CORPUS NOSTRADAMUS 82 -- par Patrice Guinard
 

Introduction à l'édition du second livre des Prophéties
 

Suite à une demande pressante qui m'a été adressée avant-hier (cf. forum du CURA), je me décide à contre-coeur à publier une première version du texte authentique des Prophéties, inédit à ce jour, car personne n'avait effectué avant mes recherches de 2006-2007 une analyse des différentes éditions datées de 1568, voire même compris que ces recherches devaient être entreprises (cf. CN 38, 39, 40). Mon édition est prête depuis février 2007. Je commence par la dernière centurie, mais ne garantis pas que j'en publierai d'autres. J'ai édité et commenté en septembre 2006 la première préface aux Prophéties (1555 ; cf. CN 33).

Brind'Amour avait obtenu des crédits au Canada pour son étude de 1993, mais il règne au sein des institutions culturelles françaises une telle arrogance et un tel mépris vis-à-vis des recherches concernant l'auteur qui a été au XVIe siècle le plus lu, le plus imité et le plus écouté, que cette pesanteur et ces petits jeux de connivence académico-mondains finissent par lasser les volontés les plus tenaces. Il faut attendre au moins deux ans pour espérer pouvoir être édité dans une revue distribuée dans les rayons des bibliothèques universitaires, et voir son article passé à la moulinette des normes et méthodes à la mode, lesquelles sont les véritables vecteurs de l'idéologie dite "scientifique". La plupart des articles dits spécialisés en ce domaine se contentent de gloser sur ce qui se fait ou s'est fait, mais n'apportent par eux-mêmes aucune avancée significative à la recherche (cf. CN 59).

Quant à l'édition grand public, elle ne s'intéresse qu'aux éventuels bénéfices qu'elle pourra tirer des ouvrages publiés, et le mécénat public ou celui privé des entreprises et des starlettes médiatiques n'ont pour opinion et pour regard que celui de badauds ignorants.
 

Le manuscrit des Prophéties et ses impressions

Aucun manuscrit des Prophéties n'a été conservé. C'est le cas le plus commun pour les oeuvres de cette époque (par exemple celles de Rabelais). On peut supposer que le texte de Nostradamus, d'une lisibilité médiocre, aura subi d'assez importantes modifications en passant entre les mains des imprimeurs, et en premier lieu, pour le texte qui nous intéresse, de son imprimeur de 1558 -- qui pourrait être Antoine du Rosne (cf. CORPUS NOSTRADAMUS 25). Lorenz Tubbe, un correspondant allemand de Nostradamus, se plaint du manque de clarté graphique des études qui lui sont adressées (cf. la lettre à Nostradamus datée du 20 septembre 1560 : "aucun des Français à qui j'ai demandé de déchiffrer et d'interpréter cet écrit n'en a été capable", lettre 16 de sa correspondance, trad. Lécureux, 1992, p.87 ; cf. aussi la lettre 11 datée du 16 mars 1560, ibid., p.76), et en 1558, Nostradamus ne bénéficie pas encore de l'aide de son secrétaire, le jeune Chevigny, lequel se chargera à partir de 1561 de calligraphier ses almanachs et la plupart des lettres latines qu'il fait parvenir à ses divers correspondants, principalement allemands (cf. la lettre de Nostradamus à Hans Rosenberger : "un jeune français qui est venu récemment m'offrir ses services." ; lettre 30, trad. Lécureux, 1992, p.114).

L'écriture du salonais qui n'est du reste pas si indéchiffrable qu'on le prétend, du moins au début des années 40 (cf. ma transcription de la première partie de l'Orus, CORPUS NOSTRADAMUS 30), n'est certainement pas la seule raison des déformations et déficiences de la transmission du texte, et la responsabilité des imprimeurs doit être prise en compte. Le 11 novembre 1553, Nostradamus mandate l'imprimeur lyonnais Antoine du Rosne afin de dessaisir son collègue Jean Bertot le Bourguignon de la charge de produire et distribuer la Pronostication pour l'année 1554 (cf. CORPUS NOSTRADAMUS 8). Le mécontentement du salonais vis à vis de ses imprimeurs est partagé : Marot, Peletier du Mans et Du Bellay se plaignent des leurs (cf. Catach, 1968, p.97), et César Nostradamus, le fils aîné de Michel, réprouve les déformations subies par son texte lors de son impression par Simon Rigaud sous la responsabilité éditoriale de la Société Caldoriene (cf. CORPUS NOSTRADAMUS 10).

