CORPUS NOSTRADAMUS 67 -- par Patrice Guinard
 

Nostradamus : La traduction de l'Exhortation de Galien (édition critique)
 

La réhabilitation du crédit d'un auteur ou de la postérité d'une oeuvre dépend souvent du moment historique, et même les études philologiques subissent le contrecoup des modes, des opinions, et de la Fortune qui les pilotent. Charles Daremberg veut "faire revivre Galien" : "le plus beau privilège de l'histoire, c'est de réparer les injures du temps et les injustices des hommes" (1854, p.vii). Mais le XXIe siècle est-il prêt pour la renaissance de Nostradamus ?

Daremberg a publié une bonne traduction du texte grec de Galien, laquelle diffère sensiblement par endroits de la traduction latine d'Érasme. Je m'en inspire dans des notes succinctes (renvois entre crochets), et il n'est pas inutile de s'y reporter pour certaines difficultés propres à la syntaxe, parfois obscure, du texte de Nostradamus. La version de Daremberg est disponible sur le site de la Bibliothèque InterUniversitaire de Médecine.

Je joins aussi un index des principaux néologismes. Je marque en bleu certaines citations directes dans le texte, pour lesquelles les italiques ne sont pas utilisées. J'adopte pour la transcription les conventions habituelles, à l'exception des majuscules : restitution des i et j, des u et v, ajout d'apostrophes, indistinction du s court en fin de mot et du ƒ long à l'ancienne. Je ne tiens pas compte des abréviations, ni des ligatures typographiques. Enfin je marque la foliotation, respecte la mise en page à l'exception des coupures de mot, et transcris sur deux lignes (au lieu d'une) le texte traduit (à partir du f. A6r), sauf pour les trois dernières pages.
 

Pour le fac-similé du texte : cf. CORPUS NOSTRADAMUS 66
Pour une analyse du texte : cf. CORPUS NOSTRADAMUS 68
 
 
Paraphrase  de  C.
G A L E N,  S V S  L ' E X O R-
tation de Menodote, aux estudes des
bonnes Artz, mesmement Medi-
cine : Traduict de Latin en
Francoys, par Michel
Nostradamus

A  L Y O N
Chés Antoine du Rosne.
1557
 
 
 

D E  L' E S T A T V E  D E  G A-
L E N,  T R A D V I C T
D V  G R E C.

Huictain.

Le temps estoit quant la terre engendra,
L'homme mortel, par sa science infuse :
Quant l'art iactrice Barbare parfondra,
Le grand Galen qui lors estoit confuse.
Terre, immortelz nourissoit, quant diffuse
Estoit sa fame, & la porte damnable:
D'Enfer vuydee, par art des mains qu'il use,
Par sa doctrine iactrice tant loüable.


[A1v]

A TRESHAUT, TRESILLUSTRE,
tresmagnanime, & tresheroïque Seigneur monsei-
gneur le Baron de la Garde, Chevalier de l'ordre du
Roy, Admiral des mers de levant, Michel de No-
stredame son treshumble & obeissant ser-
viteur, baisant la main dextre de
son trident, envoye salut
& felicité.

[L]

Du premier temps, que les lettres
commencerent de pulluler, ô
tresillustre & tresheroïque Seigneur,
fut une coustume, & despuis par
plusieurs siecles passez est venu en
tel supresme degré de augmentation,
& despuis observee : que ceulx qui par moyen
de leurs continuelles vigiles, venoyent mettre en
lumiere quelque cas nouveau comprins par le labeur
des lettres, qui fust digne d'estre leu : ou bien aussi si
quelqu'un par moyen de son industrie venoit à
susçiter quelque oeuvre par plusieurs siecles ja passez
par l'injure du temps estaincte, ou presque du tout
suffoquee, ilz venoyent longuement à premediter à
qui premierement on viendroit à consacrer leurs
oeuvres : tellement qu'ilz venoyent à choisir le
personaige & leur desdier, qui en peussent faire ample
jugement, ou bien à leurs plus proches amys le
consacrer, que tous aussi fussent unanimes à le deffendre

[A2r]

de la calomnie des envieux, & aussi que par le point
principal, par l'esplendeur & renommee de leur nom,
donnassent à l'oeuvre, & au faict susçité plus grand
credit & reputation, & que par meilleur droit &
digne raison puisse estre soustenue & vivifié : car il n'y
à celuy qui tant soit hebeté de sens, qu'il ne confesse
que le nom d'immortalité & de loüange sempiternelle,
ne doive estre conservee au Seigneur & patron,
à qui le monument de l'oeure [sic] (pour exigüe qu'elle
soit) à esté consacré, s'il estoit requis, oultre l'envie
de conferer les tresgrans faictz aux tresinfimes.
Valere le grand à consacré son oeuvre, non moins
admirable que memorable, à Tiberius Caesar, qui
succeda apres Auguste, & Plinius voulut consacrer ses
divines oeuvres à Vaspasien Empereur, & Martial à
Domitian, puis à Nerva & innumerables autres, &
si oserois testifier, qu'il n'est possible qu'on puisse
desnier, que les susdictz Empereurs ne soient estés
beaucop plus celebres, par moyen de la renommee
de ceulx qui ont consacrés telles oeuvres à leurs
magestez, & si ne pouvons bonnement sçavoir s'il est
possible : assavoir mon, si l'on peult donner plus grande
celebrité de nom, plus grand honneur, plus grande
gloire, ne faire cas plus digne de grande excelence
que celle qui se vient proclamer par l'estude de bonnes
lettres, ou par les livres. Combien que si petit
opuscule ne requiert si grand, encores je ne doubte
point que en ce monde ou tous sommes relegués, se
puisse trouver rien qui soit plus digne, ne plus

[A2v]

precieulx que les bonnes lettres, & aussi le bien,
l'honneur, & la gloire que par moyen des disciplines
l'homme vient attaindre & poursuivre, rien ne peult estre
plus noble par l'univers, ne plus honneste, que quant
tout est conclud, il n'y a rien en ce monde qui doive
ne aussi se puisse preferer à l'immortalité, que aux
vaillantz & stamittes capitaines, tant au faict terrestre
que maritime est preparé, que revolvant longuement
vostre digne excellence combien par moyen
de vostre trident avez conservé, non tant seulement
l'universelle classe gauloise : mais aussi combien vous
est redevable la bone maritime des mers de levant,
que les habitantz d'iceulx sont estez des ravisseurs
Barbares pirattes delivrez & soustenuz, s'il est
requis, ô illustre Seigneur, hors toute assolution
adulatrice, combien de foys avez esté envoyé par les
treschrestiens Roys de France, en ambassade devers le
grand monarque, qui obtient l'Empire par la plus
part de l'Europe, par toute l'Asie, & l'Affrique
tellement que vostre legation à esté de si felice &
heureuse prosperité, que non tant seulement d'homme
vivant en l'univers, ne aussi de plusieurs siecles passez,
n'a escheu à homme vivant d'avoir conduict si
innumerable armee de mer, sortie des plus profondes
stations, tant d'Affrique que de l'Asie, voler aux
pacifiques undes de la mer Mediterranee, & aussi
plusieurs & semblable prouesses accomplies par
vostre magnanimité, & non moins avez estendu
vostre immortelle renommee par vostre temebonde
trident, aux Orientales mers : mais avez faict trembler

[A3r]

les habitans des vagues du grand Ocean : tant que la
renommee en est jusques aux cieulx, que si aux opinions
du vieillart Taciturne, de l'isle de Samos, prenons
signe de foy, avez suscité l'ame jadis du grand
Neptune, de qui de droict, ô tresheroïque Seigneur
les armes vous appartiennent : & tiens par une asseurance
que ce à esté vostre excelence, qui à parachevé
la prophetie de l'escript de la Sibille, qui n'a guieres
à esté trouvé es plus profondz abismes de
l'Occident, proche des colonnes d'Hercules.

Volventur saxa litteris & ordine rectis,
Cùm videas Occidens & Orientis opes :
Ganges indus, tagus, erit mutabile visu,
Merces commutabit suas uterque sibi.

