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Une influence de la Kabbale dans l'oeuvre de Nostradamus?
par Robert Benazra



Qu'est-ce que la Kabbale ?

L'étymologie de ce mot hébreu (KABBALAH) nous en donne l'explication essentielle : il veut dire "Tradition (juive)" et provient d'une racine hébraïque qui signifie "recevoir". Le verbe hébraïque est utilisé dès le premier verset des Pirqé Avoth ou Chapitre des Pères :

"Moïse reçut la Thorah sur le Mont Sinaï, et la transmis..." Dans la longue histoire du Judaïsme, le mouvement dit kabbalistique appartient au monde de la Mystique juive. Nous sommes en présence d'une doctrine à la fois mystérieuse et secrète, parce qu'elle aborde notamment le problème des Attributs divins et qu'elle n'est communiqué qu'à des disciples choisis.

Depuis l'époque de rédaction du Talmud - vaste compte-rendu des discussions des rabbins entre les IIe et Ve siècle jusqu'à nos jours, la Kabbale demeure l'apanage de rabbins initiés. Les Talmud de Jérusalem et de Babylone, composés respectivement dans les Ecoles de Palestine et de Babylone (où les Juifs furent exilés), furent imprimés pour la 1ère fois à Venise entre 1520 et 1523. [On notera que la pagination de cette 1ère édition sera reprise par toutes les éditions ultérieures, ce qui facilite la recherche des références textuelles.] Ce sont plusieurs centaines de rabbins qui sont mentionnés dans ces volumineux compte-rendus, s'étalant sur près de trois siècles. On y trouve essentiellement la Halakha qui se rapporte aux questions juridiques, et qui aura pour but de maintenir la spécificité du peuple juif à travers les siècles. Le Talmud contient également la Aggadah qui concerne le monde des légendes, des récits vrais ou imaginaires et des paraboles. Le Talmud, dans sa partie commentaire appelée Guemara, contient des notions sur les sciences les plus diverses (mathématiques, physique, astronomie, astrologie, médecine, botanique, etc.)

Le Talmud a une particularité qui va nous rapprocher des Prophéties de Nostradamus. Son discours est exposé sans ordre et sans méthode, "composé tout au long, in soluta oratione", comme dit le prophète salonnais dans sa Lettre à César. En effet, les récits, discussions et commentaires des versets bibliques se mêlent sans aucune trame chronologique, et on passe le plus souvent du coq à l'âne ! Le style du Talmud a surtout pour base des associations d'idées, et nombre de ses interprétations de la Bible hébraïque s'appuient sur des jeux de mots, dont l'évidence n'est perceptible que pour l'hébraïsant.

La Kabbale proprement dite, en tant que doctrine ésotérique, est né dans le Midi de la France, à la fin du XIIe siècle, dans la Provence, patrie de Nostradamus et de nombreuses familles juives, cette Provence qui est resté pendant des siècles, pour les Juifs, la terre la plus hospitalière de la vieille Europe. La Kabbale fleurira un siècle plus tard en Espagne, et atteindra son âge d'or à Safed, en Haute-Galilée au XVIe siècle.

Les premiers groupes mystiques ont ainsi pris naissance dans l'ancienne Provence et le Languedoc. Ces Kabbalistes provençaux nous ont laissé de nombreux Midrachim, c'est-à-dire des commentaires des textes bibliques utilisant la parabole et l'allégorie, et surtout une oeuvre majeure : le Bahir, c'est-à-dire le Livre de la Clarté, lequel développe les grands thèmes de la littérature kabbalistique : méditations sur la Création du Monde et la Vision de la Divinité appelée Merkabah, ou Char divin, mystique des Lettres de l'alphabet hébraïque et le système complexe des Séphiroth, ces "Intermédiaires" au travers desquels l'Homme saint peut appréhender une certaine vision de Dieu.

A la fin du XIIIe siècle, circule en Provence et en Espagne un manuscrit connu sous le nom de Midrach de Rabbi Siméon bar Yohaï, et ensuite appelé Zohar ou Livre de la Splendeur. Rabbi bar Yohaï, qui vivait au IIe siècle - s'il n'est sans doute pas l'auteur du Zohar - semble cependant être l'inspirateur de ce volumineux commentaire biblique - la Bible des Kabbalistes ! Le Zohar est écrit en araméen, la langue véhicule des Juifs depuis l'époque talmudique la langue maternelle de Jésus et sera imprimé pour la première fois en 1558 à Crémone, et l'année suivante à Mantoue. [Notons que ces deux villes italiennes sont cités dans le quatrain (I.2) des Prophéties.]

