villeroy, Secretaire d'Estat de sa Majesté", Ronsard s'inquiète encore de la fameuse prédiction apocalyptique pour 1588, relayée par de nombreux astrologues et annonciatrice d'une guerre civile qui finalement en France aura lieu (cf. CN 64) :

"En ce temps la Comete en l'air est ordinaire,
En ce temps on a veu le double luminaire
Du ciel en un mesme an s'eclipser par deux fois :
Nous avons veu mourir en jeunesse nos Rois,
Et la peste infectee en nos murs enfermee
Le peuple moissonner d'une main affamee.
Qui pis est, ces Devins qui contemplent les tours
Des Astres, & du Ciel l'influance & le cours,
Predisent qu'en quatre ans (Saturne estant le guide)
Nous voirrons tout ce monde une campaigne vuide :
Le peuple carnassier la Noblesse tuer,
Et des Princes l'estat s'alterer & muer."

Le texte figure dans Les oeuvres, reveues, corrigees & augmentees par l'Autheur (Paris, Gabriel Buon, 1584, p.233-234). Les éditeurs des oeuvres de Ronsard, en 1993-1994, notent pour les derniers vers, une allusion (sans explication) au quatrain V 24 des Prophéties. Cependant il est improbable que la brillante mise en perspective, dans le quatrain, des cycles vénusien, jupitérien, saturnien et solaire puisse se rapporter à un événement attendu dans un délai de quatre années.
 
 

Ronsard et la manipulation du renom de Nostradamus

Qui, hormis dans les écoles, lit encore le talentueux et prolixe Ronsard ? Le poète royal apparaît un peu affecté à l'oreille moderne, pour laquelle la poésie se ressource d'abord dans la souffrance et l'étonnement. Mais Ronsard se regarde souffrir et s'interpelle lui-même. Son prosaïsme idéaliste, ses idylles réalistes, sa mise en scène calculée des sentiments, qui oeuvrent d'abord pour la postérité de son nom, annoncent, malgré la fraîcheur de quelques pièces, la littérature raide et bridée des deux siècles suivants, celle des salons, des cercles de poètes et des associations de versificateurs. Néanmoins, on s'intéressera ici à ses écrits, en tant qu'ils portent témoignage.

Dans sa Remonstrance au peuple Françoys, de son devoir en ce temps, envers la majesté du Roy (Paris, André Wechel, 1559), Guillaume des Autels adresse une "Eloge de la paix" à Ronsard (ff. B4v-C1v). C'est à cette éloge qu'il répond dans son Elegie sur les troubles d'Amboise, dédiée à Guillaume des Autels (Paris, Gabriel Buon, au clos Bruneau, 1562), au moment du déclenchement de la première guerre civile (mars 1562 - mars 1563). A cette occasion, en entrant de plein pied dans le camp anti-protestant, il s'appuie vaguement sur les prédictions de Nostradamus et donne, à la manière d'Épicure, plusieurs hypothèses censées en expliquer la justesse :
 
 
"France, de ton malheur tu es cause en partie,
Je t'en ay par mes vers mille fois advertie,
Tu es marastre aux tiens, & mere aux estrangers,
Qui se mocquent de toy quand tu es aux dangers. (...)
Voila comme des tiens tu fais bien peu de conte,
Dont tu devrois au front toute rougir de honte.
Tu te mocques außi des prophettes que Dieu
Choisit en tes enfans, & les fait au meillieu
De ton sein apparoistre, à fin de te predire
Ton malheur advenir, mais tu n'en fais que rire.
Ou soit que du grand Dieu l'immense eternité
Ait de Nostradamus l'entousiasme excité,
Ou soit que le Daimon bon ou mauvais l'agite,
Ou soit que de nature il ait l'ame subite ;
Et outre le mortel, s'eslance jusqu'aux cieux,
Et de là nous redit des faicts prodigieux,
Ou soit que son esprit sombre & melancolique
D'humeurs grasses repeu, le rendent fantastique,
Bref, il est ce qu'il est, si est-ce toutesfois
Que par les mots douteux de sa prophette voix,
Comme un oracle antique, il a des mainte année
Predit la plus grand part de nostre destinée. (...)
On a veu la comette ardente demeurer
Droict sur nostre pays : & du ciel descendante
Tomber à sainct Germain une collonne ardente.
Nostre Prince au meillieu de ses plaisirs est mort."

Ronsard, Elégie, Paris, G. Buon, rééd. 1563, ff. A4v-B1v.


