CORPUS NOSTRADAMUS 68 -- par Patrice Guinard
 

Nostradamus traducteur : Le discours de Galien sur l'étude des sciences, des lettres et des arts
 

En 1557, l'année de la publication du second volet des Prophéties, Nostradamus fait imprimer chez le même éditeur Antoine du Rosne, un texte déconcertant et énigmatique, qui est l'adaptation française d'une traduction latine d'un traité de Galien (c.129-200). Une réédition du même texte paraît l'année suivante, conjointement à la publication du troisième volet des Prophéties. Antoine du Rosne pourrait être l'unique imprimeur de toutes ces éditions (cf. CORPUS NOSTRADAMUS 25, n.7)
 

La Paraphrase de C. Galen, sus l'exortation de Menodote, aux estudes des bonnes Artz
 
auteur : Galien
traducteur : Nostradamus
ville d'édition : Lyon
éditeur : Antoine du Rosne
année : 1557
in-8, 36 ff., 9,5 x 15 cms

> La Croix du Maine, 1584, p.331
> Giffre de Rechac, 1656, p.30
> Haitze, 1711, p.79
> Astruc, 1767, p.314 (Antoine "Baore" pour Rosne !)
> Eloy 3, 1778, p.401
> La Vie et le Testament, 1789, p.49
> Bareste, 1840, p.69
> Buget, 1861, pp.394-412
> Brunet 4, 1863, c.108
> Graesse 4, 1863, p.690
> Hoefer 38, 1864, c.305 (in-12)
> Kellen, 1904, p.920
> Delpy 2, 1911, n.1823
> Chomarat, 1989, n.21
> Benazra, 1990, p.25
> Brind'Amour, 1993, p.476

° Mazarine, Paris : Res 8° 29247-3
 (pagination manuelle)

° BM Lyon : Res 373199
 (fragmentaire : cahier A seul (8 ff.). Ex libris manuscrit de Jérôme de Chastillon (+ 1587), conseiller du roi et président au Parlement de Lyon. Hieronymus Castellioneus préface en latin l'ouvrage de Jean Papon, In sextum decalogi praeceptum non moechaberis (Lyon, Jean de Tournes, 1552).
 
 
 
 
 
 
 
 

auteur : Galien
traducteur : Nostradamus
ville d'édition : Lyon
éditeur : Antoine du Rosne
année : "1558" [1557]
in-8, 36 ff., 10 x 16 cms

> Du Verdier, 1585, p.881 ("Ambroise" du Rosne)
> CAT Draudius, 1610, p.58 (recopie Du Verdier)
> Michaud 31, 1822, p.402
> Brunet 8, 1880, c.37
 (cite les catalogues des foires de Francfort)
> Delpy 2, 1911, n.1823
> Chomarat, 1976, p.4 (reproduction page de titre)
> Chomarat, 1989, n.28
> Benazra, 1990, pp.34-35

° BM Besançon : 248204-8
 (dans un recueil factice)
 

Composition de l'ouvrage :
- f.A1r : titre (fleuron et vignette)
- f.A1v : huitain "De l'estatue de Galen, traduict
du Grec"
- ff.A2r-A4v : épître dédicatoire au Baron de la
Garde, datée du 17 février 1557 (6 pp.)
- f.A5r : dizain "Contre les ineptes translateurs"
- f.A5v : "Censura ad Lectorem"
- ff.A6r-E3r : texte avec 5 images aux ff. B1r,
B1v, C5r, D1v & D8v (59 pp.)
- ff.E3v-E4v : blancs


 

Le texte est dédicacé à Antoine Escalin des Aymars (1497-1578), le baron Paulin de La Garde, amiral des flottes royales en Méditerranée, duquel Nostradamus est l'invité en 1561 (cf. CORPUS NOSTRADAMUS 43). "Ay librement prins ceste temeraire audace, vous offrir ce petit opuscule de C. Galen" écrit Nostradamus, qui reprend la formule l'année suivante en s'adressant à Henry II : "d'une temeraire audace ay prins mon adresse envers vostre magesté"

L'épigramme au recto du feuillet A5 est adressée au commandeur de Beynes, Pierre de Castillon (c.1510-1593), fils de François décédé en 1550 (cf. Caesar de Nostradamus, Histoire, 1614, p.565, et la notice généalogique sur la famille de Castillon établie par un descendant à Aix en juillet 1693 : www.domainedecastillon.com/diapo/notice.pdf). Elle s'apparente au quatrain latin, intitulé "LEGIS CANTIO contra ineptos criticos" et inséré dans l'édition Du Rosne des Prophéties (septembre 1557).
 

