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De l'astrologie à l'astro-histoire
par Jacques Halbronn



L'astrologie est l'interface entre l'astronomie et l'Histoire. En 1976, nous écrivions: "L'astrologie se trouve à la charnière de l'être et du devenir. Une curieuse remarque étymologique le fera comprendre: le terme "astre" pourrait être à la fois rapproché du verbe "être" et du concept d'"histoire" (hSTR)" (Clefs pour l'astrologie, Paris, Seghers, p. 210). Au terme d'astrologie, nous préférerons celui d'astro-histoire (A.H.) afin de réserver "astrologie" à un corpus bien défini, délimité alors que l'astro-histoire serait une recherche ouverte - quel ciel, quelle histoire? - dont l'astrologie ne serait qu'un certain état canonique, d'ailleurs fortement syncrétique de toutes sortes de tentatives, qu'un moment particulier qui perdure.

Pour ce que nous appelons astro-histoire, il n'y a pas de science historique sans un quelconque appui, à définir, à préciser, sur le Ciel et cela pour une raison première qui est que l'Humanité a accordé de l'importance aux astres pour organiser, structurer son temps. Il s'agit là d'un passé dont certains ont pu penser qu'il pouvait avoir perduré et en cela constitué une clef pour décrypter l'avenir dans ses grandes lignes.. Pour nous, en tout cas, c'est à l'Histoire qu'il convient de rattacher l'ensemble de telles recherches à travers les siècles.

Pour prendre le cas de Newton, ce n'est pas l'impact de ses travaux dans le domaine de la physique sur le religieux qui nous retiendra mais celui de ses recherches d'ordre astro-chronologique, moins connues et promises à une fortune notoirement plus aléatoire. Le cas de Nostradamus, astrologue et prophète, est également remarquable, tel qu'il est notamment appréhendé au XVIIe siècle, il ne s'agit rien moins que de mettre le discours prophétique au service d'une science de l'Histoire ou si l'on préfère, d'aucuns soutiendront que une telle science ne peut exister qu'au prix de quelque révélation prophétique: on sait désormais que nombre de ses quatrains se font l'écho d'événements dont il prit connaissance.(cf l'ouvrage de R. Prévost, Nostradamus, mythe et réalité,un historien au temps des astrologues, Paris, R. Laffont, 1999). On dira plutôt que le prophétisme est le prolongement divinatoire de l'astro-histoire, ce qui lui permet de se décharger d'un quelconque devoir d'explicitation de la contingence. L'astro-chronologie et l'astro-prophétisme seront ainsi au coeur de notre entreprise: dans un cas, l'astronomie, par sa fiabilité mathématique, vient au secours de la chronologie, dans le second, l'astrologie, par son discours, par son langage, vient sous-tendre l'Histoire. Deux paris de l'astro-histoire qui tous deux étaient voués à l'échec et se révélèrent singulièrement chimériques mais qui constituent des chapitres importants, des chaînons significatifs, d'une Histoire de la science historique. (cf Fr. Von Bezold, "Astrologische Geschichtsconstruction im Mittelalter", Deutsche Zeitschrift für Geschichtswissenschaft, 8, 1892)

Et en vérité, tel est bien l'enjeu que d'inscrire notre champ dans ce créneau. Un Pic de la Mirandole, à la fin du XVe siècle, s'offusque, dans ses Disputationes adversus astrologiamdivinatricem, de ce qu'un Pierre d'Ailly, qu'il se propose, déclare-t-il, de réfuter point par point, tente de fonder l'astrologie sur l'Histoire sans se demander si ce n'est pas plutôt une volonté de fonder l'Histoire, voire la théologie, sur un schéma astronomique, c'est à dire sur un savoir qui incarne la science par excellence. L. Ackerman Smoller ( History, prophecy and the stars. The Christian Astrology of Pierre d'Ailly (1350-1420), Princeton University Press, 1994, pp. 61 et seq, qui ne signale pas la critique de Pic) formule clairement la problématique du cardinal: "Pour d'Ailly, l'Histoire prouvait la vérité de l'astrologie et l'astrologie révélait les grandes structures de l'Histoire. Quelqu'un disposant de cette double connaissance devait pouvoir user des étoiles pour prédire le cours futur des événements". Mais ce faisant, l'astro-histoire ne rivalisait-elle point avec une théologie préoccupée de la fin des temps? Du temps de Pierre d'Ailly, il semble que tant l'astronomie que l'histoire aient été des domaines encore mal assurés comme si son entreprise avait été engagée trop tôt.

En fait, il semble bien que ce soit cette astro-histoire qui soit en ligne de mire et non la pratique individuelle: de telles spéculations sont certes, a priori, cycliques, mais chaque phase n'est-elle pas une limitation dans le temps de ce qui est ainsi étudié, n'introduit-elle pas une forme de relativisme, de comparatisme? En effet, pour l'astrologie, y-a-t-il un événement unique et si ce n'est pas le cas le Christ ne serait-il qu'un avatar? Il semble bien en effet qu'une science historique digne de ce nom - comme prétend l'être l'astro-histoire - ne saurait accepter que puisse se produire un événement non reproductible, sinon dans chacun de ses détails, du moins dans ses grandes lignes. Aucun événement n'est unique et d'ailleurs aucun individu, au regard de l'astrologie, n'est unique. L'approche analogique du monde, qui caractérise a priori le projet astrologique, par delà ses réalisations ponctuelles, ne tend-elle pas à rapprocher ce qui ne fait que se ressembler sans être identique? En effet, l'analogie ne joue pas uniquement dans le rapport entre le ciel et l'histoire, mais implique que l'histoire soit, à l'instar du ciel, répétitive, ce qui implique que des situations mais aussi des personnages soient récurrents. Une configuration astrale n'est pas censée produire un seul événement ou un seul individu mais bien plutôt une série. En cela, l'astrologie se situerait du côté du scientifique face au religieux, du moins au sens judéo-chrétien, lequel tend à privilégier l'événement et la personne spécifiques. Mais, en cherchant à "affiner" le modèle, en voulant le faire "coller" avec une dimension de plus en plus particulière, l'astrologie ira toujours en se complexifiant et dès lors se discréditera en tant que science. Quel dilemme!

En ce XVe siècle, face au scandale copernicien du cycle de la terre autour du soleil, nous avons le scandale d'une Histoire qui fonctionne en boucle et non plus autour d'un événement aussi déterminant soit-il. Or, le recours à l'astrologie pour rendre compte d'un événement passe, ipso facto, par l'utilisation de planètes qui se retrouvent périodiquement dans une même configuration. En ce sens, l'astrologie ne saurait être l'outil adéquat pour affirmer l'exceptionnalité.
 

