CORPUS NOSTRADAMUS 43 -- par Patrice Guinard
 

Le voyage à la cour (1555), le nil nisi nostra damus de Du Bellay (1559) et la lettre à Morel (1561)
 

Toutes les questions de cette étude sont problématiques. La légende dorée reproduit des clichés en toute méconnaissance des faits ; l'analyse académisante multiplie les indices sans parvenir à une lecture compréhensive. J'ai choisi de ne pas ignorer les difficultés et de poser les questions qui me sont apparues essentielles à mesure de l'avancée des recherches.

Un important résultat est l'identification de Joachim Du Bellay comme auteur du fameux distique latin, Nostra damus, cum verba damus, nam fallere nostrum est : Et cum verba damus, nil nisi nostra damus, trou noir du ralliement de tous les ricaneurs et esprits superficiellement hostiles au prophète et astrologue provençal. On ne se pose pas trop de questions depuis quatre à cinq siècles en répétant docilement que l'auteur en serait Jodelle, Bèze ou Utenhove. J'ai la conviction, au moins depuis juillet 2013, que l'auteur du distique n'est autre que Joachim Du Bellay, comme l'atteste une mention au frontispice des Xenia d'Utenhove dont les vers sont entremêlés par endroits à ceux de Du Bellay, comme indiqué : "intertextis alicubi Ioach. Bellaii eiusdem argumenti versibus". Du Bellay, qui n'aura pas voulu froisser Ronsard et quelques probables autres sympathisants des quatrains nostradamiens, gravitant dans les mêmes cercles littéraires que lui, n'aura jamais revendiqué la paternité du distique. Et c'est certainement d'abord à lui que Nostradamus fait allusion dans ses Présages merveilleux pour l'an 1557 (f. G2r) quand il écrit qu'à la fin de l'année 1559, il n'aura plus "gueres loisir de parler" (cf. CN 76). En effet Du Bellay décède prématurément le 1er janvier 1560 : une nouvelle prédiction de Nostradamus, passée inaperçue ! On peut comprendre aussi que les éditeurs des Xenia de Du Bellay ait exclu le distique de ses oeuvres, à l'heure où les saillies des almanachs de Nostradamus restaient présentes dans tous les esprits attentifs.
 

I. Le voyage de Nostradamus à la cour durant l'été 1555

Durant l'été 1555, Nostradamus se rend à la cour de France. Il en sera pour ses frais et n'y retournera plus. En décembre 1559, Marguerite de Savoie, soeur de Henry II et toute récente épouse d'Emmanuel-Philibert, se rend à Salon pour le consulter. Quelques années plus tard, en octobre 1564, c'est Catherine et son fils, le jeune roi Charles IX, qui font un détour par Salon pour lui rendre visite.

Chavigny, qui se trompe sur l'année, rapporte lapidairement le périple de Nostradamus à la cour, selon lui suscité par le succès des Prophéties : "De ce bruit & fame empennée esmeu le tres puissant Henry II Roy de France, l'envoya querir pour venir en Cour l'an de grace 1556 & ayant avec iceluy communiqué de choses grandes, le renvoya avec presens." (Chavigny, Janus, 1594, p.3)

Cette supposition de Chavigny a été mise en doute par Pierre Brind'Amour (et à sa suite, par d'autres), selon qui ce serait plutôt l'Almanach pour l'an 1555, et non les Prophéties, qui aurait suscité la curiosité du couple royal. Certes les almanachs et pronostications de Nostradamus parus à la fin des années 50 ont probablement battu tous les records de vente pour l'époque, mais il n'est pas certain que le recueil de quatrains comprenant la préface à son fils César, ne doive être pris en compte. Antoine Couillard, dès janvier 1556, entreprend une critique de ce texte en en citant d'abondants extraits. Même si les publications annuelles ont connu une diffusion beaucoup plus large, un recueil aussi nouveau, atypique et énigmatique que les Prophéties, a dû compter dans la décision royale. Par ailleurs la première édition des Prophéties est parue en mai 1555 et un retirage vraisemblablement dès la fin mai ou courant juin 1555 (cf. CN 31). Or l'Almanach pour l'an 1555 et la Pronostication pour la même année (contenant les premiers quatrains versifiés), sont parus à l'automne 1554. Il est très improbable que la réactive Catherine ait attendu tout ce temps pour donner ses directives, et beaucoup plus vraisemblable qu'elle les donnât dans les jours qui suivirent sa lecture du recueil prophétique.