Doncques, ô heroïque Seigneur, estant certioré de
vostre erudition navale, foy, probité, & valeureuse
magnitude, ay librement prins ceste temeraire audace,
vous offrir ce petit opuscule de C. Galen, ja
longtemps traduict en langue françoise, intitulé le
Paraphrase de C. Galen de Pergame, sus l'oraison de
Menodote, aussi autheur grec, qu'il à faict & composé
aux estudes des bonnes Artz mesmement Medicine :
& combien que soit exigüe, mais presque ayant une
officine de Vulcan, remplie de tout genre d'artifice,
oeuvre presque dissemblable aux immesurees
labeurs de l'autheur, & entremeslee de plusieurs
histoires anticques, & apophthegmes, avecques
plusieurs vers, tant heroïques que tragiques. Ay
voulu choisir cestuy icy, & ne dis les causes parquoy, la est
comprins une certaine description de la fortune

[A3v]

occasionaire, autrement & au vray descripte que n'est
par les escripvains du siecle passé, mesmes de ceulx
qui premierement ont inventé la description d'icelle,
que plusieurs se pourront speculer dedans, comme
au parfaict miroër d'experience : avecques la description
de l'histoire du grand Milo crotoniales, que
onques ne se trouva homme plus robuste que luy,
que ainsi qu'on lict, il empognoit une pomme grande
en sa main, & ne trouva jamais homme en son temps
qui la luy sceut arracher des mains, & nonobstant les
violances faictes pour l'ouverture, la pomme estoit
encore toute saine & entiere : apres en Olympe de
Pyse il porta sur son doz un toreau tout vif, par le
long de l'estade, qui sont la longueur de six cens
piedz d'Hercules d'une seule haleine, puis le
deschargeant luy donna un coup de poing entre les deux
cornes qu'il le tua, & guieres ne tarda qu'il ne l'eust
devoré : mais vrayement apres avoir racompté les
vaillances de ce geant durant son principal soleil levant,
certainement proche de son midy, sa fin fut bien
miserable, que apres avoir fendu par la violence de ses
mains, mesprisant le jouvenceau qui avecques de
coingz venoit à diviser l'arbre, luy mesmes en feit de
divises pars, & sa premiere force estant eruptie à la
premiere division du tronc, volut de rechef emploier
ses forces, mais elles estoient ja peries, & se trouva si
fort enserré dedans l'union arboree qu'il ne les peult
ravoir, & la estant sans les pouvoir arracher, luy
mesmes fut faict proye aux loups, qui celle nuict pendant

[A4r]

que Soleil s'absconsoit miserablement fina ses jours :
& plusieurs autres graves & prodigieuses sentences,
que vostre digne excelence en pourra donner ample
jugement : & ne y aura deffault nullement, que seront
quelques uns, à qui possible ne pourroit nullement
imiter la moindre partie de la translation, qui vouldront
calomnier quelque mot, que possible leur semblera
aliené à leurs oreilles : mais l'oeuvre à esté translatee,
selon les exemplaires pour lors que par moy
ont esté trouvez, que m'a esté possible de recourer
jouxte ma faculté, & quant aux nombres qui ont
esté tornez des poëtes Grecz, ce ne à point esté sans
les deux exemplaires Grecz & Latins, & à un d'eulx
avons mys nostre surnom, aux lettres superieures.
Vous plaira doncques, ô tresillustre, tresheroique,
& tresvertueux Seigneur, prendre en gré ce petit &
exigüe livret, par moy traduict, petit & exigüe
vrayement : priant à la magnitude & excelence de vostre
cesuree liberalité, qui vous fera congnoistre la plus
que obeissante servitude que continuellement vous
porte, & portera à vostre tremebonde trident, le
plus humble & obeissant de voz serviteurs, toute sa
vie. De Salon ce 17 de Fevrier 1557.

[A4v]
 

C O N T R E  L E S  I N E P T E S
translateurs. A monseigneur le
commandeur de Beynes.

Dixain.

Qui tournés locques, lafnide, & camisynes,
Le François n'ayme les noms tant pontilheux :
Changeant la langue par telles voix mastines
Non usitees par chemin patilheux.
Vous ravasses en vous termes poilheux,
Laissés cela venés à la fontaine :
Suyvés le droict sentier, & voye plaine,
Que Galen puisse s'entendre en nostre langue,
Nous n'ensuyvons que la commune veyne
Qu'avons changé par une Attique harangue.

[A5r]
 

Censura ad Lectorem.

Ne putes, amice Lector, hanc Galeni
orationem aeditam temere : scito,
cum jam composuissem, antequam
aederem me censores huic Opusculo
adhibuisse, Manardum, & Ioannem
Guilielmos, Antonium Torquatum, non
minus philosophia & eloquio, quam
genere gallos : Antonium Laurentium,
Rolandum Berengarimo, Pychmachelum,
& Honoratum Castelanum viros
latinae linguae peritissimos, usum
praeterea accerrimo Francisci Valerrollae
doctissimi atque humanissimi viri
judicio : usum quoque consilio Ioannis
Nostradami fratris viri clarissimi.

M. NOSTRADAMVS

[A5v]
 
 

C. Galen de Pergame, apres
Hippocrate des Medicins obtenant
le principat exortation, aux
bonnes Artz mesme-
ment Medi-
cine.

ASSAVOIR mon les Animaulx que communement
sont appelez bestes brutes, il ne nous appert pas assés qu'elles soyent
expertes totalement de raison : car par adventure elles n'ont pas toutesfois
aussi celle raison, laquelle s'entend entre nous commune selon la voix, que
l'on nomme enonciative. [1] Certainement excepté celle que soy prend selon
l'ame, laquelle l'on nomme raison capable aux affections : elles ont
avecques noms tout commun, nonobstant que les unes plus les autres moins.

[A6r]

Mais certes il appert estre trop clair : l'homme en ceste partie anteceler
beaucoup plus tous les autres animaulx, ou bien de luy, ou pour le regard de la
grande & incomprehensible multitutude [sic] des Artz, que l'homme cestuy
animal s'essaye d'apprendre. Car le seul homme est capable de science, & l'art
laquelle que ce soit parfaictement la vient entendre. Car certainement tous
les autres Animaulx, presque la plus grande part sont ignares aux artz : sinon
que tu en vueilles excepter quelques uns. Et si art aucune est en eulx,
sont plus tost survenues par nature, que par institution. En apres il n'est
art aucune aux animaulx, que l'homme ne vienne à mediter. Et quoy l'homme
n'a il pas immité les yragnes en l'art de la tissure ? & de former en terre
(en l'ar que se nomme Plastique) n'a il

[A6v]

pas imité l'homme les mouches à miel ? & encores qu'il soit animal terrestre, il
n'est pas pourtant ignorant à nouër. Et n'est pas destitué des divines Artz,
venant à imiter l'art de Medicine de Aesculapius & Apollo. En apres aussi
semblablement toutes les autres artz que à Apollo, c'est à sçavoir tirer à l'arc,
chanter, diminuer, & quant a ce à une chascune des Muses à peculiere. Ny
aussi n'est point ignare en la geometrie, ne en l'astronomie : mais bien vient
à contempler, comme dict Pyndarus, les choses qui sont soubz la terre : &
celles qui sont dessus les cieulx. [2] En apres l'industrie l'orne du plus grand bien
sur tous, c'est à sçavoir, la philosophie. Doncques pour ces choses icy
(nonobstant que à tous les autres animaulx la raison n'y est pas deffaillante)
toutesfois l'homme seul est appellé raisonnable,

[A7r]

pource qu'il vient à preferer en preexcellense tous les autres. Assavoir mon
doncques, si ce n'est bien infame cela qui nous est commun avecque les dieux
mespriser les autres choses, tenir en soigneuse estude : & les Artz mesprisees,
nous mesmes commettre à fortune : de laquelle l'improbité, les ançiens la
nous voulant mettre au devant de noz ieulx, premierement par painctures,
en apres par statues la nous representant, ce ne leur estoit pas assez de
luy donner forme de femme, toutesfois que c'estoit un assez grand signe
de folie : mais il [sic] luy donnarent entre les mains, un matz de navire, & luy
mirent soubz les piedz un fondement ayant la figure de Sphere : & en apres
la vont priver de ses ieulx, declairant merveilleusement bien par ceste façon
son inconstance. Doncques tout ainsi

[A7v]

comme au navire vehementement agité par maritime tempeste, tant que
la navire soit en grand danger, & à celle fin que par orages & fluctuations
brisee au profond, ne soit submergee, meschantement feroit qui viendroit
commettre le matz au gouverneur aveuglé. Ie viens à opiner semblable à
la vie humaine, que en plusieurs maisons ilz se font beaucoup de plus grans
naufrages, que ne proviennent des scaphes en la mer, ne jugeroit pas droictement,
& par tout & de tous costez estans & fermes, se viendroit à commettre à
la deesse aveuglee, ne guaires aussi stabile : car elle est tant stupide & tant
folle & dehors de sens, que souventesfois les gens de bien delaissez, desquelz il
estoit necessaire en avoir raison, vient à locupleter les indignes : mais elle ne

[A8r]

faict pas cela constantement, mais affin qu'elle en apres vienne à oster, ce
qu'elle avoit donné de pareille temerité. En apres une grande tourbe d'hommes
sans erudition, suyvant ceste deesse, laquelle ne demeure jamais en un
mesme estat, pour la volubilité du fondement, ou base ou elle est mise : lequel
la conduit puis ça, puis là, & vient à ravir par trebuchement : & bien souvent
en la mer, en apres la mesmes tous ceulx qui la suyvent meurent, mais
quoy ? elle seule eschape non lesee & sans dommaige. Ce pendant que les
autres pleurent, elle rit. Et en vain imploroit son ayde & faveur, voyant desja
que ne ça ne la, n'y a nulle utilité. Et veritablement ainsi sont les faictz de Fortune.

