CORPUS NOSTRADAMUS 63 -- par Patrice Guinard
 

Le quatrain I.16 et l'annonce de la chute définitive de la Monarchie (1842-1848)
 

J'invite l'interprète moderne qui ne voudrait pas croupir dans l'hébétude pseudo-rationaliste ni se vautrer sur les divans moisis de la petite raison consensuelle, pas plus que s'embraser aux feux de paille de ses propres fantasmagories, à réfléchir en premier lieu à la prose des préfaces, aux quatrains "astronomiques", ainsi qu'aux quatrains datés, qui sont autant de marqueurs sûrs, susceptibles de donner un canevas dans lequel les autres quatrains pourront s'insérer plus aisément. Cet interprète gardera à l'esprit que Nostradamus a volontairement programmé la publication de ses Prophéties en trois séries qui renvoient à trois cycles spécifiques, dont les échéances sont détaillées dans l'ouvrage de Roussat comme dans le célèbre traité d'Albumasar. Sans réflexion préliminaire sur cette organisation sous-jacente, je crains qu'il n'y ait pas d'espoir d'accéder à quelque compréhension de cette oeuvre majeure de la Renaissance.

Chaque quatrain est un véritable casse-tête, mais le seizième de la première centurie est un chef d'oeuvre en ce sens. Les diverses interprétations proposées n'ont conduit qu'à des solutions peu convaincantes. En voici le texte des premières éditions, avec la ponctuation de la version de 1555 :
 

Faulx à l'estaing joinct vers le Sagitaire
En son hault A V G E de l'exaltation,
Peste, famine, mort de main militaire :
Le siecle approche de renovation.

vers 1 (variantes) : 1555A & 1555W (a l'estang), 1557U & 1568X (à l'estang), 1557B (à l'estan)
vers 1 (variante) : à l'estaing (leçon de Giffre de Réchac dans son Nostradamus glosé et de Brind'Amour)
vers 1 (prosodie) : enjambement à la césure
vers 2 (variante) : "auge & exaltation" (Chavigny, qui arrange le texte comme à son habitude : Janus, 1594, p.238)
vers 2 (prosodie) : prononcer exaltati-on (diérèse)
vers 2, 3 & 4 (prosodie) : césures féminines
vers 4 (prosodie) : prononcer renovati-on (diérèse)
 

Giffre de Réchac, Nostradamus glosé, ms
 

Chavigny se contente de signaler une traversée de Saturne en Balance, Sagittaire et Verseau, signes respectifs d'exaltation, d'apogée ("auge") et de localisation ("estang") de Saturne, qui pourrait s'actualiser dans les années 1569-70, 1574-76 et 1580-81 (cf. Janus, 1594, p.238). La configuration peut tout autant se décaler à l'envi d'une trentaine d'années, durée du cycle saturnien.

Himbert de Billy, alias Corneille de Blockland (cf. Du Verdier, Bibliothèque, 1585, pp.237-238), le premier à proposer une interprétation sérieuse et plausible du quatrain, note dans ses "Predictions pour l'an mil six cens & trois" : "la grande conjonction des plus hautes planettes : Saturne & Iupiter avec les autres en la premiere face du Sagitaire, le hault auge de Saturne & domicile de Iupiter, laquelle y sera celebree le 20 jour de Decembre [1603]." (in Predictions pour cinq annees, des choses plus memorables, Paris, Sylvestre Moreau, 1601, p.8 ; Paris, Nicolas Rousset, 1602, p.6). Le quatrain, avec "renonciation" au dernier vers (au lieu de "renovation"), est aussi commenté dans un canard intitulé Ce grand signe advenu en L'isle de Canadas, proche du Bresil (jouxte la copie imprimée à Reines en Bretagne par Jean le Bas, 1606, f. A2v).