César de Nostradame relate qu'une invitation de Catherine de Médicis adressée au gouverneur de Provence Claude de Savoie est à l'origine du déplacement de son père à la cour royale : son époux souhaiterait le rencontrer, aurait-elle précisé. En réalité, ce serait plutôt Catherine qui aurait été impatiente de le questionner sur l'avenir de ses fils et de la maison des Valois : "Il arrive l'an d'apres [1555] que Michel de Nostredame me dedie estant dans le bers, & met au jour les Centuries, qui le rendans immortel me feront suyvre les traces & le chemin de vertu, que luy avoyent frayé ses peres. Au demeurant plustost ne sont ces Propheties en cognoissance, quoy qu'en vers obscurs, & d'un stile sybilin (car il ne faut que telles choses soyent vulgairement prophanees) que le bruit de son nom volle, & se faict ouyr par tout avec beaucoup plus d'admiration qu'il ne m'est seant de l'escrire.
Ie diray cela sans plus, que la Royne qui en a le vent mande incontinent [donc juste après la parution des Prophéties, en 1555] lettres expresses au Comte Claude de luy envoyer ce personnage que le Roy desire voir. Parquoy au commandement de sa Majesté que le Gouverneur qui l'aimoit & l'estimoit luy communique, il s'appreste, & part de sa maison au cinquante trois [donc en 1556 ?] de sa vie le quatorze de Iuillet, & se rend aux murs de Paris le quinze du mois d'Aoust, jour de l'Assomption nostre Dame, luy qui en portoit le nom, allant descendre à l'enseigne de sainct Michel pour rendre l'auspice heureux entierement accomply. Monsieur le Connestable qui en a le vent par une excellente faveur le va prendre à son logis, & le presente au Roy, qui commande de le loger chez le Cardinal de Sens : là la goutte qui le surprend le detient dix ou douze jours, pendant lesquels sa Majesté luy envoye cent escus d'or dans une bource de velours, & la Royne presques autant : au moyen dequoy il n'est plustost hors de ces violentes douleurs, que par l'exprez commandement du Roy il prend le chemin de Blois, pour voir les enfans de France : ce qu'il fit tres-heureusemnt. Quant aux honneurs, despouilles royales, joyaux & magnifiques presents qu'il receut de leurs Majestés, des Princes & plus grands de la Cour, j'ayme mieux les laisser au bout de ma plume, que de les dire par trop d'exquise vanité, craignant d'en avoir plus dit que ne requiert la modestie." (Histoire, 1614, p.776).

Le témoignage de Chavigny, qui n'était pas encore au service de Nostradamus en 1555, et le texte apologétique de César, lequel était encore au berceau à cette date comme il le précise lui-même, ont pu être à l'origine d'une erreur quant à l'année du voyage, parmi des commentateurs qui se copient les uns les autres sans vérifier les sources ou qui suivent Chavigny (Guynaud, Haitze, Bareste, Parker, etc.) : car c'est en 1556 que le père de César est dans sa 53e année ("part de sa maison au cinquante trois de sa vie"), et non en 1555, année de son déplacement, comme l'atteste le début de son épître au souverain, datée du 13 janvier 1556, dans Les Presages Merveilleux pour l'an 1557 : "Estant retourné de vostre court, ô Serenissime & invictissime roy non sans ample remuneration de vostre majesté, & puis retourné à m(a) solitaire estude ..." (f.A2r)

Eugène Defrance restitue l'année correcte du voyage, à savoir 1555 (1911, p.72) et après lui Edgar Leroy (qui a parfois du mal à compter et à lire le texte de César, 1972, p.80, note 1) et Daniel Ruzo (1982, p.41). Giffre de Rechac aussi avait donné la date correcte du début du voyage, "le 14 de Iuillet l'an 1555", mais s'est trompé sur l'âge de Nostradamus en recopiant César (Eclaircissement, 1656, p.33). Le provençal est né à la fin de l'année 1503 et vraisemblablement le 21 décembre (cf. CN 10), n'a que 51 ans en juillet 1555 et est dans sa 52e année. Aussi les explications de Brind'Amour, qui imagine des décomptes inclusif et exclusif pour expliquer les 53 ans mentionnés par César, s'avèrent caduques. César s'est trompé d'une année dans son calcul, comme son commentateur qui ajoute : "D'autres, plus tard, comme Chavigny, se fondant uniquement sur le texte de César, qu'ils comprennent exclusivement, placent le voyage à l'été 1556." (1993, p.23). Corrigeons l'étourderie en précisant que le traité de Chavigny, La premiere face du Janus françois, a été publié vingt ans avant le récit de César !

[Les bourdes de Brind'Amour (sur Chavigny et le pseudo "décompte inclusif") sont recopiées par Benazra sur son site (http://ramkat.free.fr/coufra.html, 13-04-2003) ! -- ainsi que quelques erreurs de transcription du texte de César, par exemple "esquise" pour "exquise"]

L'année 1555 est confirmée par le florentin Gabriel Simeoni et par le marchand lyonnais Jean Guéraud, comme l'a noté Jean Dupèbe (1983, p.30). Simeoni précise dans sa lettre adressée à son ami et datée du 1er février 1556 : "A peine rentré, heureusement indemne, de la guerre de Volpiano, c'est avec grand plaisir que j'ai appris vos succès à la Cour, auprès du roi, de la reine et d'autres dignitaires. Si tout s'est passé comme vous pouviez le souhaiter, c'est, bien entendu grâce à vos grands mérites, à votre sagesse, à l'action favorable des astres ; mais je suis sûr qu'en toute honnêteté vous attribuerez quelque part de vos succès à mes conseils." (trad. Bernadette Lécureux, in Amadou & al. 1992, p.63). Simeoni rentre à Lyon en septembre 1555, après avoir rédigé de la forteresse de Vulpian dans le Piémont, le 23 septembre 1555, un petit opuscule en forme de lettre ouverte adressée à Guillaume du Choul resté à Lyon, et qui paraîtra presque immédiatement chez Jean Temporal : le Double d'une deuziéme lettre par maniere de discours sur la prise et assault de la ville et chasteau de Vulpian. Le privilège d'imprimer est daté du 7 octobre 1555, et ses signataires, Du Puy et Croppet, sont les mêmes que ceux des Prophéties. (L'ouvrage, au format in-8, est mentionné par Baudrier : Bibliographie lyonnaise, 1899, vol. 4, p.384. Pour les images des pages de titre et de permission, cf. CN 26).