La dimension religieuse

L'astro-histoire, en ses multiples facettes, qui ne sont au demeurant pas nécessairement liées entre elles, a maintes occasion de rencontrer le religieux: elle est concernée par la chronologie biblique, elle prend position sur la durée des diverses religions y compris donc le christianisme, voire sur la fin du monde, elle est impliquée dans les guerres de religion entre catholiques et réformés, elle prend en compte certains présages célestes, notamment les comètes, que d'aucuns considèrent comme émanant du plan divin, enfin, elle a affaire avec de nouvelles formes de prophétisme associées, peu ou prou, à l'astrologie.
 

L'astrologie au pluriel

Peut-on, au demeurant parler de l'astrologie au singulier: qu'est-ce qu'une Histoire de l'astrologie et non des astrologies? Ces "astrologies" ne sont-elles autre chose que des emprunts faits à une astrologie "centrale"? Est-ce que l'on peut raisonnablement écrire que l'astrologie est devenue ceci ou cela ou faut-il dire qu'on en a fait ceci ou cela, en quelque sorte, à son corps défendant? Nous n'avons pas à légitimer un syncrétisme dans le temps et dans l'espace issu de divers emprunts et dérives à partir d'un noyau dur et nous n'avons pas à laisser supposer que de telles hypostases sont l'expression nécessaire de la dite astrologie "centrale". Mais qu'est ce que ce noyau dur, cette astrologie "centrale" dont les satellites ne sont pas pour autant l'émanation? C'est bien entendu une astrologie articulée autour de l'astronomie mais qui ne saurait pour autant se superposer à elle, l'épuiser, qui ne fait qu'y découper quelques repères, eux-mêmes voués à changer, du fait que cette astrologie a pour ambition de rendre compte de certains aspects de l'Histoire qu'il lui revient précisément de définir. Il ne s'agit pas tant, en effet, de mettre en rapport le tout historique et le tout astronomique, qui nous apparaissent comme deux infinis, mais de déterminer des intersections entre ces deux plans. La tentation sera grande pour les astrologues - et ce terme vocation au syncrétisme plus encore que celui d'astrologie- de favoriser une certaine inflation, introduisant toujours plus de facteurs astronomiques dans l'espoir de mieux s'ajuster au monde, ce qui conduira la pensée astrologique moderne à partir du XIXe siècle, à intégrer les nouveaux astres découverts et à enrichir et en tout cas à accroître ainsi l'arsenal de ses catégories.

Autrement dit, alors qu'à la Renaissance, on s'efforçait de distinguer, à fort juste titre, entre tout ce qui portait le nom d'astrologie, il apparaît qu'une telle précaution ait fini par ne plus être de mise. Or, il nous semble urgent - pour l'épistémologie de la discipline astro-historique - d'en revenir à de telles pratiques discriminatoires et de ne pas tout mettre en vrac sous l'étiquette "Astrologie". D'ailleurs, par la suite, il sera question d'une astrologie mondiale traitant des événements politiques d'ordre général et s'opposant à une astrologie généthliaque, articulée sur le thème natal, concernant l'individu. L'ambiguïté tient ici au fait que le passage de l'astronomie, savoir idéal vers l'astrologie, savoir "frelaté", n'est pas aisé à discerner tout comme ne l'est pas toujours celui du Bien au Mal.
 

Le procès du cardinal

Si en 1490, n'était pas parue une édition des oeuvres de Pierre d'Ailly, Pic de la Mirandole n'aurait très vraisemblablement pas entrepris, peu de temps après, sa critique de l'astrologie, même si, en chemin, celle-ci déborda ce premier objectif. . (cf E. Weil, Pic de la Mirandole et la critique de l'astrologie. Présentation: E. Naert et M.Lejbowicz, Paris, Vrin, 1986).

Voici comment Pic intente son procès contre le cardinal: "Dans sa Concorde de l'astronomie avec l'Histoire, il s'efforce, en partant de l'origine du monde sept grandes conjonctions, de leur rattacher tous les événements importants et considérables de l'Histoire afin d'ainsi consolider le principe astrologique, les mutations déterminantes concernant les lois et les règnes sont nécessairement liées aux dites grandes conjonctions", la critique de Pico se fondant notamment sur le fait que la chronologie astronomique de Pierre d'Ailly est fausse et que dès lors le fait de parvenir à établir une corrélation avec les événements majeurs montre à quel point on peut toujours prouver ce que l'on veut dans le domaine historique. Jean Bodin, en 1576, s'appuyant sur des rééditions non amendées, commettra encore au chapitre IV du Livre II de la République, les mêmes erreurs astronomiques que d'Ailly, ce que mettra en évidence l'astrologue Auger Ferrier mais après que Bodin, de son côté, s'en soit pris à Ferrier, pour lui reprocher une bévue astronomique, le médecin astrologue ne corrigera pas celle-ci et son traité continuera à paraître durant des décennies, sans changement, tant en France qu'en Angleterre, alors que l'erreur de Bodin disparaîtra dans les éditions ultérieures de son ouvrage. L'astro-histoire sera durablement hypothéquée par ses assises astronomiques défectueuses concernant la véritable durée du cycle des grandes conjonctions.

A l'interface/ intersection du rapport entre ces trois termes que sont l'étude du chronologique, du religieux et du cosmique, deux champs : l'astrologique et le prophétique. Encore faut-il préciser que le prophétique se situe dans le prolongement de l'astrologique, il commence là où l'autre s'arrête, il introduit une spécificité, un accident là où l'astrologique se devrait de rester dans le général et en ce sens, ces deux activités nous apparaissent comme complémentaires, ce qui permet de mieux cerner le passage qui se produit autour du personnage de Nostradamus, ce que l'astrologie, en tant que science, n'a, en principe, pas le droit de faire, le prophétisme, en tant que révélation, peut y prétendre.

Si ces deux termes, astrologique et prophétique, ne figurent pas dans notre intitulé, ce n'est pas en vue de conférer on ne sait quel surcroît d'honorabilité à ce domaine mais en vue de le situer dans un contexte qui nous a semblé mieux approprié et précisément d'un point de vue critique par rapport aux travaux historiographiques entrepris dans le passé par les uns et les autres.

Nous avons pensé que l'historiographie de l'astrologie et du prophétisme dans leurs manifestations au sein de la France Moderne exigeait de (re)définir certains axes et notamment de ne pas oublier les tentatives engagées pour faire de l'Histoire une science à part entière, entreprise qui déboucha, nous semble-t-il, à terme, sur un fiasco qui sera aussi celui de l'astrologie et du prophétisme.

Notre propos est de dresser un bilan critique des travaux historiographiques parus aux XIXe et XXe siècles relatifs au statut de l'astrologie et du prophétisme en France, à l'époque moderne, en fait de la fin du Moyen Age au lendemain de la Révolution Française; dans la suite de notre thèse d'Etat, Le texte prophétique en France, soutenue en 1999. A travers le prisme astro-historique, nous aborderons une certaine époque et un certain espace qui sont ceux de l'Europe catholique moderne.

