CORPUS NOSTRADAMUS 10 -- par Patrice Guinard
 

Naissance de Michel de Nostredame : le 21 décembre 1503

Personne à ma connaissance ne s'est sérieusement interrogé sur la date de naissance du prophète provençal, et hormis pour les astrologues et les biographes méticuleux, ce détail n'a guère d'importance. Tous les exégètes admettent sans sourciller la date donnée par la biographie tardive de Chavigny dans son Janus. Les archives d'état civil de Saint-Rémy sont muettes, et les deux principaux biographes des Nostre Dame, Edgar Leroy (1941) et Eugène Lhez (1968), n'ont apparemment rien trouvé concernant Michel. De même on ne connaît pas de "Bible" familiale, de "Livre de Raison" ou de registre de son père Jaume, commerçant devenu notaire en 1501. Ceci reste problématique, comme tout ce qui entoure la vie et les oeuvres du salonais.

On lira ici et là, ailleurs et certainement partout, que Michel serait né à St-Rémy le jeudi 14 décembre 1503, "environ les 12 heures de midy" précise Chavigny (Janus, p.1), ou "circiter meridiem" [autour de midi] (Janus, p.8), heure déjà bien suspecte pour qui connaît les pratiques des astrologues. Et pourtant ! Les témoignages des voyageurs et historiens des XVIIe et XVIIIe siècles sont formels, du moins parmi ceux qui ont réellement vu l'épitaphe de Nostradamus dans l'église des Frères Mineurs de Salon, et qui ne se sont pas contentés de recopier Chavigny : Michel Nostradamus a vécu 62 ans, 6 mois et 10 jours, et non 17 comme le prétend Chavigny (Janus, pp.5 & 10 ; Commentaires, p.4). En effet, s'il est bien décédé d'hydropisie à Salon en "son an climacterique" (Janus, p.4), c'est-à-dire dans sa 63e année, le mardi 2 juillet 1566 qui est le "jour de nostre Dame" (César, Histoire, p.803), "peu devant le Soleil levant" (Janus, p.4), c'est-à-dire à l'aube du 2 juillet 1566, il serait donc né le 21 décembre 1503.

Une naissance pour un 14 décembre, avec une durée de 6 mois et 10 jours, nous amènerait à une date de décès pour le 24 juin, ce qui contredit le codicille de son testament signé à Salon le 30 juin 1566. En outre, on peut difficilement croire à une erreur de calcul dans le décompte de la durée de vie, d'autant plus que ces 10 jours ne correspondent à aucun mécompte imaginable (retenue, dizaine, décalage du calendrier grégorien, etc).

Qui a composé le texte de l'épitaphe? Peut-être sa femme, qui le signe, et qu'elle aurait fait traduire par un latiniste salonais, ou plus vraisemblablement Nostradamus lui-même, comme l'assure Chavigny (Janus, p.10), cette fois justement : "Epitaphium sibi tale ipse condidit ad imitationem Liviani maxima ex parte" (il a composé lui-même cette épitaphe, et pour lui-même, en grande partie à l'imitation de Tite-Live). On trouve une version de l'épitaphe de Tite Live dans un ouvrage d'un ami de Nostradamus, Gabriello Simeoni : Illustratione de gli epitaffi et medaglie antiche (Lyon, Jean de Tournes, 1558, p.95) ou encore chez Du Verdier.
 



Ossements de Tite Live de Padoue,
unique en dignité selon le jugement de tous les mortels,
et par la plume presque invincible duquel
sont consignés les exploits du peuple Romain.

César de Nostredame précise : "Ce que j'ay voulu mettre non par ostentation ou superfluë vanité, mais par un juste devoir, accompaigné d'un desir de jetter plus loin & plus avant le nom de celuy qui m'a mis au monde, laissé quelque trace d'honneur excellent & non commun que j'ay suivy tant que j'ay peu, & merité ceste niche tant exiguë & modeste parmy tant d'illustres & magnifiques trophees & marques d'immortalité." (Histoire, p.804).

Ce texte a été tronqué et interprété par certains, avec et après Leroy, comme indiquant que César lui-même, âgé de 12 ans en juillet 1566, aurait pu composer l'épitaphe de son père : "Si j'ai composé [sic] cette inscription, ce n'est ni par ostension [sic], ni superflue vanité, mais par un juste devoir, accompagné d'un désir de jetter plus loin et plus avant le nom de celui qui m'a mis au monde, laissé quelque trace d'honneur excellent et non commun... Il a bien mérité cette niche tant exiguë et modeste parmi tant d'illustres et magnifiques trophées et marque d'immortalité." (Leroy, 1972, p.107). Or, bien évidemment, César ne prétend pas l'avoir composée, mais l'estime digne d'être citée et de figurer dans son texte !

