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Par l'Abécédaire de Gilles Deleuze: Témoignage
Patrice Guinard

 

Note P.G. : Cet texte a été publié dans la revue Concepts (éditions Sils Maria, Belgique, Hors série Gilles Deleuze, Janvier 2002).
 

Parus en 1996 (éd. Montparnasse), les entretiens de Gilles Deleuze avec Claire Parnet ont été enregistrés en 1988-1989. Conformément au souhait de Deleuze, le document vidéo posthume n'a été diffusé qu'après son décès, survenu le 4 novembre 1995.

Un abécédaire de concepts propres est beaucoup plus qu'un pot-pourri de thèmes philosophiques. L'apprentissage de notions et de thèmes, celui des lycées, des programmes d'enseignement, des épreuves du baccalauréat, tue la réflexion et mine le désir philosophique - celui de créer ses concepts, de vivre son monde en philosophe.

Deleuze aurait peut-être préféré un bestiaire. C'est pourquoi l'A est ANIMAL, devenir-animal, mondes animaux, territoires et déterritorialisation. "Tout animal a un monde." Et tout monde-animal reste étrange, étranger, parcouru d'instincts distincts, aux aguets, en quête de territoires et de lignes de fuite. Devenir-animal, c'est poursuivre l'altérité, c'est résister au lacis identitaire et policé, c'est échapper aux rets des appareils institutionnels, c'est redevenir vivant, homme, femme, enfant, animal, végétal.

L'animal familier, familial, celui de la psychanalyse, de l'entreprise socialisée d'appropriation et de codage du rêve par la psychanalyse, ressurgit dans les médias, articulé dans le dessin animé, de Mickey à Pikachu. Bête ou robot, il reste le miroir imposé par le social, le reflet d'un monde banalisé, celui qui renvoie d'abord à papa-maman, avant de faire errer dans les galeries infâmes de la consommation normalisée. Sans devenir, ni Horizon. Le monde reste opaque comme une ardoise surchargée des comptes, décrets et prescriptions dont le Sisyphe moderne est le dépositaire cloné.

D comme Deleuze, Différence, Déterritorialisation, Devenir, Démence, Délire, DÉSIR. Communément, Deleuze est resté le philosophe du Désir, et L'Anti-Œdipe (1972), écrit avec Félix Guattari, marque une rupture avec la vision concentrationnaire de la psychanalyse. On ne désire pas quelque chose ou quelqu'un, mais un agencement de choses, d'états de choses, de modes et de modalités de choses, par lesquels s'opère une réorganisation de son être au monde, qui inspire, stimule, incite. Le désir est toujours multiple car il est la promesse d'un projet ou d'une transformation. Le désir est la conséquence d'une aspiration, et il n'y a pas d'aspiration sans multiplicité, sans une pluralité qui multiplie et reterritorialise l'être - dans un nouveau monde.

I comme IDÉE, car créer c'est avoir des idées, philosophiques, picturales, musicales. Seul l'artiste inspiré est capable, "dans un bon jour", d'accéder à une véritable idée. Le reste est babillage de journaliste, commérage, opinions surfaites. Le philosophe est un artiste en ce sens, un constructeur de concepts, lesquels, comme des couleurs, des personnages de roman, ou des mélodies, sont les foyers d'agencement d'une perspective incarnée, d'une possibilité matérialisée. Qu'elle se présente sous la forme d'un Concept, qui donne à voir, à se représenter le réel sous une forme jusqu'alors trouble et insoupçonnée, sous la forme d'un Percept, lequel fait durer et exister un ensemble de perceptions et de sensations, ou même sous la forme d'un Affect, lequel dépasse le cadre de la personne pour faire partager un trans-personnel, l'idée est un aboutissement de la joie, et d'une puissance qui s'est réalisée, malgré les appareils de pouvoir, de répression et de dépression. Car les processus désirants sont perpétuellement en quête d'idées, par leur instabilité même, par cela même qui les oppose à la fixité des processus grégaires.

M comme Multiplicité, Meute, Mille (Plateaux), Mouvement. La Terre est Multiplicité, et draine avec elle le vivant et la pensée. L'économie des universaux paralyse toute approche des multiplicités, seul moteur effectif du désir. Ainsi l'ossuaire rêvé par Jung et interprété par Freud comme le signe de la mort de quelqu'un. De même le patient de Freud, l'homme aux Loups, qui ne parle pas d'un loup, mais d'une meute, d'une tribu de loups. Ainsi la parole singulière est noyée dans des grilles de décodage univoques. Plus généralement, même non plus censurée, elle est détournée et moulinée par les appareillages sédentaires. Pire: elle se conforme d'elle-même à ces cadres institués par lesquels elle est vidée de son sens et de sa force. C'est ainsi que le Spectacle se met en place, et d'abord le spectacle de la pensée et des échanges de pensée, par la disparition de tout événement de pensée.

