Nostradamica

CORPUS NOSTRADAMUS 111 -- par Patrice Guinard
 

La visite de Bartholomäus Khevenhüller à Nostradamus en avril 1560
(et la réception des ouvrages de Nostradamus en Espagne)
 

Une bonne partie de l'ouvrage de Bernhard Czerwenka, consacré à la famille des Khevenhüller, retrace le journal de voyage de Bartholomäus Khevenhüller d'après un manuscrit que je n'ai pas réussi à localiser (Bernhard Czerwenka, Die Khevenhüller, Wien, Wilhelm Braumüller, 1867, p.116-350). Le récit de Czerwenka a aussi été résumé par Malcolm Letts (Notes and Queries, London, vol. 12.1, 1916, pp.181-184).

Le comte Bartholomäus Khevenhüller de Frankenburg, fils d'Augustin et d'Elisabeth von Welzer, est né à Villach en Autriche le 21 août 1539 vers minuit (ou le 22 un peu après minuit) et décède à 74 ans le 16 août 1613 (Czerwenka, p. 118 et 625 ; Johann Josef Khevenhüller-Metsch, Aus der Zeit Maria Theresias, Wien, Adolf Holzhausen, 1907, pp. 22 et 25).

Le 15 juin 1557, deux mois après le décès de son père, le jeune Bartholomäus Khevenhüller, issu d'une famille noble et de confession protestante, entreprend un voyage à travers la France (Lyon, Orléans, Paris où il loge à la Rose Blanche dans le faubourg St. Jacques le 24 décembre, Blois, Angers, Nantes, La Rochelle, Bordeaux, Toulouse en août 1559, Bayonne, etc), avant de passer la frontière espagnole. A Compostelle, il est interrogé par l'Inquisition espagnole sur ses convictions religieuses, et certains de ses ouvrages sont confisqués le 12 novembre 1559, dont les pronostications figurant dans un almanach de Nostradamus et qui en sont arrachées : "mein Calender dess Nostradamus schnitt der Doctor die Prognostication heraus" (Czerwenka, p.153). Il s'agit peut-être de la version lyonnaise de l'almanach pour l'an 1560 qui venait de sortir (privilège daté du 17 octobre 1559 et accordé aux imprimeurs lyonnais Brotot et Volant : cf. CN 95), et qu'il se serait procuré en Espagne car début septembre il avait déjà passé les Pyrénées, ou encore d'une version de l'almanach de l'année précédente.

Khevenhüller reprend son périple en Espagne et au Portugal avant de repasser la frontière : il atteint Narbonne le 19 mars au soir. Le 20 avril 1560 il passe par Salon où il rend visite à Nostradamus et s'entretient avec lui de beaucoup de choses, mais dont lui ou plus vraisemblablement Czerwenka ne veut rien nous apprendre ("und unterredeten sich mit ihm über allerlei Dinge", Czerwenka, p.177). Khevenhüller est de retour à Villach le 23 mars 1562 après un séjour en Italie et en Palestine.
 


 

Outre la confirmation de la notoriété européenne de Nostradamus à cette date, laquelle incite le jeune autrichien à faire un détour par Salon, le récit nous renseigne sur la réception des publications de Nostradamus en Espagne. Sous le règne de Philippe II, les oeuvres du provençal se rangent aux côtés des écrits censurés d'inspiration protestante. Il n'est pas étonnant qu'on n'ait encore retrouvé aucune des premières publications nostradamiennes dans les bibliothèques actuelles de la péninsule ibérique.
 

La réception des ouvrages de Nostradamus en Espagne

Il existe bien peu de documents attestant de la réception des oeuvres nostradamiennes en Espagne, hormis quelques documents diplomatiques déjà signalés et sur lesquels je reviendrai. Je n'ai retrouvé pour l'heure que deux pronostications tardives, inconnues des spécialistes.
 