Il nous semble que les historiens de la question n'ont pas accordé assez d'importance à la mise en évidence des processus syncrétiques et ont considéré les divers corpus comme étant d'un seul tenant, ce qui nous amène à aborder au sein d'un même mémoire textes astrologiques et prophétiques, textes s'appuyant à des degrés divers sur l'astronomie.. C'est ainsi que ce n'est pas parce qu'existe, ici ou là, une liste de quatrains que l'on peut ipso facto en conclure que Michel de Nostredame doit en être l'auteur: il n'était nullement de son temps le seul à savoir versifier.

Cela dit, l'historien ne saurait ignorer l'impact du syncrétisme sur la mise en place d'un champ fort éclectique et hétérogène, certes, mais qui participe dans bien des cas d'une même Histoire. Dès lors qu'un texte comporte des contradictions - et encore faut-il être en mesure de les détecter - cela trahit la variété des sources et des auteurs, propre aux compilations. Il semble dans ce cas dérisoire d'essayer de dégager la "pensée" d'un "auteur" qui n'a procédé, en réalité, qu'à un cut-up, pour placer quelque part un élément qui lui importe mais qu'il n'est pas aisé d'extraire de l'ensemble.

Signalons une tendance assez marquée, chez des historiens issus du milieu astrologique, à ne pas accepter que l'astrologie ait pu faire fausse route à un moment donné de son histoire. Autrement dit, ces penseurs traitent l'astrologie- savoir comme ils le feraient de l'Histoire événementielle, selon une philosophie existentialiste et par certains aspects hégélienne, du fait accompli: l'astrologie est ce qu'elle devient. Pour eux, l'astrologie serait d'abord un langage et il faudrait traiter l'histoire de l'astrologie comme celle d'une langue et se contenter de constater ce qu'elle est devenue hic et nunc et comment elle s'est constituée, ce qui ne conduit pas à analyser sérieusement la dimension syncrétique, la langue étant par excellence de nature syncrétique, en ce qu'elle rassemble en vrac tout ce qui traverse son espace et recourt à ses mots. En quelque sorte, la langue est une science qui appartient au peuple et dont le principe est en contradiction avec le mode savant.

On soulignera également l'importance du phénomène d'ésotérisation, qui permet de rechercher des sources en dehors du champ spécifique qui est le nôtre, du fait d'une tendance à la récupération d'éléments qui, en soi, a priori, n'en font pas partie.. Esotérisation qui peut se manifester par l'importance du contexte sociétal ou par des emprunts à divers savoirs, étant entendu que cela peut être le fait de l'astronomique de se greffer sur l'historique ou l'inverse. On abordera notamment les rapports entre les questions de chronologie et celles d'astronomie, domaine dans lequel s'illustra un Isaac Newton.

Il conviendra, également, de ne pas qualifier d'astrologique tout ce qui est d'ordre astronomique. Le recours direct à l'astronomie relèverait plutôt d'une forme profane, "sauvage", d'astrologie, comme c'est le cas pour les comètes alors que le passage par l'astrologie implique la prise en compte d'un savoir spécifique qui n'est réductible ni à l'astronomie ni à la mythologie ou au symbolisme dont elle est parée. Autrement dit, ce qui compte ici, c'est ce que l'astrologie a fait de l'élément astronomique ou mythologique, comment elle les a - forcément arbitrairement - instrumentalisés pour en faire quelque chose d'autre. C'est ainsi qu'a priori une planète ne saurait varier dans son influence, dans sa signification, elle ne peut le faire que si on l'inscrit artificiellement dans un système de signes. Quelque part, l'astrologie sera condamnée en ce qu'elle ne parviendra pas à assumer son dépassement du plan proprement astronomique, qu'elle ne saura pas se situer face à l'astronomie tout comme l'individu est en dialectique avec la société mais revendiquera d'être dans son sillage, revendication indéfendable d'orthodoxie que ses adversaires auront beau jeu de dénoncer...

Nous suggérons d'utiliser le terme d'astro-histoire pour désigner le champ ainsi couvert, à savoir tout discours qui tente de relier le champ historique, chronologique, narratif, événementiel avec un référentiel cosmique, stellaire, planétaire, céleste ..Le grand avantage d' un tel référentiel tient au fait qu'il est repérable dans le temps, il peut faire l'objet d'une datation. En comparaison, on a pu des millions de fois laisser tomber une pomme, on ne peut situer avec précision un tel événement sinon dans le cadre d'une chronique toujours sujette à caution. L'astronomie est à la fois dans le registre de la précision et de la temporalité, de l'historicité.

Notre intérêt portera sur la place de cette littérature "astro-historique" dans l'Europe moderne (XVIe-XVIIIe siècles) tant en ce qui concerne le contexte dans lequel divers textes paraissent que quant à la place de la dite littérature dans le cadre socioculturel considéré. Il est essentiel de mettre en évidence quels événements ont pu susciter la publication ou la réédition de tel texte de façon à pouvoir de la sorte mettre en rapport des textes reliés à un même contexte.

L'astro-histoire n'est pas tant un savoir qu'un projet ayant donné lieu à la constitution de divers savoirs, dont le point commun est la mise en relation de certaines données historiques et de certaines données astronomiques, les données en question variant d'une formule à une autre. Par ailleurs, les divers savoirs ainsi générés ont chacun leur histoire et leurs ramifications. Ce qui nous importe, c'est de rassembler les diverses réponses à une même question qui est celle des modalités d'un rapport entre l'homme et les astres sans tomber dans le piège de réduire la question à telle ou telle réponse spécifique. Précisons qu'une telle démarche vaudrait également pour l'Histoire des Religions: face à la question de Dieu, tant de réponses diverses qui sont autant de traditions religieuses. Au fond, la question des rapports entre l'Homme et le Ciel -dans toutes les acceptions du terme- aurait connu deux types de réponses: celles de l'astro-histoire et celles de la religion

Nous dirons que l'objet de l'astro-histoire est de décoder l'Histoire des hommes par le moyen des astres. En ce sens, elle ne serait pas tant l'établissement, le décryptage, de la langue des astres que de la langue des hommes, ce qui implique de considérer que nous ne comprenons pas notre Histoire, que nous en avons perdu la clef, qui est au ciel. Double enjeu, donc, déchiffrer le langage assigné aux astres pour déchiffrer celui des hommes, par delà celui dont ils se servent et qui ne ferait pas vraiment sens.

En outre, si l'on doit s'interroger sur la nature du "montage" astronomique, il n'en est pas moins important de se demander ce qui est, au niveau historique, est à étudier, c'est dire que les combinaisons sont multiples et dépassent très largement le cadre de l'astrologie judiciaire traditionnelle. On ne saurait appréhender et encore moins condamner l'astro-histoire dans son ensemble en fonction/raison de la critique que l'on peut faire de tel ou tel savoir qui s'y relie. Il reste que l'astro-histoire est, pour les périodes les plus anciennes, vouée à se heurter à l'Histoire biblique plus encore qu'à l'Histoire profane et ce sous quelque forme que cela soit.

