CORPUS NOSTRADAMUS 23 -- par Patrice Guinard
 

La fol s'y fie de Monstradabus, 1558
(Un document inconnu des nostradamologues parmi d'autres textes réformés)
 

En marge des pamphlets bien connus des adversaires de Nostradamus et analysés par François Buget en 1861, ceux d'Antoine Couillard, de "Hercules Le François", de "Jean de La Daguenière" et de Laurent Videl -- auxquels des études ultérieures seront consacrées --, ce présent texte étudie quatre textes annexes, issus des milieux réformés et prenant accessoirement Nostradamus pour cible. Les deux premiers n'ont jamais été signalés par les principaux bibliographes de Nostradamus et chasseurs de sources (Ruzo 1975, Chomarat 1989, Benazra 1990, et Brind'Amour 1993), et le premier, le plus important par son ancienneté et par son contenu, est inconnu des nostradamologues. Ces textes sont les suivants:

La fol s'y fie de Monstradabus, 1558
Les Satyres Chrestiennes de la cuisine Papale, 1560
La declination des Papes, 1561
Les Vertus de nostre maistre Nostradamus, 1562

Olivier Millet ignore encore les trois premiers dans ses "Feux croisés sur Nostradamus au XVIe siècle", un article de 1987 au titre présomptueux -- puisqu'il ne traite que des invectives connues datant des années 1557-1562, sans d'ailleurs s'interroger sur la raison pour laquelle les polémiques déclinent, ou semblent décliner, après cette période -- et à l'entrée banale et sournoise : "Maître de l'occultisme, Nostradamus a réussi à méduser son siècle en jouant un rôle public (ce qui permet de rapprocher son personnage de celui, alors en pleine transformation, du charlatan), etc" (p.103). Cette étiquette de "rôle public" convient assez mal au salonais qui n'a jamais recherché les postes et les fonctions (que ses détracteurs modernes occupent confortablement en le mésestimant), mais qu'on est toujours venu chercher. Ensuite, faut-il conclure de l'assimilation étonnante "rôle public" / "charlatan", au charlatanisme des universitaires qui précisément, dans le domaine de la recherche, en sont les principaux officiers publics et rémunérés ?!
 

L'offensive Monstradamus - Monstradabus - monstre d'abus

En 1557 puis en 1558 paraissent à Lyon les éditions 2 et 3 des Prophéties, et Nostradamus ose dédier les 300 derniers quatrains de son opera prophetica au roi de France Henry II. Les réactions hostiles ne se font pas attendre, et à partir de ces années, suite à la parution de ces deuxième et troisième volets, commencent à fuser de toutes parts des textes qui s'en prennent à l'outrecuidance du prophète salonais.

La premiere invective contre Monstradamus, sous le pseudonyme d'Hercules Le François, paraît en 1558 à Lyon chez Michel Jouve (ou Jove) et à Paris chez Simon Calvarin ; la même année paraît à Paris chez Barbe Regnault, sous le pseudonyme martial "Jean de La Daguenière", un ouvrage intitulé Le monstre d'abus. François Buget, le premier à analyser ces textes, les interprète comme des satires issues des milieux réformés.

Il n'est pas nouveau de présenter les auteurs d'almanachs et de prédictions politiques comme des mystificateurs, des "abuseurs" de la crédulité populaire. La tradition des almanachs satiriques ou des "pronostications joyeuses" sont presque aussi anciennes que les pronostications et almanachs eux-mêmes : dès 1476, Jean Molinet fait paraître des pièces à une voix où l'acteur incarne le prophète-astrologue raillé, sortes de monologues construits et livresques, bourrés de jeux de mots savants et d'allusions grivoises. Rabelais, dans sa Pantagrueline Prognostication (1532), mentionne et s'inspire de La Prenostication de maistre Albert Songecreux (Paris, 1527). Et Du Verdier (Bibliotheque, 1585, p.1185) mentionne un quatrain de la Prognostication nouvelle & joyeuse pour trois jours apres jamais de Tubal Holoferne (Paris, 1478). Les faiseurs d'almanachs ne sont pas les seules cibles de cette littérature :

"Si moynes & nonnains se joignent,
Ce ne seront pas cas nouveaux :
Car selon que plusieurs tesmoignent,
Les truyes ayment les pourceaux."