 

 

Dans son Discours des Miseres de ce Temps, A la Royne mere du Roy (Paris, Gabriel Buon, 1562), Ronsard justifie les événements néfastes du moment par les apparitions de comètes et les avertissements des prophètes, les unes comme les autres annonciateurs de calamités. Nostradamus n'est point nommé, "mais sa puissance est parmi nous" pour le dire avec Saint-John Perse au début de l'Anabase. En tout cas, son nom et ses écrits sont présents dans l'esprit de Ronsard et de ses contemporains, et leur instrumentalisation au service de la cause catholique a provoqué dans l'autre camp des réactions exacerbées (cf. infra).

"Des long temps les escripts des antiques prophetes,
Les songes menacans, les hydeuses comettes,
Nous avoient bien predit que L'an soixante & deux
Rendroit de tous costez les Francois malheureux,
Tuez, assassinez : mais pour n'estre pas sages
Nous n'avons jamais creu à si divins presages,
Obstinez, aveuglez : ainsi le peuple Hebrieu
N'adjoutoit point de Foy aux Prophetes de Dieu :
Lequel ayant pitie du Francois qui fourvoye
Comme pere benin du hault Ciel luy envoye
Songes & Visions, & prophetes a fin
Qu'il pleure & se repente, & s'amende a la fin."

[Texte d'après l'édition troyenne de Thibault Trumeau, 1562 ?, imprimée en caractères gothiques et dont Alfred Pereire a donné le fac-similé en 1924 (Paris, Édouard Champion) ; BnF Res Ye 4760, f.A4v. Une version plus virulente du Discours est donnée dans les Mémoires de Claude Haton : cf. CN 11].
 

Dans ses Prognostiques sur les miseres de nostre temps, Ronsard reprend son explication de 1562, qui se rapportait alors explicitement à Nostradamus, et qu'il généralise, semble-t-il, aux innombrables pronostiqueurs de son temps (in Les oeuvres, Paris, Gabriel Buon, 1584, p.898) :
 
 
"Ainsi voyant tant de sectes nouvelles,
Et tant de fols, tant de creuses cervelles,
Tant d'Almanachs qui d'un langage obscur
Comme Démons annoncent le futur (...)
C'est signe seur qu'incontinent la terre
Doit soustenir la famine & la guerre,
Les fleaux de Dieu qui marchent les premiers,
Du changement certains avant-courriers.
Ou soit que Dieu, comme en lettres de chiffre
Douteusement son vouloir nous dechiffre
D'un charactere obscur & mal-aisé,
Soit qu'un Démon de soy-mesme avisé,
Qui vit long temps, & a veu mainte chose,
Voyant le Ciel qui ses Astres dispose
A bien ou mal, comme il veut les virer,
Se mesle en l'homme, & luy vient inspirer,
En le troublant, une parolle obscure"

Mais à vrai dire, il s'agit d'une explication bien spécieuse, voire puérile, qui suppose l'existence d'un "démon" calculateur, un esprit agissant sur ceux des humains après avoir observé ou pris connaissance des configurations planétaires du moment. On s'éloigne d'autant plus de la notion de fureur précédemment évoquée. Olivier Pot, qui s'appuie avec une confiance servile sur Brind'Amour pour la lecture de la Préface à César, conclut son exposé sur la mélancolie et la fureur prophétique chez Ronsard : au final, c'est la conscience qui est l'ultime révélateur du caractère prophétique de l'oeuvre. Autrement dit seule la prétention au génie peut se porter garante de l'envergure prophétique. C'est bien, hélas, ce qu'on avait compris ... Et malgré la vitalité actuelle des études ronsardiennes, il y a bien longtemps que la réponse est connue dans le cas de Ronsard, mais a-t-elle jamais été débattue pour Nostradamus ?
 

La riposte calviniste contre Ronsard et Nostradamus

On trouve dans les Palinodies de Pierre de Ronsard, Gentilhomme Vandomoys, Sur ses discours des miseres de ce temps (Genève ou Lyon ?, 1563, f.B1), attribuées par Ronsard à Antoine de La Roche Chandieu (1534-1591), une recomposition "évangélique" du texte initial (en gras quelques différences significatives, soulignant l'animosité envers Nostradamus) :
 