C'est dire à quel point l'astro-histoire dépend du statut de la science historique et singulièrement de celui des sciences religieuses - tel qu'il a pu évoluer au cours des siècles. Comme le note, dans les années Trente, dont on verra qu'elles sont riches pour l'Histoire de l'astrologie, Paul Hazard ( ch. IIde La crise de la conscience européenne (1680-1715), l'Histoire est sur la sellette au cours du XVIIe siècle, il ne relève cependant pas les liens qui unissent épistémologiquement l'Histoire et le Ciel et ne voit dans les Comètes qu'une question périphérique.
 

La question des déviances

Si l'objet de l'astro-histoire est complexe à définir - qu'est ce qu'un événement, qu'est ce qu'une phase? - en revanche, celui de l'astrologie individuelle concerne une personne bien précise. La légitimité de l'astro-histoire semble plus forte du fait qu'il n'y a pas le risque de substituer les astres à la personne en chair et en os; en effet, son créneau touche à un domaine plus subtil et qui reste largement en friche. L'astrologie individuelle perd de son sens dès lors que les hommes ont appris à explorer et à sonder le corps et éventuellement l'âme sans passer par des biais. En revanche, la question de l'Histoire reste entière.

Une idée force de l'histoire de l'astrologie veut que l'astrologie ait d'abord existé au niveau collectif avant de déboucher sur une forme individuelle, le thème astral. Nous serions tentés d'adhérer en gros à cette thèse et à voir notamment dans l'astrologie médicale une déviance, autrement dit une dérive qui n'est pas tant imputable à l'astrologie elle-même qu'à ceux qui décidèrent de l'utiliser de la sorte. Il convient en effet de préciser que lorsque l'on traite de l'Astrologie, l'on est conduit à inclure, de façon syncrétique, tous les emprunts dont elle a pu faire l'objet et il serait aberrant de dire que l'astrologie est ceci ou cela sur la base de telles applications. Ce serait, pour prendre un exemple en linguistique, affirmer que les mots français utilisés en russe font partie intégrante de la langue française ou d'accuser la langue française d'avoir voulu conquérir la langue russe alors que visiblement c'est le russe qui s'est approprié des termes français. Si l'historien n'a pas à parler de l'astrologie mais d'astrologies pas nécessairement compatibles entre elles, souvent redondantes entre elles, l'anti-astrologue ne saurait davantage, en principe, considérer tout ce qui paraît sous le nom d'astrologie comme constituant un ensemble homogène et ce non seulement quand il s'agit de distinguer astrologie et astronomie mais aussi - ce qui est sensiblement plus rare - quand il conviendrait de ne pas confondre l'astro-histoire et ses avatars..

Nous avons ainsi inclus dans le présent travail des développements relatifs à des formes d'astrologie qui, selon nous, ne correspondent pas à sa vocation première. Le fait, au demeurant, que l'astrologie ait été peu à peu évacuée du domaine médical ne constitue donc pas nécessairement un revers pour l'astrologie, mais au contraire met fin à un malentendu (cf notre étude, infra, sur Dariot). La médecine était tout à fait en mesure de se développer sans recours au référentiel astronomique, elle l'a prouvé. Il en est probablement de même pour les relations entre astrologie et psychologie. En revanche, la science historique, pour sa part, nous semble entretenir avec l'astronomie une relation plus intéressante et c'est précisément le rôle du dit travail de tenter de le démontrer.
 

Les tatonements de l'astro-histoire

En fait, Newton appartient à une tradition qui remonte à Kepler (cf G. Simon, Kepler, astronome, astrologue, op. Cit., p. 73) et plus avant jusqu'à Copernic. Tout se passe comme si parallélement à une volonté des astrologues de relier le monde d'en bas au monde d'en haut, il y avait eu une volonté des astronomes de faire l'inverse, tout en modifiant le moféle astronomique et donc rompant, ipso facto, peu ou prou, avec la tradition astrologique. En fait, la formule de Kepler - ‘"ne pas jeter le bébé avec l'eau du bain" - ne vise pas tant à sauvegarder l'astrologie telle qu'elle s'est constituée et cristallisée mais bien le projet astro-historique, lequel pouvait alors être considéré comme susceptible d'un certain avenir, au regard des progrès de l'astronomie. Clivage entre ceux qui comme Copernic - ou Rheticus - envisagent de mettre la nouvelle astronomie, héliocentrique, au service de l'astro-histoire (cf la communication d'Isabelle Pantin, sur Mélanchton et Rheticus, Colloque Politica Hermetica, Astrologie et Histoire, 2002) à et ceux qui ne veulent envisager que quelques retouches à l'édifice astrologique, tel un Jean-Baptiste Morin.

Mais alors que Newton, tout en voulant relier le ciel et l'Histoire, semble tout de même bien éloigné des problématiques astrologiques d'un Pierre d'Ailly, il n'en était pas de même pour Johannes Kepler (1571-1630) auteur de considérations astro-historiques notamment dans son De stella Nova, observée en 1604, adressée à Rodolphe II, parue en 1606, à Prague et à Francfort (cf L'Etoile nouvelle dans le pied du serpentaire, trad. J. Peyroux, Paris, A. Blanchard, 1998) avec des chapitres rétorquant explicitement aux attaques déjà anciennes de Pic de la Mirandole contre Pierre d'Ailly, mais aussi, avant lui, pour Nicolas Copernic (1473-1543), ce qui est moins connu et reconnu.. Or, trente ans après la mort de Copernic - et l'on sait que l'essentiel de son oeuvre parut l'année de sa mort - on trouve dans un des Six Livres de la République de I. Bodin, l'écho de telles recherches lesquelles si elles ne relèvent pas d'une astrologie traditionnelle s'inscrivent indiscutablement dans le projet de l'astro-histoire qui est l'objet du présent travail.. En fait, sans cet affrontement par delà la mort entre Pierre d'Ailly et Pic de la Mirandole, la cause de l'astro-histoire n'aurait probablement pas interpellé à ce point un Copernic- ou du moins un Rheticus - un Bodin ou un Kepler.

"Quant à ce que dit Copernic, argumente Bodin, très sceptique, au Chapitre II du Livre IV, que les changements et ruines des Monarchies sont causées du mouvement de l'Eccentrique, cela ne mérite point qu'on en face ny mise ni recepte car il suppose deux choses absurdes: l'une que les influences viennent de la terre & non pas du ciel, l'autre que la terre souffre les mouvemens que tous les astrologues (astronomes) ont toujours donné aux cieux, hormis Eudoxe; encore est-il plus estrange de mettre le Soleil au centre du monde & le terre à cinquante mil lieues loing du centre & faire que partie des cieux & des planettes soyent mobiles & partie immobile (...) Aussi pouvait-il (Copernic) dire que Josué commanda au Soleil & la Lune d'arrester leurs cours: mais à tout cela on peut respondre que l'escripture s'accomode à nostre sens comme quand la Lune est appellée le plus grand luminaire après le Soleil qui néantmoins est la plus petite de toutes les estoiles (planètes) hormis Mercure" Et Bodin de conclure qu'il est " impossible que les changemens des Républiques viennent du mouvement de l'Eccentrique de la terre" (Edition Paris, 1583, p. 561, reprint, Aalen, 1977). On notera que Bodin confond ici Copernic et Rheticus dont il est vrai que la Narratio Prima accompagne certaines éditions des textes du chanoine.