Nostradamus a en effet séjourné quelque temps à Lyon avant de se rendre à Paris. C'est dans cette ville que Simeoni qui lui aurait prodigué des conseils de conduite et de diplomatie courtisanes, que Nostradamus n'aura vraisemblablement pas suivis ou pas voulu suivre en toute circonstance. Hébergé à Lyon par le sénéchal Guillaume de Gadagne à qui il dédiera sa Pronostication pour l'an 1558, il y aurait aussi rencontré, s'il faut en croire les racontars de Laurent Videl (ff.C4r-v), l'astronome écossais James Bassantin (c.1504-1568), et au retour son éditeur Jean Brotot.

Jean Guéraud note le passage de Nostradamus à Lyon courant juillet 1555 : "En ce mesme temps fust et passa par ceste ville un astrologue nommé Michel de Nostre Dame en Sallon de Craulx en Provence, homme très scavant en chiromancye et mathématicque et astrologie, qui a dict de grandes choses à aulcungs particulliers tant du passé que de l'advenir et jusques à deviner les pensées, ainsy qu'on disoit : et alloit à la cour du Roy où il estoit mandé et craignoit grandement qu'on luy fist maulvais party, car luy mesme disoit qu'il estoit en grand danger d'avoir la teste couppée devant le XXV jour d'aoust ensuyvant." (Guéraud, éd. Tricou, p.85).

L'extrait du journal du marchand lyonnais Jehan Guéraud est cité en partie par Saulnier (1948-1949), signalé par Dupèbe (1983, p.30), puis transcrit in extenso par Brind'Amour (1993, p.63). Verdun Saulnier pense que les Prophéties de Nostradamus ont pu inspirer certains passages du Microcosme de Scève : "tout se passe comme si Scève raffinait seulement la poétique rugueuse de Nostradamus, lui donnant une fluidité." (in Maurice Scève (ca. 1500-1560), Paris, 1948-1949 ; Genève, Slatkine, 2003, 2 tomes en 1 vol., p.145). Rien n'est moins sûr. Un Jean-Édouard Du Monin semble plus inspiré par les quatrains et la prose de Nostradamus que n'apparaît Scève. Et qui ne lisait pas Nostradamus à cette époque ?

La précision du récit de César (les dates du 14 juillet et du 15 août, dont la première est devenue la principale fête nationale, la prise en charge de son père par le connétable Anne de Montmorency, son hébergement chez le cardinal de Sens, la dizaine de jours où il reste alité, les présents qu'il reçoit, etc.) donne à penser que César a repris un autre récit aujourd'hui perdu, ou moins vraisemblablement qu'il a trouvé ces détails dans des papiers laissés par son père.

Cependant César se trompe vraisemblablement sur le lieu où son père aurait consulté les enfants royaux, à supposer qu'il les ait effectivement vus, car, durant cette période, la cour séjournait à Saint-Germain-en-Laye, et non à Blois : aux Registres des délibérations du bureau de la ville de Paris de François Bonnardot (T. 4, 1552-1558, Paris, Imprimerie Nationale, 1888), deux lettres de Henry II attestent de sa présence à Saint-Germain durant cette période (le 24 août et le 9 septembre) ; idem deux lettres de la correspondance de Catherine de Médicis (éditée par Hector de La Ferrière) attestent de sa présence au même lieu les 16 juillet et 5 octobre. Et Hercules, le dernier né, n'avait que 5 mois à la mi-août. Catherine de Médicis a-t-elle pu se trouver à Blois avec ses enfants entre la mi-août et la première semaine de septembre ? Rien ne l'infirme absolument, mais le voyage de Blois n'est pas le même que celui de Saint-Germain !

La fiabilité du récit de César a été mise en doute à la découverte d'une lettre de Nostradamus adressée en 1561 à un certain Jean de Morel, lequel aurait été son hôte parisien. Or Nostradamus a pu être logé une dizaine de jours chez le cardinal de Sens, Louis de Bourbon-Vendôme (et non Antoine de Bourbon comme l'écrit Dupèbe qui confond le roi de Navarre avec son oncle, p.172), avant de l'être chez Morel. Les dix-douze jours d'alitement, et peut-être de maladie feinte, entre le 15 août et les 25-27 août, cadrent parfaitement avec le récit de Jean Guéraud. Et Nostradamus a pu quitter la capitale vers le 7 ou 8 septembre, ce qui lui aurait permis d'être hébergé au moins quelques jours chez ce Morel. En outre, les trois publications de 1556 pour l'année 1557, semblent avoir été dédiées directement ou indirectement aux personnages auprès desquels Nostradamus a pu trouver un accueil chaleureux lors de son périple parisien : le roi et la reine, mais aussi Antoine de Bourbon, le neveu de son hôte. En effet Louis de Bourbon-Vendôme (1493-1557), l'archevêque et cardinal de Sens, était le seul oncle survivant d'Antoine, à qui Nostradamus dédicace sa Pronostication pour 1557. Et s'il n'a pas dédié son texte à son hôte, mais à son neveu, le roi de Navarre, c'est peut-être qu'il "pressentait" que celui-là décèderait cette même année 1557.
 

