CORPUS NOSTRADAMUS 21 -- par Patrice Guinard
 

Une prédiction de Nostradamus attestée par Gabriel de Saconay
 

On s'accorde généralement sur l'année zodiacale 1562 (mars 1562 - mars 1563), Jupiter traversant son domicile naturel en Gémeaux (cf. ma thèse de 1993, p.258), pour dater la première guerre civile entre protestants et catholiques français. Dans la nuit du 30 avril 1562, l'église Saint-Jean de Lyon est saccagée par des protestants. Le 5 mai, François de Beaumont, baron des Adrets, entre dans la ville et la tient sous son joug pendant plus de deux mois. Le chanoine Gabriel de Saconay témoigne de la violence du conflit et de la destruction des reliques : "l'un de leurs principaux predicans Ruffy, aveq son espee à deux mains qu'il portoit en preschant (comme un S. Paul en paincture) entra avec ses satelites dans la grand eglise sainct Jean, où il feit abbattre & faire le sault à l'image du Crucifix" (Discours des premiers troubles advenus à Lyon, Lyon, Michel Jove, 1569, p.136).

Trois ans après la parution de cet ouvrage, l'année de la Saint-Barthélemy, Saconay publie un ouvrage de polémique contre les protestants dans lequel il témoigne que Nostradamus avait prédit l'assaut de l'église Saint-Jean : "Pronostication de Nostradamus adverti par satan de la ruine de Lyon" : "Deux ans devant lesdits premiers troubles [de 1562] Nostradamus estant à Lyon, fut convié à disner en une maison des plus plaisantes & aërees de Lyon, en bonne compagnie. Apres disner il mit la teste à la fenestre, & demeura quelque temps contemplant ladite ville, laquelle quasi toute il pouvoit descouvrir. Estant lors enquis quelles estoyent ses pensees, respondit, Je contemple ceste belle eglise de S. Jean, la ruine de laquelle est juree : & n'estoit qu'elle est en la protection de Dieu, à cause du service divin qu'on y celebre si religieusement, il n'y demeureroit en bref pierre sur pierre. Qu'on dise maintenant que satan n'estoit pas de la partie quand ces menees se brassoyent, puis qu'il en donnoit si bon advertissement à son favori Nostradamus." (Genealogie et la fin des Huguenaux, & descouverte du Calvinisme, Lyon, Benoist Rigaud, 1572, f.96r).

[Michel Chomarat croit que le dîner mentionné aurait eu lieu en 1557 au moment de la parution des éditions Du Rosne. Il s'agit d'une extrapolation, suite à une confusion avec un témoignage figurant dans les "Gestes et faictz memorables du tres chrestien Roy de France, Henry deuxieme de ce nom avec plusieurs conquestes et prises de villes" (Lyon, Jean d'Ogerolles, 1559 ; BM Grenoble: L 9224) et signalant la présence de Nostradamus appelé à Lyon "en ces temps là" pour soigner une maladie contagieuse qu'on appelait coqueluche (cf. la note "Nostradamus à Lyon" in Revue du Lyonnais, vol. 2, Lyon, L. Boitel, 1835, p.226-227). Le récit de Saconay signale le décès du duc de Guise en février 1563 (f.95r) puis le saccage de l'église Saint-Jean par les protestants en 1562 (f.95v). Par conséquent ces "deux ans devant lesdits premiers troubles" [de 1562] n'indiquent pas l'année 1557, mais l'année 1560 -- ce qui n'interdit pas la présence de Nostradamus à Lyon en 1557 (cf. les Notes de Péricaud, 1841, p.29).
Chomarat confond encore cet hypothétique séjour lyonnais de 1557 avec celui de 1555 : "en recordation du bon acueil que vostre excellence me feit dans vostre maison à Lyon, allant à la court" (Nostradamus, Épître au Seigneur Guillaume de Gadagne, sénéchal de Lyon, datée du 1er mai 1557, in Pronostication nouvelle pour l'an 1558 ; cf. CN 43 et 58) ! Chomarat identifie la "maison des plus plaisantes & aërees de Lyon" (Saconay) à celle de "Pierre Sala, appelée l'Antiquaille [ou l'Anticaille], alors propriété de la famille Buatier" (images des maisons de Gadagne et Sala dans "Les Prophéties de Nostradamus à la bibliothèque municipale de Lyon à travers l'exposition "Prophéties pour temps de crise" [4-22 mars 1997]", in Bulletin municipal officiel de la ville de Lyon du 12 janvier 1997).]

Nostradamus avait été convié à un dîner lyonnais, peut-être lors de sa visite à l'un de ses imprimeurs au début de l'automne 1560. Le témoignage est tardif, mais semble fiable. Pour le théologien fondamentaliste, les huguenots sont guidés par Satan, dont Nostradamus est le medium et le favori : "Nostradamus a predit le temps que les guenaux se devoyent esmouvoir, soit par l'influance des astres, ou que satan qui les conduisoit, l'en advertist." (Genealogie, f.26v).
 
 


Déjà en 1568, dans son Discours catholique sur les causes et remedes des Malheurs intentés au Roy, Saconay conseillait au roi Charles IX d'éradiquer les huguenots. "Ce nom de huguenous ou huguenots a pris commencement du regne du roy François, second, en l'an 1560, en la ville de Tours, (selon le dire d'aucuns) à cause de la porte du roy Huguon, l'une des portes de ladicte ville, aupres de laquelle ceux de la religion pretendue reformee se retiroyent pour faire leurs presches & prieres." (Antoine Du Verdier, La prosopographie ou Description des personnages insignes, Lyon, Antoine Gryphius, 1573, p.512). Mais Le pamphlétaire catholique reprend à son compte l'étymologie fantaisiste d'un prédicateur parisien faisant des Huguenots ou Huguenaux des singes et imitateurs de Jean Hus (Genealogie, f.9r ; Du Verdier, ibid.). Il les appelle "guenaux" ou "rebelles gueux" en employant des expressions bestiales, et mêmes racistes à l'occasion, en expliquant "pourquoi les predicans ont la couleur si bazanee." (Genealogie, f.26r). Les "lunatiques baboins" dont parle Saconay peu après, ne sont pas les prognosticateurs et auteurs d'almanachs (contrairement à ce que lit Benazra, Répertoire, p.104), mais les prédicateurs protestants : Luther, Zwingli, Oecolampade, Bucer, Calvin, Bèze, etc. Calvin avait d'ailleurs publié dix ans auparavant un pamphlet contre Gabriel de Saconay, le Gratulatio ad venerabilem presbyterum dominum Gabrielem de Saconay, Praecentorem Ecclesiae Lugdunensis (Genève?, 1561). Un donné pour un rendu inter duos fanaticos.

Un autre fanatique ultra-catholique, rangé parmi les fous littéraires par Pierre-Gustave Brunet en 1880 (aux côtés de Paracelse et de Newton !), reprendra la comparaison des réformés à des singes (cf. Artus Désiré (1500-1579), La Singerie des huguenots, marmots et guenons de la nouvelle derrision theodobeszienne, contenant leur arrest et sentence par jugement de raison naturelle, Paris, Guillaume Jullien, 1574).

Comme Claude Haton dans ses Mémoires (cf. CORPUS NOSTRADAMUS 11, CURA, mars 2006) et à la même époque, c'est-à-dire au tout début des années 70, Saconay ne doute pas de la justesse des prédictions de Nostradamus concernant les troubles religieux, mais contrairement au curé de Provins, il en attribue l'inspiration au diable, ce deus ex machina de l'herméneutique théologique chrétienne.
 
 
 

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 03-05-2006 ; last updated 17-08-2015
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