La première "face" d'un signe -- rien à voir avec celle du traité de Chavigny -- désigne les dix premiers degrés de ce signe, et la conjonction de Billy a effectivement lieu en Sagittaire, à environ 8 degrés, le 18 décembre de l'année 1603, marquée par l'entrée de la conjonction Jupiter-Saturne dans un signe de feu (cf. le chapitre 62 de ma thèse de doctorat : "Cyclologie mondiale", Paris-Sorbonne, 1993, pp.336-353, et notamment p.338).

Le cycle de 240 ans, d'origine sassanide et constituant d'ailleurs le principal apport des Perses à l'astrologie, est exposé par Albumasar dans son traité De magnis conjunctionibus : les planètes Jupiter et Saturne se retrouvent tous les 240 ans environ dans une nouvelle quarte (Feu, Terre, Air, Eau). Mais ce schéma ne correspond que partiellement à la réalité astronomique, et les astrologues sont obligés au fil des siècles de réactualiser le cycle. C'est ce que fait judicieusement Himbert de Billy en proposant la date prochaine de 1603, ce qui l'autorise à interpréter le quatrain de Nostradamus comme suit : "Par faulx à l'estang, il entend Saturne le malin falcigere, qui a sa maison au Verseau, & son hault auge au Sagitaire, où il sera joinct à Iupiter, & les autres planettes, dequoy il predit ce que dessus (que ja n'advienne) & Dieu sur tout." (p.8)

Robert Benazra, qui a repéré ce texte (Répertoire, 1990, pp.151-152), ne signale pas sa traduction anglaise datée de 1604 : A wonderful prognostication or prediction, for these seven yeeres insuing (London, W. Ferbrand). Curieusement, si le premier passage est traduit, mais fautivement (le 10 décembre au lieu du 20 : "Saturne and Iupiter, with the others in the first face of Sagittarius, the highest lodge of Saturne, and mansion of Iupiter, which will be celebrated the X of December", p.3), le second contenant la citation et le commentaire du quatrain ne l'est pas.
 
Billy, Predictions pour cinq annees, 1601, p.10 Billy, Predictions pour cinq annees, 1602, p.8 Billy, A wonderful prognostication or prediction, 1604, p.3

 

L'assimilation de l'étang au Verseau, le "verseur d'eau" est problématique car ce signe, malgré son symbole, est associé dans la tradition occidentale à l'élément aérien, et non à l'aquatique. Il faut remonter à l'astrologie chaldéenne pour trouver une correspondance entre l'élément aquatique et les signes hivernaux. En outre il est très improbable qu'il faille lire le début du premier vers ("Faulx à l'estang") comme le suggère le sieur de Billy, à savoir : "Saturne dont le domicile est le Verseau". Les Prophéties ne sont pas un traité didactique, et Nostradamus ne s'embarrasse jamais de telles explications, en l'occurrence triviales pour tout astrologue ou astrophile.

Chavigny revient sur ce quatrain à la page 82 d'un texte paru en 1606, le "Traite du nouveau commete qui est apparu le XVII d'Octobre l'an 1604", annexé au "Discours parenetique sur les choses turques" (Lyon, Pierre Rigaud, 1606), un traité attribué à Bartholomaeus Georgievicz (ou Gjorgjevic), né vers 1506 et décédé en 1566, issu de la noblesse hongroise ou croate, fait prisonnier par les Turcs à la bataille de Mohács en 1526, puis esclave pendant une dizaine d'années, avant de publier des ouvrages hostiles à ses bourreaux et annonçant la chute de l'empire Ottoman, lesquels eurent un succès européen colossal durant plus d'un siècle (cf. Kenneth Meyer Setton, "Bartholomaeus Georgievicz and the 'Red Apple' " in Western Hostility to Islam and Prophecies of Turkish Doom, Memoirs of the American Philosophical Society, vol. 201, Philadelphia, 1942, pp.29-46).