C'est seulement au début du XIIIe siècle que des groupe mystiques prennent le nom de Kabbalistes (MEQOUBALIM), en France méditerranéenne et en Espagne. Les tout premiers Kabbalistes furent Ezra ben Salomon de l'Ecole de Gérone en Espagne et Abraham ben David de Posquières, de l'Ecole provençale de Beaucaire.

Nostradamus déclare, dans sa Lettre à César, que "plusieurs volumes qui ont été cachés par longs siècles me sont été manifestés." S'agit-il des principaux livres de la Kabbale, notamment du Bahir et du Zohar, que nous avons cité, ou encore du Yetsirah, le Livre de la Formation, petit opuscule du IVe siècle, expliquant la Création du Monde par les Séphiroth associées aux Lettres hébraïques. Tous ces ouvrages se trouvaient en Provence au XIIIe et au XIVe siècle, dans les milieux juifs auxquels appartenaient les lointains aïeux de Michel Nostradamus.

Dans un précédent article du CURA, nous avions examiné l'ascendance de Michel de Nostradamus. En substance, ses aïeux, tant les Nostredame et Sainte-Marie de la branche paternelle que les Saint-Rémy et Tourrel de la branche maternelle, étaient des juifs convertis au cours du XVe siècle. On retrouve d'ailleurs dans les armoiries de la famille Nostradamus les symboles de la rupture avec le Judaïsme, la "roue brisée", qui rappelle la rouelle que les Juifs devaient porter comme signe distinctif sur leurs habits, dans la France médiévale, et également la devise SOLI DEO, témoignage de la foi en un Dieu unique, crédo de la plus importante des prières juives, débutant par cette expression tirée de Deutéronome (VI.4) : ADOCHEM EKHAD, "Dieu seul".

Par ailleurs, on trouve dans la Lettre à César d'autres éléments qui laissent supposer que Nostradamus, bien que né et ayant vécu dans une demeure et avec un entourage chrétiens, conservait encore quelques traces de ses origines, notamment lorsqu'il précise qu'il ne peut laisser par écrit "ce qui serait par l'injure du temps oblitéré : car la parole héréditaire de l'occulte prédiction sera dans mon estomac intercluse". En d'autres termes, c'est l'injustice du temps qui empêche Nostradamus de s'exprimer plus clairement, et ajoute-t-il, "non tant seulement du temps présent, mais aussi de la plus grande part du futur". Le prophète revient d'ailleurs sur cette "parole héréditaire" dans sa Lettre à Henry Second : "mon naturel instinct (...) m'a donné par mes aïeux".

Il importe avant tout de saisir le mode de pensée kabbalistique dont le caractère est essentiellement mystique. Le Kabbaliste va chercher à pénétrer les mystères de ce monde, mystères qui le fascinent, et il va essayer de décrire sa propre expérience de contact avec la Divinité, expérience qui peut survenir par une illumination soudaine, comme pour la Vision décrite par le prophète Ezéchiel, ou après de longues préparations, comme il semble que ce fut le cas pour les visions de Nostradamus.

Dans sa Lettre à César, Nostradamus précise que ses Révélations furent obtenues "par continuelles vigilations nocturnes (...) le tout être fait par la vertu et inspiration divine (...) vu que toute inspiration prophétique reçoit son principal principe mouvant de Dieu le Créateur (...) les choses qui doivent advenir se peuvent prophétiser par les nocturnes et célestes lumières, qui sont naturelles, et par l'esprit de prophétie". Mais cette recherche s'accomplit dans un contexte qui celui de la Tradition hébraïque et dans la perspective de l'espérance messianique. Les états d'âme du Mystique, du Kabbaliste ou du Prophète seront constamment orienté vers Dieu.

