CORPUS NOSTRADAMUS 100 -- par Patrice Guinard
 

Une lettre inédite de Nostradamus à Joachim de Cléron (25 février 1566)
 

On ne connaissait jusqu'à présent que deux ou trois lettres signées par Nostradamus. L'ordonnance médicale, adressée au cardinal Lorenzo Strozzi et datée du 20 octobre 1559, a été découverte et éditée en 1956 par l'archiviste du département de l'Hérault, Marcel Gouron (Archives Départementales à Montpellier, G. 261). La lettre 41 de la correspondance choisie de Nostradamus, adressée à François Bérard et datée du 27 août 1562, a été traduite par Eugène Lhez en 1961 (BnF, ms lat 8592). Je tiens désormais l'authenticité de la troisième lettre, celle adressée à Jean de Morel et datée du 30 novembre 1561, publiée dans le Bulletin de la Société de l'Histoire de France en 1853 (BnF ms lat 8589, ff. 28r-30r), pour douteuse (cf. CN 43).

Ce présent document est exceptionnel car il précède de quelques mois le décès de Nostradamus. La lettre a vraisemblablement été transcrite par Jean de Chevigny, alors secrétaire de Nostradamus, recopiée ou écrite sous la dictée orale. Les deux dernières lignes, de la main de Nostradamus, se terminent par une formule qui lui est habituelle : "prest [à] vous hobeyr" (cf. la lettre de 1561).

Datée du 25 février 1566, la lettre confirme l'utilisation par Nostradamus d'un calendrier commençant au 1er janvier (et non à Pâques) qui ne sera appliqué sur l'ensemble du territoire que le 1er janvier 1567. C'est ce calendrier qui commence au mois associé au dieu Janus, qui est invariablement utilisé par Nostradamus dans ses almanachs, au moins à partir de 1553-1554.

La lettre figure au fonds Erik Waller de la bibliothèque universitaire d'Uppsala (fds Waller, ms fr-06795) parmi d'autres documents accessibles en ligne (format des feuillets: 312 × 218 mm).
 

Transcription du texte :
 

1-  Monsieur, j'ay receu voz lettres ensemble les
2-  deux escus que m'avez envoyé. Quant à
3-  la maladie de Madame votre mere, combien
4-  qu'elle ne m'ait rien envoyé cenonobstant
5-  je luy en escris bien au long et de tout son
6-  fait. Aussi selon l'exigence de sa maladie
7-  je luy ay ordonné le plus souverain remede
8-  qui se pourroit faire au monde, laquelle
[sic]
9-  donnerez ordre luy faire faire. Et le plus
10-  promptement que faire se pourra que
11-  j'espere en Dieu qu'elle s'en trouvera bien.
12-  Toutefois sa maladie est fort dangereuse
13-  comme je luy escris. Environ le XV
14-  de Iun
[juin] prochain si Dieu luy fait la grace de
15-  passer outre celuy terme y a grand esperance
16-  de parvenir en convalescence. Ie ne vous
17-  envoye point votre revolution pource qu'il
18-  eut fallu trop long temps tant à la calculation
19-  que explication d'icelle. Quant à votre
20-  fortune vous ne faillirez avoir d'enfans
21-  masles et femelles, et principalement
22-  masles que vous verrez en honneur et
23-  puissance grande, et auront de grandes
24-  charges. Quant au proces qu'avez à
25-  Paris de la detrousse des chevaux ils se

26-  defendent du privilege des guerres mais à la parfin
27-  vous en aurez bonne yssue. Quant à celuy
28-  contre les religieux d'Auberive ils seront du
29-  tout secourus, et favorisez et maintenus en
30-  leur premier estat. Et seroit bon qu'en cet
31-  endroit vous appointissiez car ils en auront
32-  du meilleur. De Françoise de Pracontat
33-  il en y a de plus proches à la succession. Vray
34-  est qu'elle en amendera de beaucop. De
35-  votre fortune, pour votre avancement suivez
36-  les plus grands, et ne vous formalisez d'un
37-  costé ni d'autre. Tenez la voye de la messe
38-  plus tost qu'autrement. Quant à poison
39-  ne fault que craignez de cela. Quant à
40-  votre maison de Saffre pour le seur y a un
41-  grandiss.
[grandissime] thresor caché du temps de la
42-  guerre des Anglois. De vray le thesor
[sic] qui
43-  y est est grand mais pour cette heure je
44-  ne vous en puis rien resouldre pource
45-  que le loisir ne m'est donné de vous escrire
46-  au long, mais sera une autrefois Dieu
47-  aidant. Du pres que Françoise de
48-  Pracontat à
[sic] commencé a [sic] l'encontre de son
49-  pere elle doibt laisser cela car son pere avant
50-  qu'il meure la recompensera amplement

51-  outre son mariage de beaucop. Quant à Bernarde
52-  de Cleron votre soeur elle aura d'enfans masles et
53-  femelles et en brief. Quand au bruit qui à couru
54-  sur Françoise de Pracontal contre son honneur
55-  le bruit est faux, meschant et deloyal. Et y a de
56-  femmes qui ont la langue plus venimeuse que
57-  aspic. Car pour le seur selon la figure astronomiq
[ue]
58-  grandiss. tout luy est fait par telles parolles
59-  semees. Et cela est autant faux & deloyal que
60-  celle qui à semé cela de laquelle je ne veux dire
61-  le nom, qui à
[sic] ainsi spargi [diffusé] telles parolles. Que
62-  si elle faisoit son devoir elle luy viendroit demander
63-  pardon et mercy devant le monde. Par parolles
64-  de femmes, principalement de celles qui parlent
65-  plus qu'il n'est besoin, viennent grands maux
66-  que autre fois je vous escriray plus amplement.
67-  Dieu aidant auquel je prie.

