Nostradamica

CORPUS NOSTRADAMUS 108 -- par Patrice Guinard
 

Les éditions lyonnaises imprimées vers 1627
 

La parution des éditions des Prophéties au cours des siècles, et notamment au XVIIe siècle, accompagneront souvent les événements politiques majeurs (cf. les éditions ligueuses, celles parues après l'assassinat d'Henri IV, celles parues sous la Fronde, celles parues vers 1667-1669 après la peste et l'incendie de Londres, etc). Les éditions datées de 1627 pourraient se rattacher à la prise de La Rochelle et à l'éradication de la place forte protestante après soixante ans d'existence. La politique et les accords entérinés par Henri IV sont remis en cause.

Outre la réimpression lyonnaise Antoine du Rosne datée de 1627 (cf. CN 106), quelques éditions semblables, probablement partagées entre plusieurs libraires qui tenaient boutique à Lyon rue Mercière, ont été imprimées à Lyon à la fin de l'année 1627 ou au début de la suivante.
 

Édition Jean Didier : fin 1627

I- Les Propheties de Me. Michel Nostradamus. Dont il y en a trois cens qui n'ont encores jamais esté imprimees, Adjoutees de nouveau par ledit Autheur.
II- Les Propheties de Me. Michel Nostradamus. Centuries VIII. IX. & X. Qui n'ont encores jamais esté Imprimees.
III- Les Propheties de Me. Michel Nostradamus. Pour les ans courans en ce Siecle. Centurie XI. Qui n'ont encores jamais esté imprimees.

Édition datée de 1627 aux titres des trois livres, in-16, 120 ff. (comme les deux suivantes). A noter l'orthographe modernisée "Adjoutees" au lieu d' "Adjoustees" introduite avec ces éditions.
 

- BM Lyon : 813148
- Zentralbibliothek Solothurn (Suisse) : Rar 730
- BN Napoli : B. Branc. 100A 6
- B. Palatina, Parma : 42960
- exemplaire Benazra : Res N 14 (73 × 114)

Ruzo, n.57, pp.363-364
Chomarat, n.185
Benazra, n.41

Les deux premiers livres contiennent les deux préfaces et les 942 quatrains des éditions Rigaud, plus trois quatrains additionnels notés VII 43, VII 44 et X 101, lequel est celui du "fourcheu" ajouté par l'édition Chevillot de 1615. Le troisième contient la préface de Sève, les 58 sizains, et 12 des 13 quatrains des "centuries XI et XII" rapportés par Chavigny, toutes pièces figurant dans les éditions troyennes Chevillot. (cf. CN 80).
 


 

Jean Didier aurait exercé entre 1602 et 1648 selon Marie-Anne Merland et Guy Parguez (Répertoire bibliographique des livres imprimés en France au XVIIe siècle. Tome XXII, Lyon. Troisième partie, Baden-Baden, 1997, 269-274), mais plus sûrement dès 1592 selon Baudrier. L'édition fautive comprend d'assez nombreuses erreurs de pagination et de foliotation, l'orthographe "LION" en seconde page de titre, la datation de la préface à César au 1er mars "15551", la numérotation "CXVII" pour le quatrain supplémentaire XCVII (97) de Chavigny, etc. Les lettres ornées sont absentes à la centurie 4 et à la supposée centurie 12.

Dans la préface à César, à la section 26 de ma numérotation, on trouve l'indication "sont perpetuelles vaticinations, pour d'icy à l'annee 3192" (f.*5v). Dans l'autre préface figurent la date du 14 mars "1547" (au lieu de 1557), et la rétrogradation de Mercure du 3 au 24 février (comme dans l'édition B de Benoist Rigaud et contrairement aux autres qui indiquent le 27).
 

Édition François La Bottière : fin 1627
 

- Kantons & UB Freiburg : Bk 49
- B. Palatina, Parma : 7091

Benazra, n.42

Cette édition, sans adresse de libraire aux titres, est identique à la précédente. Elle pourrait être une édition partagée entre plusieurs libraires (cf. aussi la suivante). La vignette aux trois pages de titre est celle figurant au premier livre des éditions Poyet et Didier de ca. 1612-1613.
 

