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Corrélations physiologiques: La Réflexologie de Pavlov
par Patrice Guinard


Ces analyses correspondent aux chapitres 2, 3, 4 et 5 de ma thèse de doctorat (1993). Les astrologues sont férus de "psychologie", mais rares sont ceux qui en ont même commencé l'étude. Ce transit par la réflexologie a été rendu nécessaire depuis les premiers travaux, maintenant anciens (1965), de l'astrologue Nicola sur les types zodiacaux. Sa tentative de trouver des corrélations signifiantes entre les types physiologiques et astrologiques n'a pas connu de lendemain, eu égard au peu d'intérêt affiché par les astrologues dits "conditionalistes" pour la recherche.

J'ai estimé nécessaire de condenser les grandes lignes de l'enseignement pavlovien, car je n'ai trouvé aucune synthèse satisfaisante de ses travaux. Pavlov est un auteur agréable à lire, toujours clair, vivant, humain. Je ne crois pas que la psychologie ait fait de progrès significatifs après lui. Le fait que le savant russe, parti pour démontrer la suprématie du milieu socio-culturel sur les comportements, selon la dogmatique soviétique en vigueur à l'époque, ait été amené, au fil de ses recherches, à admettre l'existence d'un certain nombre de types physiologiques innés, est un étonnant paradoxe de la recherche.
 

1. Le réflexe conditionnel

"Il faudrait, avant tout, que toutes les tables de valeurs, tous les impératifs, dont parlent l'histoire et les études ethnologiques fussent éclairés et expliqués par leur côté physiologique avant qu'on essaie de les interpréter par la psychologie." (Nietzsche, La généalogie de la morale)

     Tout organisme tend à un équilibre interne entre ses différents organes et fonctions, et à un équilibre externe avec son environnement. Le processus d'adaptation occasionne diverses réactions suivant les conditions variables de cet environnement. La réponse instinctive de l'organisme, qui peut être un animal ayant subi l'ablation des hémisphères cérébraux, est un réflexe absolu; la réaction salivaire du chien au contact de la viande en est la trace visible et mesurable.

     L'organisme apprend à distinguer les objets (excitants-signaux) qui annoncent l'excitant absolu. Ces objets deviennent des stimulants momentanés, conditionnels, tant qu'ils sont renforcés par l'excitant absolu. Ce terme, "conditionnel", souligne la contingence et la variabilité des réflexes ainsi que l'obligation, pour se manifester, de l'existence de certaines "conditions" qui n'impliquent pas nécessairement un conditionnement ou un dressage. Le réflexe conditionnel est donc la réponse occasionnelle de l'organisme à un stimulant momentané: par exemple la réaction salivaire du chien à la vue ou à l'odeur de la nourriture carnée, ou encore, en laboratoire, à la présence de l'expérimentateur ou des stimulants variables, plus ou moins contrôlés, qui accompagnent sa venue.

     "L'objet agit à distance sur les glandes salivaires, non seulement par ses caractères propres, mais encore par des caractères occasionnels, qui se surajoutent à cet objet." [1]  Il s'établit une liaison temporaire associant le stimulant occasionnel au réflexe. Ainsi tout réflexe absolu (ou inné) est susceptible de se transformer en un réflexe acquis par l'adjonction d'un excitant conditionnel, et le devient d'ailleurs toujours, si peu soit-il, conformément aux associations obligées de l'excitant absolu avec les conditions contingentes mais récurrentes de la mise en situation de cet excitant. Inversement, tout réflexe conditionnel est originellement quelque peu "absolu" puisque l'excitant conditionnel n'est jamais tout à fait neutre.

     Les psychologues gestaltistes (de l'allemand die Gestalt, la forme) n'ont pas compris que le réflexe ne traduit pas justement le "genre de modification que subissent les processus dans une partie isolée" [2] , mais un ensemble de modifications dont la sécrétion salivaire chez le chien, par exemple, n'est que l'indice visible et localisé d'une transformation des processus pour la totalité de l'organisme.[3]

     La réaction salivaire du chien n'est que "l'élément sécrétoire des réflexes" [4]  L'expérimentation porte sur l'organisme en son entier, et c'est globalement, "organiquement", qu'il réagit. Pavlov observe "la suppléance mutuelle des analyseurs", c'est-à-dire des organes chargés de décoder la complexité du monde perçu, en cas de destruction partielle des hémisphères cérébraux [5] , et le fonctionnement alterné des différents centres associatifs du système nerveux - ce qu'il appelle "la loi de l'antagonisme des centres".[6]  Le terme de réflexe se rapporte finalement à toute réponse, la plus complexe soit-elle, ou à toute incitation, externe ou interne, la plus subtile soit-elle.