L'expression "Monstradabus" semble s'inspirer d'un pamphlet, La Prognostication des prognostications, non seulement de ceste presente annee 1537, mais aussi des aultres a venir, voire de toutes celles qui sont passees (Paris?, Jehan Morin?, 1537), signée Sarcomoros, un pseudonyme attribué à l'auteur du Cymbalum mundi (Paris, Jehan Morin, 1537), Bonaventure Des Périers. L'expression "Progno)d'abus(stications" désigne les ouvrages de ces abuseurs maltraités par le célèbre et sympathique satiriste.

"Mais que quiers tu abuseur abusé,
Qui abusant veulx bien en abuz estre,
Chasses tu pas apres abusion,
Cuydant trouver Prognostication" (ff.A2r-v)

"Mais ilz ne font aucunes mentions
De leur Progno)d'abus(stications,
A scavoir mon si telle marchandise
Aura son cours quoy que le marchant dise,
Pourtant fault il, pour ung peu practiquer
En cestuy art, d'elles prognostiquer." (f.B1r)
 

L'expression Monstradabus renchérit sur la précédente : l'auteur de pronostications n'est plus qu'un simple abuseur parmi d'autres, c'est un monstre, un être hors du commun, et ici en l'occurence un auteur d'ouvrages excessivement insolites et incompréhensibles. Etymologiquement le monstre est un prodige qui sert d'avertissement.
 

Les Satyres Chrestiennes de la cuisine Papale

Ce document non signalé par les bibliographes de Nostradamus devrait être ajouté au dossier des invectives réformées contre Nostradamus.
 

Ces brillantes satires, d'abord attribuées au calviniste Pierre Viret (1511-1571) par Antoine Barbier (Dictionnaire, 2, 1806, p.323), sont parues à Genève chez Conrad Badius en 1560 (exemplaire BNF Paris: Res D2-3608). La tendance récente est de les imputer à Théodore de Bèze depuis les observations de Johannes Lindeboom (De "Satyres chrestiennes de la cuisine papale" en hun auteur, Amsterdam, 1955) et d'Eugénie Droz (Chemins de l'hérésie, vol. 4, 1976, pp.96-100). Un document du 22 décembre 1559, porté au registre de la ville de Genève, spécifie que l'ouvrage aurait été "recouvré par le moyen de monsieur de Beze" (Droz, p.82). Je crois cependant que ce texte quelque peu jubilatoire a dû être l'occasion d'une écriture collective à deux mains, voire davantage.

Les satiristes s'en prennent à la (g)astrologie des faiseurs d'almanachs et de prédic(aca)tions. Selon eux, ces prédictions dont on autorise la publication, sont au service de la papauté et n'ont d'autre but que de s'en attirer les faveurs. C'est en 1561 que Nostradamus fait imprimer son Almanach nouveau pour l'an 1562, dédié au pape Pie IV.

"Tant & tant, & tousjours papisent,
Et tant & tant ce Pape prisent
En toute leur gastrologie.
S'ensuyt, que par anagogie
Ils font un merveilleux devoir
Pour la grace du Pape avoir
Par leurs predicacations." (p.43)

Un titre marginal accompagne ces vers : "Gastrologia est de ventris ratione disputatio" (La gastrologie, c'est l'art des supputations fondées sur la raison du ventre). L'expression est amusante et s'applique encore dans nombre de cas (cf. à ce sujet la fin de la note de Scriba Revocatus au texte de Jacques Reverchon, CURA, juillet 2004).

Quelques pages plus loin, Bèze et ses collaborateurs se réfèrent explicitement à l'auteur de La premiere invective contre Monstradamus, qui serait parue dès 1557 selon Buget (1561, p.266) :

"Hola, ho François Hercules,
Voyez vous ces Monstres d'abus,
Ces gros VENTRUS, ces choux cabus ?" (p.46)

Nul doute à présent que ce monstre d'abus désigne notre auteur, assez célèbre pour que le surnom soit employé au pluriel. Et pour preuve cette anagramme remarquable, jamais signalé :

"Le TEROGAMUS AUDINOS
Entend (ce que je fay aussi)
Que le monde mourroit transi
Sans Messe. A Dieu la bonne chere." (p.85)