Dans sa Lettre à Henri Second, Nostradamus "confesse bien que le tout vient de Dieu et lui en rend grâce, honneur et louange immortelle, sans y avoir mêlé de la divination (...) tellement que voyant comme dans un miroir ardent, comme par vision obnubilée [dans une sorte de vision obscure] les grands événements".

Le Talmud distingue, en effet, ceux qui contemple Dieu à travers un Miroir transparent et ceux qui Le contemple à travers un Miroir obscure (Souka 45 b). Un autre passage du Talmud précise :

"On nous enseigne que tous les prophètes voyaient le Seigneur à travers un Miroir obscur, alors que Moïse, notre Maître, Le voyait à travers un Miroir transparent." (Yevamoth 49 b) Ce qui caractérise les prophètes d'Israël, c'est cette expérience mystique, une concentration intense de la vie intérieure, permettant au sujet de s'isoler en quelque sorte de son moi intérieur. Mais se détacher du Monde extérieur n'est pas à la portée du non initié, créer le vide total en nous en vue d'atteindre le Divin n'est pas non plus sans danger, et Nostradamus dut certainement l'expérimenter. Dans sa Lettre à César, il dit à son fils : "je te supplie que jamais tu ne veuille employer ton entendement à telles rêveries et vanités qui sèchent le corps, et mettent à perdition l'âme, donnant trouble au faible sens".

On raconte dans le Talmud la mésaventure survenue à quatre rabbins initiés qui voulurent pénétrer dans le Pardès, le Paradis où siège le Divin. Un seul, Rabbi Akiva, réussit à sortir indemne de l'aventure, l'un mourut, un autre devint fou et le troisième abandonna la Tradition.

C'est dans une sorte d'état second que le médecin de Salon-de-Provence va rédiger son oeuvre prophétique. Comme les prophètes d'Israël, il va utiliser le Symbole pour expliquer ses visions, tout un symbolisme qui se rattache à l'allégorie ou à l'analogie.

Dans sa Lettre à César, Nostradamus raconte qu'après être demeuré attentif, réceptif, " comme étant vigilant, même ceux que aux prononciations étant surpris écrits prononçant sans crainte moins atteint d'invereconde loquacité ". Le prophète salonnais semble donc surpris d'écrire des mots qu'il n'a pas prononcé, sans crainte de se montrer trop prolixe. Et il ajoute que cette méthode de divination procède "de la puissance du Dieu éternel".

Un Kabbaliste de Safed, cette petite cité en Israël qui était devenue depuis le début du XVIe siècle le point de rencontre des savants juifs émigrés d'Espagne après l'Expulsion de 1492, avait rapporté la même expérience que celle de Nostradamus. Il s'agit de Rabbi Moïse de Cordovero (1522 1570). L'étude de la Kabbale fut le sujet de nombreuses conversations qu'il eut avec son Maître, Rabbi Salomon Alcabets Halévi, qui l'initia à la Tradition secrète. Il raconte dans le 2ème chapitre de son Or Néerav ou Livre de la Lumière agréable:

"Lorsque nous étions dans la campagne pour nous consacrer à l'étude de la Thorah, spontanément, sans la moindre réflexion, les paroles nous advenaient d'elles-mêmes." Dans son journal d'étude, Gérouchin ou Livre des Exils, il raconte également comment il obtint ses Révélations, et il était tout surpris "que les paroles soient prononcées d'elles-mêmes". Pour cela, Rabbi Cordovero effectuait ce qu'il appelait des Gérouchin ou Exils volontaires, des marches le long des campagnes de Galilée, recherchant la Présence divine ou Chékhina.

Les Penseurs juifs du Moyen-Age avaient souligné les caractéristiques essentielles du mécanisme de la Prophétie, que l'on retrouve décrites dans les deux Lettres de Nostradamus.