[A8v]

Considere en apres, la diverse forme de Mercure, Seigneur de raison &
autheur des Artz : laquelle vient à repugner au simulacre de fortune : car il
nous fut jadis representé par les ançiens. Premierement par painctures,
& puis par statues, lequel on painct en forme d'un beau adolescent, n'ayant
aucune beauté fardee, ou ornee par artifice de perruque : mais bien tout
incontinent vient à reluire en sa face une

[B1r]

vertu de couraige : car il est d'une face joyeuse avecques ieulx penetrans, & le
fondement la ou il est assis sur toutes les figures, est le plus ferme & n'est point
volubile : cestassavoir, partour quarrê des quarres, aux quatres angles, tenant
aucunesfois. Et le nous representent de ceste figure.

Tu verras aussi ses culteurs semblablement estre joyeulx, comment est celuy
qu'ilz suyvent, & ne se complaignent

[B1v]

jamais de luy : comme ont de coustume ceulx qui suyvent fortune ny le laissent
jamais, ne ilz s'esloignent pas d'avecques luy, mais perpetuellement ilz
le suyvent, & usent de sa providence. Au contraire ceulx qui suyvent la
fortune on les peult voir inertes, & indocilles aux disciplines : tousjours desirant
conduictz par esperance : & quant la deesse vient à courir ilz courent, & quoy ?
les uns pres, & les autres loin : & les uns aussi dependent de sa main. Entre tous
ceulx icy tu verras Cresus celuy Roy de Lydie, & Policrates Samien, & par
adventure tu te viendras à esmerveiller. Certes de l'autre, & quoy Patrolus
à toute son abondance invehit l'or, en apres avec ceulx tu verras Cyrus &
Priamus, & Dionisius, vray est que tu les verras, mais non pas à un mesme estat,
car Policrates est clavelé à la croix, & puis

[B2r]

verras Cresus subjugué à Cyrus, en apres tu verras Cyrus dejecté des autres,
& verras Priamus contrict & serré & Dionisius en Corinthe, que si tu
viens à contempler ceulx qui la suyvent de loing, quant elle court, mais
toutesfois ilz ne la peuvent pas ensuyvre, certainement tu viendrois hayr
grandement ce renc : car la ilz sont en grand nombre de Orateurs, & plusieurs
putains & paillardes, & proditeurs des amys, & la sont aussi plusieurs homicides
& fossoyeurs de monuments, & plusieurs rapaces, & plus grand nombre de
ceulx qui n'ont oncques pardonné aux dieux, & qui les ont pillé par sacrilege,
en apres à l'autre renc tous les modestes, & les opifices des Artz, lesquelz ne
courent ny crient, ne venant à vociferer, ne entre eulx ne viennent à decerter :
mais Dieu est au millieu d'eulx, &

[B2v]

un chascun compose à son lieu à l'entour de cestuy, & ne veulent point
abandonner le lieu que Dieu a un chascun a donné, les uns sont proches de Dieu,
l'environnant d'un art bien composé : c'est assavoir les Geometriens, l'Arismetique,
le Philosophe, le Medicin, l'Astronome, & le Grammatique : l'autre
renc suivent Painctres, Plastes ou Potiers, Escrivains, Orfevres, architectes,
& Lapidaires. Apres le troisiesme ordre suit contenant toutes les autres Artz
ainsi par ordre une chascune digeste, toutesfois en façon que tous au Dieu
commun tornent les ieulx, pareillement aussi obeissent a ses commandemens,
certes tu verras icy une numereuse multitude adherante au dieu, en apres tu
regarderas un certain quart ordre, par renc esleu extraordinaire & tiré à part
non pas semblables a ceulx qui accompaignoient

[B3r]

Fortune : car le Dieu Mercure n'a point accoustumé icy de juger
les tresexcellens, par le moyen de civille dignité, ne par noblesse de sang, ne
par opulente richesse : mais bien qui auroient transigé leur vie avec vertu, &
aussi que en leurs artz ilz auroient exilé les autres, & aussi qu'ilz auroient obey
à ses preceptes, & que legitimement viendroient à exerciter les artz, selon
leur vacation : ceulx la il les honnore grandement, & les vient à preferer &
mettre devant aux autres, & les à tousjours proches & conjoinctz de luy : en
cest ordre est Socrates, Homerus, Hippocrates, Platon, & telz semblables
studieux, lesquelz nous les venons à reverer par equale dignité avecques les
dieux, comme certains ministres & assectateurs du dieu : nonobstant que nul
des autres, ne fut jamais mesprisé du

[B3v]

dieu. Car il n'a pas tant seulement cure & solicitude de ceulx qui sont à sa
presence, mais aussi il est present de ceulx qui navigent, ne les vient destituer
par nauphraige. Aristipus doncques navigant une fois, le navire rompu,
il fut jetté par la tempeste au rivaige de Syracuse, premierement il
commença de avoir bon couraige, quant il vit sus le sable les lignes de geometrie :
car il reputoit à soy-mesmes estre parvenu entre les Grecz & les saiges, & non
point entre les hommes Barbares, & apres qu'il fut arrivé à l'université de
Syracuse, il vint à prononçer ces vers qui s'ensuyvent.

Qui recevra par dons tout maintenant
Vaguant Oedipus banny & exilé :
De son pays ce jour humainement,
Que par nauphrage tout à esté pillé. [3]

[B4r]

Et eust incontinent qui l'allarent voir & quant ilz eurent cogneu qu'il estoit,
tout incontinent luy allarent impartir tout ce qu'il luy estoit necessaire :
& en apres luy vindrent quelques uns de son pays de Cyrene, luy vindrent à
demander s'il vouloit rien escrire aux siens : commandés leur, dict il, qu'ilz
viennent à acquerir richesses, lesquelles apres que la navire est rompue en
pieces, qu'ilz viennent à nouer avec le possesseur. En apres plusieurs miserables,
ne faisant autre amas que de richesses, si par fortune ilz cheent en telz
affaires, ilz pendent leur or & leur argent au corps, & le mettent à l'entour
d'eulx, & tout ensemble perdent leur vie avecques leur tresor : certes ilz ne
valent pas tant de reputer entre eulx mesmes, qu'ilz viennent à embrasser,
& mutuer cela des bestes brutes, que

[B4v]

sont ornements des artz : car certainement ilz viennent devant mettre les
chevaulx endoctrinés à la bataille, & les chiens aprins doctement à la chasse
ilz les viennent à preferer aux autres, & mettent soigneuse cure de instituer
aux artz ses serviteurs, & bien souvent ilz despendent une grande pecune à les
faire apprendre, & eulx mesmes se viennent a mespriser : assavoir mon, s'il ne
te semble pas bien deshonneste & infame ton serviteur estre estimé le pris de
dix mille drachmes, & son maistre ne seroit pas estimé une drachme, quoy je
dictz une drachme, il ne trouveroit personne qui le voulsist prendre en
service pour rien : donc ne se sont ilz pas renduz beaucoup plus villes que les
autres, ilz n'ont aprins nulle art : & voiant doncques aussi qu'ilz viennent a
apprendre les bestes brutes aux exercitations

[B5r]

tions des artz, & un serviteur ignare & en nulle art aprins, ilz le viennent à
juger de nul pris digne : mais qu'ilz curent les champs & autres possessions,
que s'il est possible que une chascune soit bien bonne, eulx mesmes tous seulz
se viennent à mespriser, & qui en est cause, ne ayant intelligence s'ilz ont
couraige ou non, il est trop manifestement clair qu'ilz sont semblables au moindre
de ses esclaves mesprisés : & affin que à tel homme quelcun luy vienne courir
sus, & que justement luy vienne à parler en semblables parolles. O homme,
certainement ta famille se porte tresbien, & tous tes serviteurs & subjectz,
tes chevaulx, tes chiens, tes champs, & tout ce que tu viens à posseder est bien
composé, mais certes toy-mesmes tu es bien peu curieux. Doncques
scientifiquement Demostenes & Diogenes, de