Édition Jean Huguetan : fin 1627
 

- Roma, Bibli. Casanatense : kk XXIII 32
- exemplaire Rigaux ⇒ Ruzo ⇒ Mario Gregorio

Chomarat, n.186


 

 

Cette édition est identique aux précédentes. Le libraire et éditeur Jean III Huguetan (vers 1562 - ap. 1646 selon Baudrier) est le fils de Jean II Huguetan (c.1530-1613), éditeur de 1566 à 1596 environ (selon Baudrier) et qui publie en 1574 la Prognostication generale pour l'année 1575 de l'imposteur Crespin Archidamus. C'est probablement ce dernier qui s'intéressait déjà au début des années 60 aux publications annuelles de Nostradamus : "Jean Huguetan dépêche un associé à Valence, avec soixante livres tournois en poche pour se procurer le nouvel almanach de Nostradamus." (Natalie Zemon Davis: "Le monde de l'imprimerie humaniste: Lyon", in Chartier & Martin, vol. 1, 1982, p.258 ; et 1989, p.307).
 

Quelques lettrines, deux bandeaux et une vignette de l'édition Jean Huguetan
 

On remarquera sans en tirer d'exorbitantes conclusions, que le dernier A, agrandi sur l'image et figurant à la centurie VI, est similaire à celui figurant aux centuries III, V et VI dans l'édition B de Benoist Rigaud (ca. 1572).
 





 
 

Édition Claude Castellard [sic] : c. 1628
 

- BN Napoli : XL-A-55
- exemplaire Ruzo

Ruzo, n.56, pp.363
Chomarat, n.184
Benazra, n.43


 

Hormis la mention "Avec permission" et l'absence de date au premier frontispice, cette édition est identique à celle de Jean Didier selon Ruzo qui possédait une copie de la première et un exemplaire de la seconde (cf. Testament, p.318). Le libraire lyonnais Claude Chastellard a exercé entre ca. 1610 et 1632.
 

Édition "Pierre Marniolles" (partie 1 et 3) et Estienne Tantillon (partie 2) : c. 1629

I- Les Propheties de Me. Michel Nostradamus. Dont il y en a trois cens qui n'ont encores jamais esté imprimees, Adjoutees de nouveau par ledit Auteur.
II- Les Propheties de Me. Michel Nostradamus. Centuries VIII. IX. & X. Qui n'ont encores jamais esté Imprimees.
III- Autres Propheties de Me. Michel Nostradamus. Pour les ans courans en ce Siecle. Centurie XI. Qui n'ont encores jamais esté Imprimees.
(principales différences orthographiques en bleu)

Édition non datée mais avec mention du nom des libraires et des bois gravés différents aux trois livres (contrairement aux précédentes), in-16, 120 ff. La vignette au dernier livre est reprise des versions lyonnaises des almanachs de Nostradamus.
 

- Wien, ÖNB : *38.M.194
- Roma, Bibli. Casanatense : g XII 14

CAT Eugène Piot, 1892, II, n.542 (réf. Chomarat)
Ruzo, n.58, p.364 (1630 ?)
Chomarat, n.180 (1615)
Benazra, n.69 (1650)


 

Selon Ruzo, Marniolles aurait copié Castellard. Chomarat note que "Pierre Marniolles est connu comme imprimeur à Lyon entre 1612 et 1621" (Chomarat, p.100). En fait des éditions lyonnaises imprimées par Marniolles existent en 1611 et en 1622. Mais dès 1621 et jusqu'en 1629, un Pierre Marniolles imprime ses ouvrages à Grenoble : Dans l'Union des trois-ordres de Dauphiné (1627), il est dit imprimeur du Roy et de la Cour du Parlement. Benazra indique la date de 1650, puis plus récemment celle de 1620 sur son site en suivant semble-t-il Chomarat. Hélas pour eux, je crains que Ruzo, une fois encore, ait été le plus perspicace. L'édition Marniolles/Tantillon pourrait être une édition piratée, imprimée au nom de Pierre Marniolles après son décès.
 


 
 

Ces éditions se caractérisent par l'ajout de deux quatrains qui ne figuraient dans aucune des éditions connues, numérotés 43 et 44 à la centurie VII.
 

"VII 43"
Lors qu'on verra les deux licornes,
L'une baissant, l'autre baissant,
Monde au milieu, plier aux bornes
S'enfuira le neveu riant.

"VII 44"
Alors qu'un Bour fort bon
Portant en soy les marques de justice,
De son sang lors pourtant son nom
Par fuite injuste recevra son supplice.