1/ Les Prophètes (à l'exception de Moïse) reçoivent leur inspiration divine par l'intermédiaire d'un Ange. Ainsi, à propos de la grossesse de Rebecca, femme d'Isaac, il est écrit : "Dieu lui dit..."  (Genèse XXV.23)

Voici le commentaire midrashique de cette expression :

"Rabbi Lévi dit au nom de Rabbi Abba que Dieu parla à Rebecca par l'intermédiaire d'un Ange." (Béreshith Rabba 55 b) Dans sa Lettre à César, Nostradamus écrit que le "Dieu immortel" a révélé certaines choses aux "Prophetes, par l'intermédiaire des bons anges", qui ont ainsi "reçu l'esprit de vaticination, par lequel ilz voyent les causes loingtaines, & viennent à prevoyr les futurs advenements". Il ajoute que, de cette façon, lui-même se trouve sous la dépendance d'un "bon genius". C'est pourquoi, précise-t-il, "Dieu le Createur par les ministres de ses messagiers de feu en flamme missive vient à proposer aux sens exterieurs, mesmement à nos yeulx, les causes de future prédiction significatrice du cas futur, qui se doibt à cellui qui presaige manifester."

On lit dans la Bible : "L'Ange de Dieu apparut (à Moïse) dans une flamme de feu." (Exode III.2)

Parce que le Dieu d'Israël est un Dieu de feu, ainsi qu'il est écrit : "L'Eternel, ton Dieu, est un feu dévorant." (Deutéronome IV.24), ou encore : "Le Dieu qui répondra par le Feu, Celui-là sera le (véritable) Dieu." (I Rois XVIII.24) Et le Psalmiste nous le confirme dans son hymne au Créateur de l'Univers :

"... des vents Tu fais Tes Messagers et du Feu ardent Tes Ministres." (Psaumes CIV.4) Ces "messagers de feu" qui sont envoyés comme des Flammes, des "ministres" du Royaume divin en quelque sorte, sont une constante de la littérature kabbalistique. C'est le Zohar (I.102 a) qui dit, par la bouche de Rabbi Eléazar : "Les Anges sont un Feu qui se nourrit d'un autre Feu. Et ce Feu qui sert de nourriture aux Anges, et que les hommes ne voient pas, il émane du degré séphirotique appelé Khesed"


2/ Les Prophètes n'ont leur révélations que dans des songes ou des visions nocturnes pour lesquels tous les sens cessent de fonctionner, et l'homme inspiré vaticine.

Souvent, dans la Bible, Dieu apparaît dans des Visions de nuit (Marat Halaïla), comme le souligne le Livre de la Genèse (XLVI.2). Pour Nostradamus, "Dieu le Créateur a voulu révéler par imaginatives impressions quelques secrets de l'avenir". Et dans sa Lettre à Henry Second, il ajoute que ce sont de "nocturnes et prophétiques supputations".

"S'il y a parmi vous un prophète, c'est dans une Vision (Mara) que Je me fais connaître à lui, et c'est dans un Songe (Khalom) que Je lui parle." (Nombres XII.6) Cette Vision est une Vision prophétique (Mara Hanevoua) appelée encore (Makhaza) dans les Livres des Nombres (XXIV.4) et de la Genèse (XV.1).
 

3/ Les Prophètes éprouvent pendant leur Vision un tremblement convulsif et un trouble extrême. C'est un état d'agitation et de crainte mêlée qui saisit le voyant.

Le prophète Daniel raconte :

"Je restai seul, et je vis cette grande Apparition : il ne me resta plus de force, et mon visage se modifia et se décomposa ; je ne conservais plus de vigueur." (Daniel X.8) Un Ange lui adressa ensuite la parole et là, il commence a y avoir confusion entre la faculté rationnelle et l'imagination : la Révélation dé bute par une Vision prophétique, dans un état d'agitation émotionnelle.

Dans sa Lettre à César, Nostradamus dit avoir déterminé les causes des événements " par comitiale agitation Hiraclienne, que certains auteurs ont décrit être une manifestation de l'épilepsie. C'est sans doute une manifestation du délire prophétique, telle cette fureur qui se serait emparée d'Hercule (Héraklès), si on en croit Cicéron, et lui aurait fait détruire les instruments de divination d'une prophétesse.

Un autre prophète raconte :

"Mon coeur est brisé au-dedans de moi et tous mes os fléchissent. Je suis comme un homme vaincu par le vin, à cause des paroles sainte de l'Eternel." (Jérémie XXIII.9) Il en est de même pour Abraham, lorsque la Parole divine lui fut adressé, lors de la Première Alliance : "Un sommeil profond tomba sur Abram et voici qu'une grande frayeur obscure tomba sur lui." (Genèse XV.12) Cette Vision a lieu également par l'intermédiaire d'un Ange.