Deleuze critique, après Nietzsche, la suprématie des Universaux en philosophie, qu'ils se présentent comme universaux de Contemplation, universaux de Réflexion, ou encore universaux de Communication, le dernier avatar mis en avant par Habermas dans sa théorie de "l'agir communicationnel" fondée sur un assentiment général dont on s'interroge sur la nature et les motivations. La discussion des Universaux n'est pas l'affaire de la philosophie mais plutôt de ses gestionnaires, de ses héritiers, qui présupposent son extinction. La philosophie vivante mobilise en deux sens : elle est mouvement de pensée contre la stagnation, mais aussi contre l'agitation ; elle traite des singularités disparates, du heurt des potentiels, des différences, pour faire naître l'émotion, en dépit de toute indifférence.

Φ comme Philosophe. Un philosophe crée des concepts, et le concept construit une problématique. Un concept n'est pas universel car il s'inscrit dans une histoire culturelle, celle de la pensée occidentale, et aussi dans une problématique, et car il résulte d'une préoccupation. Ainsi l'Idée platonicienne - "une entité qui n'est pas autre chose qu'elle-même" -, invention conceptuelle d'ailleurs mise à mal par son créateur dans le Parménide, se rattache à la question des prétendants, qui apparaît avec les Grecs : celle de la rivalité des hommes libres au sein de la Cité démocratique, de la concurrence des cités elles-mêmes, de la compétition entre égaux.

Un concept n'est pas universel car il traduit une idiosyncrasie. Ainsi la Monade leibnizienne - "une unité subjective qui exprime la totalité du monde, mais qui n'en exprime clairement qu'une petite partie"-, illustration d'une problématique que l'astrologue sait relever du Cancer, lequel contient le monde qui le contient, car il le porte en soi (cf. Guinard, http://cura.free.fr/02domi1.html). Ainsi parcourir le monde et en arpenter les sentes multiples qui toujours ramènent à soi, c'est précisément le vivre comme un agencement de plis et de replis.

Deleuze a créé toute une série de concepts pour illustrer sa philosophie, sur-différentielle. Le Nomade : celui qui ne voyage pas mais qui résiste à la désertification pour se réapproprier ses terres, ses propriétés ; le Rhizome comme agencement qui change de nature en fonction des nouvelles connexions qui sont créées ; le Corps-sans-organes, autre qu'un corps inerte et dénué d'organes, mais un corps plein, ouvert au possible, une matrice énergétique informelle ayant neutralisé la subordination et la hiérarchisation des organes, lesquelles paralysent l'expression du corps ; les Devenirs --> enfant --> animal --> imperceptible --> moléculaire ... lesquels sont toujours et des ressourcements de pouvoir et des états de transformation de la perception, des déplacements du "point d'assemblage" (Carlos Castaneda) ; la Ritournelle, comme remède à la plainte proférée par qui n'a ni statut, ni fonction, ni place dans la société, et comme chant propre, expression première de l'émotion à être, quand même, chez soi, au sein du cosmos ; l'Image-Mouvement, liée à la vie, à l'expression de la vie, portée à son incandescence maximale dans la dramaturgie de Carmelo Bene, comme à l'écran dans Capricci [1969] ou Don Giovanni [1970] ; la Schizo-analyse avec Artaud ("Je suis seul juge de ce qui est en moi") ; l'Immanence contre toutes transcendances ; les Lignes-de-fuite et la Déterritorialisation ; les Machines Désirantes...

Cependant, comment le philosophe qui crée des concepts qui lui sont propres, peut-il accéder à la généralité de la fonction philosophique ? C'est que le concept est un "quasi-universel", un particulier partagé, un singulier distribué. Il est le fruit d'une réflexion sur d'autres agencements de concepts et la limite personnelle par laquelle le philosophe peut en rendre compte, la conséquence d'un travail sur le quotidien de la pensée, qui est le réel même, celui du philosophe.