L'édition Pierre Leffen de Leyde (1650) reprendra les quatrains dans une meilleure version (mais cf. "fera" pour "sera") :

Lors qu'on verra les deux licornes
L'une baissant, l'autre abaissant,
Monde au milieu, pilier aux bornes
S'en fuira le neveu riant.

Alors qu'un bour fera [sic] fort bon,
Portant en soy les marques de justice,
De son sang lors portant son nom
Par fuite injuste recevra son supplice.

 

Les quatrains, non consignés par Chavigny dans son Janus, sont considérés comme authentiques par Le Pelletier qui rapporte le premier au traité de Zurich signé par "le neveu" Napoléon III en octobre 1859, et le second à la fuite de Louis XVI (Les oracles, 1, pp. 276 et 181-182). Ils sont encore acceptés par Ruzo dans son agencement du corpus prophétique pour des raisons cryptographiques qui ne sont pas les miennes (Testament, pp. 47 et 319). Benazra les suit : "On peut se demander si les deux quatrains ci-dessus sont ou non de Nostradamus. Est-ce que le "faussaire" a utilisé des documents ayant appartenu au prophète, ou bien, a-t-il réussi à pénétrer le sens des quatrains centuriques relatifs à deux événements futurs ..." (Répertoire, p.188). Mais l'explication est ailleurs.
 

La ville de La Rochelle adopte le parti protestant vers 1568. Un premier siège de La Rochelle, ordonné par Charles IX et commandé par le futur Henri III a lieu en février-juin 1573, et se solde par un retrait des troupes royales. Elle devient un bastion du protestantisme, confortée par l'édit de Nantes signé en avril 1598 par Henri IV, avant d'être à nouveau assiégée par Richelieu aux ordres de Louis XIII entre le 10 septembre 1627 et le 28 octobre 1628. la cité capitule après plus d'une année de combats et la mort de près des 4/5e de la population d'une ville qui comptait près de 30.000 habitants.

C'est le sujet des deux quatrains qui auraient circulé en version manuscrite dès le début du siège de La Rochelle (fin 1627), avant d'être repris, fautivement, dans les éditions datées de 1627. Sans entrer dans le détail de l'explication de ces quatrains métriquement atroces, il est assez clair qu'ils ont été écrits lors du siège de La Rochelle et qu'ils en anticipent ou en conjurent l'issue.
Les licornes sont les deux puissances maritimes, la française et l'anglaise venue prêter main forte aux Rochelais.
Il y est question de la fuite d'un neveu, un Bourbon. Louis XIII est appelé le neveu parce qu'il est le fils de l'héritier par alliance Henri IV de Bourbon, lequel épouse le 18 août 1572 Marguerite de France, soeur de trois rois de France, les Valois François II, Charles IX et Henri III, et se remarie en décembre 1600 à Lyon avec Marie de Médicis, la mère de Louis XIII.
Louis XIII, le fils du beau-frère des trois derniers Valois, est aussi surnommé le juste.

J'en tiens pour preuve un autre quatrain apocryphe qui circulait en 1627 sous le nom de Nostradamus, lequel atteste de l'utilisation du terme "neveu" pour désigner Louis XIII (cf. la lettre de Justinien Croppet, seigneur d'Irigny et conseiller du Roi, à Monsieur de Pomay, trésorier des finances à Lyon et conseiller du Roi, datée du 17 décembre 1627, Arch. Mun. de Lyon, reg. AA-97 ; citée par Hawkins, 1916, p.225):

L'an tournoyant trois fois sept et puis six
L'un des Capetz baisera la pucelle
Encor au bout se réduira la belle
A son nepveu marqué de sept et six.