Comme l'explique Gérard Simon (Kepler astronome astrologue, Paris, Gallimard, 1979, pp. 30 et seq) "si on ne connaît de lui (Copernic) ni prédictions, ni horoscopes, l'exposé que donne de sa théorie Rheticus dans son Premier Exposé (Narratio prima) comporte des considérations - analogues dans leur esprit à celles de Kepler- d'apotélesmatique universelle, c'est à dire d'astrologie historique qui ne semblent pas avoir pu être écrites sans au moins son aveu". On trouve en effet dans la Narratio prima de Georg Joachim Rheticus un paragraphe traitant des "royaumes du monde (qui) changent avec le mouvement de l'excentrique" (cf Ed. E. Rosen, Three copernican treatises, New York, 1971, p. 121 ) mais, apparemment, Bodin attribue cette application directement à Copernic mais il semble plus raisonnable de la mettre au compte de Rheticus (cf I. Pantin, in Actes du Colloque Astrologie et pouvoir, 2002) , qui joue auprès de Copernic le rôle que jouera, peu ou prou, Jean de Chevigny auprès de Michel de Nostredame, une vingtaine d'années plus tard.

Rhéticus expose ainsi sa "prédiction": "Nous voyons que tous les royaumes ont eu leur commencement quand le centre de l'excentrique était en un point particulier sur le petit cercle (épicycle). Or, quand l'excentricité du soleil était à son maximum, le gouvernement de Rome devint une monarchie et quand l'excentricité déclina, Rome déclina également, comme atteint de vieillesse et s'écroula". On passe ensuite à l'expansion musulmane, selon les mêmes principes et on annonce que cet empire "fera", lui aussi, son temps, ce qui prend toute sa signification quand on rappelle que dix ans plus tard, en 1453, Constantinople/Byzance tombait dans les mains des Turcs. On voit, une fois de plus, que ces considérations cycliques générales sont en prise avec l'actualité et servent à la mettre en perspective. Ce systéme lié au déplacement de l'excentrique doit , selon Rheticus, nous permettre de déterminer le prochain avénement du Christ. Et de conclure "Ce petit cercle n'est autre que la Roue de Fortune dont la rotation détermine pour les royaumes de ce monde les commencements et le vicissitudes".

C'est dire que pour cet auteur ce sont les applications astrologiques ou du moins astro-historiques des calculs de Copernic qui constituent une véritable révolution pour l'humanité et non les calculs eux-mêmes qui ne peuvent intéresser que quelques théoriciens de l'astronomie! On note ainsi que l'astronomie voire la physique tenteront encore de longues années durant, en offrant de telles synthèses, à justifier leur existence par les services qu'elles prétendent rendre à la théologie et à la Chrétienté, de façon à se dédouaner de tout procés d'athéisme. Ce faisant, Rheticus ne tentait-il pas de démontrer que le passage à l'héliocentrisme, loin de compromettre les positions de l'Eglise, ne pourrait, à terme, que les renforcer. On peut dès lors se demander si l'astro-histoire n'a pas fait les frais de la rupture progressive qui s'instaurerera, peu à peu, du fait des séquelles du procés de Galilée, entre Science et Religion, qu'un Descartes vivra douloureusement.

Ce passage de la Narratio Prima qui semble ne pas avoir été jusque là apprécié à sa juste mesure nous améne donc à penser - du moins à entendre Bodin - que les recherches coperniciennes ou copernicistes au niveau astronomique n'auraient pas seulement viser à mieux rendre compte des données proprement astronomiques mais également à conférer à la recherche historique un modèle qui lui manquait. Force est de constater que le nom de Copernic sera désormais attaché au courant de l'astro-histoire par le biais des multiples éditions de la République.

Bodin s'en prend également à l'astrologue italien Jérôme Cardan (1501-1576) lequel, tout comme Copernic, veut réformer, à sa façon, l'astro-histoire en modifiant la référence astronomique: "Car de dire que les estoiles fixes ayant changé leurs signes, ont changé la triplicité des règnes, c'est abuser de la science & faudrait aussi ruiner les principes & maximes d'astrologie qui ont esté semblablement es horoscopes humains & tels qu'ils estaient il y a 2000 ans.(...) Et toutefois (Cardan) a bien osé escrire que par ce changement les Espagnols, Anglois, Escossois & Normans qui estaient, dit-il, anciennement doux & humains sont à présent larrons & malicieux d'autant qu'ils estoient sujets à l'Archer (Sagittaire) et maintenant au Scorpion". On observera que ce qui fait tout l'intérêt de recourir aux étoiles fixes tient précisément au fait qu'elles ne le sont pas, que leur position se modifie et que cela autorise ainsi un processus de datation alors que l'étude des planétes, de par leur cyclicité immuable, n'offre pas les mêmes vertus rétrospectives.

On prend ainsi conscience de l'émergence d'une astronomie qui se transforme et qui de ce fait songe à prendre la place de l'ancienne astrologie. C ‘est bel et bien tout l'édifice astronomie/astrologie qui tend à se rénover et l'on comprend ainsi que la rupture terminologique n'est pas encore acquise et qu'elle ne le sera que lorsque les nouvelles représentations astronomiques ne déboucheront pas davantage sur des corrélations satisfaisantes au niveau historique et théologique. Le milieu astronomique des XVIe et XVIIe siècles rejette certes l'astrologie traditionnelle fondée sur une ancienne astronomie mais restera, encore quelque temps, dans l'espoir que la nouvelle donne astronomique parviendra à sauver l'astrologie.