[B5v]

quoy l'un des deux venoit nommer les riches, brebis chargees de toyson d'or,
& l'autre disoit estre faictz semblables aux figuiers, arbres estans en lieux
pierreux, & sommité des montaignes : car de ses fruictz, non pas les hommes
n'estre nourris ne alimentez, mais servir pour nourrir tant seullement les corbeaux
& les cornilles, tout ainsi leur pecune n'estre point à l'usance des gens
de bien, en nulle façon : mais bien estre consommees par les flateurs & assentateurs,
lesquelz si ainsi advient qu'il n'y aye plus rien de reste, par adventure
ilz rencontrent en chemin devant eulx ceulx qu'ilz ont spoliés & taris, ilz passent
oultre comme s'ilz ne le cognoissoient point : parquoy on dit que ilz sont
semblables aux fontaines, car ceux qui ont accoustumé de arrouser des
fontaines, & si tout a un coup elles desistent

[B6r]

de avoir de l'eau. Incontinent chez eulx ostez les vestemens remettent l'urine,
& certainement il me semble chose juste, que ceulx qui ne sont honnorez que
par richesse & qu'ilz soient ensemble spoliés, semblablement spolient ceulx
qui avoient & estoient veuz par leurs richesses : mais que feroient ceulx la qui
ne possedent nul bien propre, qui perpetuellement pendent par autrui, &
de ceulx qui sont de fortune, mais certes telz sont ceulx qui souvent vendent
sa noblesse de presapre, & en apres se voyant estre plaisant a eulx mesmes,
levent les crestes : car iceulx pource que ilz ont faulte de bien propre, ilz se
viennent a retirer aux imaiges de leurs majeurs, certes ilz n'entendent pas bien
cela, que ceste maniere de noblesse de sang se glorifient, est faict a une piece
de monnoye forgee en une cité, que a

[B6v]

la cité ou est forgee, a valeur par ceulx qui l'ont instituee, & envers les autres
est reputee pour fauce & adulatrice.

Gloire de sang ne t'a hault eslevé,
Ne t'a remis en si tresgrand honneur :
Ie ne suis pas icy hault sublevé,
Pour poluer mon sang par deshonneur. [4]

Tresexcelent doncques, comme dict Platon, est le tresor de ses progeniteurs [5]
les vertus, mais beaucoup plus excelent, pouvoir mettre au devant le dict de
Sthneus, qui dict.

Certes nous sommes beaucoup plus excelens
Que n'ont esté noz peres ne aïeulx,
En chascun faict memorables vaillans,
Qu'on voit la gloire luyre devant noz ieulx. [6]

Car s'il y a toutallement aucune utilité de noblesse, a cecy qui vient a
enflammer les emulateurs a l'estude propose un exemple domestique,
en apres si nous venons a degenerer a la vertu de noz

[B7r]

progeniteurs, non sans cause ilz se viennent à fascher grandement, pourveu
que s'il y a quelque sens aux defunctz, certes à nous autres il est beaucop plus
de deshonneur, d'autant que le sang est plus illustre, certainement les imperites
lesquelz sont vehementement de obscure sentence, le gain qu'ilz font est que
beaucop de gens ne scavent qu'ilz sont en apres ceulx que l'honneur & la
claritude de leur sang ne permet pas d'estre caché, quel autre fruict portent ilz,
par leur noblesse, sinon que tant seullement leur infelicité soit plus illustre :
ceulx qui n'ont correspondant au genre du lieu ou ilz sont sortis, ilz sont
beaucoup plus a mespriser que ceulx qui sont issus de lieu obscur, pousons le cas
qu'un furieux esventé vienne a prescher la clarté de son genre, qu'il declaire son
vice digne, que moins luy doive estre

[B7v]

pardonné, car d'une mesme balance nous ne venons pas a estimer ou explorer les
hommes plebeyes, que ne faisons ceulx qui sont nays de noblesse : ceulx la encores
qu'ilz ne soient ornés que de bien peu de vertu, nous les venons a prouver
ce qui est deffaillant a leur vertu, & le imputant a l'obscurité de son sang. En
apres ceulx qui n'ont rien qui soit digne aux imaiges de ses majeurs, encores
qu'ilz soient plus excelens que les autres : toutesfois nous ne les venons
pas reverer. En apres s'il y a aucun qui saiche, se vienne a conferer & exercer
l'art, par laquelle s'il est noble il se verra estre non indigne de genre, ou sinon
il viendra a orner son genre, imitant celuy vieux Themistocles, quant on luy
objecta par contumelie qu'il estoit bastard. Il dit, je commenceray mon sang a
moy, & commencera par moy ma noblesse, [7]

[B8r]

mais le tien finera en toy : voy je te prie ne avoir esté contre à Anacharsis
Scytien, qu'il en soit moins en admiration & soit compté au nombre des saiges,
toutesfois qu'il estoit de nation Barbare : Vn jour quelcun luy vint par oppobre
objecter qu'il estoit de nation Barbare, certes dict il, si la patrie m'est
deshonneur, mais tu es le deshonneur de ta patrie, [8] egregieusement retaxant
l'homme de soy rien n'estre, ne se venant à glorifier superbement que de sa
patrie, que si tu viens attentifvement & fixement contempler les affaires des
hommes, tu trouveras les hommes non estre faictz illustres, à cause de leurs
citez : mais au contraire par les hommes de bien & excelents en artz, leur cité
avoit esté nobilitee. Ie te demande quel nom, ou quelle dignité heusse en
Stagire, sinon pour cause que Aristote y print

[B8v]

sa naissance, en apres qu'elle a Solore, sinon par Aratus & Chrisipus fusse
survenue, en apres le nom d'Athenes d'ou est-ce que de tant loing il à prins le nom
de son origine, non pas pour la fecondité du terroir, car elle a heu les champs
bien peu fertiles : mais le bruit à esté plus pour les hommes que y sont estés
nays, dont plusieurs ce pendant qu'ilz sont devenus genz de biens, ilz vindrent
a impartir une portion de leur gloire a leur patrie : mais tu en verras evidentement
cecy estre verissime, si en toy tu viens reputer Hiperbolus & Cleo, ausquelz
la nobilité d'Athenes ne leur profita de rien, sinon que leurs malfaictz
se venoient rendre plus fameux. Pindarus dict, qu'on nommoit jadis les
Boëtiens pourceaux, [9] & en apres

Nous avons fouy le pourceau Boetique. [9]

voulant par sa poesie toutallement

[C1r]

effacer avec opprobres de telle gent, toute leur ignorance : en apres ne viendroit
il pas louer quelcun, celuy legislateur des Atheniens par bon droict, qui
deffendit le droict que le pere n'eusse à demander le droict de nourissement au
filz, à qui le pere n'auroit aprins aucune art : voyant mesmement que en ce
temps la on venoit à exercer l'art, ou on voyoit les corps tresbeaux, dont cela
vint fort en usaige, que pour la forme du corps esmerveillable mespriseroient
le couraige. En apres tard & en vain venoient à deplorer, disant.

Vienne perir que plus ne me soit veüe,
La belle forme du corps que m'a perdüe.

Aussi à eulx leur vient à l'entendement le dict de Solon, qui commande au
commencement de attendre la fin de la vie en apres venant à incuser la vieillesse,
& eulx mesmes se devroient incuser.

[C1v]

venant à louer Eurypides qui dict.

Ne passes pas ce terme si est saige,
Prends la beaulté au millieu de l'eage:

Il est donc requis de louer ceulx la qui adjugerent la forme de l'adolenscence
estre semblable aux fleurs du printemps, comme ayant leur volupté temperaire,
& ensemble avoir loué le dict de Lesbia, car qui est beau il est entretant qu'il
se voit, & celuy (quel qu'il soit) qui est bon, il sera tout incontinent beau [10] : il
fault doncques obeyr à Solon, lequel nous vient a preferer une mesme
sentence. En apres la vieillesse est grandement molesté, comme par la tempeste
que tombe sur nous, ne ayant tant seulement besoing d'estre chaulsee & aussi
vestue : mais elle a tresgrand besoing de avoir habitation commode &
duisible, & plusieurs autres choses lesquelles sont innumerables, contre celuy

[C2r]

exemple de gubernateur beaucoup devant, comme s'il se failloit preparer
contre la tempeste que nous doit survenir quant cecy est miserable

Le furieux & sot entend l'affaire. [11]

& viens ça, dirois tu que la forme d'un adolescent, laquelle n'est exalté de
nulle art estre utile, assavoir mon a la guerre, certes non sans cause, a telz on leur
vient a jaculer le dit de Homere, disant.

Ne viens tu pas traicter en ta maison,
Le faict souafve du conjoinct mariage. [11]

Et apres.

Aller chez toy prens chemin par saison,
Faictz cevenable, faictz traicté comme saige. [11]

& n'y rendz aussi.

A Troie vint un sur tous autres beau.