Nina Catach a montré que les premiers "grammairiens" furent en fait les imprimeurs, éditeurs et correcteurs travaillant sur le terrain, à commencer par Robert Estienne et Geoffroy Tory, ce dernier utilisant les accents et des signes auxiliaires dès 1533 (Catach, 1968, p.246). Sa notion d'orthotypographie, c'est-à-dire d'une orthographe non séparable de sa matérialisation typographique, illustre cette situation.

Les premières modifications orthotypographiques du français dateraient du début des années 1510 (Catach, 1968, p.246). La nouvelle orthotypographie se développe dans les cercles réformés, et notamment dans l'entourage de Marguerite de Navarre, avec la diffusion des textes bibliques. L'apogée de la période de réforme se situe au cours des années 1530-1550, avec l'introduction dès 1530 des accents aigu, grave et circonflexe, du tréma, de la cédille et de l'apostrophe. Plusieurs systèmes concurrents de normalisation et de renouvellement de l'orthographe apparaissent, et parmi les nouveaux caractères proposés qui représentent des phonèmes distincts, nombreux sont ceux qui n'ont pas été retenus. Vers le milieu du siècle, érudits et philologues commencent à adopter pour leur compte et dans leurs manuscrits un certain nombre de ces nouveautés orthotypographiques. Dans ce contexte, la position de l'éditeur Benoist Rigaud apparaît comme passablement archaïsante.

Le célèbre imprimeur Lyonnais Jean de Tournes commence à distinguer le i du j et le u du v à partir de 1558, et les utilise systématiquement dans ses publications à partir de 1573, alors que cet usage ne se généralise qu'au XVIIe siècle. Guillaume Rouillé, dès 1553, se sert de l'accent grave et de l'accent adverbial sur les adverbes en -ément. Les deux éditeurs accentuent la marque du féminin (-ée). (cf. Catach, 1968, pp.150-152, 225, 313, et 380). Selon le même auteur, Macé Bonhomme, le premier imprimeur des Prophéties, avait tendance à respecter l'orthotypographie des manuscrits qu'il imprimait (Catach, 1968, p.228). Il en va probablement de même pour ses imprimeurs et éditeurs ultérieurs, Antoine du Rosne et Benoist Rigaud.
 

Différences terminologiques et orthographiques entre les éditions X, A, B et C

Les éditions Benoist Rigaud datées de 1568, à savoir les éditions X, A, B et C d'après ma nomenclature (cf. CN 40), ont vraisemblablement été imprimées entre 1568 et 1575 : respectivement en 1568, 1571, 1572 et 1574. Ces dates sont évidemment conjecturales. J'ai montré que ces éditions étaient distinctes : cf. par exemple le vers X 83-b, "Du parc seront constraint de sortir hors" (constraint en X, contraint en A, contrains en B, contraints en C). Les éditions Rigaud s'appuient pour le premier livre sur l'édition Du Rosne de 1557 (achevé d'imprimer septembre 1557) et vraisemblablement pour le second sur l'édition lyonnaise de 1558, perdue.

Les décomptes des différences pour chacune des quatre parties du second livre des Prophéties, et d'après les conventions de transcription spécifiées ci-dessous, se lisent dans le tableau suivant. Dans la ligne introduite par le signe = est spécifié le nombre de quatrains identiques dans les quatre éditions. Dans les lignes X, A, B et C sont spécifiées les variations spécifiques à l'une ou l'autre de ces éditions, dès lors que les trois autres adoptent une même valeur. Dans les lignes XA, XB, XC, AB, AC, BC sont spécifiées les variations communes à deux éditions ; une différence en XA n'impliquant pas forcément une différence en BC si B et C adoptent des valeurs différentes.
 
 

préface Henry
centurie VIII
centurie IX
centurie X
total
=
 (sans objet)
20
4
1
25
X
 339
86
110
147
682
XA
 13
6
25
36
80
XB
 4
0
0
0
4
XC
 7
0
1
1
9
A
 7
2
1
5
15
AB
 10
0
6
3
19
AC
 6
2
2
2
12
B
 61
31
41
22
155
BC
 14
6
18
32
70
C
 20
66
97
81
264

 

Dans un précédent texte, j'ai montré que l'édition X a été imprimée avant les autres, reprenant l'impression Antoine du Rosne de 1557 (exemplaire d'Utrecht) pour la première partie du texte, avec beaucoup moins de variations que pour les retirages ultérieurs A, B et C. Un autre fait corrobore ce constat : le relâchement dans les corrections des éditions ultérieures. En effet les retirages A, B et C corrigent l'orthotypographie plus archaïque de l'édition X, mais au fil des pages, et notamment dans l'épître, ces corrections ont tendance à s'amenuiser : par exemple, à la page 14. Les retirages rectifient le texte de l'édition X qui a tendance à ne pas marquer l'élision de la préposition "de" (cf. de/d'Eusebe, de/d'esmotion, de/d'infidelité, en pages 7 et 10), mais oublient de le faire à la page 14 (de Abraham, de Achem). Notons à la même page la préposition "soubz" non corrigée (contrairement aux pages 7 et 8), ainsi que les adjectifs "occidentaulx" et "orientaulx", précédemment transcrits "occidentaux" et "orientaux" en pages 10 et 13.