68-  Signeur [sic] de Saffre que vous doint santé
69-  vie longue et l'accomplissement entier de
70-  voz heroïques desirs. De Salon de Craux
71-  en Provence ce xxv fevrier 1566.

72-  Par votre humble et obeissant

73-  Michel Nostradamus conseilhier et medicin
74-  ordinayre du treschrestien Roy de France prest vous hobeyr.



Signature de Nostradamus, 25 février 1566
 
 

La lettre est adressée à Joachim de Cléron, fils du chevalier Guy de Cléron, Seigneur de Saffres et de Belmont, décédé en mars 1544, et de Philiberte de Moisy, dame de Villy le Monstier. Joachim épouse Françoise de Pracontal le 21 septembre 1561, et sa soeur Bernarde épouse François de Pontailler, le 2 juin 1560 (sur les Pontailler, cf. la notice d'un généalogiste).

Joachim de Cléron, le bourguignon de Saffres (près de Vitteaux, à l'ouest de Dijon), s'inquiète pour sa descendance : après environ cinq ans de mariage, tout comme sa soeur, il reste encore sans enfants, et fait appel aux services de Nostradamus, non en tant que médecin ou pharmacologue, mais comme voyant, et aussi astrologue -- une activité que le salonais cherche à faire oublier quand il le peut.

Joachim aura une descendance : son fils Antoine épouse Philiberte de Damas le 27 novembre 1588, sa fille Anne épouse l'écuyer Jacques de Chenu, Seigneur de Souleaux, le 24 juillet 1596. Sa soeur restera sans postérité, mais la formule ambiguë employée par Nostradamus laisse entendre qu'elle pourrait avoir des enfants qui décèderont en bas-âge : "elle aura d'enfans masles et femelles et en brief".

Son petit-fils Claude de Moisy Cléron rassemblera des papiers généalogiques dont sont extraits ces renseignements : "Extraits des originaux de la maison de Saffre, et de Fontaines les Dijon. A moy communiquez presque tous, par Messire Claude de Moisy Cleron, Chevalier, Baron de Saffre, et de Villy le Monstier, issu de la ligne paternelle de S. Bernard" dans les "Probationes et illustrationes eorum quae in Diatriba de illustri genere S. Bernardi abbatis Claraevallensis asseruntur vel proponuntur" des oeuvres complètes de Bernard de Clairvaux (S. Bernardi abbatis primi Clarae-Vallensis Opera Omnia, Patrologia Latina, T. 185, Paris, Jacques-Paul Migne, 1862).
 

Cette lettre atteste du style nostradamien, celui des différentes épîtres figurant dans ses almanachs, pronostications et prophéties ; on y retrouve des formules familières :

"pour le seur" (cf. Pronostication pour l'an 1552, 5 & 22 ; Almanach pour l'an 1554, 124, Almanach pour l'an 1556, 60, etc)
 
"il en y a" de plus proches à la succession (cf. Pronostication pour l'an 1552, 24, et le sous-titre de l'édition Antoine du Rosne des Prophéties, septembre 1557)

"vie longue et l'accomplissement entier de voz heroïques desirs" (cf. la dédicace à Honorat de Savoie datée du 11 octobre 1565 dans l'Almanach pour l'an 1556: "vie longue, accroissement d'honneur, & l'entier accomplissement de voz heroïques desirs").
 

L'ensemble de la lettre donne des réponses concises mais parfois énigmatiques, comme ce trésor, matériel ou symbolique, auquel s'intéressera encore en 1672 le jésuite Pierre-François Chifflet (1592-1682), s'adressant à la baronne de Saffres, une descendante de Joachim ou de son frère Claude : "Vous me fistes la faveur de me faire voir une lettre escrite de la main de Nostradamus, par laquelle il advertissoit feu Monsieur Joachim Baron de Saffres, que dans son chasteau de Saffres il y avoit un grand thresor caché depuis la guerre des Anglois." (lettre du 10 juin 1672, BU Uppsala, fds Waller, ms fr-01971).


Note : Ce texte est aussi paru dans la Revue Française d'Histoire du Livre (n° 129, 2008).
 
 
 

Retour à l'index

Bibliographie

Retour Nostradamica

Accueil CURA
 
 http://cura.free.fr/dico3/807cn100.html
  17-07-2008 ; last updated 11-12-2013
 © 2008-2013 Patrice Guinard