Mais il estoit fort luxurieux, pource Homere ne se souvint de luy, que une
fois en racomptant le nombre des navires, non pas pour autre chose, selon

[C2v]

mon opinion, sinon qu'il vint a declairer, combien sont inutiles les hommes
excelens par forme de beauté : toutesfois a telz on n'y voit rien, ormis la forme,
qui vienne conduire a l'usance de la vie, mais quelcun infelice n'aura pas
honte de dire, a faire grans amas de richesses, la forme de beauté est beaucop
conduisible, voyant que la vraye sense de la pecune, mesmes la honneste sense,
se vient a cumuler fermement par art. En apres le revenu par la forme corporelle
est tousjours turpe & infame. Il fault donques que l'adolescent jouxte
le antique precepte, sa propre forme souvent contempler au mirouer, que
s'il se voit de belle face, il faut qu'il soit soigneux que son couraige soit tel, &
qu'il estime d'estre vehementement absurde, en un corps formose habiter
coeur & couraige difforme, & que s'il

[C3r]

se voit que à son corps la forme soit infelice, tant plus se doit il essayer d'avoir
le couraige de le cultiver, par vertus que l'on luy puisse objecter le propos Homerique.

Quant quelcun n'a de corps la belle forme,
Par beau parler le vient Dieu lors orner :
Sa forme laide à bien parler conforme :
Sur luy les ieulx ont fix quant vient parler,
L'on s'esjouist voir sa face de bon aër :
Sans soy faillir il parle comme saige,
D'une couleur naifve à son visaige :
Sus eminent en toute l'assistance,
Que comme Dieu on vient à personnaige :
Voir, quant marcher par la cité s'avance. [12]

Doncques par cela que nous avons dit, il est tout cler à ceulx qui du tout ne
sont alienés de sens, ne par noblesse, ny pour se confier de sa beauté, n'avoir
jamais esté mespriser les estudes des artz, & toutesfois ces choses estoient assez

[C3v]

suffisantes. Toutesfois je viendrois à opiner qu'il fust esté meilleur chanter
celuy beau chant de diverses chansons de Diogenes, lequel une fois qu'il fut
convié en un convive, à un quidam lequel toutes les choses qu'il possedoit il
les avoit nitidées & instruictes d'une exaste providence, & de luy il n'en avoit
aucune cure craichant, retenant le crachat en la bouche, comme s'il le
eusse voulu jetter : & quant il eust regardé par tout, il ne veit lieu la ou il
puisse cracher, mais il vint à craicher sur le Seigneur de la maison. [13] Le
maistre voyant ce, il fut grandement indigné, & luy pria de luy dire pour quelle
cause il faisoit cela ? Il respondit, qu'il ne avoit veu en toute la maison rien
plus sordide & tant neglect, comme il estoit : car toutes les murailles estoient
aornees de fort egregieuses painctures

[C4r]

& le pavé estoit consigné de precieuses tessele quarrees, à une chascune ayant
l'imaige des dieux gravee, toute sa vaisselle estoit pure & nette, & les
couvertures des lictz, & les lictz mesmes estoient elaborez d'un beau & riche
artifice, tant seullement on pouvoit voir le Seigneur negligent & sans cure : car un
chascun à de coustume de cracher au lieu le plus deshonneste que l'on saiche
en la maison. Parquoy, ô jeune adolescent, ne viens pas appareiller ne
commettre digne, que on te vienne getter sur le crachat, encores que l'on voye
tout le reste estre beau, certes il est bien rare de joyr universellement de
toutes ces choses, & que tu soies semblablement noble, riche, & bien beau.

[C4v]
 

Si cas advenant toutes ces choses adviennent ensemble, toutesfois il seroit
absurde, toy seul entre toutes tes facultez voir qu'on te crachast dessus.
Faictes doncques, ô enfans quiconques soiez qui escoutez mon oraison, à
congnoistre les artz & vostre couraige y appliquer : affin que jamais nul
seducteur & homme ignare ne vous vienne à apprendre aucunes artz inutiles
& meschantes, saichant que nulle art

[C5r]

quelle que ce soit, ne venant aporter à la vie aucune utilité. Ie suis seur qu'il
m'est bien persuadé, que des autres vous y regardés bien perspectivement, que
telles artz soient dignes de nom, comme jetter les dez, cheminer par dessus une
corde prime, & soy virer subitement en girouette : ne considerant ce pendant
ce qu'il advint à Mirmecrades l'Athenien, & à Callicrates Lacedemonien,
tant grand exercice gymnastique & athletique. Ie viens à craindre ne
promettant comme force de corps & conciliant gloire envers le commun
populaire, aussi envers les majeurs honnorez par diurne largitions de pecune, &
estre reputé en tel semblable pris, avec les tresprestantissimes Artz, vienne à
decevoir quelque adolescent & que la le seduise, vouldras qu'il vint à
preferer & mettre au devant en cestuy art,

[C5v]

parquoy il vault mieulx contre ces choses estre premedité & preparé : car un
chascun est failli facilement aux choses lesquelles ne sont premeditees,
certainement, ô enfans, l'espece des hommes à une certaine communion avec
les dieux, ce pendant qu'il use de raison avec les animaulx, il est mortel.
Doncques il est meilleur, affin que les couraiges adjectés à meilleure partie par
communion nous ayons cure de erudition laquelle quant l'aurons attaincte, nous
aurons le souverain bien qu'il appartient aux bons, & si par l'opposite nous
ne l'ayons pas attaincte, toutesfois nous n'aurons pas honte de ce nom, que
nous sommes faictz inferieurs aux bestes bruttes ignavissimes, mais l'exercitation
athletique du corps, si elle ne provient selon l'affectant est turpissime, & si

[C6r]

elle provient grandement, toutesfois elle n'est moins digne de louange que
les bruttes animaulx. Ie vous demande qui est plus robuste que les Lyons, ou
les Elephans ? ou qui est plus veloce que le lievre ? mais qui ne scait les Dieux
mesmes n'estre loués par autre chose, fors que par les Artz controvees ? en
telle sorte & pour l'invention desquelles nous avons honnoré les hommes de
supresmes & divines honneurs : non pas pour avoir bien couru aux stades : ne
pour avoir jetté adroittement le plat : mais pour les artz controvees. Esculapius
& Bacchus ou jadis au commencement furent hommes ou Dieux,
certainement ilz ont merités souverains honneurs. L'un pour nous avoir monstré
l'art de mediciner. L'autre pour nous avoir aprins la raison de cultiver
les vignes. Et si tu ne me veulx croire,

[C6v]

certes l'authorité du Dieu Pythius te viendra à esmouvoir. C'est ce Pythius
mesmes qui prononça Socrates, entre tous les hommes estre le plus saige,
disant, & parlant à Lycurgus en ceste mode le vint à saluer.

Tu es venu Lycurge, o Roy louable,
A mon tresriche & honnorable temple :
A Iupiter ayme & agreable.
Et comprins hault sus l'Olimpe si ample.
Si tu es Dieu ou homme je contemple,
O Roy Lycurge la tienne deité
I'espere bien que ton sainct front & temple
Sera faict Dieu plain de divinité. [14]

Ce Pythius mesmes en apres à esté veu porter guieres moins d'honneur, &
avoir heu à Archilocus mort. Car quant celuy qui l'avoit tué voulut
entrer dedans son temple, il luy deffendit d'entrer, disant.

Qui en mon temple entrer dedans souhaite

[C7r]

N'y entre poinct murtrier du clair Poete.

Maintenant viens moy a raconter ces honnorables batteries athletiques
honnorees, par ses tiltres, mais tu ne le feras car tu n'as rien que dire, sinon que
par adventure tu viendras a mespriser le tesmoing, comme indigne pour estre
creu. Certes il me semble que tu veuz demonstrer quelque cas, alors que tu
viens ton sermon referer, au tesmoignage du commun populaire : & nous
viens a objecter la louange d'eulx. Et toutesfois je sçay assez, ne travaillant
d'aucune maladie tu le viens a commettre au populaire, mais & de tous esleuz
bien peu aucuns, mesmes a ceulx qui font tresexpert en l'art de medicine, ne
ceulx qui navigent a plusieurs, mais a un gubernateur. Finablement aux choses
moindres, si tu veulx edifier, tu viens a croire le charpentier, si tu as besoing

[C7v]

de soliers le cordonnier, donc qui est la cause de la ou est le dangier des choses
souveraines, tu te viens a vendiquer la puissance de juger, ostant cela a ceulx
qui scavent plus que toy, car pour le present je laisse a faire mention des dieux,
escoute que dict Euripides de Athletes.