     La sensibilisation de l'organisme s'effectue toujours par rapport à un ensemble de conditions variables de l'environnement. Toute fluctuation du milieu interne ou externe (la présence d'un objet, le changement quasi imperceptible de la luminosité ou du taux d'humidité, l'interruption d'un phénomène habituel...) peut devenir un excitant conditionnel.

     Pavlov distingue quatre formes spécifiques de réflexe conditionnel: le réflexe à un nouvel excitant (ou réflexe naturel), le réflexe de trace ("Ce n'est pas l'excitateur présent tel qu'il agit à l'instant sur l'animal, mais c'est le reste de son action au niveau du système nerveux après sa cessation qui est l'excitateur conditionnel." [7] ), le réflexe cyclique, répondant à un rythme temporel (c'est-à-dire le déclenchement du réflexe à des intervalles de temps déterminés [8] ), et le réflexe à une interruption de l'excitation : "Ce ne sera plus l'apparition de l'agent actif mais sa disparition, sa terminaison, ou son affaiblissement plus ou moins rapide qui sera excitateur." [9]

     Le réflexe d'excitation naturelle (à un nouvel excitant) est une réponse immédiate à un excitant présent, actuel ; le réflexe de trace est une réponse lente, retardée, à un excitant encore présent, le réflexe temporel est une réponse décalée, plutôt lente (puisqu'un temps de latence est requis pour le déclenchement de deux réponses successives) à un excitant virtuel, et le réflexe "re-créatif" (répondant à une interruption de l'excitation) est une réponse plutôt rapide à un excitant absent, ayant disparu. Ces quatre formes de réflexes se rapportent, selon Pavlov, à différents types d'excitants, ou encore à la présence, à la prolongation, à la variabilité cyclique et à la disparition du même excitant. En effet c'est le même agent actif qui peut produire un réflexe d'excitation naturelle ou un réflexe de trace. Ces quatre formes de réflexes conditionnels illustrent donc différents modes de traitement des excitants par le processus d'excitation.

    Parallèlement aux réflexes conditionnels d'excitation, lesquels provoquent une réaction positive, il existe quatre formes de réflexes conditionnels d'inhibition qui transforment l'excitant positif en excitant négatif, ou encore l'excitateur en inhibiteur : le réflexe d'inhibition naturelle, par lequel un nouvel agent inhibe l'excitant conditionnel auquel il est mêlé, le réflexe d'inhibition extinctive par lequel l'excitant conditionnel perd de sa force s'il n'est pas renforcé par l'excitant absolu, le réflexe d'inhibition préventive (ou protectrice) qui protège la cellule corticale parvenue à sa limite de capacité fonctionnelle et retarde le déclenchement du réflexe, et le réflexe d'inhibition différentielle qui touche les agents voisins et non renforcés de l'excitant conditionnel habituel.

     L'inhibition extinctive et l'inhibition différentielle concernent des excitants non renforcés (absence ou affaiblissement de l'excitant habituel) ; l'inhibition préventive et l'inhibition différentielle sont des réponses plutôt lentes. Les divers processus d'excitation et d'inhibition se regroupent deux à deux suivant la présence ou l'absence de l'excitant renforcé, et selon la rapidité ou la lenteur des réponses.
 

Présence de l'excitant renforcé Absence ou afaiblissement
de l'excitant renforcé
Réponse rapide Excitation naturelle
Inhibition naturelle
Excitation re-créative
Inhibition extinctive
Réponse lente Excitation de trace
Inhibition protectrice
Excitation temporelle
Inhibition différentielle

     Comme pour l'excitation, l'ambiguïté subsiste puisque les quatre formes d'inhibition dépendent, selon Pavlov, des modalités du renforcement par l'excitant absolu et de la présence contingente des excitants momentanés, autrement dit des conditions variables de l'environnement. Mais ils pourraient tout autant se rapporter aux divers modes de traitement des excitants par le processus d'inhibition. Autrement dit, les formes d'excitation et d'inhibition dépendent-elles de la nature de l'excitant externe ou de processus internes ? Eternelle question qui a son répondant métaphysique dans l'antagonisme entre réalisme et idéalisme, et à laquelle Pavlov sera de nouveau confronté lors de l'analyse des différents types de systèmes nerveux.
 