Le quatrain y est reproduit dans la même version que celle qui figure dans son Janus. Le quatrain est associé à la "grande et enorme eclipse de Soleil, qui sera ceste annee 1605 le 12 d'Octobre" (p.76), et son éclaircissement, contrairement au Janus, s'attache ici à l'année 1603 et aux suivantes : "Saturne le destructeur allant en son haute auge, c'est à dire, la plus grande distance & hauteur qu'il puisse avoir jusqu'au centre de la terre ["Le 24 Decem. [1603] sur le point du midy" en note marginale] : Iupiter au contraire cheant tousjours & tombant, jusqu'à ce qu'il soit entierement dans le signe de sa cheute le Capricorne. Ce que baillera un prelude & avant-jeu terrible à ce que dessus. Laquelle chose a touché le grand Prognostiqueur [Nostradamus], lors qu'en sa I Centurie il a dit. F A V X à l'Estang, C'est à dire, Saturne au signe du Verseau, que sera 1609, 1610 & joint à Iupiter vers le Sagittaire, qui sont ces annees icy, & les prochaines ... " (p.81).

Le quatrain est encore repris et défiguré par Jean Belot, un imitateur tardif de Nostradamus, qui ignore ce que sont l'auge et l'exaltation d'une planète (in Centuries prophétiques [pour cinq annees : 1621-1625] revelées par sacrée Theurgie et secrette Astrologie [ ! ], Paris, Anthoine Champenois, 1621, p.17) :

La faux est à l'Estang devers le Sagitaire,
En l'Ange
[ ! ] le plus hault par exultation, [ ! ]
Du siecle devoué, qui faute d'union,
On verra moissonner une main militaire.

Les premiers interprètes du célèbre quatrain ignorent qu'il s'inspire textuellement de deux passages de la compilation du traité de Turrel rédigée par Richard Roussat en 1548 et parue à Lyon en 1550 (cf. passages soulignés).

"Parquoy semble le Monde finir bien tost, & venir à sa derniere Periode & mette. Car, ceste presente triplicité aquatique terminee (dequoy nous reste seulement, du calcul de ceste presente annee mil cinq cens quarante huict, quatre vingtz quatorze ans) viendra la triplicité du feu : & lors se conjoindront Saturne & Iupiter au Sagittaire, Signe de feu : lequel, comme desja a esté dict, de sa triplicité, est le plus fort : & adonc le pere de corruption, de mort, lamentations, douleurs, angoisses, & perdition, Saturne, au Signe de feu sera en son auge surhaulsé & exalté, & Iupiter cheu en son detriment, sans aulcune conduicte, &, comme entre les mains de ses ennemis, de tous abandonné : & ne pourront, ne luy, ne les aultres Planetes, mitiguer ne reprimer la malice & facherie dudict Saturne. Parquoy pestilence, famine, & toutes sortes de corruptions, tant aux corps que biens, en ce Siecle redonderont, seront en estre, vigueur, & regne." (Roussat III, pp.131-132)

"Maintenant donc je di que nous sommes en l'instant, & approchons de la future renovation du Monde, ou de grandes alterations, ou d'iceluy l'anichilation, environ deux cens quarante troys ans selon la commune supputation des Hystoriographes, en prenant à la date de la compilation de ce present traicté : laquelle date est posee & escripte à la fin d'iceluy." (Roussat I, p.86)

L'année de la rénovation indiquée dans le texte est l'année 1791 (243 ans ajoutés à 1548, l'année de rédaction du traité), et celle de la conjonction Saturne-Jupiter est l'année 1642 (94 + 1548). La dette de Nostradamus envers Roussat a été repérée par Brind'Amour (1993, p.212 et 1996, p.71), recopié par Prévost (1999, p.117), Lemesurier (2003, p.9) et Clébert (2003, p.75), lesquels s'embarrassent rarement de citer leurs sources.

Brind'Amour considère que toutes les éditions sont fautives et propose de lire estaing à la place d'estang. Mais l'on peut supposer surtout un jeu de mots sur les termes français et latins, justifié par le rapprochement étymologique de stagnum (étang) et de stagnum ou stannum (étain), et destiné à égarer le lecteur inattentif. L'étain était le métal associé à Jupiter selon un modèle classique d'équivalences astrologiques issu de l'alchimie ancienne. Le plus ancien témoignage de telles équivalences serait celui de Celsus (c. 180 AD) selon Origène. La cité sabéenne de Harrân (près d'Urfa dans l'actuelle Turquie) possédait sept temples dédiés aux sept planètes, le sixième étant surplombé d'une statue en étain du dieu Marduk, le parangon babylonien de Jupiter (cf. D. Chwolsohn, Die Ssabier und der Ssabismus, St Petersburg, 1856).