II. La lettre de Nostradamus à Jean Morel (30 novembre 1561)

La fameuse lettre manuscrite de Nostradamus à Morel, conservée à la BNF au fonds latin dans un volume de la correspondance de Jean de Morel (ms lat. 8589, ff. 28r-30r) reste sujette à quelques interrogations, outre le décalage entre les événements parisiens et la date de la réclamation. Jean Dupèbe, qui l'a éditée en 1983, suppose que des corrections autographes d'une autre main pourraient être celles de Nostradamus. En réalité, ne figurent au manuscrit ni l'écriture de Chevigny, ni celle de Nostradamus, mais des écritures étrangères. Et il n'y a aucune correction. En fin de document mais avant le dernier paragraphe, on a l'impression que le scribe de la lettre a maladroitement essayé de reproduire la signature de Nostradamus, avec les M et N majuscules (de Michel et Nostradamus) exagérément orientés vers la gauche, et le reste penchant à droite. On a même le sentiment, en bas du document, qu'on aura essayé d'imiter la formule et la signature du provençal, une signature raturée et dont les lettres ont été repassées par une main maquilleuse. Se pose alors la question d'un faux concocté dans l'entourage de Morel, un milieu parisien d'esprits forts qu'on sait hostiles à la renommée du provençal, comme leurs successeurs modernes le sont à son oeuvre.

Or le document recèle de nombreuses tournures qui s'apparentent à celles que Nostradamus savait élaborer. Et surtout : l'écriture principale de la lettre est celle du premier secrétaire de Nostradamus ou d'un parent dont on ignore l'identité (peut-être Jean, le frère de Nostradamus ?), celui-là même qui avait transcrit en octobre 1559 une ordonnance médico-chirurgicale adressée au cardinal Lorenzo Strozzi (cf. CN 122). Cette lettre n'est donc pas un faux fabriqué à partir d'une lettre authentique et qui en reprend ou arrange quelques parties, mais bien un texte authentique transcrit par un familier de Nostradamus quelques mois après que Chevigny ait été engagé comme son secrétaire, peut-être malade ou indisponible à cette date.

extrait de la lettre de Nostradamus à Morel

La lettre de Nostradamus à Morel datée du "dernier octobre 1561" [pour novembre, car le 29 novembre évoqué en début de lettre tombre effectivement un samedi] a été éditée en 1853 dans le Bulletin de la Société de l'Histoire de France, puis republiée comme "inédite" en 1895 par Philippe Tamizey de Larroque (érudit spécialiste de Peiresc, né à Gontaud-de-Nogaret près d'Agen le 30 décembre 1828, décédé le 26 mai 1898, moins de trois ans après un incendie qui détruisit sa précieuse bibliothèque), "Une lettre inédite de Michel Nostradamus" (in Revue d'Histoire littéraire de la France, Paris, Armand Colin, 1895, p.409-412), en 1920 par Eugene Parker (qui ignore les éditions précédentes), encore en 1983 par Jean Dupèbe. Les différences entre les trois versions sont mineures. Suivent des images de l'édition de 1853, et ma transcription annotée du texte (avec découpage du texte en paragraphes, une orthographe à peine modernisée, et entre crochets, ma traduction des expressions latines).
 
 
043A Lettre à Jean de Morel, 30 novembre 1561
Reçue par Morel le 16 février 1562

° BNF Paris (ex Bibli. Impériale): ms. lat. 8589, ff. 28r-30r

⇒ Bulletin de la Société de l'Histoire de France, Paris, J. Renouard, n° 7, 1853, pp.117-120
⇒ Tamizey de Larroque, Revue d'Histoire littéraire de la France, 1895, p.409-412
⇒ Hohlenberg, 1918, pp.329-332
⇒ Parker, 1920, Appendix B, pp.1-6
⇒ Dupèbe, 1983, pp.169-171

 
Nostradamus, Lettre à Morel, 1561 Nostradamus, Lettre à Morel, 1561

 
 
A. [28r] Monsieur, ce sabmedi xxix novembre 1561 j'ay voz lettres receues de Paris le xii d'octobre de la presente annee, et voy que selon qu'il me semble voz lettres sont plaines d'estomach [d'irritation], de querelle et de indignation que vous avez a l'encontre de moy, que ne puys scavoir la cause pourquoy. De ce que vous plaignez de ce que moy estant a Paris m'en allant voyr faire la reverence a la majeste de la Royne me prestatez deux nobles a la Roze et deux escus, qui est chose juste aequitable & veritable, et en cella vous monstrates ce qui estoit et perpetuellement apert de estre, que moy ne vous connoissant ne vous a moy que par renommee.