2. Les processus nerveux

     L'excitation et l'inhibition sont les deux processus de base, actifs l'un et l'autre, et qui permettent à l'organisme de s'adapter à son environnement. Le système nerveux relie l'organisme à son environnement à un niveau autre que celui des simples échanges bio-chimiques : "Étant donné que les conditions sous l'influence desquelles certains points de l'écorce sont inhibés s'observent aussi fréquemment que les conditions déterminant l'action positive de ces points, toute l'écorce représente donc un immense complexus de points à excitabilité positive ou négative." [10]  L'inhibition est une activation négative, et non, comme l'a cru Freud, un manque d'activation. Deux processus antagonistes, mais complémentaires, "éminemment instables", sont nécessaires pour provoquer "des phases différentes de l'activité des cellules de l'écorce." [11]  Cette étroite dépendance des processus nerveux commande l'équilibre et la périodicité de l'activité nerveuse, d'où les propriétés à la fois structurelles et temporelles de l'activité cérébrale. L'écorce est une "mosaïque constituée d'un nombre incalculable de points séparés ayant un rôle physiologique déterminé à un moment donné." [12]

     Les processus nerveux traversent différentes phases : irradiation, concentration et induction, nouvelle irradiation. "Les expériences effectuées sur l'activité corticale normale permettent de déduire que ces processus irradient dès le début de leur apparition et à partir de l'endroit où ils apparaissent, si leur intensité est faible, qu'ils se concentrent, si leur intensité est assez forte, et qu'ils irradient de nouveau, s'ils sont extrêmement forts. En se concentrant, ces processus engendrent, par induction, un processus opposé à leur périphérie durant leur action et à l'endroit même de leur action, aussitôt qu'elle a cessé." [13]

     L'induction négative est un phénomène d'excitation renforcée et concentrée, produisant une zone périphérique d'inhibition, et l'induction positive un phénomène d'inhibition concentrée avec création d'une zone d'excitation périphérique. On peut se demander, ici à nouveau, si les phases (irradiation, concentration et induction, nouvelle irradiation) dépendent de la force des processus ou de leur structure interne de fonctionnement. Pavlov reste dans l'expectative, et rattache ces processus "ou bien à des phases déterminées du développement et de l'état des processus nerveux ou à des types spéciaux du système nerveux." [14]

     Cette interrogation essentielle permet le passage des phases aux types par renforcement des premières, mais elle explique aussi l'hésitation du savant russe quant à la détermination des types "sanguin" et "mélancolique" (cf. infra). La cristallisation progressive de phases plus ou moins renforcées des mêmes mécanismes nerveux justifie la différence des organismes malgré une dynamique de base semblable.

     D'autres constatations effectuées par Pavlov se rapportent aux processus nerveux d'un animal à l'état d' "hypnose partielle", lesquels tendent, non pas à produire des effets proportionnels à l'intensité des excitants, mais des effets égaux (phase égalitaire), des effets inversement proportionnels à cette intensité, comme une forte réactivité à des signaux faibles ou une faible réactivité à des signaux forts (phase paradoxale), ou encore des effets opposés au caractère de l'excitant, comme l'inhibition d'un excitant habituellement positif ou l'excitation suscitée par un excitant habituellement négatif (phase ultra-paradoxale).
 

3. Les types nerveux innés

     Le système nerveux s'organise et se structure à partir des propriétés des processus d'excitation et d'inhibition : de leur intensité (force ou faiblesse), de leur équilibre ou de leur déséquilibre, de leur mobilité ou de leur inertie. Des expériences ont montré que les chiens réagissent très différemment dans des conditions expérimentales semblables (cf. par exemple la diversité des réactions au bruit de la crécelle [15] ). Pavlov en conclut à l'existence d'un certain nombre de systèmes nerveux spécifiques, dont la reconnaissance est essentielle pour la psychopathologie.[16]

     La réflexologie, dont l'enseignement premier souligne l'aptitude du cerveau à établir de nouvelles connexions nerveuses en fonction des conditions de l'environnement, et qui voulait initialement démontrer l'importance du milieu environnant sur le développement des cellules corticales, et par suite établir la primauté de l'acquis, se heurte à la puissance de l'inné lors de l'étude de la diversité comportementale des animaux : "Il est incontestable que chez des chiens différents, un même procédé pathogène produit des maladies différentes." [17]

     Pavlov hésitera longtemps sur les critères de classification des mécanismes nerveux. Bien qu'il ait eu tendance à privilégier la force au détriment de la faiblesse [18] , l'excitation plutôt que l'inhibition, et à préférer l'équilibre au déséquilibre, et la mobilité à l'inertie, il est parvenu au fil des années à une répartition plus légitime, qui fait de la mobilité le principal caractère distinctif des processus nerveux, le seul qui s'impose véritablement à l'observation.[19]

     Les chiens se répartissent finalement en quatre classes principales, d'après la mobilité de leurs processus nerveux, dont l'explication physiologique reste par ailleurs relativement obscure : "Nous ne distinguons que quatre types particulièrement frappants et marqués, différant principalement les uns des autres par leur adaptabilité au milieu extérieur et par leur résistance aux facteurs pathogènes." [20]