L'exégète canadien propose de lire Saturne "le" faux, pour respecter l'accord au premier vers, plutôt que "la" faux qui est l'attribut du dieu, avant d'exposer son interprétation, à savoir une conjonction dans le signe du Sagittaire renvoyant au texte de Roussat.

Hélas en 1642 (ou plus exactement le 24 février 1643), Saturne et Jupiter sont conjoints en Poissons, bien loin du Sagittaire, et la conjonction en Sagittaire a lieu en réalité le 18 décembre 1603, comme l'a compris le Sieur de Billy. Autrement dit Nostradamus aurait emprunté à Turrel et Roussat un exposé techniquement erroné des grandes conjonctions. Que reste-t-il du quatrain pour Brind'Amour ? Presque rien, si ce n'est la mise en forme poétique d'un texte fautif et peut-être mal compris.

Facile, ça ne mange pas de pain, et on peut passer à l'exégèse du quatrain suivant ... Cependant, en ce début d'enquête, je propose qu'on prenne garde aux trois points suivants :
- Le quatrain possède une force de fascination insatisfaite par ces analyses, et il ne suffit pas d'avoir repéré la source d'un quatrain, réelle ou imaginaire, pour avoir bouclé la question.
- Brind'Amour ne remarque pas ou ne veut pas tenir compte des majuscules au mot "A V G E" - qu'il transcrit "AUGE" !
- Enfin et surtout, Nostradamus écrit vers le Sagittaire, et non au ou dans le Sagittaire, et par suite il ne suit Roussat qu'en apparence !

Il serait naïf de croire qu'un schème se transmet ainsi indemne, sans modification, et que les emprunts se font de manière transparente sans aucune intention de transformation. J'ai montré dans mon interprétation de la Préface à César comment Nostradamus s'appuyait sur ses principaux modèles (Savonarole et Roussat notamment) et parvient à les détourner de leur signification initiale.

Car le quatrain ne traite pas d'une conjonction en Sagittaire mais dans l'un de ses deux signes contigus, le Scorpion ou le Capricorne : en toute logique à la fin du Scorpion si les planètes évoluent vers ce signe, ou au début du Capricorne si elles rétrogradent vers le signe qu'elles viennent de franchir.

Examinons au préalable s'il convient de revenir à l'orthographe du mot estang qui figure dans toutes les éditions, et comparons-le avec les premiers vers du quatrain IV 86, lequel indique clairement une conjonction de Saturne au Soleil dans un signe d'eau :

L'an que Saturne en eaue sera conjoinct,
Avecques Sol, le Roy fort & puissant :

Contrairement à celui-ci, le quatrain I 16 contient plusieurs anomalies : il aurait fallu écrire "Faulx en estang", et non "Faulx à l'estang", car une planète peut difficilement être jointe ou conjointe à un signe ou à une constellation. Elle peut occuper ou se situer "dans" ce signe, mais n'est pas en aspect avec lui. Même si on l'admet par indulgence, l'énoncé impliquerait que Saturne serait localisé "à l'estang" (symbolisant alors le Scorpion) et évoluerait "vers" le Sagittaire. Nostradamus aurait usé d'une double détermination pour dire à peu près la même chose, ce qui ne ressemble pas à son style habituellement laconique. D'autre part, il faudra admettre encore que le terme "estang" désigne ici les eaux troubles et marécageuses parfois associées dans l'imaginaire des astrologues au signe du Scorpion. Ce qui constitue au final un passif déjà lourd.