Terogamus audinos, des verbes latins rogare (demander, interroger) et audire (entendre), autrement dit "nous te demandons de nous écouter". L'anagramme se lit NOSTRADAMUS plus quelque chose comme G-O-U-I-E. Le terme gouie se réfèrerait à l'ouïe d'abord, faculté perceptive essentielle au devin (divinus), ensuite au gouin (prostitué) ou à la gouine, mais aussi au terme hébreu goï donné par les israélites pour désigner les chrétiens. Autrement dit Nostradamus est accusé de se prostituer à la religion chrétienne comme à l'idéologie papiste. [Notons cependant que la formule te rogamus audi nos était employée dans une liturgie évidemment contestée et pastichée par les auteurs. L'anagramme en devient plus discutable.]

La septième satire s'achève sur un "Colloque, du quel sont interlocuteurs, Monsieur Nostre maistre Friquandouille, Frere Thibaud, & Messire Nicaise", désignés par leurs initiales F.T., M.N., et N.M. pour "Nostre maistre" (pp.106 sq).

Ce frère Thibaud est le célèbre astrologue Jean Thibault, prédécessur de Nostradamus par la popularité de ses pronostications parues dans les années 1530, dont certaines ont été traduites en langue anglaise. Montaiglon signale un opuscule de quatre feuillets imprimé vers 1514 : La prenostication frere Tybault (cf. Montaiglon, 13, 1878, pp.13-15). Il est suivi d'une épitaphe versifiée de Triboulet, le célèbre fou du roi Louis XII, rédigée en 1509, l'année de sa mort (ibid., pp.9-11). Un "Jean de La Daguenière" se souviendra de lui, en qualifiant Nostradamus de "triboulet a triple marotte" et de "vray fol a double rebras" (Le Monstre d'abus, 1558).
 

Messire Nicaise semble désigner le flamand Nicaise Ladam, dit le Songeur (1466-1547), auteur de chroniques et épitaphes versifiées à la gloire de l'empire espagnol et de la maison austro-bourguignonne. La Complainte faicte pour ma dame Marguerite Archeduchesse D'austriche (sl nd) commence par ces vers :

"Toy Jupiter le souverain des dieux
Descendz des cieux, a toy je me complains
Toy Neptunus gubernateur des vieulx
Sors de tes lieux essue mes sourcieulx"

Le Memoire et Epitaphe de Ferdinand d'Aragon, édité en 1975 par Claude Thiry, est une vision exaltée de la mort de l'empereur catholique et de son entrée au paradis, assisté des sept dieux Romains, Saturne, Jupiter, Mars, Apollo, Vénus, Mercure et Dyane, avatars des sept planètes astrologiques, lesquels entreprennent les louanges de l'empereur défunt, chacun selon ses qualités et ses fonctions : "Mars, par exemple, insiste sur la grandeur du combat mené pour la Foi, tandis que Vénus s'attache à évoquer l'amour du roi pour Isabelle la Catholique et que Mercure, chantant un lai au son de son flagolet, vante l'éloquence du monarque." (Thiry, p.49). Ce mélange d'inspiration exaltée et visionnaire, d'astrologie et de paganisme au service de la grandeur et des exploits militaires du souverain catholique est à l'opposé du rigorisme réformiste, et la stupeur devant cette lecture insupportable dut être grande parmi les ouailles de Calvin, réfractaires aux images et aux allégories.

Quant au personnage de Friquandouille, ou plus exactement "Monsieur Nostre maistre Friquandouille", à l'imitation des mentions "M. Michel Nostradamus" (dans les Prophéties) et "Maistre Michel Nostradamus" (dans les Almanachs), il désigne probablement Nostradamus.

Les personnages du dialogue sont rendus interchangeables par la réversibilité des initiales M.N. et N.M., comme par leurs propos insignifiants ou absurdes, et leur propension commune à la bonne chère et au vin : "Ceux-la boyvent bien, qui bien vivent." (p.115). Et en particulier l'assimilation de Nostradamus au panégyriste pro-astrologue et visionnaire Nicaise Ladam me semble être une piste à explorer davantage, non tant pour la connaissance de l'auteur des Prophéties que pour celle du regard porté par certains milieux réformés sur son oeuvre.