     Dans l'ordre de présentation des types de systèmes nerveux, le processus d'excitation semble être le premier critère distinctif. Deux types extrêmes sont définis : les animaux excitables et les animaux craintifs. Les premiers "sont des animaux extrêmement agités, flairant et observant tout, réagissant rapidement au moindre bruit (...) et qu'on n'arrive à subjuguer ni par des cris, ni par des coups légers." [21]  ; les seconds "s'habituent lentement aux circonstances de nos expériences et aux différentes manipulations auxquelles nous nous livrons. Mais lorsqu'ils se sont accoutumés, ils sont des objets modèles pour nos recherches." [22]

     Les animaux excitables, réactifs, sont marqués par la vitesse d'excitation, et les animaux craintifs, défensifs, par la lenteur d'excitation : "L'un a besoin d'une alternance continuelle des excitations, d'une nouveauté qui n'est pas toujours présente dans la réalité environnante. D'autres demanderont, au contraire, une ambiance tout à fait monotone, mais ne présentant pas de changements, ni d'oscillations." [23]  Comme le souligne Pavlov, ces types correspondent aux tempéraments colérique et mélancolique d'Hippocrate, hormis leur connotation pathologique.[24]

     Pavlov considère ensuite le processus d'inhibition qui permet de discriminer les deux types médians chez lesquels s'équilibrent les processus, les animaux vifs et les animaux tranquilles, lesquels correspondent aux tempéraments sanguin et flegmatique d'Hippocrate.[25]
 

Les 4 Tempéraments Hippocratiques Etats psychiques
changeant fortement
Etats psychiques
changeant faiblement
Tourné vers l'extérieur Colérique Sanguin
Tourné vers l'intérieur Mélancolique Flegmatique

Lecture moderne des 4 tempéraments hippocratiques
(d'après Hellmuth Benesch, Atlas de psychologie, München, 1987 ;
trad. franç., Paris, Librairie Générale Française, 1995, p.35).


Typologie de WUNDT Instables Stables
Actifs Colérique Sanguin
Passifs Mélancolique Flegmatique

Typologie de Wilhelm Wundt

 

     "Entre les types extrêmes décrits [excitable et craintif], il y a de nombreux types moyens dans lesquels on constate un équilibre plus ou moins grand entre les processus d'excitation et d'inhibition." [26]  Les distinctions se font moins nettes, et les chiens retenus comme modèles de ces types paraissent moins "purs" que les types précédents. L'un d'entre eux "avait l'air de regarder avec indifférence tout ce qui se passait autour de lui et ne liait aucune relation d'amitié ou d'hostilité avec personne de nous, même avec son expérimentateur. Dans le travail, on ne constatait pas de somnolence et ses réflexes conditionnels étaient toujours précis, aussi bien les positifs que les négatifs, et surtout ces derniers. Dans tous les cas, il fallait lui reconnaître un fort processus d'inhibition. Or, il était pourtant capable d'une excitation violente. Il m'est arrivé de le faire sortir de son calme ordinaire en produisant des bruits retentissants devant lui au moyen d'un clairon d'enfant ou en m'affublant d'un masque d'animal. Seulement alors il perdit sa retenue de toujours, se mit à aboyer très fort, voulut se jeter sur moi ; une nature vraiment flegmatique, mais forte."[27]

     Ce type calme sera plus tard caractérisé par la lenteur du processus d'inhibition, à l'inverse du type vif, marqué par sa vitesse: "Nos chiens sanguins (...) sont extrêmement animés et affairés lorsque l'entourage les excite, et sont somnolents et s'endorment lorsqu'ils sont privés de stimulations." [28]  Tout comme le type calme est susceptible d'une violente agitation ponctuelle, le type vif est prédisposé au sommeil dans un environnement invariable. Par suite, il m'apparaît que ces chiens se caractériseraient d'abord par le processus d'induction : l'agitation masquant une somnolence latente illustre l'induction positive ; la placidité masquant une forte réactivité latente signe l'induction négative.
 
 

Typologie de PAVLOV    
  Type 1 : Excitable Type 4 : Vif
  Type 2 : Craintif Type 3 : Calme

     Dans sa répartition des types nerveux, le psychologue russe hésite continuellement quant aux facteurs à considérer, et sa conférence de Juillet 1935 [29] , loin de résoudre la difficulté, ne fait qu'en cristalliser les ambiguïtés. Pavlov oscille entre deux répartitions selon les critères retenus, la force des processus et le phénomène d'induction dans un cas, la mobilité des processus dans l'autre cas, et ses descriptions du comportement de ses chiens mêlent le plus souvent ces différents critères.
 