Le texte authentique de l'épitaphe, qui présente Nostradamus comme prophète et astrologue (et non comme humaniste ou encore médecin), a été transmis par l'historien Honoré Bouche, qui note qu'elle est gravée sur une table de marbre d'environ huit pieds de long, attachée contre le mur dans l'église des Frères Mineurs de Salon (1664, vol 2, p.650). C'est le témoignage le plus fiable.
 
 

D.   M.
OSSA CLARISSIMI MICHAELIS NOSTRADAMI VNIVS
OMNIVM MORTALIVM IVDICIO DIGNI CVIVS PENE DIVINO
CALAMO TOTIVS ORBIS EX ASTRORVM INFLVXV FVTVRI
EVENTVS CONSCRIBVNTVR. VIXIT ANNOS LXII. MENSES VI.
DIES X. OBIIT SALONÆ CIɔ Iɔ LXVI. QVIETEM POSTERI NE
INVIDETE.
ANNA PONTIA GEMELLA CONIVGI OPTIMO.   V.  F.


 

Il est à peu près certain que Nostradamus lui-même, en ait été l'auteur. En voici une traduction (corrigée le 04/08/2010) : "Aux Dieux Mânes, les ossements de l'illustre Michel Nostradamus, le seul, au jugement de tous les mortels, digne de consigner d'une plume presque divine les événements futurs de l'humanité selon les influences des astres. Il a vécu 62 ans 6 mois 10 jours. Il mourut à Salon en 1566. Que la postérité ne trouble pas son repos. Anne Ponsard jumelle, sa moitié, en a fait le voeu pour son excellent époux." [V. F. pour Votum Fecit]. Ou : "Anne Ponsard sa moitié (souhaite) à son excellent époux la vraie félicité." [V. F. pour Veram Felicitatem : c'est la traduction de l'auteur de l'Eclaircissement (1656, p.37), probablement la meilleure]. Ou, plus malicieusement, en reprenant le sens d'une abréviation latine commune : "Anne Ponsard jumelle sa moitié, pour son excellent époux, (par cette épitaphe) le rend immortel dans la mémoire des hommes" [V. F. pour Vivus Facit].

La mention des 10 jours (et non 17) est attestée par divers autres témoignages, à commencer par celui de son fils César (1614), mais aussi par ceux de Henri de Sponde (Annalium Continuatio, 3, 1641, p.490), Jean de Giffré de Rechac (Eclaircissement, 1656, p.36), de Theophilus de Garencières (The true prophecies, 1672), de Balthasar Guynaud (1693, pp.26-27), de Pierre Joseph de Haitze (1712, pp.131-132) qui donne un texte similaire à celui de Bouche, de Piganiol de La Force (1718, vol.3 ; 1753, vol.5, p.231) qui donne une description précise de l'emplacement du tombeau, du voyageur anglais John Durant Breval (1738) dont la transcription présente quelques différences avec celles de César et de Bouche, de Jean-Pierre Papon (1780), de Louis Domairon (1788, p.390), de Jacques Dulaure (1789, pp.48-49), dans La Vie et le Testament de Michel Nostradamus (1789, p.87), de Joseph Lavallée (1792, p.27), ou encore de Senancour (1804 ; 1965, p.235).
 

Ce Papon, qui ne sait pas compter 62, change la date du décès de Nostradamus au 24 juin, preuve qu'il se réfère bien a un texte mentionnant 10 jours, et non 17 : "On peut voir à Sallon, dans l'Eglise des Cordeliers, le tombeau du fameux Michel Nostradamus, né à Saint-Remy, le 14 Décembre 1503, & mort à Sallon le 24 Juin 1565." (p.141). Et César, défavorable à l'activité et à la réputation théurgiques de son père, préfère le conditionnel (CONSCRIBERENTVR : seraient consignés) au futur généralement mentionné (CONSCRIBVNTVR : seront consignés).