La ligne XA, comparée aux lignes XB et XC, montre que l'édition A est la plus proche de l'édition X. Le faible total de la ligne A corrobore le statut de l'édition A, intermédiaire entre l'édition X et les éditions B et C. Le fort total de la ligne X, comparé à tous les autres, montre que les éditions ultérieures (A, B et C) s'éloignent fortement du texte originel. Il en résulte que seule l'édition X pourrait ressembler au texte transmis par Nostradamus à son imprimeur en 1558.

Enfin l'ensemble de ces données corrobore l'ordre de succession de ces impressions (cf. CN 40) : X ⇒ A ⇒ B ⇒ C
 
 

Règles adoptées pour la transcription du texte et de ses variantes
 

- VERSION. Je transcris en priorité le texte de l'édition X à l'exception des coquilles et fautes typographiques évidentes, des apostrophes omises, ou d'une accentuation déficiente, auxquels cas la transcription de l'un ou l'autre des retirages se substitue ponctuellement à celle de l'édition X. Exceptionnellement ma transcription remplace le texte des quatre éditions : par exemple je rétablis l'accentuation manquante en VIII 20 B et D (vers 2 et 4 du quatrain 20 de la centurie VIII) : "Courir par urben, rompue pache arresté" / "Et à un autre l'empire contraicté."

- GRAPHIE. Je ne distingue pas le s court (en fin de mots) du ƒ long à l'ancienne. Je ne marque pas les points après les nombres. Je ne transcris aucune abréviation, comme les tildes sur les voyelles nasales ou les signes remplaçant qui, que, par, pre, pro, us, etc, ni aucune ligature typographique, pas même celles qui restent en usage aujourd'hui (ct, st, æ, œ, Æ, etc), mais maintiens le signe & pour la conjonction. Pour une meilleure lisibilité, je différencie les u des v (vniuers est transcrit univers) et les i sont remplacés par des j les cas échéants, sauf pour les majuscules et pour le terme majesté qui s'écrivait indifféremment maiesté, magesté ou majesté.

- ACCENTUATION ET APOSTROPHES. Je restitue dans la plupart des cas la mise en apostrophe (même si, dans de très rares cas, elle fait défaut dans les quatre éditions), et les conventions d'accentuation suivantes (communes, mais non systématiquement adoptées) : accent grave pour à et (mais jamais sur le e) et masculin pluriel en és ou ez. En revanche je maintiens le féminin pluriel en ees.

- PONCTUATION. Pour les centuries, j'adopte la ponctuation de l'édition X sans aucune modification, même quand celle adoptée par l'un ou l'autre des retirages ultérieurs (éditions A, B et C) semble plus appropriée. L'édition C adopte une ponctuation plus régulière (virgules en fin de vers 1 et 3, double-point en fin de vers 2, point en fin de quatrain), semblable à celle des quatrains mensuels dans les almanachs. Les différences de ponctuation ne sont pas signalées, sauf, le cas échéant, pour la préface à Henry.
 

Enfin je marque en italiques les expressions et termes latins de la préface (même ceux omis dans les différentes éditions), et ne tiens pas compte des différences d'espacement dans la ligne, d'une édition à l'autre. Il résulte de ces conventions que seules sont relevées les différences d'ordre terminologique ou orthographique, à l'exclusion des différences strictement graphiques et typographiques. La consultation des variantes, déjà assez nombreuses, s'en trouve facilitée. La ressemblance typographique de certaines lettres (en particulier le f et le s long (ƒ), le u et le n, le r et le t, le g et le q, voire le l et le i) et leur lisibilité réduite par le défaut d'encrage, est à l'origine de certaines erreurs de lecture d'une édition à l'autre : par exemple l'édition X donne Vaingueur au lieu Vainqueur (VIII 72-D), sigues pour signes (IX 44-D) et panse pour pause (IX 86-B). L'édition A lit tiendta au lieu de tiendra (X 68-A) et martis au lieu de marris (X 84-B) ; les éditions B et C lisent terte pour terre (X 79-D). Les éditions X, A et C ont fainctz ou faincts à la place de sainctz (IX 83-D), et les éditions A, B et C lisent Harmotique quand il faut lire Harmorique (X 36-B).
 
 

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  15-12-2007 ; last updated 04-05-2011
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