 

PAVLOV (critères 1) Déséquilibre des processus Induction
Excitation Excitation marquée Induction positive
Inhibition Inhibition marquée Induction négative
PAVLOV (critères 2) Excitation Inhibition
Vitesse des processus Vitesse d'excitation Vitesse d'inhibition 
Lenteur des processus Lenteur d'excitation  Lenteur d'inhibition

     Il y a un rapport étroit entre la mobilité des processus et les différents modes de réflexe conditionnel ou associatif. Les formes de l'excitation et de l'inhibition d'une part, leur vitesse ou leur lenteur d'autre part, traduisent les mêmes processus. En effet l'excitation naturelle, réactive, et la vitesse d'excitation traduisent l'une et l'autre des réponses immédiates, spontanées, inconditionnelles, à l'excitant. L'inhibition protectrice (liée aux réactions préventives qui retardent le déclenchement du réflexe) et la lenteur d'excitation ajournent la réponse tout en conservant une trace de l'excitation antérieure. L'excitation temporelle (qui désigne la coordination des réactions à l'apparition cyclique des signaux) et la lenteur d'inhibition se rapportent à une incitation régulière qui provoquent des réponses de plus en plus ténues. L'inhibition extinctive (qui se caractérise par l'élimination des signaux non renforcés) et la vitesse d'inhibition provoquent un dégagement et un désintéressement qui place l'organisme en attente d'excitants plus essentiels.

    Le phénomène d'induction, appliqué à chacun de ces quatre processus, l'inverse, et définit par suite les quatre autres formes du réflexe conditionnel:

- La concentration de l'excitation naturelle induit une inhibition naturelle, réactive, qui traduit le rejet des nouveaux excitants et de leur prolifération.

- La concentration de l'inhibition protectrice induit une excitation débloquante qui produit le déclenchement du réflexe, ajourné dans sa phase protectrice.

- La concentration de l'excitation temporelle induit une inhibition différentielle qui marque la rupture de l'association aux excitants ressemblants mais pourtant dissemblables.

- La concentration de l'inhibition extinctive induit une excitation re-créative qui conduit à une résurgence de la réponse après sa phase extinctive.

     Pavlov a longtemps hésité sur le nombre de types de systèmes nerveux avant de s'en tenir aux quatre types traditionnels. Cependant la prise en considération des trois phases successives du processus nerveux (irradiation, concentration, nouvelle irradiation) justifie le passage des quatre types pavloviens à douze types.[30]  Autrement dit la cristallisation des transformations que traverse l'excitabilité dans ses quatre formes (mobilité et inertie de l'excitation et de l'inhibition) et selon ses trois phases successives, est à la base d'une typologie duodécimale des systèmes nerveux.

     Pavlov a tort de faire du "mélancolique" un type faible et du "colérique" un type déséquilibré: ces jugements qualitatifs déstabilisent l'harmonie de la quadri-partition hippocratique.[30b]  La mobilité ou l'inertie des processus est le seul critère qui puisse définir une homogénéité à la répartition typologique. Il semble que le déséquilibre des processus ne soit pas un facteur endogène mais le résultat tangible d'une situation donnée au sein de l'environnement. Il se traduit par une intensification excessive de l'un des processus, ou de l'une des quatre formes de l'excitabilité, sans égard aux exigences imposées par le milieu environnant. De même la faiblesse d'un processus est liée et parfois fabriquée par les conditions environnementales. Il n'y a pas de type "fort" ou "faible" en soi. Chaque type est fort ou faible selon les circonstances de son adaptation. Certains organismes réagissent difficilement à des conditions de vie artificielles et stériles, comme peuvent parfois l'être celles qui caractérisent les laboratoires.

     Plus généralement, tel ou tel milieu, par sa nature, par les possibilités qu'il offre ou n'offre pas, favorise ou entrave tel ou tel mode de fonctionnement. Il n'y a de faiblesse ou d'inadaptation qu'eu égard aux conditions du milieu environnant.[31]  Chaque type de système nerveux, aussi complexe soit-il, a la capacité potentielle de transformer ses "faiblesses" en force. Chacun est doué de manas divers, à l'exception peut-être de ceux qui les ignorent. Chacun a sa manière à lui de traiter les signaux qu'il perçoit et de leur donner un sens, et même s'il doit entretenir en lui ce que d'autres, corrompus par les idéologies, ignorent ou condamnent, chacun a la puissance de concilier son "adaptation" avec ses aspirations. La physiologie ne peut faire l'économie d'une sociologie. Comme le remarque le psychologue français Frédéric Paulhan (1856-1931) [32]  : "Si ni la sociologie, ni la physiologie ne peuvent précisément expliquer les phénomènes psychiques, ces deux sciences nous aident certainement à les comprendre, et si la physiologie leur donne une base, la sociologie leur donne un sens." [33]
 