Dans sa Lettre à Henry Second, Nostradamus explique qu'il a composé ses quatrains prophétiques avec "une fureur poétique" plutôt que "par règle de poésie" et "par association d'esmotion confuse à certaines heures délaissées par l'esmotion de mes antiques progeniteurs".

Les états d'âme d'un prophète sont ainsi marqués au début par une recherche inquiète et hésitante, jusqu'à ce que toute pensée relative à ce monde s'efface et que le Moi n'est conscient d'aucun objet, "car, écrit-il dans la Lettre à César, l'entendement créé intellectuellement ne peut voir occultement."
 

4/ Les Prophètes, qui sont des hommes préparés pour l'inspiration divine, ne sont inspirés qu'à certaines époques.

Maïmonide, un de grands penseurs juifs du Moyen-Age, avait souligné cet aspect de la Prophétie dans le chapitre VII de son Yesod Ha Torah ou Secret de la Loi, car, souligne l'Ecriture :

"Malheur aux soi-disant prophètes qui suivent leur propre inspiration." (Ezéchiel XIII.3) Nostradamus confirme dans sa Lettre à César : "Ceux-là seuls qui sont inspirés par la Divinité peuvent prédire les faits particuliers avec un esprit prophétique." Notre médecin provençal ne veut cependant pas qu'on l'appelle prophète : "je ne me veux attribuer titre de si haute sublimité pour le temps présent" dit-il, et citant (I Samuel IX.9) : "car, qui est dit prophète aujourd'hui jadis était appelé voyant."

L'intuition mystique, ici prophétique, a pu conduire Nostradamus à la connaissance de l'Essence divine, comme étant traversé par un éclair de lumière : "cette chaleur et puissance vaticinatrice s'approche comme il nous advient des rayons du soleil" (Lettre à César). Et cette connaissance ne peut être rationnelle : "nous qui sommes humains ne pouvons rien de notre naturelle connaissance".
 

Du 14 mars 1557 à l'an 3797

 "Le Monde subsistera pendant Six mille ans." (Sanhédrin 97 a)

L'herméneutisme kabbalistique nous apporte la solution d'une petite énigme chronologique tirée de l'oeuvre de Michel Nostradamus.

Dans la Lettre à César, préface aux premières centuries, datée du 1er mars 1555, Nostradamus écrit qu'il a composé ses "quatrains astronomiques de prophéties", en prenant la précaution de les "rabouter obscurement", et nous précise que ce sont de "perpétuelles vaticinations, pour d'ici à l'année 3797".

Par ailleurs, dans la Lettre à Henry Second, préface aux centuries VIII, IX et X, datée du 27 juin 1558, Nostradamus nous fournit cette date très précise du début de ses Prédictions : "14. de Mars 1557", puis écrit que ses Prophéties s'étendront après le "commencement du 7. millénaire". [Le quatrain (X.74), qui parle du « grand nombre Septième » fait allusion à cette époque.]

Comment concilier ces deux dates apparemment sans grand rapport entre eux, de la fin des Prédictions de Nostradamus : "l'année 3797" et le "commencement du 7. millénaire" ?

Le verset talmudique que nous avons cité en exergue peut s'appliquer aux Centuries, en considérant que celles-ci se déploient dans les limites de la vie d'un Monde, les Six Jours symbolique de la Kabbale, correspondant aux Six Millénaires du Calendrier juif, et le Livre saint des Kabbalistes précise :

"Le Monde subsistera pendant Six mille ans, auxquels font allusion les Six premiers mots de la Genèse... et cet état de la Terre se renouvellera au commencement du Septième millénaire." (Zohar II.176 b) Le "commencement du 7. millénaire", expression zohariste devenue nostradamiste, est la borne supérieure qui représente la fin du Sixième millénaire, soit l'an 6000 de la Création du Monde selon les Juifs.

Nostradamus adopte donc ici la manière de compter des Hébreux, ce qui n'a rien d'étonnant, étant donné ses origines.

En adoptant la manière de compter des historiens modernes qui prennent la "naissance" de Jésus (selon les calculs du moine Denys) pour origine de la chronologie, nous obtenons pour l'an 6000 du Calendrier hébreu, l'année 2240 du Calendrier commun. [Ainsi, l'année 2002 2003 correspond à l'année hébraïque 5763 ; elle débutera le 7 septembre 2002.]