On peut néanmoins douter que les derniers rapporteurs (Papon, Domairon, Dulaure, Lavallée) aient été des témoins directs de l'épitaphe, ou leurs témoignages sont bien antérieurs à la publication de leurs ouvrages, car on lit dans le journal de voyage du comte polonais Auguste-Frédéric Moszynski, lequel passe par Salon en décembre 1784 : "Son corps est placé dans l'épaisseur du mur et fermé par une pierre dont l'inscription est totalement effacée." (Benoit, 1930, p.48).

En 1791, la sépulture de Nostradamus est violée et ses cendres sont transférées à la collégiale Saint-Laurent de Salon dans l'ancienne chapelle de Saint-Roch, aujourd'hui de la Vierge (cf. Gimon, pp.708-709). En juillet 1813, son épitaphe est reconstituée d'après le texte rajouté aux Prophéties dans des éditions avignonnaises tardives (comme les éditions antidatées "Pierre Rigaud, 1566" imprimée en Avignon vers 1716 ou "Benoist Rigaud, 1568" imprimée en Avignon vers 1772 selon Benazra), qui s'inspirent du texte de César et des mentions "D.O.M." et "DIES XVII" de la version de Chavigny. C'est cette version bâtarde de l'épitaphe qui figure encore à mi-hauteur sur le mur gauche de la chapelle de la Vierge dans l'église des Cordeliers de Salon, en bien piteux état. Nostradamus aurait anticipé ce transfert (cf. mon texte, "La troisième et dernière Épître de Nostradamus", CURA, 2002).
 

Tous les témoignages concordent sur l'inscription de la plaque, hormis celui de Chavigny et de ceux qui s'en inspirent. Pourquoi alors avoir retenu une durée de 17 jours, si le texte de l'épitaphe n'en indiquait que 10 ? C'est parce qu'on ne connaît la date de naissance de Nostradamus qu'à travers le témoignage de Chavigny lui-même, lequel a rectifié l'inscription funéraire en fonction de la date de naissance qu'il donne au début de sa biographie.

Reste le témoignage de César Nostradamus, contradictoire, ambigü, et pourtant remarquable. César indique les 10 jours de l'inscription initiale (p.804), et note que son père "Michel de Nostredame nasquit à la ville de Sainct Remy presques sur les abbois de l'an" (p.726). Cette expression imagée et inusitée montre, malgré ce qu'on peut lire, hélas, ici et là, que le fils de Nostradamus, dont on pourra consulter aussi la correspondance avec Peiresc, fut un plus fin prosateur que ceux qui ont cherché à l'accabler. Presques sur les abbois de l'an, c'est-à-dire pratiquement à la fin de l'année : expression qui ne convient pas au 14 décembre, mais parfaitement au 21 décembre, sachant que César s'exprime en 1614 et qu'on est passé à cette date au calendrier grégorien. Autrement dit le 21 décembre 1503 julien correspond au 31 décembre 1503 grégorien.

Mais la question se complique puisque César, ou son éditeur, rajoute la mention marginale : "L'an MDIII le XIIII Decembre". Cette mention est suivie de la suivante : "Naissance de Michel de Nostredame pere de l'Autheur Ferdinand frere de Charles d'Austriche, Jean Fréderic fils de Jean Duc electeur de Saxe & Cristien Roy de Danie & de Norvegue nasquirent ceste mesme annee." (p.726). Pas de point ni de virgule entre "pere de l'Autheur" et "Ferdinand", si bien que cette "Naissance de Michel de Nostredame pere de l'Autheur" peut se rattacher aussi bien à l'annotation précédente qu'à la suivante.
 

En outre, la note donnant la date du 14 décembre est décalée vers le haut et se rattache aux événements relatifs au parlement de Provence, de sorte qu'un Eugene Parker a pu comprendre que "le jour même de sa naissance, le parlement d'Aix, nouvellement constitué, quitta, en faveur de Brignoles, cette ville infestée." (1923, p.94). Parker rapporte la mention marginale de César au déplacement du parlement de Provence au palais de Brignoles, tout en interpolant la date de naissance de Nostradamus diffusée par Chavigny.

Or l'interpolation initiale me semble venir soit des éditeurs de l'ouvrage de César, "Simon Rigaud pour la société caldoriene", soit de César lui-même qui n'hésite pas à introduire des ambiguïtés dans son discours à fin de piéger les lecteurs trop pressés, au premier rang desquels figure encore le Dr. Leroy qui écrit que Nostradamus "naquit, nous apprend son fils César, 'l'an M D III, le XIV décembre, presque sur les abois de l'an", singulière façon de dire qu'on était à la veille de la nouvelle année." (1972, p.55). Car, ce n'est pas ce qu'écrit César, et s'il est vrai que la veille du nouvel an correspond bien au 31 décembre grégorien, la date de la citation tronquée ne correspond pas, elle, à cette date.