4. Les systèmes de signalisation (et les limites de la réflexologie)

     Les performances de l'activité nerveuse supérieure dépendent étroitement des "analyseurs" chargés de déchiffrer la complexité du milieu, externe et interne, et donc de la perception de la variabilité de ce milieu.[34]  "Le milieu environnant l'animal est si infiniment complexe, et se trouve dans un mouvement perpétuel tel, que le système fermé et complexe de l'organisme ne peut rester en équilibre avec ce milieu qu'en étant lui aussi en état de variations correspondantes." [35]

     On distingue des cinq analyseurs externes, liés aux organes des sens, les analyseurs internes dont le plus manifeste se rapporte à l'appareil moteur (analyseur du mouvement). Les incitations proviennent soit des récepteurs sensoriels, soit des centres nerveux eux-mêmes. Les analyseurs enregistrent les excitants-signaux qui sont de deux sortes [36] : les signaux concrets, c'est-à-dire les objets que sont les images liées à la perception, et les signaux abstraits ou signes du langage. La capacité de l'esprit humain à créer son propre milieu conditionnel à l'aide du langage implique des comportements plus complexes et médiatisés.

     Avec le signe linguistique, souvent confondu avec le "symbole" par la pensée moderne, commence véritablement l'activité supérieure humaine et les possibilités d'analyse psychologique. Ivan Pavlov, qui n'a rien d'un Skinner, l'admet: "Je ne nie pas la psychologie, en tant que connaissance du monde intérieur de l'homme." [37]  Les descriptions physiologiques ne recouvrent qu'une partie limitée des opérations psychiques, et leur éventuelle localisation neurologique ne permettrait en aucun cas de comprendre les phénomènes de conscience que Pavlov définit comme des manifestations, dans une région donnée des hémisphères cérébraux, d'une excitabilité optimale - ce qui reste un schéma descriptif extérieur, assez pauvre, et non une "explication" compréhensive.

     Or il n'y a pas deux, mais trois systèmes de signalisation [38]  : le premier se rapporte aux états, signaux intérieurs et virtuels, le deuxième aux objets, le troisième aux signes proprement dits. L'état est un opérateur ; l'objet (ou signal) un indicateur ; le signe un décodeur.

     En effet, l'état interne ne se présente ni sous forme d'objet perceptible, ni sous forme de signe aperceptible, mais sous la forme d'une énergie multiple, délocalisée, fluctuante, indéterminée. Je propose donc qu'on distingue des phénomènes physiologiques (liés aux signaux manifestes et corporels, internes ou externes, et analysés par la réflexologie), les phénomènes psychologiques ou psycho-mentaux (liés aux signes du langage ou à l' "esprit" au sens de mental, définis par le second système de signalisation pavlovien et avec lesquels certains successeurs de Pavlov ont tenté de travailler), et les phénomènes psychiques, plus globaux et moins perceptibles, liés aux états intérieurs et à ce que l'on appelle couramment la "psyché" ou l' "âme".

     Dans le domaine physiologique, Pavlov distingue trois types d'activité-réflexe : l'activité régulatrice (réflexes somatiques simples), l'activité instinctive (réflexes absolus de l'espèce), et l'activité conditionnelle (réflexes conditionnels des animaux dits supérieurs). Le réflexe, qu'il soit régulateur, instinctif ou conditionnel, est bien la réponse globale de l'organisme à une situation, la manifestation visible, la réaction tangible de l'organisme à la stimulation, en fonction de sa situation et de ses capacités. La réflexologie étudie les manifestations physiologiques concrètes du comportement organique, et ce fut un trait de sagesse de la part de Pavlov, sans lequel cette formidable aventure de la réflexologie n'aurait peut-être pas eu lieu, que de renoncer à rabattre le physiologique sur le physico-chimique et de se défier de la biologie moléculaire qui attirait certains de ses collaborateurs.

     Au-delà du physiologique : les représentations abstraites de l'activité psycho-mentale ; en deçà: les "émanations" occasionnelles de l'activité psychique, en grande partie imperceptibles, en dépit des résurgences (actes manqués, lapsus, symptômes, rêves...) analysées par Freud. Le comportement, psychosomatique de part en part, est encore un effet de surface, même s'il reste moins aisément traduisible que les phénomènes psycho-mentaux.

     Une réflexion générale sur le comportement ne saurait faire l'économie des processus psychiques premiers. La majeure partie des processus internes échappe à l'expérimentation et les rapports triangulaires entre les états, les objets et les signes ne peuvent être circonscrits par la seule physiologie. [39]  La réflexologie atteint ainsi ses limites : infra-physiologique pour les phénomènes psychiques, et supra-physiologique pour les phénomènes psycho-mentaux.