Le texte et ses sources

La "paraphrase" de Galien figure en première place dans l'édition aldine des oeuvres de Galien : Galeni librorum, Venise, Aldus Manutius, 1525, 5 vols, in-fol. (texte grec), et encore dans la belle édition bâloise de 1538, toujours en grec et éditée par Joachim Camerarius, Leonhard Fuchs et Hieronymus Gemusaeus : Galeni Pergameni opera omnia, Bâle, Andreas Cratander, Johannn Bebel, et al., 1538, 5 vols., in-fol. (textes disponibles à la Bibliothèque InterUniversitaire de Médecine).
 

 

Charles Daremberg, le co-auteur du fameux Dictionnaire des antiquités grecques et romaines, considère que l'insertion de Ménodote au titre serait une invention de copistes, et que Galien aura rédigé son traité sans rapport avec lui. En effet, Galien a écrit contre le médecin Ménodote de Nicomédie (fl. c.135 AD), dont le scepticisme philosophique qui a influencé l'anti-astrologue et l'anti-tout Sextus Empiricus, et les principes fondés sur la seule observation empirique, étaient à ses yeux irrecevables.
 

 

La version de Nostradamus s'inspire d'une version latine, comme il est indiqué au titre, celle d'Erasme parue à Bâle chez Johannes Frobenius en 1526. Le discours de Galien en version bilingue, grecque et latine, est réimprimée à Paris en 1541 : Galeni Paraphrastae Menodoti Exhortatio ad artium liberalium studia (trad. Érasme, Paris, Christian Wechel, 1541 ; texte disponible sur Gallica). François Buget a relevé quelques différences conséquentes avec la traduction d'Érasme dans les quelques extraits qu'il a édités en 1861.

Cependant, Nostradamus s'est vraisemblablement appuyé aussi sur le texte grec, comme en témoigne le huitain au verso du feuillet A, et comme il l'indique dans son épître : "l'oeuvre à esté translatee, selon les exemplaires pour lors que par moy ont esté trouvez, que m'a esté possible de recourer jouxte ma faculté, & quant aux nombres qui ont esté tornez des poëtes Grecz, ce ne à point esté sans les deux exemplaires Grecz & Latins" (f.A4v).

Brind'Amour estime à juste titre que la traduction de Nostradamus "a toutes les apparences d'un travail scolaire, rafraîchi pour la publication" (1993, p.115), datant de ses années d'études à Montpellier. En témoignent une formule de la préface ("ja [depuis] longtemps traduict en langue françoise") et son avertissement au lecteur en A5v :

"Ne va pas croire, ami lecteur, que ce discours de Galien soit édité à la légère : sache que déjà, quand je l'avais composé avant de le publier, j'avais soumis cet Opuscule à l'approbation d'autorités, de Manaud et Jean Guilhelm, d'Antoine Torquatus, non parmi les moindres en philosophie et en rhétorique, aussi bien que d'origine française, et de latinistes expérimentés comme Antoine Laurent, Roland Berengarimo, Pychmachelus et Honoré du Chastel, et (sache) que j'ai suivi les sages conseils du très docte humaniste François Valeriola, et aussi l'avis de mon très illustre frère Jean de Nostredame."

[Sur les médecins Antoine Cadenet (Torquatus), Manaud et Jean Guilhelm d'Avignon, immatriculés dans les années 10 à Montpellier, Honoré du Chastel et François Valeriola, déjà mentionnés par Nostradamus dans son Traité des Fardements et des Confitures : cf. Gouron (1957), Saulnier (1957), et Brind'Amour (1993, pp.115-116). Nostradamus a pu rencontrer certains de ces médecins lors de ses études à Montpellier, et leur soumettre sa traduction. La seconde partie du TFC avait déjà été dédiée à Jean de Nostredame (1507-1577), son frère cadet, notaire et procureur au parlement de Provence. Brind'Amour n'a rien trouvé sur Antoine Laurent, Roland Berengarimo (?) et Pychmachelus -- moi non plus.]

Le traité de Nostradamus a été assez mal accueilli par un autre Cadenet, un certain Olrias, qui se dit son cousin germain (consobrinus) et dont une lettre issue de cette polémique a été conservée dans le Recueil des épîtres latines (cf. Lhez, 1961, pp.122-123 ; Dupèbe, 1983, pp.51-55 ; Lécureux, 1992, pp.82-84). Cet Olrias de Cadenet reproche notamment à Nostradamus de l'avoir traité de "Torquatus", c'est-à-dire de pédant cravaté, mais l'ensemble de sa lettre semble en fournir la démonstration.
 