 
"France, tout ce malheur te vient de ta folie,
Dieu t'en a par sa voix mille foix advertie, (...)
Tu en devrois au front toute rougir de honte,
De te moquer ainsi des Prophetes, que Dieu
Choysist en tes enfans, & les fait au milieu
De ton sein aparoistre : affin de te predire
Ton malheur advenir, dont tu ne fais que rire. (...)
Combien que puamment mentent, qu'eternité
Ait d'un Nostradamus l'enthusiasme excité,
Car Dieu ne le conduit, ains le malin l'agite,
Quand de nature il cuide avoir l'ame subite
Et outre les mortels s'eslancer jusqu'aux cieux,
Pour cy bas racompter des faits prodigieux.
Telz ne sont qu'espritz folz sombres, melancholiques,
D'humeur grossier repeuz, qui les rend fantastiques.
Bref, pires que le Diable ilz sont toutes les fois,
Que par les motz douteux de leur menteuse voix,
Comme un oracle antique, ils vont de mainte annee
Predisans la plus grand part de quelque destinee. (...)
On vid puis la comete ardente demeurer
Droit dessus ce pays, & du Ciel descendante,
Tumber à saint Germain une colomne ardente :
Tost, Henry au milieu de ses plaisirs est mort"

Chandieu, 1563

"France, de ton malheur tu es cause en partie, 
Je t'en ay par mes vers mille fois advertie, (...)
Dont tu devrois au front toute rougir de honte.
Tu te mocques außi des prophettes que Dieu 
Choisit en tes enfans, & les fait au meillieu 
De ton sein apparoistre, à fin de te predire 
Ton malheur advenir, mais tu n'en fais que rire. 
Ou soit que du grand Dieu l'immense eternité 
Ait de Nostradamus l'entousiasme excité, 
Ou soit que le Daimon bon ou mauvais l'agite, 
Ou soit que de nature il ait l'ame subite ; 
Et outre le mortel, s'eslance jusqu'aux cieux, 
Et de là nous redit des faicts prodigieux, 
Ou soit que son esprit sombre & melancolique 
D'humeurs grasses repeu, le rendent fantastique, 
Bref, il est ce qu'il est, si est-ce toutesfois 
Que par les mots douteux de sa prophette voix, 
Comme un oracle antique, il a des mainte année 
Predit la plus grand part de nostre destinée. (...)
On a veu la comette ardente demeurer
Droict sur nostre pays : & du ciel descendante
Tomber à sainct Germain une collonne ardente.
Nostre Prince au meillieu de ses plaisirs est mort"

Ronsard, 1562


 

Dans son "Ode à Nicolas de Verdun" (1565), Ronsard "rectifie le tir" et ajoute quelques vers, animé par le démon pilotant les girouettes opportunistes : "Fuis toutes sortes de douleurs, / Et ne prens soucy des malheurs / Qui ne sont preditz par Nostradame" (in Elegies, Mascarades et Bergerie, Paris, Gabriel Buon, p.85v).

Dans la Remonstrance à la Royne mere du Roy sur le discours de Pierre de Ronsard des miseres de ce temps (Lyon, Françoys Le Clerc, 1563), attribuée à André de Rivaudeau par Jacques Pineaux, est à nouveau dénoncé d'un point de vue calvinien, le soutien de Ronsard aux écrits extravagants du "philosophastre" (faux sage) et "caballiste devin" Nostradamus (éd. Jacques Pineaux, La polémique protestante contre Ronsard, Paris, Marcel Didier, 1973, p.181) :

"O insensé Ronsard, oses tu recevoir
Ce maudit Nostradame, approuver son savoir,
Le disant veritable, & pour un maniacle,
Dementir du Seigneur le non fautif oracle ?
Mais tu as pour cecy en sa faveur escrit,
Qu'un Poete et devin ont presque mesme esprit."

Ces propos calvinistes anti-nostradamiens n'ont guère d'intérêt, à l'exception d'une allusion au quatrain IX 44 figurant dans un texte publié en 1563, Le Temple de Ronsard ou la legende de sa vie est briefvement descrite (cf. "Une preuve de l'existence du second livre des Prophéties avant 1563", in CN 90).

Ainsi, dans les années 1562-1563, Nostradamus, happé dans la tourmente des querelles religieuses et idéologiques, devient le faire-valoir des uns et le repoussoir des autres. Cependant, ni les justifications hasardeuses de Ronsard, ni les condamnations dogmatiques de ses adversaires, ne sauraient ébranler les principes qu'il a énoncés dans la première préface à ses Prophéties (1555), reprenant à sa manière quelques idées de Savonarole parce que précisément le florentin se plaçait au-delà des intérêts corporatistes et parlait en son nom propre, comme le font précisément tous les créateurs animés d'une quelconque fureur, et ce n'est pas par hasard qu'en dédiant certains de ses almanachs à des dignitaires catholiques, le vates mathematicus osait y glisser quelques formules latines prises chez le poète luthérien Ulrich von Hutten.
 

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Bibliographie

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 Ronsard, lecteur de Nostradamus
 http://cura.free.fr/dico4ti/806Crons.html
  16-06-2008 ; last updated 02-06-2016
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