Charles-Antoine Chamay, auteur d'une récente édition critique des Satyres (Genève, Droz, 2005), ignore l'allusion à Hercules Le François et à Nostradamus, comme aux auteurs visés sous les noms de Nostre maistre Friquandouille, Frere Thibaud, et Messire Nicaise. Il est vrai qu'avec Nostradamus, dont le nom et les écrits n'appartiennent ni aux cursus académiques autorisés ni au bagage culturel apprécié, on est en terra incognita, parfois même detestata.
 

Les Vertus de nostre maistre Nostradamus

Sous ce titre, qui reprend en 1562 une expression du Colloque ("nostre maistre"), soit deux ans après la parution des Satyres, est publié par le même éditeur un nouveau pamphlet, cette fois principalement consacré à Nostradamus. Le texte est publié au nom de Conrad Badius, auteur ou prête-nom du pamphlet, plus ciblé que le précédent. Quels qu'en soient l'auteur ou les auteurs (cf. aussi CN 119), le texte signalé par Antoine Du Verdier en 1585 (p.237) est malheureusement perdu. Il en existe peut-être un exemplaire en collection privée puisque Brunet en signale l'existence, avec la mention "fort rare" (1878, c.84). Ce petit in-8 aurait été édité à Paris en 1562, d'après le titre.

Conrad Bade (c.1520-1562), fils de l'imprimeur parisien Josse (Jodocus Ascensius Badius) décédé en 1535, exerce à Paris entre 1545 et 1548 (où il imprime notamment les Poemata de Théodore de Bèze), s'exile à Genève en 1549 et s'y installe comme imprimeur, avant de regagner la France en mars 1562 et d'exercer la fonction pastorale à Orléans où il meurt de la peste en octobre de la même année. Faute de pouvoir accéder à l'ouvrage et à ses marques typographiques, il est difficile de dire si l'ouvrage a été imprimé à Paris, à Genève ou même à Orléans. On peut fort bien imaginer que Bade ait fait imprimer son ouvrage au début de l'année 1562 dans ses presses genevoises, avant de retourner en France avec l'intention de le diffuser sur le marché français et (d'essayer) de faire croire à une fabrication parisienne, ou encore qu'il l'ait fait imprimer dans le courant de l'année par ses associés restés sur place.

Du Verdier cite quelques vers relativement insignifiants de cet opuscule, les seuls qui nous restent :

"J'oublioy de dire en un mot
Qu'il rime comme poix en pot :
Mais pour un diseur de matines
Il couppe mal ses feminines.
Ses vers sont faicts à estriviere
Fort courts devant & longs derriere,
Et sont naiz soubs tel horizon
Qu'il n'y a ny sens ny raison :
Tellement que ce docte Homere
Semble estre fils de sotte mere,
Qui jadis rimoit en dormant,
Ou plustost dormoit en rimant."

Ce n'est pas là le style, plus incisif, des auteurs des Satyres, et les versificateurs de 1560 et de 1562 pourraient bien être distincts. Au moins aura-t-on la confirmation que le railleur s'en prend bien, dans ce passage, à l'auteur des Prophéties, et non des Almanachs et Pronostications, car il n'y est question que de versification.
 

La declination des Papes, Contrepronostication à celle de Nostradamus

Cette pièce de trois pages apparaît dans un recueil anonyme, le Cantique spirituel, & consolatif, adressé au prince de Condé et prétendûment imprimé à Reims en 1561 (BNF: ms fr 7719, fol. 299, nouv. acqu.). Elle a été signalée par Michel Simonin dans son article sur Claude Haton (1984, p.66) et par Michel Chomarat (1989, n.52), et avant eux par Baptiste Capefigue dans son Histoire de la Réforme, de la Ligue, et du règne de Henri IV (Paris, Duféy, 1834, T 5, p.207) et par Henri-Léonard Bordier dans Le chansonnier huguenot du XVIe siècle (Paris et Lyon, 1870-1871 ; Genève, Slatkine, 1969, p.452). Le texte est étudié et édité par Jacques Halbronn qui en fait sa principale "découverte" nostradamique ("Une attaque réformée oubliée contre Nostradamus (1561)", in Réforme Humanisme Renaissance, 33, 1991), et qui signale par ailleurs, dans son article, un passage de la Cuisine Papale, mais sans s'apercevoir que Nostradamus y est explicitement visé.