Un traité d'éthique médicale

Deux gravures allégoriques illustrent l'antithèse principale du discours : celle de la Fortune, représentée par une femme dénudée, les cheveux au vent, debout sur un pied en équilibre sur une boule au milieu de la mer et tenant entre ses mains un étendard, et celle de Mercure, tenant un caducée et assis sur un siège au centre d'un char quadrangulaire traîné par deux coqs géants. Galien invite son lecteur à ne pas s'abandonner à la Fortune, inconstante et susceptible de mener ses adulateurs au naufrage, mais de suivre le cortège de Mercure et de s'appliquer à l'étude des sciences, des lettres et des arts, auprès desquels les privilèges de la naissance, de la richesse, de la beauté ou de la force physique apparaissent vains, aléatoires et illusoires.

Notons que certains détails du bois gravé représentant la Fortune (dessin du personnage, bateaux, marques du vent soufflant à partir d'excroissances nuageuses) l'apparentent aux bois gravés de l'Équilibriste et d'Hercule, réimprimés en 1568 pour Benoist Rigaud (cf. CORPUS NOSTRADAMUS 55). Ces images pourraient avoir été conçues par le même graveur et à la même époque (1557-1558) pour un même imprimeur, le lyonnais Antoine du Rosne.

Des conséquences de cette éthique apparaissent dans trois tableaux commentés dont l'actualité n'est pas épuisée : le convive (Diogène le cynique) qui crache au visage de son hôte ne trouvant dans sa trop somptueuse demeure un autre endroit où assouvir son besoin, la courtisane Phryné, immortalisée par Praxitèle, qui reste seule immaculée et radieuse après que les autres femmes ont mouillé et abîmé les maquillages et autres fardements qui masquaient leurs imperfections (cf. le TFC, CORPUS NOSTRADAMUS 19), et l'athlète Milon de Crotone à son déclin, c'est-à-dire en son midi selon Nostradamus, qui se brise les mains en se vantant de pouvoir aider un adolescent à casser du bois. On pense à Winston Churchill qui courait se coucher quand on lui parlait de sport, à l'opposé des politiques démagogiques actuelles, des surenchères à la compétitivité et aux prouesses passagères, vite oubliées quand bien même le cirque médiatique ne cesse d'en marteler les litanies et les clichés.
 

Un texte codé et volontairement fautif

Les allusions de la préface au grand monarque et à la prophétie de la Sibylle, mi-sérieuses mi-facétieuses me semble-t-il, montrent que la publication de ce texte n'est pas innocente, et qu'il entend s'inscrire dans le corpus poético-prophétique.

Il n'est pas nécessaire d'imaginer une prétendue maladie psychique ou mentale pour expliquer les écarts syntaxiques et lexicaux de la traduction de Nostradamus, lequel avertit ses interprètes bavasseux portés aux spéculations hasardeuses des pièges qui leur sont tendus : "Ay voulu choisir cestuy icy [ce texte de Galien], & ne dis les causes parquoy (...) & ne y aura deffault nullement, que seront quelques uns, à qui possible ne pourroit nullement imiter la moindre partie de la translation, qui vouldront calomnier quelque mot, que possible leur semblera aliené à leurs oreilles" (ff. A3v & A4v) -- comme il répond à chaud aux critiques dont il fait l'objet dans les années 56-58, émises par les Couillard, "Hercules le François" et autres Videl, et par avance à leurs héritiers des siècles postérieurs, ricaneurs, idéologues et autres imbéciles.

L'appareil lexical est truffé de néologismes latinisants (cf. CORPUS NOSTRADAMUS 67), et la syntaxe est calquée sur le latin, à l'instar du titre donné au texte de Galien : "C. Galen de Pergame, apres Hippocrate des Medicins obtenant le principat exortation, aux bonnes Artz mesmement Medicine" qu'on lira ainsi : "Exortation aux bonnes Artz mesmement Medicine, de C. Galen de Pergame, obtenant le principat des Medicins apres Hippocrate".

Ces difficultés levées, reste que le texte recèle un certain nombre de bizarreries, et l'épigramme latine qui figure dans la lettre dédicatoire semble appuyer l'idée d'un texte codé (f.A3v) :

G1
Volventur saxa litteris & ordine rectis,
Cùm videas Occidens & Orientis opes :
Ganges indus, tagus, erit mutabile visu,
Merces commutabit suas uterque sibi.