[1]  Ivan Pavlov: Les réflexes conditionnés, trad. franç. N. & G. Gricouroff, Paris, Alcan 1927; 1932 [Les réflexes conditionnels]; Paris, PUF, 1977, p.23. « Texte

[2]  Kurt Goldstein, La structure de l'organisme, trad. franç., Paris, Gallimard, 1952 ; 1983, p.118. « Texte

[3]  Pavlov, qui se défie à maintes occasions du dualisme intrinsèque à la pensée occidentale dans son ensemble, répond abondamment aux objections de ce qu'il appelle la "psychologie idéaliste", et en particulier à Wolfgang Köhler, dans ses fragments d'interventions aux "Causeries des mercredis" (cf. Pavlov, Oeuvres choisies, trad. fr., Moscou, Éditions de Moscou, 1954, p.571-644). « Texte

[4]  Ivan Pavlov (= Pavloff): Leçons sur l'activité du cortex cérébral, trad. franç. I. Trifonoff, Paris, Legrand, 1929, p.18. « Texte

[5]  Ivan Pavlov: Les réflexes conditionnés, [Op. cit.], p.171. « Texte

[6]  Ivan Pavlov: Les réflexes conditionnés, [Op. cit.], p.216. « Texte

[7]  Ivan Pavlov: Leçons, [Op. cit.], p.40. « Texte

[8]  N. A. Popov a souligné l'importance de la périodicité des processus nerveux ("Les stimulations rythmiques provoquent dans le système nerveux central l'apparition de changements cycliques de l'état fonctionnel qui seront reproduits spontanément avec tous leurs détails après la cessation des stimulations."), et la capacité du système nerveux "à reproduire les excitations précédentes dans l'ordre temporel même où ces excitations ont été provoquées." (in Études de psychophysiologie, trad. franç., Paris, Le Cèdre, 1950, p.16 et p.17.) « Texte

[9]  Ivan Pavlov: Leçons, [Op. cit.], p.40. « Texte

[10]  Ivan Pavlov: Les réflexes conditionnés, [Op. cit.], p.333. « Texte

[11]  Ivan Pavlov : Typologie et pathologie de l'activité nerveuse supérieure, trad. franç. N. Baumstein, Paris, PUF, 1955, p.9. « Texte

[12]  Ivan Pavlov: Leçons, [Op. cit.], p.216. « Texte

[13]  Ivan Pavlov: La psychopathologie et la psychiatrie, éd. E. Popov & L. Rokhline, trad. franç. E. Bronina, Moscou, Éditions de Moscou, 1961, p.265-266. « Texte

[14]  Ivan Pavlov: Leçons, [Op. cit.], p.189. « Texte

[15]  Ivan Pavlov: La psychopathologie et la psychiatrie, [Op. cit.], p.351-352. « Texte

[16]  En dépit des apparences, le behaviorisme de John Watson est fondamentalement opposé à l'esprit de la réflexologie, dont ne sauraient se réclamer le schéma mécaniste de type "stimulus/réponse", pas plus que l'idéologie scientiste à la Skinner (signataire par ailleurs du réquisitoire anti-astrologique de 1975 : cf. Astrologie : Le Manifeste, http://cura.free.fr/01qapa1.html, note 2), laquelle élimine la conscience ainsi que tout réflexe instinctif (ou inné) du champ de la psychologie. « Texte

[17]  Ivan Pavlov: La psychopathologie et la psychiatrie, [Op. cit.], p.221. « Texte

[18]  Priorité accessoire, puisque la force est inversement proportionnelle à la sensibilité des analyseurs (selon Boris Teplov, in Recherches Internationales à la Lumière du Marxisme, 51, 1966, p.16). Ainsi le type reconnu comme "faible" par l'expérimentateur semble d'abord produit par les conditions mêmes de l'expérimentation. Celles-ci, en soumettant l'animal à des situations extrêmes (modification de la paroi buccale, immobilisation sur le travail, simplification de l'environnement...) influent sur le système nerveux de certains chiens, et fabriquent in vitro le type nerveux dit "faible" auquel il manque probablement la diversité et la richesse d'un environnement plus naturel. « Texte

[19]  Boris Teplov souligne l'évolution de Pavlov à ce sujet : d'une typologie fondée sur la force des processus à celle fondée sur leur mobilité, en passant par celle fondée sur leur équilibre (in Pavlov's typology, trad. du russe J. Gray, New York, Pergamon Press, 1964). « Texte

[20]  Ivan Pavlov: La psychopathologie et la psychiatrie, [Op. cit.], p.361. « Texte

[21]  Ivan Pavlov: La psychopathologie et la psychiatrie, [Op. cit.], p.151. « Texte

[22]  Ivan Pavlov: La psychopathologie et la psychiatrie, [Op. cit.], p.153. « Texte