Le Cantique est un recueil de quatre pièces anonymes, écrites dans l'entourage du prince Louis de Condé (1530-1569) contre la maison des Lorraine-Guise, suppôts du catholicisme radical. La troisième pièce s'en prend à Charles, cardinal de Lorraine (1525-1574), le frère de François de Guise (1519-1563), et la suivante au pape Pie IV.

La Declination est à entendre au sens propre comme au figuré : déclin de la papauté, de Léon X (1513-1521) à l'actuel Pie IV (1559-1565), et déclinaison et invectives ordonnées d'après les cas du latin, du nominatif à l'ablatif -- l'éphémère Marcel II et son successeur Paul IV (1555-1559) ne figurant pas dans la liste, le latin classique n'ayant conservé que six cas.

Le texte annonce la fin du règne de la papauté en France. La mention au titre de Nostradamus ne se justifie qu'en raison de l'intention prédictive du texte : contre-pronostication, parce que le texte prétend dresser le tableau des derniers papes, contrairement au soutien prétendu des prédictions de Nostradamus aux papistes.

"Pape Pie iceluy sera
Qui l'ablatif declinera,
Ainsi il luy sera osté
Le reste de la Papauté,
Ou pour le moins toute la France,
Quoy qu'en rechine l'ignorance :
Dieu tout puissant ainsi le face
Par sa vertu & digne grace :
Alors sera Nostradamus
Fort estonné & bien camus." (p.3)
 

 

Le texte, au contenu relativement insignifiant, ne fait que confirmer le mauvais accueil fait aux oeuvres de Nostradamus par les polémistes protestants. Il a probablement été imprimé à l'automne 1561 peu après la sortie de l'Almanach nouveau pour l'an 1562, dédié au pape Pie IV.
 
Note 22 Juillet 2009. Il existe une version italienne de "La declination des Papes" qui aurait été imprimée à Tubingen : Della Declination del Papato solamente da XI anni in qua, "il primo del LXII" [1562]. Ce texte, dédié aux "fratelli d'Italia", ne contient pas les pièces versifiées de la version française.

 

La fol s'y fie de Monstradabus

Le 4 janvier 1558, François de Guise donne l'assaut à la ville de Calais, dernier bastion du royaume d'Angleterre sur le continent, et la soumet après un siège d'une semaine. Le 21 janvier, il s'empare de Guines et de Ham. Les anglais doivent se résigner. Ce soudain et inespéré fait d'armes victorieux, après la défaite de Saint-Quentin en juillet 1557, propulse le duc de Guise au rang de héros national et donne naissance à des relations enthousiastes, auxquelles appartient notre texte.

La Description de la prinse de Calais et de Guynes, composé par forme et stile de proces, signée G. de M., est parue à Paris chez Barbe Regnault (rue S. Jacques, à l'enseigne de l'Elephant devant les Mathurins) en 1558 (in-8, 8 ff., BNF : RES-YE-3829).

Le texte est repris dans un recueil intitulé Totale Reduction du Comté d'Oye, Guynes, Hames, et autres places deca la Mer, au Royaume de France. Avec Description du droit Royal, esdites places, en vers Francois, & style de proces, paru la même année à Paris, chez Claude Ravot (au Cloz Bruneau, à l'enseigne de la Chaire) (in-8, 16 ff., BNF : RESAC 8-LB31-72).

Parmi les autres textes, imprimés surtout à Paris et à Lyon, en 1558 et immédiatement après les événements, notons :

Les anglais publieront la même année un livret de lamentations, The Lametacion of England (The Addicyon on the loss of Calais), de Thomas Cranmer, archevêque de Canterbury.

Un texte, plus ancien que les précédents, est paru chez l'imprimeur parisien des Prophéties de Nostradamus : le privilège signé Bertrand est daté du 24 janvier 1557 (ancien style), c'est-à-dire trois jours après l'événement relaté (la prise de Guines) ! C'est assez dire l'efficacité de l'édition parisienne à cette époque, même si le privilège a été accordé quelques jours avant l'impression de l'opuscule de huit feuillets. Il s'agit du Discours du Testament de la prinse de la Ville de Guines par le prêtre Anthoine Fauquel, natif d'Amiens (Paris, Olivier de Harsy, au clos Bruneau, à l'enseigne de la Corne de Cerf). Une chanson nouvelle rédigée par un certain I. P. dit Chasteau Gaillard et constituée de treize quatrains heptasyllabiques, y est annexée. Le second couplet (en B2v) se lit : "Monsieur de Guise voyant / Que Calais estoit Françoise, / S'en est allé pourmenant / Pour veoir Guines à son aise."