Les repères (sacrés) seront déroulés en lettres droites et (remis) en ordre,
Afin que tu voies aussi, Occident, les richesses de l'Orient :
Du Gange indien au Tage on verra des bouleversements,
Quand ils échangeront leurs biens chacun de leur côté.

Mot à mot pour le premier vers : Les pierres (saxa) seront déroulées (volventur) en lettres droites (litteris rectis) et (&) en ordre (ordine). Brind'Amour donne de ce vers une traduction incompréhensible : "Les rochers rouleront quant aux lettres et aux droits selon l'ordre" ! (1996, p.277).

Lucien de Luca a retrouvé la strophe latine dans les Inscriptiones sacrosanctae d'Apianus (Ingolstadt, 1534, p.ii) qui donne "mirabile" au lieu de "mutabile", et Nostradamus ajoute encore une particule au second vers. Cependant, avoir trouvé la source ne dédouane pas de facto de toute interrogation relative aux raisons qui ont incité Nostradamus à choisir ces vers, plutôt que d'autres, comme par exemple ceux de l'Alexandra de Lycophron (cf. infra : l'intrusion de lettres droites).
 
Apianus, Inscriptiones sacrosanctae, Ingolstadt, 1534, p.2, Volventur saxa literis et ordine rectis
 

Mais l'inscription d'Apianus, reprise par Bernardo de Brito dans le 1er livre de sa Monarchia Lusytana (1597, p.67r ; http://purl.pt/14843), daterait du retour au Portugal de l'expédition de Vasco de Gama en 1499. Fernão Lopes de Castanheda (1500-1559) raconte que quelques jours avant le débarquement de Nicolau Coelho à bord du premier navire de la flotte de Vasco de Gama, trois colonnes antiques portant des inscriptions sibyllines avaient été découvertes à Sintra près de Lisbonne. L'une d'elle portait un texte similaire à celui repris par Apian, mais avec "Oriens Occidentis" au second vers (au lieu de "Occidens Orientis"), traduit par Castanheda et dont Sanjay Subrahmanyam donne une version française (p.83) :

Ces pierres se tourneront et les lettres se mettront droites et dans l'ordre,
Quand vous, ô Occident, verrez les richesses de l'Orient.
Le Gange, l'Indus et le Tage seront une vue merveilleuse à contempler.
Car chacun échangera ses biens avec l'autre.


[A noter l'inversion Occident/Orient déjà présente dans la traduction initiale de Castanheda ! Cf. le premier volume de l'História do Descobrimento e Conquista da Índia pelos Portugueses de Fernão Lopes de Castanheda (Coimbra, 1551), sa traduction française par Nicolas de Grouchy (1510-1572), Le Premier Livre de l'histoire de l'Inde (Paris, Michel de Vascosan, 1553 ; Anvers, J. Steelsius, 1554), la réédition de l'ouvrage de Castanheda (Porto, 1979), et l'article de Sanjay Subrahmanyam, "Du Tage au Gange au XVIe siècle : une conjoncture millénariste à l'échelle eurasiatique", in Annales Histoire, Sciences Sociales 56, Paris, EHESS, 2001, p.51-84).]

Ces pierres, saxa, pourraient aussi faire allusion dans l'esprit de Nostradamus au rocher sacré sur l'Aventin où Rémus aurait consulté l'oracle (Ovide, Fastes, V 149-154) : "Les auspices pris par Rémus l'avaient été d'un emplacement situé à la pointe nord-ouest de l'Aventin, appelé communément Saxum" (Charles Daremberg et Edmond Saglio (dir.), Dictionnaire des antiquités grecques et romaines, vol. 4.2, Paris, Hachette, 1877, p.892).
 

François Buget, après avoir supposé que Nostradamus "avoit traduit cet opuscule de Galien (...) afin que l'on pût trouver le secret de sa langue en comparant le françois avec l'original, c'est-à-dire avec la traduction d'Érasme" (p.395), narre sa rencontre avec le texte : "Je ne vis dans cette traduction, souvent presque inintelligible, même avec le secours du latin, qu'une suite d'offenses à la grammaire et au sens commun, de contre-sens faits à plaisir, et d'omissions qui brisent le fil de la pensée, dans le but évident de révolter le lecteur et de se faire passer pour un fou (...) je reconnus ensuite que ce livre contenoit réellement le secret de l'auteur, et complétoit les preuves qu'on en trouve dans tous ses écrits, si l'on est enfin sur la voie." (p.395). Et plus loin : "Les omissions et les additions, les absurdités et les bizarreries de tout genre attirent l'attention de l'observateur, et le confirment dans ses découvertes." (p.408). Malheureusement Buget ne nous livre pas "le secret", les "preuves" et les "découvertes" que son lecteur serait en droit d'exiger après de telles déclarations.