Or, pour ses Prophéties, Nostradamus prend comme origine le 14 mars 1557, le début de la lunaison du Bélier dans l'année 5317 du calendrier juif. Et, de 1557 à 3797, nous avons bien les 2240 années qui séparent le début de l'ère chrétienne de la fin du 6ème millénaire.

De cette façon, l'ambiguïté des propos consignés par Nostradamus peut parfaitement s'expliquer : quand le mage provençal écrit l'année 3797, il la réfère à l'année 1557 du début de ses Prophéties, et elle signifie l'année 6000 du calendrier hébreu, prélude au commencement du 7ème millénaire, ou tout simplement l'année 2240 de l'année commune !

Ce mode de raisonnement dérivé de la casuistique talmudique n'était pas l'apanage de Nostradamus, et était très en vogue chez les Penseurs juifs du Moyen-Age.
 

Une clé symbolique

Nous proposons à nos lecteurs un exercice d'interprétation avec une vision juive des textes nostradamiens.

Pour situer un personnage, un événement ou une époque, Nostradamus rappelle toujours certaines caractéristiques du sujet, et un même vocable sera toujours employé dans le même sens, "un seul sens & unique intelligence" lit-on dans la Lettre à Henry Second. Nostradamus a emprunté ses symboles à la Bible, à l'Histoire et la Mythologie gréco-latine.

Examinons un exemple relatif à une ville décrite dans la Bible. Il s'agit de "Babylone", ville riche, mais corrompue, nous dit l'Eternel (Genèse XI.9). Le terme hébreu BABEL signifie confusion et de désordre, en souvenir de cette célèbre tour que l'orgueil des hommes avait voulu plus haute que le ciel.

Selon une lecture juive de l'histoire, Babylone pourrait symboliser Berlin, la ville du IIIe Reich, empire construit sur l'ambition démesurée des hommes.

Avec cette correspondance Babylone Berlin, on peut comprendre ce passage de la Lettre à Henry Second soulignant l'élévation "de la neuve Babylone, fille misérable augmentée par l'abomination du premier holocauste, & ne tiendra tant seulement que septante trois ans, sept mois."

C'est le 18 janvier 1871 que Berlin devient la capitale de l'Empire allemand. Mais, vers 1945, l'Occupation alliée met fin à cette "fille misérable", responsable de l' "holocauste", l'assassinat par les Nazis de près de six millions de Juifs ! "Puis après", poursuit Nostradamus, "en sortira de la tige de celle qui avait demeuré tant long temps stérile".

C'est dans le quatrain (VIII.96) que Nostradamus désigne la Nation qui est resté "tant long temps stérile", et suggère par ailleurs que "Babylone" est bien liée au destin de cette nation:

La Synagogue stérile sans nul fruit
Sera receu entre les infidèles
De Babylone la fille du porsuit
Misère & triste luy trenchera les aisles,

On peut ainsi traduire : Le peuple juif (Synagogue) qui n'a pas de pays (stérile) sera en Exil parmi les Nation (entre les infidèles). Et l'Empire allemand du IIIe Reich (la neuve Babylone) le persécutera (de l'ancien français, porsuit).

On comprend pourquoi Nostradamus a employé ce symbole de "Babylone", lorsqu'on se souvient que le 1er Exil des Juifs commença en l'an 588 avec la destruction du 1er Temple de Jérusalem par le roi de Babylone, Nabuchodonosor.

Dans la même Lettre, Nostradamus va donner plus de précisions sur ce qu'il adviendra après ces "septante trois ans, sept mois", un certain "temps vernal". [On peut considérer que la guerre prit réellement fin en août 1945, après la destruction des villes d'Hirochima et Nagasaki.]

Mais pour saisir l'importance que Nostradamus accorde aux événements marquants de la 1ère moitié du XXe siècle, il nous faut citer préalablement deux passages de ses deux Lettres.

Dans sa Lettre à César, Nostradamus écrit "que le mortel glaive s'approche de nous pour asture par peste, guerre plus horrible que à vie de trois hommes n'a été, & famine, lequel tombera en terre, et y retournera souvent."