B. Et devez entendre, Seigneur, que tout incontinent que je feuz arrivé à la cour apres avoir parlemente quelque peu a la majeste de la Royne je luy diz mesmes la noblesse vostre et vostre plus que Caesaree liberalité de ce que m'aviez presté. Et ce ne fut pas une foys que le diz a sa majesté, mais asseurez vous que il feut reiteré par moy de plus de quatre foys. Et je suis marry que m'aiez en telle estimacion que je ne suys pas tant ignorant que je ne scache : quod benefacta male locata malefacta arbitror. ["que sont nuisibles des bienfaits mal prodigués". Ciceron, De Officiis, 2.18]. Mais je congnoys que par vostre lettre vous parlez de [avec] colere et de [avec] indignation : et selon qu'il me semble sans avoir ample notice de moy. Et de ce que vous dictez m'avoir escript par quelque Cappitaine d'Aix, asseurez vous, Seigneur, que je n'ay receu jamais lettre de vous que ceste icy, que je cuydoys fermement veoir, ce que j'avoys dict a la majesté de la Royne, que vous feut esté satisfait, sed de minimis [ ... non curat praetor : "mais le magistrat ne s'occupe pas de vétilles"] a eulx.

C. Mais pour venir au poinct comme il est juste et tresraisonnable que [28v] que vous soyez satisfaict que fault que vous asseuriez que en cest endroict et en tous aultres je me veoiz aultant homme de bien non tant seullement en votre endroict mais aussy en tous aultres comme vous vous estez montré noble & heroique et veritablement je pensois mon allee estre a la court que j'estois mandé pour y aller. Mais aussy a l'opposite par d'aultres contremandé de n'y aller poinct. Et ce ne feust pas esté sans vous demander ny vous gratiffier amplement. Dernierement il y avoit chez Monsieur le Baron de la Garde [Antoine Escalin des Aymars ; cf. CN 68] ung jeune gentilhomme paige qui se disoit estre vostre privigne [du latin privignus : beau-fils, fils d'un premier lit] que souvent je luy diz et luy fiz offre qu'il m'apprint de voz nouvelles que je vous eusse satisfaict amplement du tout, mais jamais il ne m'en parla. Combien que bien souvent je luy en tins propos. Quand a ce que m'escripvez que je m'en vins de Paris, hospite insalutato [sans avoir remercié son hôte], asseurez vous qu'il vous plaist de ainsy escripre, que je ne pensais pas a cella et de moy ne de mon naturel je ne scay que cest affronter ne affronterie : telles imparfections ne vices ne me sont nullement ni ne m'appartiennent mais sont esloingnes totallement de mon naturel, de ma qualite et condition.

D. Mais j'estois malade pour bonne recompense que j'euz de la court, je y vins [devins] malade, la majesté du Roy me bailla cent escuz, la Royne m'en bailla trente et voila une belle somme pour estre venu de deux cens lieues, y avoir despendu cent escuz, j'en ai trente. Mais ce n'est pas cella : que apres que je feuz arrivé a Paris [29r] du retour de Saint Germain, une fort honneste grande femme que je ne scay quelle estoit, a son apparence demonstroit estre dame grandement honneste et dame d'honneur, quelle que fut qui me vint veoir le seoir que je feuz arrivé et me tint aulcuns propos, je ne scaurois dire quelz c'estoient, et print congé qui estoit asses nuict. Et le lendemain matin me vint veoir et apres que sa noblesse m'eust tenu quelques propos tant de ses affaires particulieres que aultrement, a la parfin elle me dist que Messieurs de la justice de Paris me debvoient venir a trouver pour me interroger de quelle science je faisois et presageois ce que je faisois. Je luy diz par responce qu'ilz ne prinsent pas de penne de venir pour telz affaires, que je leur ferois place, que aussy je avois delibere m'en partir le matin pour m'en retourner en Provence, ce que je feiz.

E. Et que ce feust pour vous frustrer je n'y pensiz aulcunement, mais quoy, vous pourrez avoir de moy telle sinistre estimacion quelle qu'il vous plaira, si suis je certain que le connoistrez en brief. Et si suis grandement desplaisant que plus tost ne m'en avez escript que plus tost raison vous seroit este faicte. Et si vous dyz que ne vous viz jamais que par lettre et si ne connoy que par vostre aspect de phisiognomie propter conniventeis [sic] oculos [avec indulgence et les yeux clos] que une singuliere preudhomye, bonté, foy, probité, doctrine, et erudition.

F. Mais vous penserez que avec toutes telles parolles que je [29v] vous escriptz qu'il feust suffissant pour vostre satisfaction : non est [ce n'est pas le cas]. Je vous envoye cy dedans votre lettre deux petitz billetz qu'il vous plaira de les bailler que tout incontinent que vous les aurez delivrez je suis asseuré que votre argent vous sera delivré et promptement, l'ung est a Madamoiselle de Sainct Remy [une cousine de Nostradamus, inconnue des biographes et généalogistes ?] et l'aultre a Monsieur de Fizes [Simon de Fizes, baron de Sauves, secrétaire de Catherine de Médicis]. Et de ce je vous supplye ne voulloir faillir les leur delivrer. Car par apres, d'eux j'auray responce si les ayans receus qu'il n'y aura faulte aulcune et a plusieurs aultres de Paris et de la court que de plus grande somme ne me voudroient esconduire, et si en aulcune chose de ce monde je vous puys faire service je vous supplyerois bien fort qu'il vous pleust de me voulloir emploier soit pour vous ou pour quelzqu'ungs de voz amyz que vous pouvez tenir pour asseuré de vous fyer de moy aultant que d'homme qui soit en ce monde. Et si n'estoient les tumultes qui journellement sont pour le fait de la religion je me serois mis en chemyn et ce ne feust pas este sans m'enquerre de vous amplement.