Examinons cependant les cas de conjonctions Saturne-Jupiter dans les derniers degrés du Scorpion, en admettant un jeu de mots sur estang/estaing : seules deux dates satisfont ces conditions du XVIe siècle au XXIIIe siècle (intervalle d'actualisation de la prophétie selon la Préface à César, 26 : cf. CORPUS NOSTRADAMUS 33) : le 18 septembre 1544 (conjonction à 28° du Scorpion) et le 6 février 2279 (conjonction à 26° du Scorpion). Malheureusement les "rénovations" de siècle, c'est-à-dire de cycle, comme l'entend Nostradamus qui prend appui sur le texte de Roussat, ont lieu en 1533 et en 2242 (cf. préface à César, 33, CORPUS NOSTRADAMUS 33), c'est-à-dire avant les dates indiquées et non après. Ce que contredit formellement l'énoncé du quatrième vers.

Restent donc les conjonctions en Capricorne, et en ce cas l'on admettra avec Brind'Amour l'erreur de lecture du premier éditeur des Prophéties, Macé Bonhomme, reprise par tous les imprimeurs ultérieurs. Deux conjonctions seulement ont lieu au cours des huit siècles mentionnés : celle du 26 janvier 1842 (à 9° du Capricorne) et celle du 28 novembre 1901 (à 14° du Capricorne). Or la seule "rénovation de siècle" possible est celle ayant lieu entre les deux précédemment mentionnées, à savoir celle de l'année 1887 qui marque le début de la période solaire, et par conséquent seule la conjonction de 1842 vérifie le quatrième vers : Le siecle approche de renovation.

Cependant Jupiter et Saturne ne sont pas rétrogrades, mais le seront six mois plus tard le 20 juillet 1842. Cette date semble être celle qui explique l'ensemble du quatrain. Les planètes Saturne et Jupiter sont conjointes en Capricorne, rétrogradant toutes deux vers le Sagittaire. La conjonction n'est plus exacte comme en janvier, mais un orbe assez large est astrologiquement acceptable dans cette configuration en raison de la présence de la Lune, et parce que ces trois planètes sont en opposition à l'amas planétaire Soleil-Mars-Mercure en Cancer. Les astrologues Arabes parlent de "transfert de lumière".
 
Thème du 20 juillet 1842
 

"En son hault", c'est-à-dire au-dessus de cette conjonction dans le ciel, l'étoile Vega (l'anagramme du vocable AVGE soulignée par des majuscules) est elle-même presque exactement positionnée entre Saturne et Jupiter. Le terme AVGE provient aussi du latin augeo (croître, augmenter) et désigne l'aphélie ou l'apogée d'un astre, c'est-à-dire le point de son cycle où il est le plus éloigné du Soleil. C'est le cas apparent de la conjonction Saturne-Jupiter-Vega, en opposition au luminaire, mais c'est surtout le cas de Saturne, dont l'apogée qui se situe à 24° du Sagittaire au milieu du XVIe siècle et avance de deux degrés par siècle selon les Tables alphonsines, passe du Sagittaire au Capricorne précisément au milieu du XIXe (pour ces notions, cf. Brind'Amour, 1993, p.212). Cependant on ne lira pas les qualificatifs du second vers comme des équivalents approximatifs, comme le voudrait Brind'Amour qui n'a repéré ni l'anagramme ni les majuscules, mais comme une description précise : c'est l'étoile Vega qui occupe la position centrale entre Jupiter et Saturne, presque au milieu du Capricorne, signe "d'exaltation" de Saturne par métaphore, c'est-à-dire son domicile zodiacal.

Résumons le vers comme suit : l'étoile Vega, qui surplombe la conjonction Jupiter-Saturne, est alors à sa puissance maximale au milieu du Capricorne, le domicile de Saturne, lequel est au même moment à son apogée.

Le roumain Ionescu a repéré l'importance de Vega, et ses analyses débouchent sur une interprétation inspirée et astucieuse du quatrain, lequel concernerait "l'écroulement du régime soviétique" au mois de juin 1991 (cf. son ouvrage paru en 1976, pp.777-782). Le siècle est dans ce contexte interprété au sens moderne. Mais son assimilation, avec Christian Wöllner (1926, p.44), de "l'estang" au Verseau (qui est un signe d'air, non d'eau), rend finalement son dispositif problématique, même si son intuition reste remarquable.