David Origan intégrera l'excentrique du Soleil - paramétre central pour l'astro-histoire dans le Narratio Prima - parmi les critères à considérer (Novae motuum, 1609), ce que résume, en 1949, Renée Simon, dans son ouvrage sur l'Histoire du mouvement de l'apogée du soleil (1711) d'Henri de Boulainvillers : selon Origan, "les mutations des monarchies, l'invention et le progrès des arts, l'établissement des religions, les guerres heureuses ou malheureuses, les ravages, les inondations, les pestes, les famines et tous autres événements de cette nature ont quatre causes ordinaires. 1° le changement des apogées, 2° le changement de l'excentricité du soleil, 3° celui de l'obliquité du zodiaque, et finalement 4° les grandes conjonctions des planètes" (p. 9)
 

La mémoire du ciel

Une des caractéristiques de l'astronomie, c'est son aptitude non pas tant à baliser l'avenir mais à cerner le passé. Chacun admet, en effet, que les lois du ciel sont immuables et que les phénomènes que l'on peut observer à une époque sont fondamentalement les mêmes que ceux qu'ont pu contempler nos aïeux. Il aurait été, sinon, bien commode d'affirmer que du temps de Josué le régime céleste différait. D'où le défi que représente l'astronomie pour la science historique, à la fois tentation de fonder celle-ci sur des bases fermes et méfiance à l'égard d'un savoir qui pourrait fragiliser l'Histoire biblique. On peut dès lors remarquer que se font face un pole astro-historique et un pole théologico-biblique. Les attaques contre l'astrologie ne viseront-elles pas à permettre au second d'affaiblir le premier?

Mais le talon d'Achille d'une astro-histoire constituée autour de certains phénomènes célestes n'est-il pas de déboucher, pour les périodes les plus anciennes, sur une Histoire articulée autour d'événements virtuels, selon une chronologie rigide, ce qui n'est pas sans évoquer certaines pages de l'Ancien Testament? D'un côté, des événements ne s'inscrivant pas dans un schéma cohérent, de l'autre, un schéma renvoyant à des événements abstraits: tel est bien le dilemme de la pensée historique.
 

Le retard des études historiques consacrées à l' astro-histoire

Faisant le bilan de nos observations, on signalera un certain nombre de travers chez les chercheurs qui se sont, peu ou prou, consacré au sujet, que nous résumerons par un apparent paradoxe: n'avoir pas pris la mesure de la spécificité du domaine et ne pas avoir cherché certaines sources ailleurs que dans le dit domaine et ailleurs qu'à l'époque du texte abordé, que ce soit en aval ou en amont.

Entendons par là que l'historiographie de l'astro-histoire telle qu'elle se perpétue dans la période choisie, ne tiendrait pas assez compte de la part du syncrétisme et de la contrefaçon. On a trop tendance à considérer les différents corpus comme étant chacun d'un seul tenant, comme si tout ce qui se ressemblait dans le domaine en question ne faisait qu'un, ce qui élude un grand nombre de questionnements féconds et réduit ipso facto la recherche à assez peu de chose. Par ailleurs, il convient, selon nous, que la recherche ne se cantonne pas de façon étroite à l'auteur étudié mais élargisse sensiblement son champ d'investigation, y compris chez des auteurs ou des oeuvres considérés comme extérieurs au dit champ. En ne procédant pas ainsi, encore une fois, la recherche historiographique tend à piétiner.

Nous avons souhaité dépasser, dans nos travaux, l'approche purement littéraire qui tend à négliger le contexte socio-politique ou qui ne l'aborde que dans la mesure où il est explicitement signalé, hormis, bien entendu, pour ce qui est de la dimension biographique de l'auteur présumé. Nous accorderons la plus grande attention aux problèmes de traduction des textes au sein de l'Europe, tant en ce qui concerne les traductions vers le français qu'à partir du français, lesquelles ne sont pas toujours reconnues ni avouées. Notre travail critique consistera, en effet, en partie à préciser un certain nombre de dates de parution ou de reparution d'un texte, en considérant que la littérature que nous étudions est particulièrement sensible aux périodes successives traversées. On ne saurait, en tout cas, se fier aveuglément aux dates fournies par les libraires/éditeurs et mentionnées complaisamment dans les colophons. Or, c'est trop souvent ce qui s'est produit.

On admet généralement que l'astrologie est en prise avec les contextes tant scientifique que religieux des périodes qu'elle traverse, ce qui lui confère un statut précieux de prisme, de révélateur des enjeux, notamment, de l'Europe catholique moderne. De fait, l'astrologie et ses dérivés posent problème quant à la définition de ce qui est science par rapport à ce qui ne le serait pas - quel Ciel - fictif ou réel - pour l'astrologie? - ainsi que par les questions astro-chronologiques qui interpellent les représentations scripturaires.

La thèse que nous défendons, c'est que l'astrologie et ses dérivés - ce que nous appelons astro-histoire- doivent être associés à l'Histoire des sciences historiques et que l'échec de l'une est fonction de l'échec de l'autre. On dira que l'Histoire de l'astrologie s'insère dans une problématique plus vaste qui est celle de la science du temps. Un Newton va vouloir fonder son projet de conférer une assise scientifique à l'Histoire en partant du principe selon lequel les hommes auraient accordé une certaine importance au ciel et que dès lors l'astronomie serait une clef de la chronologie. A contrario, si un tel lien n'a pas existé, y aurait-il possibilité d'une science de l'Histoire? Nous aborderons avant tout la question des rapports entre d'une part l'Histoire, sacrée ou profane et d'autre part le Ciel entendant ainsi situer le courant astro-prophétique dans le cadre de l'Histoire de la science historique dans la France Catholique Moderne .

Cela dit, cette alliance de l'Histoire avec l'Astronomie est précisément ce qui fonde l'Astrologie. Elle donne à l'astronomie une application qui renforce sa légitimité sociale et elle confère à l'Histoire une assise scientifique qui épistémologiquement lui fait défaut et qui lui ôtait les moyens d'une prospective. Sous la Révolution, on pouvait lire dans le "Préliminaire" d'un Almanach Astrologique et philosophique à l'usage des cultivateurs et de tous les citoyens du monde, par les associés interprètes du livre de Thot" la mise au point suivante: "L'astrologie est la soeur aînée de l'astronomie, elle est son amie inséparable. Les anciens sages, de tous pays, de toutes sectes, ne cessèrent de les cultiver conjointement et leurs observations transmises de génération en génération; sont parvenues jusqu' à nous, malgré les efforts criminels de l'ignorance (...) En vain sous Gassendi, des savans despotes en leur partie, décrétèrent son exil: la belle et spirituelle astrologie fut accueillie par des hommes plus savans qu'eux mais qui plus modestes en dédaignèrent le titre et la gloriole. L'astronomie, quoique superbement logée dans les palais des tirans et magnifiquement défrayée par eux, ne put rester insensible à cette cruelle séparation; elle en sécha de douleur et les savans rebutés par son aridité la délaissèrent ainsi. Il ne fallait rien moins que la révolution actuelle pour engager ces deux soeurs à reparaître parmi nous"
 

La crise de croissance des études astro-prophétiques

Force est de constater que les études astro-prophétiques sont quelque peu à la traîne et cela ressort notamment dans la constitution de corpus. Lorsqu'une discipline, dans le domaine de l'histoire des textes, est encore dans les limbes, un corpus se réduit à rapprocher des auteurs, des titres, des éditions successives, des dates, comme ce fut le cas encore au début des années 1990 dans le champ nostradamique.