Alors, soit les éditeurs de César Nostradamus ont rajouté la date de naissance de son père, soit César a fait une concession à la version diffusée par Chavigny, tout en dévoilant et voilant les informations utiles au lecteur capable de le suivre.

Au moment d'effectuer les dernières corrections formelles de cet article, le hasard des recherches (et le destin qui l'oriente) attirent mon attention sur une lettre qui semble corroborer ma première hypothèse. Je crois que l'affaire est entendue :

César de Nostradame, parlant de son Histoire, écrit à Pierre Hozier, le petit fils du notaire Étienne qui, en 1547, scella le mariage de son père avec Anne Ponsard : "L'Imprimeur m'a fait tort en tout plein d'endroits où il a changé, tronqué & transposé mille choses, n'ayant fait ny punctuations, ny distances requises à telz discours." (lettre du 3 novembre 1617 ; in Louis Pierre d'Hozier et Antoine-Marie d'Hozier de Sérigny, Armorial général ou Registres de la noblesse de France, Registre troisième, vol. 1, Paris, Pierre Prault, 1752, p.567).

Revenons à la version de Chavigny, elle aussi intéressante à plus d'un égard ; trois autres divergences significatives la distinguent de la version authentique de l'épitaphe : l'ajout de la mention "AN. CHRISTI" et le remplacement des initiales "D. M." d'origine païenne par la mention christianisée "D. OPT. M.", Deo Optimo Maximo (à Dieu très bon et très grand), qui traduit les obsessions religieuses de Chavigny, l'ajout de la date exacte du décès au 2 juillet 1566 (qui est précisément une invite à confirmer la date de naissance qu'il donne au début de sa biographie), et surtout la disparition du nom de l'épouse de Nostradamus, qui pourrait bien trahir des tensions entre la famille de Nostradamus et celui qui en a été le secrétaire (Chevigny), tensions et rancoeurs dont on ignore toutes les raisons, mais dont on peut légitimement supposer qu'elles ont trait ici à des divergences de vue quant au contenu à donner au texte de la plaque mortuaire. Quel intérêt aurait pu avoir un Chavigny espérant se faire passer pour l'ex-secrétaire de Nostradamus, de trafiquer l'inscription de la plaque funéraire et de faire disparaître le nom de celle qui l'a fait graver ? Et en 1594, l'année de parution du Janus, la femme de Nostradamus est décédée depuis 12 ans. Ce me semble être un argument supplémentaire en faveur de l'identification Chevigny/Chavigny contestée par certains (Dupèbe et Brind'Amour notamment), et ce pourrait être aussi une des raisons pour laquelle Chevigny/Chavigny a mis tant de temps à faire paraître ses traités nostradamiens.
 

Mais il y a davantage à l'appui de cette identification. On connaît deux versions de la dernière lettre des Épistres latines de Nostradamus, un recueil de lettres entre Nostradamus et ses correspondants, qu'il destinait à la publication, ou en tout cas à être diffusé d'une manière ou d'une autre. C'est son fils César qui a récupéré le recueil avant de le céder à Claude Fabri de Peiresc. La dernière lettre a été publiée en 1701 par Ludwig Mieg, qui ne connaissait pas le recueil, dans une version quelque peu différente de celle du recueil. En effet, dans la version de Mieg, la lettre est datée du 12 décembre, et non plus du 13, et rajoute au final les mentions suspectes qui font dire à Nostradamus : XII decembris "die autem ante natalem meum secunda" (deux jours avant mon anniversaire), puis "Atque haec meo Joanni Chevignaeo dictavi cubans." (propos que j'ai dicté alité à mon cher Jean de Chevigny).