G. J'attendz vos lettres expostulenement ["en vous le demandant expressément", du latin, expotulare : réclamer], desquelles je suys asseuré que la responce que vous me ferez que vous serez satisfaict. J'espere d'aller a la court tant que pour amener mon filz Caesar Nostradamus aux estudes et pour satisfaire a quelques personnaiges qui me pryent d'y voulloir aller, ce que je feray. Cependant je vous supplye le plus tost qu'il vous [30r] plaira de m'escrire de voz nouvelles et je ne failliray de m'employer a vous faire tout le service qu'il me sera possible de faire, et le connoistrez plus amplement par effect aultant affectueusement que je me recommande, Monsieur de Morel, a vostre bonne grace, pryant Dieu qu'il vous doinct sancté, vye longue, accroissement d'honneurs et l'accomplissement de voz nobles et heroiques vertus.

H. De Salon de Craux en Prouvence. Ce dernier octobre [pour novembre] 1561. Vostre humble obeissant serviteur prest a vous obeyr, M. Nostradamus.

Monsieur, je vous envoye a deux [St-Rémy et Fizes] que je suis asseuré que le premier que vous demanderez a vostre premiere instance on ne fauldra de vous satisfaire comme est de Raison, il vous plaira de m'en escripre du tout.

Votre humble & obeyssant serviteur / prest a vous obeyr / M. Nostradamus
[formule raturée sur trois lignes en bas de lettre, reprenant la formule de fin de la lettre écrite d'une autre main]


Ce récit qui confirme l'intérêt de Nostradamus pour la physiognomonie (cf. la lettre-épître à Antoine du Bourbon, CN 42), n'est pas aussi contradictoire avec celui de César, qu'on l'a prétendu. Certes, Nostradamus n'aura pas reçu autant de faveurs et de louanges que le prétend son fils, mais les autres précisions de son récit ne sont pas ébranlées. Nostradamus qui est resté plus d'un mois en région parisienne a pu être hébergé par le cardinal de Sens, avant de l'être chez Morel.

J'insisterai sur quelques points importants de cette lettre, occultés par les commentateurs universitaires vieillissants qui s'acharnent sur son style en affichant une antipathie viscérale envers son auteur présumé. D'abord la date de la missive de Morel : il est étonnant que celui-ci réclame son dû plus de six ans après le prêt ! Il y a tout à parier que Nostradamus, en répondant immédiatement à sa lettre avec sincérité, naïveté, et avec une courtoisie dont apparemment n'a pas su faire preuve son correspondant, soit tombé dans un traquenard.

La singularité des mandataires désignés dans la lettre n'a pas été soulignée : assez connus dans les milieux parisiens mais inconnus par ailleurs à Salon. L'une, une demoiselle de Sainct Remy, cousine de Nostradamus (?), ou peu vraisemblablement et supposée par Dupèbe, Nicole de Savigny, baronne de Fontette (1535-1590), jeune veuve en 1552 de Jean de Ville (baron de Saint-Rémy en Haute Saône), qui deviendra la maîtresse du roi Henri II en 1556, mais qui se retire à Fontette dans l'Aube après la naissance de son fils Henri de Saint-Rémi en 1557. L'autre Simon de Fizes (ca. 1535-1579), baron de Sauves, secrétaire "des commandements" de Catherine de Médicis à cette date, n'est pas plus attesté à Salon que la première. Or sa désignation par l'auteur de la lettre, qui suppose le séjour habituel et fréquent du dit Fizes à Salon, en supposant que la lettre à Morel soit bien authentique, implique pour le moins une correspondance entre Catherine et Nostradamus dont il ne reste rien, une correspondance assez considérable, totalement éradiquée des archives royales et dont il ne resterait pas même une missive parmi les dix volumes réédités de la Correspondance de la Reine (cf. CN 174). Autre mention étonnante : celle du désir de Nostradamus de retourner à Paris et d'y amener son fils César pour ses études. César n'avait que 8 ans fin 1561, et fera ses premières classes à Avignon à partir de 1562 (César, Histoire, 1614, p.795). L'auteur de la lettre, à supposer cette fois qu'elle soit controuvée, se sera trompé de quelques années sur la date de naissance du fils de Nostradamus, né tardivement, comme indiqué aux Prophéties, sept ans après son mariage ! Faute de confirmation collatérale, l'énigme de cette lettre reste entière.