Le troisième vers résume laconiquement les événements des années suivantes, mais ce n'est pas ici ce qui intéresse principalement Nostradamus : la crise agricole, industrielle et financière de 1846-1847, la révolution française de février 1848 (avec, le 22 février, les gardes nationaux qui abandonnent le dernier roi de France Louis-Philippe et son ministre François Guizot pour rejoindre manifestants et émeutiers, et la proclamation deux jours plus tard de la république provisoire), les insurrections qui éclatent simultanément en 1848-1849 en Italie, Allemagne, Prusse, Autriche, Hongrie, Suisse, et la répression par "main militaire" qui s'en suivit.

Dans ce contexte, le quatrième vers est doublement signifiant, puisqu'il représente à la fois l'approche du nouveau cycle turrélien (en 1887), et la chute définitive de la monarchie française en 1848 ; et le vocable "approche" illustre tout autant l'approximation que le devenir, lesquels sont la marque de fabrique du quatrain ("vers le Sagitaire"). On comprendra aussi aisément pourquoi Nostradamus emploie ici le terme "faulx" plutôt que Saturne (en allusion au mécontentement paysan), et "estaing" plutôt que Jupiter. Ces images personnifient les protagonistes mieux que ne pourraient le faire de longs discours.

Ajoutons que lorsqu'il est question de période ou de siècle (i.e. de cycle), de plus souligné par un terme en majuscules, on n'a jamais affaire avec Nostradamus à des événements mineurs. La date retenue est symboliquement importante, même si les protagonistes ne le sont pas nécessairement. Enfin s'il a pu composer l'un des plus beaux quatrains de ses Prophéties, c'est probablement parce qu'il a été guidé par une configuration astrologiquement remarquable, impliquant en un seul lien l'ensemble des planètes traditionnelles à l'exception de Vénus, une configuration que lui inspire probablement celle de sa propre nativité, constituée elle aussi de deux amas planétaires au milieu des signes du Cancer et du Capricorne (cf. son thème établi pour midi). Mais en 1842, la plupart des planètes, et notamment Jupiter et Saturne, sont passées à l'opposé zodiacal.
 
Nativité de Nostradamus, 21 décembre 1503, cf. Corpus Nostradamus 10 Thème du 20 juillet 1842

 

Le dernier vers requiert donc une troisième lecture puisque l'année 1842 correspond précisément aussi à celle de l'entrée du cycle en quarte terrestre, ce qui nous ramène à l'interprétation de Billy. Autrement dit, par l'expression "vers le Sagitaire", Nostradamus aura réussi à piéger ses interprètes, ses contemporains et les miens, de Billy à Brind'Amour. Car le quatrain traite bien du cycle des conjonctions Jupiter-Saturne, comme l'a compris Himbert de Billy, tout en empruntant les formules du texte de Roussat qui se rapportent à un autre cycle, le cycle "méta-lunaire" d'une durée de 354 ans et 4 mois. Au final le quatrain énonce à la fois l'échéance décisive de 1842, l'approche du nouveau cycle trithémien-turrélien en 1887, et la chute définitive de la monarchie française en 1848. Même si je reconnais que le troisième vers n'est pas particulièrement explicite - mais l'est-il davantage pour les autres interprétations proposées, d'autant plus que l'expression "par main militaire" ne figure pas chez Roussat ? -, il me semble irréfutable que la date de 1842 est celle du quatrain, et aucune autre.

Tocqueville fait paraître les conclusions de sa Démocratie en 1840, et Nietzsche, né en 1844, se voyait au grand midi ! (cf. mes textes "Nietzsche : Équilibre et Retour Éternel", 1993 ; CURA, 2002 ; Concepts, n° 6, Sils Maria, Mons, 2003, et "Alexis de Tocqueville, le Visionnaire de la Modernité", CURA, 2001). Il semble bien que Nostradamus ait également retenu cette décennie, et non les années 1789-1792, comme celle du début du déclin et de la barbarie. J'y reviendrais. Mais l'éternel retour n'est probablement pas le souci premier de l'astrophile de Salon, mais plutôt de faire voir, avant de revenir, par où il faudra nécessairement passer.