[On peut se demander à cette occasion si c'est le décès de cet auteur qui a interrompu la parution de ses Études Nostradamiennes, auquel cas les éditeurs du Bulletin du Bibliophile ne se sont pas empressés, à ma connaissance, d'annoncer l'événement et de rechercher les probables brouillons manuscrits en attente de publication, ou si la parution de la série a été sciemment interrompue par eux contre la volonté du premier spécialiste moderne de Nostradamus.]

Outre les entorses à la syntaxe et la pléthore de latinismes qui poivrent le texte, relevons quelques importantes bizarreries formelles et structurelles probablement mises en place par Nostradamus en concertation avec son éditeur.
 

L'intrusion de lettres droites

Un nombre assez important de lettres droites dans des passages en italiques : T au cinquième vers du huitain au verso du premier feuillet, F et T en C2v, V en C3v, T en C7r, N en C8r, deux A et deux T en C8v, L en D3v, T en D7r, et parmi les minuscules, trois fois y en C7r, l en C7v, les lettres h, f, g, l, l, g, g, f, f, l en C8r, h, h, g, f, z, h, v, g, v, b, g, y, f, y, v, y, h, v en C8v, f en D1r, et z en D7v. Ces 11 lettres comptant pour 14 caractères, semblent indiquer une certaine pénurie de poinçons. En apparence, car le nombre 14 renvoie au découpage du texte grec en 14 sections, et les almanachs recèlent 154 quatrains (14 x 11) à joindre à ceux des Prophéties. Une substitution similaire de la droite à l'italique, à la huitième lettre de l'expression " V I E  E T  F E L I C I T E " figure dans le titre de la préface à César de l'édition Du Rosne de septembre 1557 (f.A2r), comme on retrouve dans cette dernière édition, comme dans la Paraphrase, la même lettre ornée A dont le cadre est brisé sur la droite (cf. CORPUS NOSTRADAMUS 27).
 
A
 
F
   
L
N
T
V
   
2
 
1
   
1
1
6
1
   
 
1
6
6
5
4
   
4
6
2
 
b
f
g
h
l
   
v
y
z

[Je remercie Mario Gregorio, le fondateur de la Bibliothèque Nostradamus (dont l'idée nous en est venue le 24 novembre 2004), d'avoir vérifié l'ensemble des vers en italiques le 10 août 2007, et attiré mon attention sur deux lettres droites qui m'avaient échappé lors de la publication de cet article le jour précédent.]
 

 

Et en déroulant les 46 lettres droites dans l'ordre de leur apparition, comme semble le suggérer le premier vers du quatrain latin (Volventur saxa litteris & ordine rectis : "Les repères sacrés seront déroulés en lettres droites et en ordre"), on obtient la suite qui suit, dont la clé m'est pour l'heure inconnue :

T F T V T y y y l h f g l N l g g f f l h A T
h g f z h A v g v b g y f y v y T h v f L T z

Notons encore la répartition bien spécifique des lettres droites sur les 11 pages concernées :
 
nombre de lettres
 
1
2
1
4
1
11
22
1
1
1
1
folio
 
A1v
C2v
C3v
C7r
C7v
C8r
C8v
D1r
D3v
D7r
D7v
page
 
2
36
38
45
46
47
48
49
54
61
62

La suite des 11 pages contenant des lettres droites insérées dans les vers en italiques, à savoir les pages 2, 36, 38, 45, 46, 47, 48, 49, 54, 61 et 62, semble s'apparenter à celle des numéros de quatrains transcrits par Chavigny dans la prétendue douzième centurie : 4, 24, 36, 52, 55, 56, 59, 62, 65, 69 et 71.

Ces séries de 11 (11 lettres droites différentes au total, sur 11 pages, dont 11 à la page 47, 22 à la page 48, ou encore 33 au feuillet C8) semblent attirer l'attention sur un code à 44 lettres (4 x 11), et non à 46. Quand il dépeint le char quadrangulaire d'Apollon, Nostradamus n'entend-il pas souligner ce nombre 44 en employant l'expression "quarrê des quarres" qui ne figure pas dans le texte original ?