Si cette lettre a bien été recopiée en 1566 ou même un peu après, comment le copiste aurait-il pu connaître le jour anniversaire de Nostradamus, à supposer qu'il ne soit pas né le 14 décembre, puisque cette information n'apparaît qu'avec la biographie du Janus de Chavigny en 1594 !? Autrement dit, si cette lettre ou cette copie de lettre, que je doute que Mieg ait pu authentifier ou en identifier l'écriture, est bien un faux, l'auteur de ce faux ne peut être que Chavigny lui-même, c'est-à-dire Chevigny ! Il y a donc fort à parier, que Chevigny, dans son excès de zèle à vouloir replacer Nostradamus sur la voie qu'il estime être celle qui lui sied au point d'avoir mis la main à certaines versions trafiquées de ses almanachs, et à vouloir attribuer au prophète-astrologue une "nativité" qu'il estime être la meilleure en tant qu'astrologue, a réussi à multiplier des documents et des informations qui le trahissent.

Reste à savoir pourquoi Chavigny a voulu faire naître Nostradamus une semaine avant le jour réel. Sans entrer dans des considérations astrologiques qui alourdiraient mon propos, d'autant plus que les pratiques de l'astrologue Chavigny me sont inconnues [1], je me contenterai de noter que Mercure, la planète des érudits et des astrologues, d'ailleurs à l'ascendant dans le thème de Chevigny tel qu'on le connaît à travers le Recueil des Lettres latines (Amadou, 1992, p.203), est en conjonction presque exacte avec le Soleil en Capricorne au 14 décembre du thème supposé de Nostradamus, et qui plus est culminante à midi, alors qu'elle n'est ni conjointe, ni même dans son signe solaire une semaine plus tard.

On aurait ainsi l'exemple typique d'une fausse date de naissance, imaginée pour des "pseudo-raisons" astrologiques (pseudo, parce que la date proposée par Chavigny n'est certainement pas plus significative, astrologiquement, que celle qui fait naître Nostradamus une semaine plus tard) et circulant depuis plus de quatre cents ans parmi des biographes et exégètes inattentifs.

[1] Françoise Joukovsky signale un horoscope de l'abbé rouennais Nicolas Filleul de La Chesnaye, rédigé en latin par J-A de Chavigny en 1581 (ms BM Rouen) : "Revolutio XLV perfecta, et XLVI currens, ac virtutum splendore clarissimi viri Nic. Fillelii Rothomagen. primi apud Regem Christianiss. Ellemosinarii, ab Jo. Amato Chavigneo" (in Nicolas Filleul, Les théâtres de Gaillon, éd. Françoise Joukovsky, Genève, Droz, 1971, p. IX). L'horoscope est dressé pour le 13 janvier 1537, et Chavigny travaille à distance, d'après les données qui lui sont envoyées.

Les péripéties liées à l'épitaphe ou aux épitaphes de Nostradamus sont plus complexes encore. Robert Benazra me signale par courriel le témoignage de La Croix du Maine -- "Il mourut l'an 1566 en Juillet agé de 62 ans 6 mois & 17 jours, comme j'ay apris par son Epitaphe lequel a esté fait sur sa mort" (Bibliothèque, 1584, p.331) --, qui est le plus ancien attesté, mais qui contredit la dizaine de témoignages concordants, recensés entre 1614 et 1789. Ajoutons que La Croix ne donne aucune description matérielle de l'épitaphe qui attesterait qu'il se soit rendu à Salon, et il est probable qu'il aura reçu cette information d'un correspondant.

On notera aussi celui de l'allemand Justus Zinzerling alias Jodocus Sincerus : "Vix an. 62 M. 6 D. 17 obiit an. Salutis 1567. Quietem posteri ne invideant. Anna Pontia Gerena Salonia conjugi opt. V. F." (Itinerarium Galliae, 1616 ; 1649, p.144). Les nombreuses différences avec les autres versions ("Salutis", "1567" pour 1566, "invideant", "Gerena" pour Gemella, etc) laissent à douter que Zinzerling, qui ne consigne que quelques rares lignes sur Salon, ait pu voir l'épitaphe, qu'il aura probablement reprise d'un autre ouvrage, peut-être antérieur de quelques années, comme ceux des voyageurs allemands Matthias Quadt (Deliciae Galliae, sive Itinerarium per universam Galliam, Frankfurt, 1603), Gaspar Ens (Deliciae Galliae, sive Itinerarium per universam Galliam, Cologne, 1609), Paul Hentzner (Itinerarium Germaniae, Galliae, Angliae, Italiae, Nuremberg, 1612) ou Peter Eisenberg (Itinerarium Galliae et Angliae Reisebüchlein, Leipzig, 1614), ouvrages que je n'ai pas consultés.