Nostradamus fait allusion, d'autre part, à cette sinistre triade (glaive, peste et famine) qui revient fréquemment dans le Livre du prophète Jérémie :

"Par le glaive, par la famine et par la peste, je les exterminerai." (Jérémie XIV.12) Un passage du Livre d'Ezéchiel précise qu'un tiers de la Maison d'Israël mourra de la peste, et périra par la famine ; un autre tiers tombera avec le dernier tiers (Ezéchiel V.12).

D'autre part, nous dit Nostradamus, ils seront trois et mettront le feu à toute la Terre. Puis le prophète salonnais cite les deux versets du Livre des Psaumes (II.9) et (LXXXIX.33) : "Je châtierai avec une verge leurs iniquités et Je les frapperai dans leurs paroles".

Et historiquement, à une époque pas si lointaine, ils furent effectivement trois :

1/ Mussolini
2/ Hitler
3/ Franco

Nous avons une confirmation de ces identifications, dans la Lettre à Henry Second, où Nostradamus prophétise qu'il y aura "trois régions par l'extrême différence des ligues, c'est à savoir la Romaine, la Germanie et l'Espagne, qui feront diverses sectes par main militaire."

Le voyant provençal désigne les trois pays, l'Italie, l'Allemagne et l'Espagne qui établiront en effet diverses sectes par pouvoir militaire :

1/ Fascisme c'est la doctrine fondée à Milan en 1919 par Benito Mussolini et se donna pour but de lutter contre le Communisme. Les Fascistes parvinrent au pouvoir en 1922 et établirent peu à peu un régime totalitaire, qui, sous la direction du Duce durera jusqu'en 1943.

2/ Nazisme c'est la doctrine du parti national-socialiste allemand fondé en 1920, et dont Adolf Hitler forma le programme dans Mein Kampf. La crise économique de 1929 favorisa le succès du parti aux élections de juillet 1932. Hitler fut appelé à la Chancellerie en janvier 1933. Il établit sa dictature l'année suivante, comme Führer du IIIe Reich et du peuple allemand. Il est porté disparu le 30 avril 1945.

3/ Phalange espagnole c'est le parti politique créé par Primo de Rivera en 1933, et qui est devenu parti officiel du général Francisco Franco Bahamonte. Ce dernier conduisit la révolte nationaliste contre le gouvernement du Front populaire et devint en 1933 le Caudillo de l'Etat.

Tous ces événements se sont déroulés entre les années 20 et 40 du XXe siècle. Puis, après ce que Nostradamus a textuellement écrit "l'abomination du premier holocauste", c'est-à-dire, d'après notre lecture, l'extermination de six millions de Juifs, en hébreu Shoa (holocauste), et il dit, sans donner de date plus précise, qu' "au temps vernal, s'ensuivra d'extrêmes changements", car, ajoute-il, naîtra d'un rameau de la stérile de long temps, qui délivrera le peuple univers, de cette servitude bénigne et volontaire, se remettant à la protection de Mars spoliant Jupiter de tous ses honneurs et dignités, pour la cité libre, constitué et assise dans une autre exigue Mésopotamie. "

Nous allons montrer que Nostradamus décrit ici la naissance de l'Etat d'Israël au printemps 1948 , le 14 mai. Nos avons vu précédemment que "la stérile de long temps" désignait le peuple juif. Mais pour comprendre ce dernier texte fondamental que nous avons cité, il nous faut examiner brièvement la théorie astrologique des Sept Climats.
 

Les Sept Climats

Les Anciens ont attribué une influence astrale sur chacun des Sept Climats de la Tradition. Selon les Perses, l'ordre respectif des astres qui président à chaque Climat est conforme à l'ordre naturel, en commençant par l'astre le plus éloigné, alors que pour les Grecs, c'est un ordre différent qui est utilisé.
 