En revanche, lorsqu'une telle discipline parvient à maturité, l'idée de corpus se présente différemment: l'on met en évidence, notamment par une méthodologie comparative, des filiations, des emprunts, des contextes, ce qui tend à relativiser les données initialement valorisées, conférant à l'histoire du texte toute son importance en mettant en évidences ses avatars et ses variantes, sous des apparences diverses.

C'est ainsi que le domaine spécifique de la littérature anti-astrologique n'a guère progressé et en est encore à ses balbutiements. On se contente volontiers d'énumérer une série d'ouvrages consacrés à la question, de les classer selon une chronologie apparente. On appréciera d'autant le travail, très ponctuel au demeurant, de P. J. S. Whitmore (A seventeenth-century exposure of superstition: select texts of Claude Pithoys (1587-1676), La Haye, Nijhoff, 1972) à propos de Claude Pithois, minime passé au protestantisme, auteur de plusieurs éditions d'un traité anti-astrologique paru, à Sedan, dans les années 1640, qui révise sensiblement les données diachroniques fournies par la bibliographie telle que constituée par la succession des éditions.. Whitmore propose ainsi de situer l'écriture du Traité curieux de l'astrologie ou préservatif contre l'astromantie des généthliaques, dans les années 1620, au vu du dédicataire de la seconde édition de 1646, mort depuis 13 ans et ce d'autant que l'Epître de la deuxième édition n'est pas signée du nom de l'auteur alors que celle de la première édition l'est. Whitmore en conclut que la deuxième édition comporte une épître antérieure à la première.(cf infra).

Précédemment, Eugenio Garin avait travaillé sur les source de Pic de la Mirandole et notamment sur ce qu'il devait à Mersile Ficin dans sa critique de l'astrologie. (Introduction à sa traduction des Disputationes adversus astrologiam divinatricem quibus penitus subnervata corruit, vol. 1, Florence, Vallechi, 1946). Pïc de la Mirandole, lui-même, en 1496, signalait déjà les emprunts littéraux qu'un Pierre d'Ailly avait effectués, au début du XVe siècle, par rapport à des auteurs comme Roger Bacon et certains astrologues juifs et arabes. Eric Weil (Pic de la Mirandole et la critique de l'astrologie) a , pour sa part, a souhaité relativiser l'emprunt de Pic à Ficin et a montré l'existence de sources communes, plus anciennes, notamment du côté d'Oresme.

Même les textes anti-astrologiques ne paraissent pas sans une certaine finalité, à savoir celle d'obtenir l'interdiction de l'astrologie par les autorités, on cherche donc, de la sorte, et notamment le clergé à peser sur le pouvoir. C'est ainsi que l'édit d'Orléans de 1560 portant sur la publication des almanachs et prognostications semble bien faire écho à une requête du Frère Léger Bontemps paru en 1559: ‘Par quoy les choses ainsi considérées comme dit est et déclaré cy-dessus, il appert qu'il serait expédient, mesmement en la République Chrestienne, qu'il fust défendu & ordonné par exprés, souz grieves peines & censures à tous Prognostiqueurs & astrologues de faire aucunes prognostications & almanachs ou bien de garder cette modération que en leurs paroles & escritz ils n'eussent à prédire autres choses sinon les effets naturels qui sont enseignés par l'astrologie naturelle comme sont les dispositions de l'air, c'est assavoir pluies, vents, neiges, gelées, chaleur, tonnerres & autres choses semblables sans présumer de passer plus avant" (Brief Discours contre la vanité et abus d'aucuns trop fondez et abusez en l'astrologie judiciaire et devineresse et de ceux qui s'y amusent et croyent de légier, Paris, F. Gaultier, BNF, Vz 1997.

En ce qui concerne nos propres travaux, autant dans le champ nostradamique et plus largement prophétique (cf notre thèse d'Etat, le Texte prophétique en France, formation et fortune), il nous semble être parvenu à constituer des corpus suffisamment bien structurés et fondés sur des rapprochements textuels et non simplement sur les pages de titre, autant dans le champ proprement astrologique, notre contribution s'est réduite à effectuer quelques rapprochements entre des ouvrages parus sous des présentations diverses mais sans pour autant parvenir à signaler, sauf exception, ce qui distingue ou rapproche tel ou tel texte.

Il ne semble pas notamment que l'on soit parvenu sérieusement à distinguer de façon un tant soit peu pertinente une critique catholique d'une critique réformée de l'astrologie. Ce qui a pu être proposé pour différencier l'une de l'autre n'est pas confirmé par une étude systématique de cette littérature. Pour ce faire, il conviendrait en effet d'effectuer un recensement systématique des arguments avancés ou au contraire non retenus. On tend encore actuellement à se contenter de constater la fréquence de tel type d'ouvrage, sans entrer autrement dans le détail: on préfère s'intéresser à l'auteur qu'au texte qui lui est attribué comme si l'on ne pouvait accéder au texte que par le truchement de l'auteur et comme si le texte, en soi, n'importait guère. Ce n'est qu'en confrontant les textes entre eux que l'on saisira ce qui les distingue et ce que chacun apporte de spécifique, ce qui implique notamment de faire apparaître un certain nombre de plagiats sans la mise en évidence desquels une démarche textologique risque fort de tourner en rond. Encore faut-il souligner que l'on a trop tendance à ne considérer comme plagiat que des textes allant dans le sens de l'auteur alors que l'on peut fort bien plagier un adversaire, soit en lui faisant dire le contraire de ce qu'il soutient, soit en construisant son texte à l'encontre du sien, tout en s'en inspirant sensiblement..

D'une certaine façon - nous avancerons cette hypothèse - l'astrologie apparaît aux yeux d'un protestant comme faisant écran avec l'astronomie tout comme certains commentaires font obstacle à la lecture des Ecritures ou encore le Talmud par rapport à l'Ancien Testament chez les Juifs.. En ce sens, l'anti-astrologie n'est pas sans lien avec les attaques réformées, on pourrait même dire qu'elle se calque sur celles-ci. A contrario, la position catholique contre l'astrologie nous semble moins fondée ou du moins exiger un autre angle d'approche qu'il conviendra de tenter de cerner. Inversement, on peut se demander si l'anti-astrologie n'a pas précédé - ce qui est effectivement le cas - le protestantisme et n'a pas constitué une sorte de paradigme récupéré par la Réforme

Les Disputationes adversus astrologiam divinatricem de Pic de la Mirandole datent de la fin du XVe siècle. Cette "fausse" astrologie ainsi condamnée ne s'apparente-t-elle pas par ailleurs au mythe de l'Antéchrist, de ce faux Messie qui singe le vrai et que l'on confond avec lui? Il reste que l'idée de distinguer le vrai du faux est récurrente en ce qui concerne la littérature anti-astrologique; d'où la difficulté de l'exercice: où passe la frontière entre ce qui est et n'est pas acceptable, entre ce qui convient et ce qui est abusif, sans jeter le bébé avec l'eau du bain mais sans non plus accepter la "mauvaise" astrologie en raison de la "bonne".
 