Un autre témoignage, curieux et douteux, est celui de Claude Jordan qui affirme que le tombeau de Nostradamus serait situé en 1693 "moitié dans l'Eglise [des Cordeliers] & moitié dehors : ce qui a donné lieu à quelques-uns de dire que c'étoit parce qu'on ne sçavoit s'il étoit prophete ou sorcier" (p.16). Jordan affirme ensuite qu'un religieux le lui a montré, qu'on lit sur l'épitaphe que Nostradamus est décédé "le 2 Juillet 1566 âgé de soixante-deux ans, six mois & dix-sept jours" (p.17), et que l'épitaphe aurait été commanditée par Nostradamus, ainsi qu'il l'est stipulé dans les registres du couvent selon les dires du père cordelier. Cette présentation des faits semble controuvée, et le jour précis du décès directement provenir d'une lecture de Chavigny.

Après la violation de sa sépulture, Nostradamus est inhumé debout dans la muraille. Ce dispositif est assez exceptionnel pour être signalé. Sa femme et ses enfants auraient aussi été inhumés dans la chapelle des Cordeliers d'après le témoignage trouvé dans le cahier de route d'un voyageur de Vic-le-Comte à la date du 27 juin 1688 : "Je fus entendre la messe à Salon où je vis chez les Cordeliers, l'épitaphe de Michel Nostradamus, médecin et très célèbre docteur de Montpellier, natif de Saint-Remy et mort à Salon, l'an 1566. Son portrait, fait par son fils César Nostradamus, qui est presque aussi habile homme que son père, est sur son tombeau. Sa femme et ses enfants sont enterrés à côté de lui dans l'église." (A. Marignan, "Quelques notes sur le midi de la France par un voyageur de Vic-le-Comte en 1688", in Mémoires de l'Académie de Nîmes, 1902. p. 41).

Concluons des témoignages précédents, bien qu'ils soient tous suspects à des degrés divers, qu'il aurait existé au moins deux versions de l'épitaphe, l'une attestée entre 1584 (La Croix du Maine) et environ 1612, l'autre entre 1614 (César Nostradamus) et 1789. Une plaque se change assez facilement, et on peut imaginer que vers 1614, le fils aîné de Nostradamus, alors premier consul de Salon (Gimon, p.455), a pu substituer à l'inscription précédente une version de l'épitaphe conforme à celle qu'il donne dans son ouvrage.

Cette conclusion ne résout pas pour autant la question de l'inscription originelle, car pour les années 1566-1584, aucun témoignage n'a pour l'heure été découvert. Il est possible qu'au décès de la veuve de Nostradamus, le 18 juillet 1582 (cf. Leroy, 1972, p.116), l'inscription initiale a été une première fois remplacée avant qu'elle ne soit rétablie une vingtaine d'années plus tard conformément aux instructions données par le consul de Salon, ou bien en 1590 par Louis de Gallaup qui rédigera une épitaphe en l'honneur de César son ami alors mourant (cf. Leroy, p.118), ou encore en 1595 après les troubles de Salon qui affectèrent les bâtiments de l'église Saint-Laurent et peut-être aussi ceux du couvent des Cordeliers (cf Gimon, p.412 sq). Faute d'information supplémentaire, je m'en tiendrai pour l'heure à ce scénario.
 

Addendum 1er novembre 2013

Le nom de la femme de Nostradamus était Ponsard. Son nom courant, PONSARDE, est une féminisation usuelle et affective de Ponsard. Son prénom était Anne ou ANNA (cf. CN 131). Mais quel rapport avec l'Anna Pontia Gemella de l'épitaphe. PONTIA est la latinisation de son nom. A la fin de la 6e Satire de Juvénal (Sur les femmes, VI 638), Pontia, fille de Titus Pontius, est l'empoisonneuse de ses deux fils. Il s'agit d'une nouvelle facétie "post-mortem" de Nostradamus, probable rédacteur de l'épitaphe latine. Mais GEMELLA ? Je vois trois raisons. La première, c'est l'association faite par Nostradamus entre les deux femmes qu'il a aimées : Anna, et Henriette d'Encausse qu'il a épousée à Agen en mars 1532 (cf. CN 138). Seconde et troisième raisons : Anna avait au moins trois soeurs dont on ne connaît pas les dates de naissance : une autre Anne, "jumelle" par le nom, et deux autres filles, Louise et Antoinette, dont l'une a pu effectivement être la soeur jumelle d'Anna.

 
 

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