 

Climat
Perses
Grecs
Saturne
Saturne
Jupiter
Soleil
Mars
Mercure
Soleil
Jupiter
Vénus
Vénus
Mercure
Lune
Lune
Mars

Dans son ouvrage Sepher HaTa'amim ou Livre des Raisons, Rabbi Abraham Ibn Ezra suit l'ordre adopté par les Perses, lorsqu'il parle de l'influence exercée par chaque astre sur le monde sublunaire (chapitre IV). Il semble que Nostradamus ait adopté le même ordre que l'astrologue juif du Moyen-Age. Peut-être que sa discrète allusion "aux Roys de Perse, qu'il n'était nullement permis d'aller à eux, n'y moins s'en approcher", au tout début de la Lettre à Henry Second, est-elle là pour aider son lecteur averti ? Voici les Sept Climats selon Ibn Ezra :
 
 

Climats
Contrées
Inde
Juifs
Ethiopiens
Assyrie
Turquie
Perses
Egypte
Alexandrie
Anglais
Babylone
Irak
Israël

 

Espagne
Edom
Islam
Arabes
Gog
Magog
Sabéens
Arabie
Yemen

Selon la séquence des Perses, Mars exerce une influence sur le 3ème Climat, et Nostradamus désigne ici les Anglais. Jupiter, quant à lui, préside au 2ème climat. Nostradamus désigne les Perses, ou plus exactement la Turquie.

La Mésopotamie ancienne comprenait l'Assyrie, Babylonie, l'empire des Perses et des Mèdes, l'actuel Irak, une partie de la Turquie, et également l'actuel Etat d'Israël, qui faisait partie de l'empire néo-babylonien au temps de Nabuchodonosor.

L' "exigue Mésopotamie", ainsi qu'on peut le constater sur une carte du Moyen-Orient, désigne l'Etat d'Israël. Dès 1917, les Juifs "se remettant à la protection des Anglais", détrônant les Turcs qui étaient installés sur la Terre de Palestine exactement 400 ans, depuis 1917, à l'époque où Nostradamus n'avait que 14 ans. La Déclaration Balfour du 2 novembre 1917, publiée par le Gouvernement britannique, promettait son appui pour "l'établissement en Palestine d'un Foyer National pour le peuple Juif". Et cette "servitude bénigne et volontaire" désigne la Diaspora du peuple juif, lequel est appelé par Nostradamus "le peuple univers".

La tentative d'extermination du peuple juif, soulignée par le Mage de Salon-de-Provence, a provoqué en quelque sorte la régénération d'un Etat Juif, lequel préfigure l'avènement futur du Messie :

"Je susciterai à David un rameau juste..." (Jérémie XXIII.5) Le rétablissement national d'Israël et la reconnaissance par les Nations d'un Etat Juif est inscrit dans les prophéties bibliques : "Un peuple nouveau naîtra et une nation nouvelle sera enfantée en ce jour." (Isaïe LXVI.8) Tous les prophètes d'Israël ont parlé de ce retour du peuple juif sur sa Terre : "En ce temps-là, Je vous ramènerai. En ce temps-là, Je vous rassemblerai." (Sophonie III.20) ou encore : "Je ferai venir Mon peuple, et ils demeureront au milieu de Jérusalem." (Zacharie VII.8), etc. Le rassemblement d'Israël sur sa Terre devra être achevé avant la venue du Messie, attendu depuis l'aube de l'humanité : "En ce jour, les rescapés d'Israël reviendront..." (Isaïe X.20), "L'Eternel regroupera les Exilés d'Israël, et rassemblera les dispersés de Juda des quatre coins de la Terre." (Isaïe XI.12).

Dans le quatrain (III.97), Nostradamus fait écho au Prophète Isaïe :

Nouvelle loy en terre neuve occuper,
Vers la Syrie, Judée, et Palestine...
Les paroles bibliques semblent être en partie réalisées. Il aura fallu attendre près de deux mille ans pour que le Pays d'Israël appartienne de nouveau au peuple juif. Et depuis 1967, Israël a retrouvé le chemin de Jérusalem, "la cité libre" nous dit Nostradamus.
 

Note: Cf. nos articles, Nostradamus inspiré par la Kabbale (Tribune Juive, Juillet 1984, pp. 12 - 18), Nostradamus, visionnaire d'un Etat Juif (Tribune Juive, Juillet 1986, pp. 14 - 21). Voir également Cahiers Kabbalah n° 3, pp. 59 - 60 et n° 5, pp. 105 - 106.
 


Référence de la page :
Robert Benazra: Une influence de la Kabbale dans l'oeuvre de Nostradamus?
http://cura.free.fr/xxv/22benaz3.html
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