Jean Morel (1511-1581), gentilhomme d'Embrun en Dauphiné, seigneur du Plessis et de Grigny, tenait dans la capitale un cercle littéraire que fréquentaient les poètes Ronsard, Du Bellay, Dorat, Jodelle, l'anti-astrologue Mellin de Saint-Gelais, et d'autres intellectuels en vogue dans la capitale. Morel, lui-même piètre versificateur à ses heures, recevait aussi l'humaniste gantois Charles Utenhove (Carolus Utenhovius), auteur d'anagrammes et précepteur des trois filles Morel, les cadettes Lucrèce et Diane, et l'aînée Camille (1547-1611), célébrée par Du Bellay, Ronsard, et Dorat en ces vers :

"Monstrum puellae tu genita es novum / Nec vera virgo, nec puer edita / Cui forma membris castitasque / Virginae, ingeniumque mas est." ["Tu es née pour être un enfant prodige d'un nouveau genre, ni tout à fait fille, ni tout à fait garçon : la beauté de ton corps, ta pureté sont féminines, et ton esprit est mâle"] écrit Jean Dorat vers 1560 dans son Ode à Camille Morel (in Demerson, 1979, pp.180-181).

Une famille d'intellectuels, du père aux filles - pucelles savantes, instruites "es langues Grecque et Latine" dès l'âge de dix ans selon Du Bellay --, sans oublier la mère : des poèmes d'Antoinette de Loynes (décédée en 1568), la femme de Morel (et veuve de l'avocat Lubin Dallier), sont édités à Paris chez Michel Fezandat en 1551 (cf. La Croix-du-Maine, 1584, p.23). Marie Dallier, la demi-soeur des filles Morel, épousait en 1552 Jean Mercier, traducteur d'Horapollon après Nostradamus (cf. CN 28). Morel était maréchal des logis de Catherine de Médicis et maître d'hôtel du Roi : il aura été recommandé par Catherine à Nostradamus qui fut probablement mal accueilli dans ce cercle d'intellectuels mondains, voire arrogants, comme on peut l'imaginer.
 

III. Cum verba damus, nil nisi nostra damus

On a attribué au précepteur Charles Utenhove (1536-1600), l'habitué de la maison de Morel, que Nostradamus a probablement rencontré à cette occasion, un distique latin écrit contre le salonnais et repris à l'envi dans les encyclopédies rationalistes et positivistes des siècles suivants :

Nostra damus, cum verba damus, nam fallere nostrum est,
Et cum verba damus, nil nisi nostra damus.

"Nous donnons du nôtre quand nous donnons des mots, car il nous appartient de tromper : et quand nous trompons avec des mots, nous ne donnons rien d'autre que nos chimères" (PG1), ou encore :
"Nous nostradamisons quand nous nous exprimons, car il est dans notre nature d'abuser : et quand nous donnons nos mots, nous ne donnons rien d'autre que des illusions" (PG2), ou encore :
"En nous exprimant par Nostradamus, nous abusons selon notre nature : et ces mots qui sont les nôtres, ne sont rien d'autre qu'illusion" (PG3)

Cité par La Croix du Maine (1584, p.330), attribué à Étienne Jodelle par les catholiques et à Théodore de Bèze par Friedrich Spanheim dans ses "Dubia evangelica" (Genève, 1639), il aurait été fabriqué par Utenhove selon Guy Patin : "le vrai auteur est un Carolus Utenovius, des poëmes duquel on trouve un petit recueil que j'ai céans" (lettre du 30 août 1655, in Lettres, éd. Reveillé-Parise, 1846, vol. 3, p.51). Il s'agit des Xenia seu Allusionum, "présents poétiques sous forme allusive" parus à Bâle chez Thomas Guarinus Nervius en 1568 et dédiés à Elizabeth d'Angleterre (exemplaire de l'université de Gand). Le distique, non signé C. V. [Charles Utenhove] contrairement à d'autres, figure à la page 108, avec quia pour nam (cf. La Monnoye, in Rigoley de Juvigny, 1772, vol 2, p.134, et Brind'Amour, 1993, p.85).

Nostra damus cum verba damus, quia fallere Nostrum est,
Et cùm verba damus nil nisi Nostra-damus. [version des Xenia]

Utenhove, Xenia, 1568 Utenhove, Xenia, 1568, p.108

Quel qu'en soit l'auteur, Jodelle, Bèze ou Utenhove, et pourquoi pas Mellin (+ 1558) ou Scaliger (+ 1558), gageons que le célèbre distichon a commencé à circuler dans les cercles parisiens et notamment dans l'entourage de Morel avant 1561, et que cette remontrance mesquine pour quelques dizaines d'écus n'est pas sans relation avec l'animosité née de la rencontre entre le prophète solitaire et les esprits forts rassemblés chez Morel. Mais il en va de la pensée et de la création littéraire comme de la chasse : les authentiques chasseurs ne sont pas les membres des sociétés de chasse (cf. l'Abécédaire de Gilles Deleuze, A comme Animal). Car c'est dans les clubs, les cercles et les salons, si influents aux siècles suivants, -- et aussi dans les écoles -- que pérorent les littérateurs et que se fabrique la littérature théâtrale et spectaculaire, à l'exclusion de la littérature essentielle qui naît dans les bordures, en marge et aux limites -- avec Nostradamus : Paracelse, Rabelais, Montaigne, Shakespeare, Cervantès, Descartes, Spinoza, etc.