Les deux lettres à soustraire seraient alors le T du huitain (A1v) qui n'appartient pas au texte de Galien, et le L en D3v en raison de sa présence dans l'expression " V I E  E T  F E L I C I T E " figurant dans le titre de la préface à César de l'autre édition Du Rosne. Il en résulte le code suivant, qui peut être disposé sur quatre lignes :

F T V T y y y l h f g
l N l g g f f l h A T
h g f z h A v g v b g
y f y v y T h v f T z

Et peut-être faut-il dérouler et joindre 4 fois les lettres du surnom du prophète au sein de cette nouvelle matrice ?
 

Le nombre 5, clef de voûte du traité

L'observateur, même distrait, aura remarqué la présence de la lettre L entre crochets et en italiques après l'adresse au baron de la Garde, ou plutôt le nombre romain 50, égal à deux fois le carré de 5. L'adresse ne comporte que 43 mots, qu'on peut cependant porter à 48 (= 43 + 5) en séparant l'adverbe "tres" de ses adjectifs, et même à 50 en comptant "mon_seigneur" et "Nostre_dame" pour deux mots -- une solution passablement convaincante. Reste que le nombre 5 semble au moins deux fois mis en exergue par ce subterfuge.

Les cinq vignettes (la Fortune, Mercure, Diogène, Phryné, Milon) renvoient au nombre précédemment souligné. La première lettre du texte et celles qui suivent les gravures allégoriques, à savoir : A, C, T, S, e & V sont très proches des cinq lettrines de la première édition, lesquelles forment le vocable CAVET (du latin cavere) : "il fait attention, il prend garde, il veille sur" (cf. CORPUS NOSTRADAMUS 26), renvoyant à l'adresse latine usuelle caveat lector. Le double décalage (transformation du /e/ en minuscule et adjonction d'une lettre supplémentaire) pourrait être un procédé d'occultation imaginé afin de ne pas rendre l'ensemble du dispositif trop évident aux lecteurs de l'époque, adeptes et férus de ces jeux cryptographiques. Ceux d'aujourd'hui n'y voient, malgré l'accumulation des preuves, que des procédés dus au hasard et que la brutalité de leurs modes et méthodes de raisonnement empêche d'appréhender.

L'expression archaïque ASSAVOIR MON, qui inaugure le discours et est utilisée à l'envi par Nostradamus, figure dans son texte pas moins de 10 fois (= 2 x 5). Le vocable "MON" n'est pas le possessif du français, mais l'interrogatif grec, môn (est-ce que ?). Tombée en désuétude, l'expression renforce l'interrogation en introduisant une nuance dubitative, qu'on peut rendre par la formule : "est-ce que vraiment ?... ou bien non ?"

assavoir mon, si l'on peult donner
ASSAVOIR mon les Animaulx
Assavoir mon doncques, si ce n'est bien infame
assavoir mon, s'il ne te semble pas
assavoir mon a la guerre
Assavoir mon si on viendra prelire
Assavoir mon si nous viendrons
assavoir mon si l'on voit
assavoir mon si point à l'agricolation
assavoir mon, si en ce temps la

Rabelais l'utilise au chapitre 3 de son Pantagruel, "Du deuil que mena Gargantua de la mort de sa femme Badebec" (dans l'édition Claude Nourry, c.1531) : "Et le doubte qui troubloit son entendement estoit, assavoir mon s'il debvoit pleurer pour le deuil de sa femme, ou rire pour la joye de son fils ?" Mais l'expression disparaît de l'édition François Juste de 1542 (cf. éd. Huchon, p.225). Un autre exemple figure à la page 152 de l'Imagination poetique de Barthélemy Aneau (Lyon, Macé Bonhomme, 1552) :

En cest Image, est un sage Astrologue
Et un Enfant Bastard, qui l'interrogue
Asavoir mon, de quel Pere il est filz ?
Et l'Astrologue en hault les yeux affix
(En luy monstrant d'une part le Soleil :
Et d'autrepart en terre un homme vieil :
Celluy (dict il) de ton ame est Auteur,
Et cestuy cy de ton corps geniteur.

L'expression, qui n'apparaît pas dans les Prophéties, a pu séduire Nostradamus parce que la particule "môn" est issue du grec, et surtout parce que les lettres qui en composent l'ensemble forment presque une anagramme de son surnom : seules les lettres O et I doivent être remplacées par T et D pour transformer ASSAVOIR MON en NOSTRADAMVS, et plus précisément 5 lettres permettent de passer de O à T, et 5 autres de I à D (soit 2 fois 5 lettres en descendant puis en remontant l'alphabet).
 