On entend souvent dire, notamment parmi les chercheurs rationalistes : "je n'ai pas d'opinion philosophique". Mais il n'existe pas d' "opinion philosophique": il n'y a que la philosophie et les opinions, et aussi la pensée et la non-pensée. Car la philosophie, depuis Platon, s'est construite précisément contre l'opinion. N'avoir pas d'opinion philosophique est un contresens : c'est d'abord n'avoir pas de philosophie, bien sûr, et c'est assurément aussi: être voué à l'opinion. Car l'opinion, comme la raison commune, ne cessent de remplir l'espace des consciences asservies aux représentations mentales ambiantes, celles des magazines de kiosque comme celles des journaux académiques. Au contraire, une philosophie, toute subjective qu'elle soit, est le contraire de l'opinion. Deleuze l'a montré dans son Qu'est-ce que la philosophie ? (1991) : le concept philosophique n'est pas seulement un nouvel outil de pensée, par définition limité par sa subjectivité, mais il s'agence dans une nouvelle perspective, son plan d'immanence, une sorte d'image préalable de la pensée, de cadre indéfini nécessaire à l'exercice de conceptualisation, d'horizon reconstruit par l'agencement des concepts. D'où l'idée de Pop-philosophie, celle de la nécessité d'une lecture non-philosophique de la philosophie : "Si la philosophie commence avec la création des concepts, le plan d'immanence doit être considéré comme pré-philosophique. Il est présupposé, non pas à la manière dont un concept peut renvoyer à d'autres mais dont les concepts renvoient eux-mêmes à une compréhension non-conceptuelle." (QQLP, p. 43)

V comme Vie, Vivant, Vitesse, Vision, VOIX. D'abord la voix de Gilles, une voix vivante, attestée heureusement dans ce document sonore, L'Abécédaire, dans lequel il expose avec sincérité ses attachements, lui qui a toujours refusé les compromissions médiatiques et artificielles du Spectacle. Une voix, celle d'une présence chaleureuse, beaucoup plus forte qu'un discours : pas la voix d'un maître de philosophie, mais celle d'un proche, d'un ami, car Deleuze nous convainc que les philosophes ne se sont jamais contentés de parler entre eux, mais nous ont toujours entretenus de nous, non en tant que prêtres, mais à la part de nous-même qui a assumé sa solitude, à cette part indicible, ouverte sur le possible, créative et vivante parce qu'elle a surmonté la peur de cette solitude.

Une voix qui pose de véritables questions, tant est qu'une des tâches urgentes du philosophe, aujourd'hui s'il en reste, est de questionner les interrogations formelles et vides de sens mises en place par le gestionnaire de philosophie des écoles. Deleuze demeure le témoin vivant de ses prédécesseurs, Spinoza, Schopenhauer, Nietzsche, grands solitaires, penseurs, tous résistants à la non-pensée, à la pensée lisse du consensus, c'est-à-dire à "la convenance, la convention, d'après laquelle on substituera aux questions et aux problèmes de simples interrogations, des interrogations du type : Comment vas-tu ?" Car il n'y a jamais de mauvaises questions : il n'y a que l'éradication des questions au seul profit de la vacuité consensuelle. D'où l'importance des notions de territoire et de désir : ne pas se laisser déposséder de ce qui nous appartient, car les machines sédentaires n'agissent pas pour se développer et augmenter leurs possessions, mais pour étendre leur vacuité et parce que, précisément, elles ne possèdent rien en propre.

V comme Vincennes, ce lieu qui fut celui de la rencontre de Deleuze avec son public, hétéroclite et disparate : des étudiants, des fous, des drogués, des peintres et architectes, rassemblés dans le creuset d'une salle enfumée pour écouter une voix susceptible de leur parler au point d'intensité du processus de communion, celui de l'émotion. Le 14 novembre 1978, je fuyais pour la première fois les classes d'une autre université parisienne pour suivre le G5-062, Nomades, Machines de Guerre et Appareils d'État, consacré à la trilogie indo-européenne des fonctions sociales, et à la double approche du mythe : l'approche comparative de Jung, consistant à dégager des archétypes et des symboles d'après leur ressemblance, et l'approche structuraliste de Dumézil, consistant à organiser ces symboles au sein d'un système de rapports différentiels.

Je venais de parcourir le Nietzsche et attendais naïvement un Hercule débordant de vie et d'assurance. Mais c'est un homme recourbé, fragile, maladif, qui se frayait un passage, avec une demi-heure de retard, dans une salle comble et surchauffée. Il ôte son chapeau de mafioso retraité, son imper grisâtre, son écharpe, et découvre un pull usagé avec des pièces aux coudes. Il a les cheveux gris, peignés en arrière, et des ongles jaunes, exagérément longs. Les traits de son visage sont marqués par une délicatesse qui le rend immédiatement sympathique.

Quelques chuchotements dans la salle. Il ne prend pas la parole, comme s'il attendait que d'autres parlent. Ses premiers mots enfin : "T'as pas une cigarette ?" Puis le cours, à peine commencé, est interrompu par quelques retardataires agglutinés à l'entrée de la salle et se plaignant de ne pas entendre. Deleuze, par plaisanterie: "Oh ! Pour ce que je dis !", puis agacé et lançant ces mots qui ont jeté un froid dans la salle : "Si vous n'entendez pas, allez-vous en !" J'aimais cet homme.

Thème natal de Gilles Deleuze



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Patrice Guinard: Par l'Abécédaire de Gilles Deleuze: Témoignage
http://cura.free.fr/docum/28deleuz.html
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