Une lettre de Joachim Du Bellay à Morel (courant novembre 1559, à un mois près), signalée par Malcolm Smith en 1979 (p.38 de son édition du Discours des misères de ce temps de Ronsard), confirme mon intuition et atteste de l'existence du distique dès 1559 : "J'ay veu la proffétie de Nostradamus dont nous ne fauldrons, mons(ieu)r Cacault et moy, à vous ayder à rire de ladicte profetie. En récompense de quoy je vous envoye ung distique que l'on me bailla hyer qui me semble assez à propoz pour l'explication de ladicte profetie.
Nostra damus, cum verba damus, nam fallere nostrum est,
Et cum verba damus, nil nisi nostra damus.

Je ne scay si l'aurez veu quelque foys, mais je le trouve bien gentil." (BnF ms fr 10485, f.187 ; Lettres de Du Bellay, éd. Nolhac, 1883, pp.28-29)

La lettre, qui ne mentionne pas l'auteur du distique, tendrait à disqualifier Utenhove, le précepteur des filles de Morel et l'ami de Du Bellay. On ne retrouve pas le distique latin dans la première version de ses jeux de mots rimés, les Xenia, seu Aliquot ad Illustrium quorundam Galliae hominum nomina Allusiones, annexées à l'Epitaphium in mortem Henrici Gallorum Regis Christianissimi (Paris, Robert Estienne, 1560). Et dans les Xenia, seu Illustrium quorundam Nominum Allusiones de Joachim Du Bellay (Paris, Frédéric Morel, 1569), oeuvre de virtuosité et de complaisance, on retrouve parmi les louangés l'inévitable Ronsard, Charles Utenhove (f. D2v) et Mellin alias Mellinus Sangelasius (f. C2r), mais pas Nostradamus, lequel n'appartient pas aux petits cercles littéraires qui commencent à se mettre en place autour de Jean Morel et d'autres.

Du Bellay ne donne pas l'identité de l'auteur du distique et cherche à se disqualifier lui-même à deux reprises : en affirmant l'avoir reçu récemment, et en se demandant si Morel ne l'aurait pas déjà vu. Par ailleurs, aidé d'un certain Cacault, il propose à Morel de l'aider [sic] à rire de certaine "proffétie" de Nostradamus : S'agit-il du livre II des Prophéties paru un an auparavant et contenant une épître au roi Henry II qui venait de décéder dans un tournoi (mais le terme "profetie" deux fois mentionné est au singulier) ? ou s'agit-il des "Significations de l'Eclipse qui sera le 16 Septembre 1559" (un texte qui ne serait pas paru en 1558 mais peut-être durant l'été 59) ? Toujours est-il que l'emploi de ce terme en rapport avec Nostradamus n'est certainement pas neutre ni dû au hasard. Quant à l'auteur du distique, je crois que Du Bellay a pu organiser toute cette mise en scène pour laisser accroire qu'il n'en serait pas l'auteur, mais seulement l'un des pourvoyeurs. Ultérieurement Morel aura pu être mis "au parfum", et le distique n'apparaîtra que 10 ans plus tard, non signé, dans la version bâloise des Xenia seu Allusionum d'Utenhove, petits présents versifiés offerts aux étrennes et contenant quelques vers imbriqués de Du Bellay.

Dans son plaidoyer de 1564 pour l'université de Paris et contre les méfaits des Jésuites, reproduit au chapitre 43 du livre III de ses Recherches, Pasquier écrit contre ces "publics imposteurs" qu'il combat : "Je puis dire en ce lieu comme a fait quelque Poëte de nostre temps. Vestra datis cum verba datis, nam fallere vestrum est : Et cum verba datis nil nisi vestra datis." [Vous donnez du vôtre avec vos mots, car le mensonge est votre langage, et quand vous trompez avec vos mots, vous ne donnez rien d'autre que vos chimères.] (Estienne Pasquier, Les recherches de la France, Paris, Olivier de Varennes, 1633, p.336). Il se peut que le poète non nommé par Pasquier ait été le modèle d'un adaptateur qui aura remanié le texte en se contentant de changer les pronoms (comme le croit Antoine Péricaud dans ses Notes et documents pour servir à l'histoire de Lyon, Roanne, Impr. de Ferlay, 1862-1864, p.11), mais il est plus vraisemblable que Pasquier a remanié le distique qui circulait dans les cercles littéraires dès l'automne 1559.

Giffre de Rechac donne une traduction détaillée du distique latin qu'il attribue à Jodelle (avec falsa à la place de verba : Eclaircissement, 1656, p.7-8) et lui oppose deux versions, en contrepoint, jouant sur les mêmes ambiguïtés de la polysémie latine : "Nostra damus, cum verba damus, quae Nostradamus dat, Nam quaecumque dedit, nil nisi vera dedit." ["Nous disons tousjours vray parlant par Nostradame, Car tout ce qu'il a dit est pure verité ..."]
"Vera damus cum verba damus, quae Nostradamus dat, Sed cum nostra damus, nil nisi falsa damus." ["Nous disons tousjours vray parlant par Nostradame, Quand c'est nous qui parlons, nous mentons avec blasme."]
(Eclaircissement, 1656, p.49-50 ; versions reprises par Guynaud, 1693, p.15-16).
 
 
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Patrice Guinard: Le voyage à la cour (1555), le nil nisi nostra damus
de Du Bellay (1559) et la lettre à Morel (1561)

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08-01-2007 ; last updated 31-03-2018
© 2007-2018 Patrice Guinard