Le texte de la seconde Reduction, dite "totale", abonde d'anagrammes à la louange du duc de Guise, François de Lorraine : trois à la première page (LA FIN CORONER A DESIR, DE SON FRANC ROY RALIE, RAISON REND CLAIRE FOY), et une à la dernière (LA FORCE Y REND RAISON). Cette pratique n'est pas l'apanage des occultistes, et traverse toute la littérature de la Renaissance. Louis de La Planche mentionne un certain nombre d'anagrammes hostiles au frère de François, le cardinal Charles de Lorraine : RACLÉ AS L'OR DE HENRI, HARDI LARRON SE CELE, RENARD LASCHE LE ROI, IL CHERRA L'ASNE DORÉ, etc (Histoire, 1576, p.100). Et le ligueur Jean Boucher, hostile à Henry III, rappelle que "l'Anagramme de Henry de Valois fait Vilain Herodes" (1589, p.62).

François de la Croix-du-Maine signait "RACE DU MANS, SI FIDEL' A SON ROY", Antoine Du Verdier : "TARD ENNUYE DE VOIR", et Jean de Vauzelles, destinataire pour lequel a été fabriquée une pseudo-épître mise au nom de Nostradamus vers 1562, signait "D'UN VRAY ZELLE".
 
 

L'édition Regnault semble antérieure pour le texte de la Description, car elle contient des passages qui n'apparaissent pas dans l'édition Ravot, laquelle est par ailleurs très mal paginée. Au final de la Description figure une pièce de 18 vers, un document inconnu des bibliographies nostradamiennes : "Le fol s'y fie de Monstradabus" dans l'édition Regnault (cf. Montaiglon 4, 1856), ou "La fol s'y fie de Monstradabus" dans l'édition Ravot. Le réformé "Jean de La Daguenière", dans son ouvrage paru chez la veuve Regnault la même année, Le monstre d'abus, qualifie Nostradamus de "fol à double rebras". Il pourrait être l'auteur de cette pièce ; en tout cas les deux textes semblent liés.

En outre l'autre éditeur de l'épigramme, Claude Ravot, imprime à Lyon les Cautèles et canon de la messe, ensemble la messe du corps de Jésus-Christ du calviniste Pierre Viret (1563), le Discours du vray sacrifice & du vray sacrificateur de Jean de L'Espine (1564, selon Du Verdier, p.688), et une Bible en 1566. Baudrier précise que l'imprimeur parisien réformé serait venu s'installer à Lyon vers 1560 (vol. 4, p.290). Le calviniste Jean de L'Espine du Pont-Allais (ou du Pontalletz) serait aussi l'auteur des Contredictz de Songecreux, imprimé en 1530 à Paris par Nicolas Couteau pour le libraire Galliot du Pré. Le pseudonyme de Songecreux est peut-être à mettre en relation avec Nicaise Ladam, dit le Songeur (cf. supra).

Je donne le texte de l'épigramme d'après l'édition Ravot :
 

LA FOL S'Y FIE DE MONSTRADABUS

T'esbahis-tu pourquoy ce grand menteur
Monstradabus en ses escripts nouveaux
N'a point esté de la prise inventeur
Du fort Calais, & des autres chateaux ?
Le temps passé si tost que Bourguignons
Avoyent vessy, vers son nez la fumée
En redondoit, & comme champignons
De part les siens par tout estoit semée.
Si Bourguignons prenoyent un colombier,
Ou si [sic] chevaux morveux ou haridelles,
Ou qu'un François avoit du destourbier,
Ou quand quelqu'un faisoit des choses telles,
Par un chacun tout soudain estoit dit,
Monstradabus certes l'avoit predit.
Mais maintenant que la chance à tourné,
Le bruit de luy s'est soudain retourné,
Et dit chacun, que tel Monstradabus
Le temps passé ne servoit que d'abus.
 