Ce sont là de grosses ficelles, étrangères aux procédés raffinés utilisés par le poète provençal :
- 3 fois 7 plus 6 font 27 (l'année 1627)
- la pucelle, c'est La Rochelle, le bastion imprenable
- le neveu marqué de sept et six, c'est Louis 13 (6 + 7)

L'issue annoncée par ce quatrain semble à l'opposite de celle des deux autres. Ils ont été fabriqués pour l'occasion par les partis rivaux qui l'un et l'autre ont essayé d'instrumentaliser le texte des Prophéties. Chomarat (n.183) et Benazra (pp.190-191) mentionnent un ouvrage anonyme de 5 pages sans lieu ni date (Bordeaux ?, 1627 ?), signalé par Léopold Gabriel Delayant (1806-1879) dans sa Bibliographie rochelaise (La Rochelle, 1882, n.892, p.259), les Centuries de Nostradamus, avec l'interprétation (BnF Paris: Ye 28642 et BM Carpentras: M 752), qui reprend ce quatrain, fautivement au troisième vers : "se rendra il" pour "se réduira". Benazra signale aussi un manuscrit de la bibliothèque de Carpentras (ms. 2050) dans lequel un commentateur du quatrain précise qu'il lui a été communiqué en mars 1628, donc à une date postérieure à celle indiquée par Justinien Croppet.

L'arrivée des anglais au large de l'île de Ré en juillet 1627 (qui provoquera la réaction de l'armée royale) avait déjà fait l'objet d'un opuscule signalé par Roméo Arbour (Répertoire, 3, 1979, n.12624, p.639) et dont je donne l'intitulé d'après une édition toulousaine : Les heureuses advantures du Sieur de Soubise. Aux Anglois qui sont devant l'Isle de Rez. Avec les Centuries de Nostradamus (Bordeaux, Iacques Du Coq, 1627, in-8, 8 ff. : BnF Lb36.3546 ; reproduit à Toulouse la même année ("Iouxte la copie imp. a Bourdeaux") : BM Toulouse Mf. 702).

L'ouvrage est daté du 4 septembre 1627 du fort de St Martin et fait état d'une situation qui dure déjà depuis six semaines, à savoir une armée anglaise morfondue en dépit de la canicule (comme il est commenté dans le texte). L'auteur anonyme du fascicule reproche aux "Rochelois " d'avoir appelé les troupes anglaises en renfort (p.10). En effet le duc George de Buckingham s'était présenté avec une flotte imposante devant l'île de Ré vers la mi-juillet 1627 : plus de quinze mille hommes à bord dont le duc de Soubise qui était réfugié en Angleterre.

Mais le quatrain "rochelais" n'y apparaît pas encore, contrairement à l'opuscule précédent, plus tardif de quelques mois. En revanche y figurent deux autres quatrains de Nostradamus (les consécutifs 70 et 71 de la troisième centurie), qui sont interprétés comme annonçant une famine prochaine pour les occupants, car le texte s'adresse aux anglais en ces termes : "la faim vous devoit grandement affliger devant nostre Isle".

            III 70 (éd. 1555)
La grand Bretagne comprinse l'Angleterre
Viendra par eaux si hault à inunder
La ligue neufve d'Ausonne fera guerre,
Que contre eux mesmes il se viendront bander.

            III 71 (éd. 1555)
Ceux dans les isles de long temps assiegés,
Prendront vigueur force contre ennemis:
Ceux par dehors morts de faim profligés,
En plus grand faim que jamais seront mis.

C'est, je crois, la première interprétation de ces quatrains, non rapportés par Chavigny dans son Janus. Mais l'interprétation espérée ne colle pas vraiment avec la suite des événements car à la fin octobre, Buckingham et l'armée anglaise avaient quitté l'île de Ré et abandonné les Rochelais, pas plus que le quatrain ne semble correspondre avec l'issue du siège de La Rochelle un an après.
 

Addenda 01-11-2009. Un autre texte, non signalé, serait à mettre en relation avec les précédents : La vérité des mystères de l'octonaire ou des conjectures tirées du nombre de huit ... faisant foi qu'en cette année de bon augure 1628, La Rochelle serait domptée ([La Rochelle], 1628, BnF: RES-LB36-2716 et 8-H-12850 (8) ) du "mathématicien" (astrologue) Pierre Bonin, principal du collège de Compiègne, mort en 1636. Il en existe une autre version parue sous le titre Les mystères de l'octonaire, ou conjectures tirées tant de l'Écriture sainte que des mathématiques, et appuyées sur des raisons naturelles, qui montrent évidemment qu'en cette année 1628, pleine de bonheur, le mystère d'iniquité sera exilé, les rebelles Rochelois domptés, et les autres hérétiques factieux subjugués par les armes de notre grand Alcide Louis le Juste ([La Rochelle], 1628, BnF: RES-LB36-2617). Références et intitulés de catalogue: à vérifier.
 
 

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