Les quatrains additionnels

La mise en page du texte est étonnante, car le texte se resserre sur les trois dernières pages sans nécessité apparente. Il n'est plus imprimé sur 21 lignes mais sur 26 avec des caractères plus petits (encore un écart de 5). Les pages du feuillet E2 contiennent environ un tiers de texte en plus, ce qui aurait permis à A. du Rosne de les faire imprimer aux ff. E2r, E2v et E3r et de terminer paisiblement sa mise en page au verso du feuillet E3. Ce n'est pas le scénario qui a été adopté, et l'on peut légitimement soupçonner l'astrophile et médecin provençal d'avoir voulu attirer l'attention sur cette dernière page, à savoir la page 69 de l'ouvrage.

Or que trouve-t-on au tiers et au deux tiers de cette page terminale ? : un avertissement en C7v (en haut de la page 46), "N'y entre poinct murtrier du clair Poete", et un quatrain en B4v (en bas de la page 23), qui est aussi la première pièce versifiée adaptée du texte de Galien :

G2
Qui recevra par dons tout maintenant
Vaguant Oedipus banny & exilé :
De son pays ce jour humainement,
Que par nauphrage tout à esté pillé.

Je soupçonne ce quatrain d'appartenir au corpus poético-prophétique, comme doivent probablement l'être quatre de ses semblables, compte tenu des éléments précédemment examinés, relatifs au codage quintuple du texte.

Nostradamus a remarqué que Galien cite par deux fois des vers d'Euripide sur les athlètes dans des versions légèrement différentes. Il s'empare malicieusement de cette inconséquence pour donner une double version de son modèle latin n'ayant plus grand chose à voir avec l'original, se contentant d'y faire figurer quelques termes de l'original impliqués dans des contextes tout autres. En voici les deux versions en C3r et D2r de l'édition de 1541 :
 
Num adversus hostes praeliabuntur, manu
Discos ferentes, sive vibrata aspide 
Pedibus citi hostem submovebunt patria ?
Nullus profecto : vana fiunt omnia haec,
Vbi cominus ferrum micare coeperit.
Num adversus hostem praeliabuntur, manu
Discos ferentes ? numve vibrata aspide
Pedibus citi hostem submovebunt patria ?
Nullus profecto : vana fiunt omnia haec,
Vbi cominus ferrum micare coeperit.

Traduction française de Daremberg : "Combat-on dans la mêlée le disque en main, repousse-t-on les ennemis de la patrie en courant à travers des boucliers ; personne ne fait de pareilles sottises quand il est devant le fer ennemi." (1854, p.33)

Les deux traductions versifiées du même texte, très différentes, doivent probablement être retenues pour les trois quatrains restants. La seconde épigramme est sous forme d'acrostiche au nom du poeta mathematicus provençal : "avons mys nostre surnom, aux lettres superieures".
 
 
Assavoir mon si on viendra prelire,
Par Mars ouvert contre ses ennemis,
Par main que plat vient getter & plier,
Ou par aspic vibree il sera mis :
Des pieds legiers la n'y sera commis,
Nul sur ma foy pour bien le vray deduire
Toutes ses choses sont bien vaines ormis,
Lors que le fer commencera de luire. 
N e viendra l'on donner l'aspre bataille,
O u faire guerre comme ennemis, par main :
S us platz pourtans ne fraperont de taille,
T out cela n'est pour fraper que cas vain :
R ien pourroit il des piedz l'agil & sain,
deschasser ennemis des cités :
D e tout cela ne sont que vanités,
mon advis nulz seroient excités,
M esmes quant bien tous ces gents je cognois :
V ain feutz tout quant à la verité,
S i l'on voyoit par lors luyre l'harnois. 

Outre l'obscurité de ces vers, ce sont aussi, avec ceux des quatrains en A3v et B4r, les seuls mis au futur (temps de l'énoncé prophétique) : "volventur", "erit", "commutabit", "recevra", viendra", "sera mis", "sera commis", "commencera", "viendra", "fraperont". Je propose donc de retenir les deux quatrains formant le huitain et les quatre premiers vers de l'acrostiche, car leurs énoncés sont dans le style et l'esprit des quatrains centuriques. Sur le dernier vers du huitain, cf. à la Pronostication pour 1562 : "en plusieurs assemblees les fers commenceront tellement de luire" (B3v) ou dans la version des Pléiades de Chavigny : "en plusieurs assemblees le fer commencera tellement à luire" (1603, p.82).