I- Almanach o Pronóstico de los effectos que se espera, segun las configurationes de los Planetas ... en el año 1581
par Bartolomé Antist, Valencia, Pedro de Huete, 1580 (BN Madrid: R 29.805)

On y trouve une citation de la Pronostication pour l'an 1564 de Nostradamus, un opuscule perdu mais dont Chavigny a consigné quelques extraits dans son Recueil de 1589, difficilement lisible dans l'état actuel du manuscrit conservé à Lyon :

"Ni tengo lugar de averiguar, lo que Nostradamus a lo que parece de autoridad de Thebit, en el Pronóstico del año 1564, afirma que causa grandes alteraciones, y mudanças en el mundo, la distancia que ay entre las cabeças de los dos Arietes, de la octava y nona sphera, y que su conjunción promete quietud y paz universal, qual la huvo quando se cerro el templo de Iano, hallándose en tal posición, al tiempo que Christo nuestro Redemptor nació." (f.B1v).

"Je n'ai pas l'occasion de vérifier, ce que Nostradamus affirme semble-t-il d'après l'autorité de Thebit, dans la Pronostication pour l'an 1564, à savoir qu'il y aura de grands bouleversements et mutations dans le monde, (en raison de) la distance entre les têtes des deux béliers, de la huitième et neuvième sphère, et que leur conjonction promet la quiétude et la paix universelle, qui a eu lieu quand s'est refermé le temple de Janus, étant en cette configuration au temps de la naissance de notre rédempteur Jésus Christ."

Ce passage mentionné par l'astrologue valencien Antist se retrouve aux présages de l'année 1564 dans une précieuse traduction italienne de l'opuscule, le Pronostico et lunario de l'anno bissestile 1564 (Florence, Giorgio Marescotti nel Garbo, 1564, f.A3r.) : "tutti e casi sinistri dipendono dalla distanza di questi duoi capi d'ariete, quali sono a VIII & IX globo (...) Et per i longhi calculi fatti con giudicio sicuro & necessario, si trova che del tempo, del nostro salvatore IESV CHRISTO ..." Le texte d'Antist n'est qu'un résumé rapporté, car "il templo de Iano" ne figure qu'une dizaine de lignes plus bas dans la version italienne.
 

 

II- Pronóstico y Lunario del Año Santo de 1625
Compuesto por el Maestro Juan de Mestredamus Astrologo y Filosofo natural

Sevilla, Simon Faxardo, 1625, 8 ff. (BU Sevilla: A Res. 23/6/02(3))

Le texte est supposé composé par un Juan de Mestredamus [sic] qui l'aurait adressé à Louis XIII, et supposé traduit par un certain docteur don Pedro de Espinosa. La traduction, datée du 15 décembre 1624 de Pampelune, est dédicacée à l'infant Charles d'Autriche. Le texte indique que Mestradamus [qui change de nom] et son fils [probablement l'imposteur Mi. de Nostradamus] auraient prédit depuis longtemps déjà "la destruicion de los luteranos" et que le "nouveau prophète" prédirait dans cet opuscule celle de toute la Barbarie. Cette pronostication est un texte maladroitement satirique de peu de valeur, d'autant plus qu'il est tardif. La suite de l'opuscule laisse entendre la nature des propos, au recto du feuillet A2 : "Las primeras [sic] a 19, 21 y 22 de Febrero" (à l'annonce des quatre saisons : les "premières" (primeras) pour printemps (primavera), ou en A4r : "Enero tiene 31 dias y la Luna 30 " ! etc. Son seul intérêt réside dans la découverte d'une nouvelle déformation du surnom de l'astrophile provençal, dont la renommée s'établit décidément par-delà les frontières et les siècles, mais ici pour le pire.

[Nostradamus est connu en Amérique dès 1606. Au chapitre 7 du livre 5 de son Reportorio de los tiempos, y historia natural desta Nueva Espana, Henrico Martínez mentionne que Nostradamus a prédit la chute de l'empire turc (Mexico, 1606, p.213).]
 
 

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  21-06-2009 ; last updated : 14-02-2012
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