Maulx infinis sont par toute la Grece,
Nul mal n'est pire d'Athlete l'espece :
Premier ceulx la guiere bien ne conseillent
Dans leur maison ne à leur profit ne veillent
Premier quant est permis prevoir cest estre
Mais dictes moy comme pourroit cognoistre,
Richesses aquerre le serf en la personne,
Qui à la gueule & au ventre s'adonne :
Qu'il puisse vivre en sa maison sans soing
Ne peult apres de son bien grand besoing :
De ses fortunes ne se soubstient content,
Car qui apres à esté en tout temps :
Par coustume en facons bien honnestes,
Souvent se tornent en les artz deshonnectes. [15]

[C8r]

Affin desja que tu entendes & le tout, l'estude desquelz ceulx icy sont tenuz
n'avoit rien de bon, escoutes donc encores une foys s'il te plaist qu'il dict.

L'homme vaillant heureusement versé
Agille aux pieds, legier en la palestre :
Ou bien getter le plat au trou persé,
Et bien à droit sur tous poincts le voit estre
Tresbien les coups de son homme cognoistre,
Par tous les faictz vient vaincre sa partie
Vient raporter comme vaillant & dextre
Couronne aquise d'honneur en sa patrie. [15]

Que si tu desire de oyr parolles plus expresses, escoute ce que de rechef il dict.

Assavoir mon si on viendra prelire,
Par Mars ouvert contre ses ennemis,
Par main que plat vient getter & plier,
Ou par aspic vibree il sera mis :
Des pieds legiers la n'y sera commis,
Nul sur ma foy pour bien le vray deduire
Toutes ses choses sont bien vaines ormis,

[C8v]

Lors que le fer commencera de luire. [15]

Assavoir mon si nous viendrons à reciter Euripides, & tous les autres de
telle fatine, mais nous permettrons aux Philosophes le droict de juger : mais
aussi bien d'avantaige par lez conseilz de tous eulx, venant à damner comme
s'ilz parloient tous d'une bouche, l'art de telz, & si fort l'ont damnée que nul
des medicins en aucune part ne la vient prouver. Premierement tu orras
Hippocrates disant, affection Athletique n'est pas selon nature, meilleure est
l'habitude salubre : ainsi mesmes ont persuadé les plus souverains medicins,
lesquelz ont ensuivy l'eage de Hippocrates : certainement je ne vouldrois pas le
jugement a prendre des tesmoings, car cela est plus propre a l'Orateur, que a
l'homme envers lequel la verité est en grand pris : toutesfois pource que

[D1r]

quelques uns se viennent rendre à la multitude des tesmoings, & de la ilz
viennent à capter une vaine gloire, ny aussi n'ont cure de l'exercice des choses
estranges ny les considerer. Ie suis contrainct icy objecter les tesmoings, afin
qu'ilz entendent n'estre les superieurs de nous : parquoy il ne m'a pas veu
estre intempestive de commemorer ce que feit Phryna. Laquelle fut conviee

en un banquet, ou il se faisoit un jeu à

[D1v]

plaisir, que l'un commandoit à l'autre ce qu'il vouloit, adonc elle voyant
plusieurs femmes a sa presence qui estoient fardees de ceruse & de orcanette,
comme demies painctes, elle commande se faire apporter de l'eau, & incontinent
leur commanda de mettre leurs mains en l'eau, puis laver leur face : puis
tout incontinent les feit bien essuyer d'un linge, & elle commença premierement
à ce faire. Incontinent à toutes les autres femmes leurs faces estoient
plaines de tasches : si tu les heusses veu, tu heusses dict voir certaines imaiges
faictes par artifice à la terreur comme masques, mais Phryne estre plus belle,
que au paravant, car elle seulle n'avoit aucune beaulté par artifice, mais elle
avoit une tresbelle forme nayfve, ne ayant point besoing de mauvaises artz,
quant a la commendation de la forme,

[D2r]

tout ainsi comme la vraye pulchritude, se vient a explorer toute seulle par
soy, expoliee de toutes choses accidentalles par dehors. Ainsi l'exercitation
Athletique convient estre despendue seulle, assavoir mon si l'on voit qu'elle
puisse apporter quelque utilité, ou publiquement aux cités, ou priveement
a ceulx qui l'exercent : doncques veu que premierement sont variés les especes de
biens, que naturellement nous avons, comme quoy ? ce que apartient au
couraige, au corps, aux choses exterieures, ne ormis cela nulle espece de biens ne
se peult nullement excogiter à un chascun, cela est trop clair, que ceulx qui
exercent l'athletique, les biens de l'ame en sommeil n'ont attaint, veu que
toutallement ilz ignorent cela, a sçavoir s'ilz ont ame ou non, ilz en sont bien
loing de congnoistre qu'elle soit participante

[D2v]

de raison, voyant que tousjours il assemble a force chair & sang, ilz ont
l'ame fort submergee en grande boue : afin que exastement ne se puisse entendre,
vray est que telle ame n'est moins stupide que celle des bestes bruttes, &
par adventure les Athletes viendront contendre, comme conferant aucunement
aux biens du corps. Ie te demande doncques, ilz se attribueront la bonne
valetude, que rien n'est plus precieulx : certes tu ne trouveras autres affections
plus dangereuses au corps. Si foy est donnee à Hippocrates, qui dict, la
souveraine bonne habitude du corps estre dangereuse, laquelle ceulx icy affectent.
Aussi il dict, que l'exercitation de la santé est de ne soy saouler de viandes,
mais en tout estre agile est loué de tous : ceulx icy font le contraire quant ilz
travaillent oultre mesure, & aussi ilz se

[D3r]

remplissent oultre coustume, en somme ilz mesprisent de celuy vieulx
Hippocrates le sermon, comme surprins de fureur corybante : car il demonstre
que raison de vie doit estre accommodee, pour la protection de la bonne
valetude, il dict labeurs, viandes, boire, dormir, & tout moderé. Ceulx icy tous
les jours se exercitent en labeurs desordonnement, & souvent se viennent à
ingurgiter de viandes, & par violence proferent la sumption de la viande
jusques à minuict, & quelcun leur vient à getter cela que dict Homere.

Le commun peuple & hommes repousoient,
Par doulx sommeil surprins (toute la nuict)
Les grans seigneurs aussi trestous dormoient,
Le corps par somme ne prenoit nul ennuict
Le mordicant sommeil donnoit deduict,
L'homme assoupi par sommeil amiable :
Et nul sommeil n'avoit encores induict,

[D3v]

Les malheureux Athletes miserables. [16]

Tout semblablement comme ilz sont aux viandes & aux labeurs, ilz viennent
à moderer le sommeil : car au temps que les autres vivant selon nature, venant
de l'oeuvre & demandant viandes, apres ilz se saoulent de dormir, afin que leur
vie soit semblable aux porceaux, sinon que les porceaux ne trauaillent pas oultre
mesure, & ne sont constans à manger, mais ceulx icy en endurant cela
sont entachés des taches de Rododaphnes. Adonc celuy prisque Hippocrates
oblie ce qui a esté dit, & adjouste cecy, vehementement & subitement remplir
le corps, ou le vuider, ou le chauffer, ou le refrigerer, ou le esmouvoir
en quelque autre moyen que ce soit, est fort perilleux, car tout, dict il, qui
est vehement est ennemy de nature, [17] mais ceulx icy ne veulent rien escouter

[D4r]

à ses parolles ne à nulz autres, que venant à transgresser les dictz avec ce,
mais plustost usent de tours qui repugnent avec les preceptes. Parquoy certes
je dirois ceste exercitation non estre convenable à la bonne valetude, mais
plustost accerser maladies, car si je ne suis failli, Hippocrates y consent, quant
il dict. Affection Athletique n'est pas selon nature, mais l'habitude salubre
est meilleure. [18] Par ces dictz, tant seullement il n'a pas manifestement nié leur
exercitation estre naturelle, mais aussi leur habitude à appellee affection, les
voulans expolier de l'honneur du nom, lequel tous les ançiens ont de coustume
de appeller homme, ceulx qui seroient de bonne valetude : car habitude
est certaine affection stabile & perpetuelle. Au contraire l'habitude de
Athletes, sortie jusques a son dernier

[D4v]

poinct, les biens du corps, en apres elle est subjecte en peril, puis facilement
elle est muable au contraire, car elle ne vient à recevoir accession, pource que
elle vient jusques a la summité ou elle est parvenue, & pour cela que elle ne
peult concister en un mesme estat, il ne reste rien sinon qu'elle se vienne à
convertir en deterieur : & veritablement cependant qu'ilz exercent l'athletique
leur corps est en estat. En apres s'il advient qu'ilz desistent de l'exercice, ilz
trouvent beaucoup plus pire, car les uns apres quelque peu viennent a mourir
& les autres vivent d'avantaige, certes ilz ne parviennent pas jusques a la
vieillesse, & si quelque fois aucun d'eulx y provient, qu'ilz ne different en rien
à celles Lites homeriques boiteuses, ridees, chassieuses, & privees des ieulx. [19]
Car tout ainsi comme les parties d'une