[A noter deux curieuses coïncidences : avec un début de l'âge lunaire au 15 juin 1534 selon le décompte de Jacques de Bourgogne, rapporté par Roussat (cf. mes commentaires à la Préface à César, #33, CORPUS NOSTRADAMUS 33), et en prenant la durée du cycle trithémien (354 ans 4 mois), on obtient le début de l'âge solaire au jour précis du 44e anniversaire de Nietzsche, né le 15 octobre 1844 près de Lützen. En prenant cette fois pour durée de ce cycle 354 ans 6 mois et 22 jours, c'est-à-dire deux fois le demi-cycle indiqué par Nostradamus, on obtient le début de l'âge suivant pour le 6 janvier 1889, au moment où Nietzsche, qui se voyait au grand midi de la pensée européenne, a vécu son illumination et son effondrement : "Le 3 janvier, juste au moment où Nietzsche sort de sa maison, il voit sur la piazza Carlo-Alberto, à la station des fiacres, une vieille rosse éreintée sur laquelle s'acharne un cocher brutal. La pitié l'envahit. Sanglotant et avec un geste protecteur, il se jette au cou de la bête martyrisée. Il s'écroule. (...) A son réveil, Nietzsche a le sentiment d'être la double divinité : Dionysos et le Crucifié." (Erich Podach, L'effondrement de Nietzsche, trad. fr. Andrée Vaillant et Jean Kuckenburg, Paris, Gallimard 1931 ; 1978, pp.91-92).]
 

Annexe : "Mars nous menasse par sa force bellique"

Le terme "Auge" (au sens d'essor, d'augmentation), figure encore au début du troisième vers du quatrain précédent (I 15) :

Mars nous menasse par sa force bellique
Septante foys fera le sang espandre :
Auge & ruyne de l'Ecclesiastique
Et plus ceux qui d'eux rien voudront entendre.

Les quatrains 15 et 16, les premiers à introduire des connotations d'ordre astrologique, pourraient être liés. Au début de la Préface à César, Nostradamus évoque déjà la durée de révolution sidérale de la planète Mars, d'environ deux ans (cf. CORPUS NOSTRADAMUS 33, 2). Et 70 fois la période de la planète Mars (qui vaut plus exactement 1 an et 322 jours) font environ 132 ans, lesquels soustraits à la date de 1842 précédemment évoquée, désignent l'année 1710 comme pouvant être celle séparant l'essor du déclin "ecclésiastique". Cette date est aussi précisément la date intermédiaire du cycle de 354 ans, étudié par Roussat, soit 177 ans avant l'échéance de 1887 (début de l'âge solaire) et 177 ans après l'échéance de 1533 (début de l'âge lunaire). Or Nostradamus indique clairement dans sa préface qu'il tient compte de ce demi-cycle de 177 ans (cf. CORPUS NOSTRADAMUS 33, 34). Ainsi le quatrain 15 de la première centurie aurait pour fonction essentielle d'éclairer le double plan de référence astrologique utilisé, à savoir les périodes planétaires auxquelles est liée la théorie des grandes conjonctions, et le cycle symbolique des 354 ans. Le quatrain annonce, par le terme "Ecclesiastique", l'effondrement de la spiritualité en Europe, un effondrement qui affectera davantage ceux qui s'en détournent, accoutrés du harnais de la raison moderne, que ceux qui essayent de lui préserver un horizon. Mais tout ceci est presque trivial.

Tolosa, 20 Juillet 2007
 
 

Retour à l'index

Bibliographie

Retour Nostradamica

Accueil CURA
 
 http://cura.free.fr/dico8art/707A1-16.html
 20-07-2007 ; last updated 28-03-2015
 © 2007-2015 Patrice Guinard