Les Bourguignons représentent les papistes et les partisans catholiques des Espagnols. Les prédictions de Nostradamus, ou du moins les interprétations qui en sont faites, apparaissent à l'auteur de l'épigramme comme étant trop favorables à l'empire du fils de Charles Quint : la prise de Calais et de ses environs serait le signe d'un événement conséquent qui n'aurait pas été prédit. Le texte de 1558 atteste de la popularité des textes de Nostradamus (et l'expression "escripts nouveaux" semble recouvrir aussi bien les publications annuelles que les éditions 1557 des Prophéties, qui viennent d'être imprimées) au point que le plus infime incident, ici la prise d'un colombier ou d'une demi-douzaine de rosses, puisse soulever des débats et évoquer le texte prophétique à l'appui ; il atteste aussi du déclin annoncé, partiellement justifié, de sa popularité. Car après la publication de la troisième édition des Prophéties en 1558, dédiée à "l'invictissime" roi Henry, décédé lors d'un tournoi l'année suivante, même les partisans du prophète ont dû se poser des questions.

Le fol s'y fie est aussi l'un des chaînons manquants entre les invectives de 1558 ("Hercules Le François" et "Jean de La Daguenière") et les publications tronquées de la veuve Barbe Regnault parues au début des années 60 : l'édition facétieuse des Prophéties (1560-1561), et les pseudos Pronostication pour 1562 et Almanach pour 1563.

A partir de 1558, les textes anti-nostradamistes se multiplient, notamment parmi les partisans de la Réforme. Nostradamus devient la cible d'invectives et de pamphlets ciblés. Pour quelles raisons les auteurs protestants français, pour la plupart réfugiés à Genève, se montrent-ils généralement beaucoup plus hostiles aux textes de Nostradamus que leurs homologues catholiques ?

La première me semble être la suivante : ces auteurs vivent d'espoir, non tant de voir leurs réformes finalement acceptées par leurs adversaires, mais au moins de voir leurs églises autonomes et reconnues par l'intelligentsia politique. Or, en 1557 et 1558, c'est-à-dire après la parution des second et troisième volets des Prophéties, rien n'apparaît dans le texte permettant d'appuyer leurs revendications. Au contraire, les sectes, comme les appelle Nostradamus, sont souvent présentées de manière négative. Certes certains vers des dernières centuries semblent annoncer l'accession au trône de la maison des Bourbons-Vendôme (cf. p.ex. Prophéties, IX 50 A-B), mais rien n'indique de conséquences religieuses à cet avènement : aucune trace d'une église réformée en France. Et les interprètes calvinistes, en raison de leur formation et de leur expérience, férus d'exégèse des textes et ayant acquis l'aptitude à lire entre les lignes, ont sans doute été ceux qui ont le mieux compris les intentions de Nostradamus, auxquelles bien sûr ils n'attachaient aucune valeur prophétique ; et pour cause : ils restent ignorés par le prophète.

La seconde raison est leur sentiment de voir arriver un sérieux concurrent et adversaire sur le terrain de la "prédiction", si ce n'est de la prédication, pas si éloignées malgré les apparences : entre le sermon exalté du prédicateur et les visions apocalyptiques du futur, les événements imaginés ou espérés peuvent facilement s'entrecroiser. De plus les nouveaux messagers de la Parole, et des Écritures restituées à chacun et à la conscience de chacun, sont véritablement perçus par l'orthodoxie ecclésiastique, après la diffusion des premières thèses du moine augustin Martin Luther (1517), comme des prophètes maudits.

C'est une situation comparable qui a conduit Augustin et les Pères de l'Église à prendre position contre l'astrologie, une sérieuse concurrente à l'idée "chrétienne" d'intériorité, à l'époque où le christianisme cherchait à asseoir ses dogmes et sa doctrine (cf. mon Manifeste pour l'Astrologie, CURA, 1999).

C'est pourquoi aussi Nostradamus se défie de l'étiquette de "prophète" dans sa première préface à ses centuries, non qu'il n'accordait aucune intention prophétique à son texte comme aiment le croire certains interprètes de l'école sceptique, mais parce que les termes "prophète" et "prophétie" étaient largement connotés lors de la parution de ses prophéties, d'autant plus que ses sympathies agenenaises puis allemandes avec certaines personnalités des milieux réformés rendaient les tâches de faire paraître son texte et d'échapper à la censure encore plus délicates.
 
 

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 19-05-2006, last updated : 15-08-2014
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