[23]  Ivan Pavlov: La psychopathologie et la psychiatrie, [Op. cit.], p.154. « Texte

[24]  Cf. Raymond Klibansky, Erwin Panofsky & Fritz Saxl, Saturne et la mélancolie, London, 1964, trad. franç., Paris, Gallimard, 1989, p.109. « Texte

[25]  A noter que Kant renouvelle la quadripartition des tempéraments grecs selon des critères de "pesanteur" et de "chaleur" (cf. son Anthropologie du point de vue pragmatique, trad. franç. Alain Renaut, Paris, Flammarion, 1993, p.262-269), et que le psychologue allemand Wilhelm Wundt (1833-1920), fondateur en 1879 du premier laboratoire de psychologie expérimentale (douze années avant celui de Pavlov), distingue les tempéraments actifs et instables (colériques), passifs et instables (mélancoliques), passifs et stables (flegmatiques) et actifs et stables (sanguins). « Texte

[26]  Ivan Pavlov: La psychopathologie et la psychiatrie, [Op. cit.], p.155. « Texte

[27]  Ivan Pavlov: La psychopathologie et la psychiatrie, [Op. cit.], p.155-156. « Texte

[28]  Ivan Pavlov: La psychopathologie et la psychiatrie, [Op. cit.], p.224. « Texte

[29]  "Les différents types d'activité nerveuse supérieure dans leurs rapports avec les névroses et les psychoses. Mécanismes physiologiques des symptômes névrotiques et psychotiques." in Typologie, [Op. cit.], p.239-244. « Texte

[30]  C'est tout l'intérêt du travail de l'astrologue Nicola d'avoir établi le rapprochement entre types physiologiques et types zodiacaux, c'est-à-dire l' "Identité des Types Zodiacaux et des Types Pavloviens sur la base des mécanismes fondamentaux de l'activité nerveuse" (sous-titre de son ouvrage La condition solaire). "Le Pavlovisme [entendons : celui de Nicola] se voudrait-il matérialiste ? Il réhabilite le fond de l'ésotérisme qui pressentait quels invisibles liens associent les formes les plus abstraites (signaux verbaux ou structures symboliques) aux manifestations de l'être et de la nature." (Jean-Pierre Nicola, La condition solaire, Paris, Éditions Traditionnelles, 1965; 1976, p.44). « Texte

[30b]  "Le type "faible" et le type "déséquilibré fort", objets des deux premières ségrégations, sont considérés comme pathologiques ou voués à l'inadaptation. Or il est assez étrange de voir se substituer ce genre de critère à celui que l'on attendait, conformément même à l'inspiration hippocratique, à savoir la différenciation des types d'adaptation, ou des styles de la relation à l'environnement et aux situations de la vie." (Roger Mucchielli, "La typologie de Pavlov. Étude critique et comparative", in La Caractérologie, 10, P.U.F., 1969, p.71). « Texte

[31]  D'où l'intérêt d'une astro-géographie et d'une astro-culturologie, et pour la personne individuelle, de l'astro-relocalisation : cf. la suite de ma thèse. « Texte

[32]  Cf. Gauquelin Data A6, No.616, http://cura.free.fr/gauq/11gdA6.txt « Texte

[33]  Frédéric Paulhan, L'activité mentale et les éléments de l'esprit, Paris, Alcan, 1889, p.15. « Texte

[34]  Pour une vue d'ensemble sur la réflexologie pavlovienne, voir, faute de mieux, La Raison (Cahiers de Psychopathologie Scientifique), 8, (mai) 1954. « Texte

[35]  Ivan Pavlov: Leçons, [Op. cit.], p.16. « Texte

[36]  Selon Pavlov, mais pas après une lecture attentive de Maine de Biran et de Peirce: cf. mon texte "Analyse critique de la sémiotique de Peirce et justification ontologique du concept d'impressional", http://cura.free.fr/03peirce.html « Texte

[37]  Ivan Pavlov: Les réflexes conditionnés, [Op. cit.], p.109. « Texte

[38]  Cf. mon texte sur Peirce [Op. cit.], et sa suite, "Du Sémiotique à l'Astral", http://cura.free.fr/04semas.html « Texte

[39]  "Au fond, la physiologie n'est qu'une auxiliaire de la psychologie. Parce qu'en fin de compte, elle ne sert à celle-là qu'à la condition de définir d'une façon positive les relations qui existent entre telles facultés mentales et tels indices physiologiques." (Paul Choisnard, Introduction à la psychologie comparée, Paris, Félix Alcan 1924, p.65). « Texte



Référence de la page :
Patrice Guinard: Corrélations physiologiques: La Réflexologie de Pavlov
(version 2.2 : 11.2004)
http://cura.free.fr/16pavlov.html
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