G3
Assavoir mon si on viendra prelire,
Par Mars ouvert contre ses ennemis,
Par main que plat vient getter & plier,
Ou par aspic vibree il sera mis.

G4
Des pieds legiers la n'y sera commis,
Nul sur ma foy pour bien le vray deduire
Toutes ses choses sont bien vaines ormis,
Lors que le fer commencera de luire.

G5
Ne viendra l'on donner l'aspre bataille,
Ou faire guerre comme ennemis, par main :
Sus platz pourtans ne fraperont de taille,
Tout cela n'est pour fraper que cas vain.
 

Les quatrains G1 à G5 seraient les premiers des 34 quatrains supplémentaires à être susceptibles de rejoindre ceux des Prophéties et des Almanachs (cf. mon article de 2003 : "Les pièces de l'héritage : Un dispositif de codage du nombre de quatrains prophétiques").

Les vers français mis en italiques sont au nombre de 110 (= 22 x 5). On retrouve un nombre du Testament de Nostradamus (à savoir 22), ainsi que le nombre 5 qui est le nombre-clé de cet ouvrage. On dénombre encore, en tenant compte de l'épigramme latine de la préface, 22 vers (= 11 x 2) dans les pièces liminaires (huitain, dizain et épigramme latine) et 92 (= 23 x 4) dans le texte, soit au total 114 vers (= 19 x 6). La progression arithmétique (2, 4, 6) souligne les nombres impliqués dans les multiplications, à savoir 11 et 23 d'une part, 19 de l'autre, c'est-à-dire 34 (11 + 23) et 19, nombres se rapportant aux quatrains supplémentaires, déjà mis en avant dans le TFC (cf. CORPUS NOSTRADAMUS 19).

[Je le donne comme une coïncidence : la somme des numéros de pages correspondant aux 5 quatrains voilés (6 + 23 + 48 + 49 + 61) est égale à 187 (= 11 x 17), soit un décalage de 3 avec la somme des numéros de pages correspondant aux 5 vignettes (17, 18, 41, 50, 64), égale à 190 (= 10 x 19).]

Ainsi les indications numérologiques de la traduction du texte de Galien s'articulent sur celles des traités antérieurs, la traduction d'Horapollon et le Traité des Fardements et des Confitures, et portent leurs premiers fruits : cinq des trente-quatre quatrains additionnels, qui résultent d'une bonne compréhension du Testament que Nostradamus a fait établir quelques jours avant son décès -- un texte crypté comme l'a compris Daniel Ruzo --, font leur apparition dès l'an 1557.

La traduction par nouer (ou nouër) de termes employés successivement au sens de nager, couler, puis survivre chez Erasme ou dans le texte grec, montre à l'évidence que le traducteur est plus rusé que ses "ineptes translateurs" qui le prennent ou cherchent à le faire passer pour un illettré, un charlatan, voire un malade. Crypter un texte en y apposant ses marques, indélébiles et infalsifiables, pour les générations futures, aura été sa principale préoccupation ; retrouver le sens d'une oeuvre ordonnée selon le nombre et à travers le mythe, dans le style des sagesses, voire des philosophies antiques, à commencer "chez nous" par la pythagoricienne, restera le canevas d'une compréhension correcte de son message.

Parce que probablement, en sentant s'éloigner l'esprit de l'Antiquité -- malgré son renouveau passager au XVIe siècle, dans les lettres certes, mais ni dans l'esprit, ni surtout dans les modes d'existence --, en sentant approcher la barbarie moderne et post-moderne se prostituant aux foires de ses pseudo-valeurs, dans ses marchés de morales intéressées et d'éthiques cybernétiques, ou dans la consommation de produits idéologiques et sous-culturels qui laminent les mentalités et métamorphosent l'humain en bestiau atterré au spectaculaire, Nostradamus aura probablement voulu - avec Turrel - la fin de ce monde. Reste à savoir, en annonçant le retour de Saturne, le vieillard taciturne de Galien, s'il parvient à convaincre : qu'il les a vus.
 
 

Pour le fac-similé du texte : cf. CORPUS NOSTRADAMUS 66
Pour l'édition critique du texte : cf. CORPUS NOSTRADAMUS 67
 
 

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 Nostradamus traducteur : Le discours de Galien
 sur l'étude des sciences, des lettres et des arts
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 09-08-2007 ; last updated 24-07-2016
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