[D5r]

muraille des murs d'une ville sont concassees & battues par tourmens, pour
peu de dommaige qu'il leur survienne elles tombent facilement, ne mouvement
de terre, ne nul autre gravier insulte ne peuvent souffrir, tous les corps
de Athletes sont corrompuz & faictz imbecilles, par les pluyes & navreures
qu'elles ont receues en exerceant, & facilement sont lezees par bien legiere
occasion qui leur survienne. En apres a plusieurs les ieulx sont caves ou
fossoyés, quant desja la force de resister est deffaillie, sont remplis de phlegmes, &
leurs dentz sont labefres par la frequente concution, & par la succession du
temps destituees de vertu, ilz descheent facilement : en apres la simmetrie
compacte des membres, comme le plus souvent sont tortues & se rendent
invalides, ne toute violence que survient par

[D5v]

dehors, & tout ce que à esté rompu, ou contrainctement retiré, facilement se
vient à esmouvoir : quant à ce que appartient à la bonne valetude. Il est trop
clair, nul genre estre plus miserable que des Athletes, parquoy non sans cause
s'ilz sont notez d'un genereux surnom dictz Athletes, ou qu'ilz ayent le surnom
Athlioi, c'est à dire miserables, ou que tous deux communement soient
nommez Athliotetes, c'est a dire misere, comme ayant sorty le surnom d'une
terre. Donques puis que nous avons traicté le souverain, lequel est entre les
biens du corps, & quoy ? de la bonne valetude : maintenant passons oultre au
reste, affin que non tant seullement l'exercitation Athletique ne vient à rien
conferer a la beaulté, parquoy aussi plusieurs de ceux icy, qui sont composez
de corps merveilleusement bien, & les

[D6r]

gymnastes qui les avoient en cure, les saginant oultre mesure, & les inferieurs
de chair & de sang, ilz les viennent à remettre en diverse espece de corps,
aussi d'une face difforme, & toutallement estrange & salle le vient rendre,
mesmes ceulx la qu'ilz avoient instituez à la batterie des poingtz : en apres
despuis qu'ilz ont bien leurs membres rompus & distors, ou bien parfondrés
les ieulx, par la il appert manifestement le grand fruict qu'ilz ont de telle art :
ainsi leur affaire vient à succeder tresbien tandys qu'ilz sont sains, quant à la
commodité de la forme. Incontinent qu'ilz desisteront de exercer ensemble
les autres organes du corps viennent perir, & tous les membres comme j'ay
dict, distors, ilz ne rendent bien difforme, par adventure rien de tout ce qu'a
ja esté dict, mais ilz se attribueront robeur

[D6v]

& force, car je scay assez qu'ilz diront cecy. Cela appartient grandement
à tel affaire, mais par les dieux quelle force, ou à quoy utile ? assavoir mon si
point à l'agricolation, donc tresbien fouir, messoner, ou quelque autre chose
semblable qui apartienne à l'agricolation, mais par adventure elle à la chose
bellique, viens donc oyr encores ce que dict Euripides, lequel vient à
chanter leurs grandes louanges.

bis. Euripidi tribuit Galenus.

Ne viendra l'on donner l'aspre bataille,
Ou faire guerre comme ennemis, par main :
Sus platz pourtans ne fraperont de taille,
Tout cela n'est pour fraper que cas vain :
Rien pourroit il des piedz lagil & sain,
A deschasser ennemis des cités :
De tout cela ne sont que vanités,
A mon advis nulz seroient excités,
Mesmes quant bien tous ces gents je cognois : 

[D7r]

Vain feutz tout quant à la verité,
Si l'on voyoit par lors luyre l'harnois. [15]

En apres contre la froidure & chaleur ilz sont valides quant a ce, imitant
Hercules, que tant en Yver comme en Esté, ilz sont couvers d'une peau &
deschausez, perpetuellement dormant la nuict au serain, couchant en terre, car en
toutes ces choses les enfans nouvellement nays sont plus imbecilles. Doncques
par quelle cause viendroient ilz manifester la similitude de leur force, & ou
seront a eulx agreables & dresser leurs crestes : certainement non pas bien a
cecy que les cordonniers, les charpentiers qui sont edificateurs de maisons
les dejecterent en la palestre, ou aux stades, il pourroit bien estre que en cecy
que tout le jour en venant a susciter la pouldre & soy veautrer, ilz jugeront
droictement se pouvoir faire, & digne

[D7v]

de louange : vray est que ceste louange est plustost aux cailles & aux perdris.
S'il est donc dict qu'ilz levent leurs crestes, & qu'ilz se lavent tout le jour de
fange. Mais dy moy par Iupiter, celuy Millo Crotoniales, jadis il porta par
une stade sur ses espaules, un des toureaux immoles : ô memorable demence
de ceulx qui n'entendent pas cecy, que un peu au paravant, l'ame auroit
porté le corps de l'animal vif, certes il porta de beaucoup plus moindre
labeur que Millo,car il pouvoit courir quant il le portoit, toutesfois celle
n'estoit de nul pris, non plus que celle ame de Millo : mais la fin de tel homme
declaira qu'il n'avoit point d'entendement.

[D8r]

Vne fois il regardoit un jeusne adolescent, qui avecques des coingz fendoit
des arbres, il le feit oster de la en se mocquant de luy, & luy ne usa point
d'autres instrumens que de ses propres mains, il deduisit le boys en pieces, car
toute la force qu'il avoit il l'employa au premier effort, tant qu'il vint deduire
& diviser le boys l'une partie de l'arbre ça & l'autre la, & ce pendant les
coingz tomberent avec l'autre partie

[D8v]

de l'arbre il ne peult diviser : certes longuement il se essaya, à la fin il se
trouva vaincu, & n'eust plus de puissance de extraire ses mains, mais par les deux
parties du tronc conjoinctement reserrees, ses mains premierement furent
comprinses & puis brisees, & apres furent cause de la miserable fin de Millo.
Donques il luy profita beaucoup en cecy, car il n'eusse souffert aucun mal,
avoir pourté par une stade le taureau mort : assavoir mon, si en ce temps la
il heusse peu conserver la Grecque republique, par lors qu'ilz faisoient guerre
contre les Barbares, la force de Millo, laquelle il declaira en pourtant le
taureau, plustost que la sapience de Themistocles : lequel premierement
d'un droict indice, vint à deprehender la sentence de l'oracle : en apres il vint
à conduyre la bataille comment failloit

[E1r]

car un conseil unique prudent, vient à superer beaucoup de mains. En apres
l'usance avec armes, est pire que nul autre mal, certes je pense desja estre
perspicuement declairé, l'exercitation athletique ne scavoit conferer aucune
utilité aux junctions de la vie. Aussi ilz ne soient d'aucun pris à ceulx par qui
sont exercés : vous le cognoistrez si je vous raconte celle fable, qu'un certain
homme bien elegantement la aornee, par prolixes carmes : mais la fable est de
telle façon. S'il advenoit que par la volonté de Iupiter, a tous les animaulx
advinse un consentement & une societé de vanité tout ensemble, afin que en
Olimpe le crient, non pas tant seullement les hommes vinssent au pris
appeller : mais qu'il permist a tous les animaux trestous venir a un moment.
Ie croy que nul homme ne seroit couronné

[E1v]

mesmes à une certaineté, qu'il se vient à
estendre jusques à vingt & trois stades, qu'ilz
nomment Olichon, dict le cheval le surmontera
beaucoup plus en bref cours, mais
qu'il ne soit pas plus loing d'une stade le lievre
emportera le pris. En apres au diaule la
ou le cours & recours vient à duplicquer
l'estade, le dain premier emportera les joyes :
bref nul des hommes n'est pas pour estre mis
au nombre ! O miserables hommes, combien
sont legieres voz exercitations : & est bien
d'avantaige, que nul apres l'eage de Hercules ne
se monstrera plus robuste, que un Elephant,
ou un Lyon, & je le pense bien, veu que le
taureau emporteroit la couronne à la batterie
pugile, aussi il dict, que si l'asne veult contendre
des talons, il emportera la couronne, & sera
escripte de variable evenement, que l'asne au
pancrace auroit vaincu les hommes : mais
cela estoit du temps de la vingtuniesme Olimpiade,
quant l'asne crioit d'avoir vaincu. Ceste
fable vient à declairer la force Athletique
ne estre du nombre de celles qu'il fault que
les hommes se exercent : mais les Athletes sans
force antecelent les animaulx. Par quelle façon
se viendront ilz à vendiquer des autres

[E2r]

biens, que si quelcun disoit la volupté du corps
estre nombree avec les biens, certes il n'est
pas assez suffisant, ne durant qu'ilz l'exercent,
ne aussi apres l'exercitation : car quant ilz
exercent l'Athletique, ilz vivent en travail & en
miseres, non pas tant seullement pour
l'exercice, mais pource qu'ilz sont contrains à
edacité, que s'il advient qu'ilz prennent mission
de l'art, plusieurs se font de leurs corps
boiteux & debiles. Dont par adventure ilz s'en
glorifient, pource que sur tous les autres ilz
font grand amas de pecune & autres biens :
toutesfois on les peult voir estre tenuz & obligés
par debtes d'argent qu'ilz doivent : tu ne
scaurois trouver un Athlete plus riche d'un poil,
que le vilagois d'un homme riche : combien
que cela ne soit trop honneste de amasser
richesses par telle art, il seroit beaucoup mieux
scavoir telle art que le navire rompu, qui vient
à nouer au nauphraige de la mer avec le
maistre : Cela n'advient pas à ceulx qui procurent
les negoces des riches, ne aux publicains, ne
aux negociateurs, & toutesfois ceulx icy
s'enrichissent par leurs artz. En apres si leur pecune
se vient à perdre, aussi se perd leur negociation,
de laquelle ilz ont ouvré de leur pecune

[E2v]

par quelque sort, car si cela leur fault, ilz ne
peuvent restaurer leur pristine negociation :
& si quelcun vient estudier pour soy apareiller
pecune, l'art est pour estre exercée, permanente
par toute la vie, aussi voyant que les artz
se distribuent par la premiere division en
double discrime : car les aucunes constent de
raison & sont liberales & honnestes, des autres
sont contemptibles qui constent de labeur de
corps, qu'on nomme sedentaires & mains
ouvrieres, mais il seroit requis d'apprendre
quelcune de celles premieres. Doncques il fault
eslire quelcune art & y exercer la jeunesse, de
qui l'entendement ne soit pas toutallement
brutal, ou bien la meilleure, laquelle selon
mon jugement est l'art de mediciner
mais cecy nous sera apres demonstré.

F I N.

[E3r]


 
 

Notes et Citations

[1] Début de la traduction de Daremberg : "Les animaux qu'on nomme sans raison n'ont-ils en partage aucune espèce de raison ? Cela n'est pas prouvé ; car s'ils ne jouissent pas de celle qui se traduit par la voix, et qu'on appelle verbale, peut-être participent-ils tous, les uns plus, les autres moins, à la raison psychique et qu'on nomme intime." (p.8) Les notions de raison psychique, de verbe intérieur, de sens intime, sont d'origine stoïcienne. Le verbe intérieur est un don de Mercure selon Plutarque (cf. Daremberg, pp.8-9, et aussi les "faits de sens intime" chez Maine de Biran, et la notion d'impressional en astrologie, comme force d'impulsion innervant la dynamique psychique : "Analyse critique de la sémiotique de Peirce", CURA, 2000 et Concepts, 2, 2001).

[2] Érasme : "ea quae subter humum sunt, & ea quae supra coelos sunt". Pindare rapporté par Platon : Théétète, 173 E.

[3] Érasme : "Quis Oedipum in diem vagantem & exulem / Donis recipiet, nunc quidem rarissimis". Daremberg : "Qui accueillera maintenant avec une chétive aumône Oedipe aujourd'hui errant ?" (Sophocle, Oedipe à Colonne, v.3-4). La traduction de Nostradamus, énigmatique, s'écarte considérablement du texte original.

[4] Érasme : "Te haudquaquam in altum generis evexit decus, / Non altus huc sum polluam ut genus meum." (Euripide, Les Phéniciennes, v.404-405).

[5] Platon, Ménexène, 247 B

[6] Érasme : "Atqui nos patribus longe praestamus avisque." (Homère, Iliade, IV 405)

[7] Propos de Thémistocle non identifié par Daremberg.

[8] La réponse d'Anacharsis à l'envoyé de Solon est rapportée par Diogène Laërce : Vies, éd. Genaille, vol.1, p.87.

[9] Pindare, éd. Theodor Bergk : Dithyrambes, fragm. 52, & Olympiques, VI 90.

[10] Érasme : "Nam qui formosus est, tantisper est dum videtur. At quisquis bonus est, protinus et formosus erit." (Sappho, Poèmes et fragments, II 39, "Qui est beau le sera tant que durera sa beauté ; qui est bon obtiendra aussitôt la beauté en plus.", éd.-tr. Philippe Brunet, L'Age d'Homme, 1991).

[11] cf. Homère, Iliade, V 249, VI 490 & II 180.

[12] "Homère", Odyssée, VIII 169-173.

[13] La conduite du philosophe cynique est rapportée par son homonyme Diogène Laërce : Vies, éd. Genaille, vol.2, p.18.

[14] La consultation de l'oracle à Delphes par Lycurgue est rapportée par Hérodote (Histoires, I 65).

[15] Extraits d'Autolycos, une tragédie perdue d'Euripide, rapportés par Athénée, Banquet, X 413C.

[16] Homère, Iliade, XXIV 677-679.

[17] Hippocrate, Aphorismes, II 51.

[18] Le passage est déjà cité en D1r. Hippocrate écrit dans ses Aphorismes que "Chez les athlètes, un état de santé porté à l'extrême est dangereux ; car il ne peut demeurer à ce point, et, puisqu'il ne peut ni demeurer stationnaire, ni arriver à une amélioration, il ne lui reste plus qu'à se détériorer." (I 3, éd. Daremberg, 1844).

[19] Homère, Iliade, IX 498-499.
 
Glossaire

abscondre : cacher, dérober à la vue (du latin abscondere)
accerser : faire venir, du latin accersere ou arcessere
adjecter : ajouter, du latin adjicere
anteceler : l'emporter sur, du latin antecellere
assectateur : assistant, du latin adsectator
assentateur : flatteur, flagorneur (du latin adsentator)
certioré : certain, assuré (du latin certo, certainement)
cevenable : convenable
claveler : clouer, du latin clavare
contemptible : méprisable
contendre : bander, se raidir (du latin contendere)
contumelie : affront, du latin contumelia
convive : banquet, repas, festin (du latin convivium)
curer : s'occuper, du latin curare
decerter : combattre, du latin decertare
deprehender : surprendre, intercepter
despendre : dépenser, du latin dependere (payer)
deterieur : pire, du latin deterior
diaule : double stade (du grec diaulos)
digeste : réparti, distribué (du latin digestio)
diminuer : deviner
discrime : ligne de démarcation
duisible : convenable
edacité : voracité, du latin edacitas
egregieux : excellent, du latin egregius (choisi, distingué)
eruptie : jaillie, sortie brusquement (du latin erumpo)
excogiter : inventer, imaginer (du latin excogitare)
expolier : dépouiller, spolier (du latin exspoliare)
fatine : langue, du latin fatus (propos, paroles)
finer : terminer, finir (cf. definer & definement, lettre à César 2 & 4)
formose : beau, bien fait (du latin formosus)
ia(c)trice : médicale, du grec iatros (médecin)
ignave : indolent, paresseux (du latin ignavus)
imperite : ignorant, du latin imperitus
incuser : accuser, du latin incusare
inveher : transporter, du latin invehere
jaculer : lancer, émettre, envoyer (du latin jaculare)
labefre : ruiné, secoué, ébranlé (du latin labefactus)
largition : don, libéralité, largesse (du latin largitio)
locupleter : enrichir, du latin locupletare
mutuer : apprendre (changer), du latin mutare
nitider : améliorer, faire briller (du latin nitescere)
nouer / nouër : nager, couler, puis survivre chez Erasme et dans le texte grec !
opifice : artisan, ouvrier (du latin opifex)
parfondre : engloutir, enfoncer
à peculiere : en particulier, du latin peculiaris
perspicuement : nettement, clairement (du latin perspicue)
plebeye : plébéien
presapre : naissance
prestantissime : très remarquable, très excellent (du latin praestans)
prisque : antique, ancien, vénérable (du latin priscus)
proditeur : traître
pulchritude : beauté, du latin pulchritudo
renc : cortège chez Erasme
revolver : retourner, se remémorer (du latin revolvere)
robeur : dureté, solidité
saginer : engraisser, du latin saginare
scaphe : canot, barque (du latin scapha)
stabile : stable, qui se tient droit, du latin stabilis
stamitte : bandé, endurci, du latin stamen (chaîne, fil, corde)
Sthneus : i.e. Stheneus = Sthenelos, roi d'Argos et compagnon de Diomède
sumption : prise, absorption, consommation (du latin sumptio)
superer : avoir le dessus (du latin superare)
temebonde : cf. tremebonde
tessele : carreau, du latin tessella
tremebonde : terrible, du latin tremebundus (tremblant)
turpe : laid, difforme (du latin turpis)
valetude : santé, du latin valetudo (cf. franç. valétudinaire)
vendiquer : revendiquer
yragne : araignée


 

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