Une double exigence

Ce qui selon nous pénalise les travaux consacrés à l'historiographie du domaine astrologique pour la France moderne tient notamment à une séparation trop tranchée entre histoire des textes et histoire événementielle. Or, le domaine en question nous paraît se situer à l'intersection de ces deux disciplines alors que les études sur le sujet ne relèvent le plus souvent que de l'une ou de l'autre.

Certains consacrent des travaux à une certaine production astrologico-prophétique en ne s'arrêtant que sur son ampleur sans se préoccuper de l'impact du contexte politique, d'autres au contraire abordent directement la question par son aspect événementiel mais sans s'interroger sur la formation et la transmission des textes. Or, il nous apparaît que seule une approche interdisciplinaire est susceptible de prendre la mesure épistémologique souhaitable et nous pensons que c'est en partie pour cette raison que l'Histoire du sujet n'a pas abouti à la constitution d'une chaire spécifique, réduisant l'étude de l'astro-histoire à une branche de l'ésotérisme. Or, peut-on sérieusement inclure le domaine de l'astro-histoire au sein des courants ésotériques comme cela se pratique à l'EPHE.?

Dans le domaine nostradamique, par exemple, c'est l'approche bibliographique et textologique qui l'a emporté -d'où notamment la publication de répertoires, de recensions se voulant exhaustives - alors que dans le domaine de l'astrologie, les considérations sociétales sont volontiers mises au premier plan, avec le risque d'un déficit bibliographique comme dans le cas de l'étude de Bachelard consacrée à un traité daté de 1667, et conservé à la Bibliothèque Municipale de Dijon, les Véritables connoissances des influences célestes et sublunaires etc, .dont l'auteur est présenté sous le nom de R. Decartes (sic). Dans un cas, une approche trop sèche, trop axée sur le texte et son histoire "interne", dans l'autre une approche se contentant de situer un document astro-prophétique au sein de problématiques plus générales, mieux balisées, d'ordre scientifique ou religieux.. Or, dans les deux cas, un écueil: la datation du document est négligée, ce qui signifie que l'on ignore sa véritable histoire. Il devrait être possible de dater un texte anti-astrologique par son contenu, quand bien même ne le connaîtrait-on plus que par une édition tardive, décalée par rapport au contexte d'origine.. Une autre question qui interpelle l'historien de l'astrologie tient à la possibilité de rectifier, de restaurer, les textes, de montrer qu'ils sont corrompus au regard d'une tradition astrologique voire anti-astrologique - somme toute assez bien structurée, tout comme en référence aux données astronomiques bien repérables.

La littérature astro-historique s'apparente, par certains traits, à une littérature de circonstance voire polémique ou de propagande. L'argumentation astro-historique, en ce qu'elle est souvent fortement en prise avec un contexte donné, en perd de son crédit scientifique. Et en même temps, paradoxalement, les études consacrées à l'astro-histoire perdent également de leur crédit en ne soulignant pas l'importance du contexte.
 

Le couple astrologie/prophétie

Il nous est apparu essentiel de regrouper astrologie et prophétie afin de constituer un ensemble plus substantiel, même s'il réunit ainsi des éléments que l'on pourrait juger disparates. En tout état de cause, la comparaison entre ces deux domaines comporte une certaine valeur heuristique.

Le matériau astrologique à la différence du matériau prophétique semble établi de façon objective, puisqu'il s'appuie sur des données astronomiques qui sont ce qu'elles sont alors que le matériau prophétique est constitué à partir de données historiques plus ou moins bien repérées et transposées. En réalité, ces données astronomiques sont susceptibles d'un grand nombre de modes de lecture, ce qui laisse une marge de manoeuvre appréciable à l'interprète. En d'autres termes, l'historien de l'astrologie devrait pouvoir mettre en évidence les divers modes de traitement des données astronomiques. C'est ainsi que Kepler en augmentant le nombre des "aspects" a contribué à modifier quelque peu l'appréhension du thème astral dans la mesure où les aspects valorisent les astres les uns par rapport aux autres. Le discours astrologique est susceptible d'évoluer soit en intégrant de nouveaux facteurs astronomiques soit en accentuant sa propre malléabilité, quitte à modifier certaines règles voire certaines attributions, pour mieux coller avec les informations biographiques ou historiques à traiter. C'est en effet, selon nous, face à une demande d'explication de tel ou tel événement, par l'astrologie, que l'astrologue sera conduit à transformer son mode d'approche du corpus astronomique. Autrement dit, le particulier en astrologie agirait sur le général.

Pour ce qui est du texte prophétique, nous avons souligné le fait que l'on ne dispose pas d'un texte originel à l'instar du ciel; il faut se contenter d'un document susceptible de se transformer voire de se substituer à un précédent document. En revanche, les méthodes d'interprétation du texte prophétique sont sensiblement moins codifiées que celles qui concernent la lecture astrologique du ciel.

Avec la prophétie des papes, et notamment celle faussement attribuée à Saint Malachie, évêque irlandais du XIIIe siècle, dont la première occurrence officielle date de la fin du XVe siècle, nous disposons d'une série de devises latines censées correspondre aux pontifes successifs et ce, selon un compte à rebours - qui parviendra, nous le savons à présent, à son terme au XXIe siècle - jusqu'à la fin des temps et la venue de l'Antéchrist. Mais cette fois, la dimension astronomique est totalement absente, on lui a préféré la dimension en quelque sorte biologique, qui est celle de la longévité, assez mal prévisible, au demeurant, de chacun des protagonistes.

Au début du XVIIe siècle, les spéculations prophérico-chronologiques tendent à s'émanciper de l'empire de l'astrologie, tel le réformé Pierre Du Moulin dont les calculs -repris par Pierre Jurieu (cf notre thèse d'Etat) sont fondés sur une chronologie qu'il manipule complaisamment mais qu' il n'éprouve pas le besoin de relier à un repère céleste quelconque (cf notre étude, in Actes du Colloque, Aspects du millénarisme)
 

Le phénomène anti-astrologique

Pour nous, la littérature polémique à l'encontre de l'astrologie relève de l'historiographie, il s'agit bel et bien pour ses auteurs de décrire un certain savoir, une certaine pratique et il nous est donc loisible d'en faire la critique, au titre même de notre travail.

Le champ astro-historique se caractérise par rapport à d'autres aspects de ce qu'on place sous l'appellation d'ésotérisme par la vigueur et l'ampleur des attaques dont il fait l'objet.: l'alchimie, à titre d'exemple, est comparativement un domaine moins impliqué dans le champ politico-religieux. On peut se demander, par delà d'autres enjeux, s'il ne faudrait pas voir dans les discours anti-astrologiques une forme d'ethnographie singulièrement moderne en ce qu'elle rend compte de pratiques courantes dans certains milieux, au sein même de la société chrétienne, exposées souvent par le menu. On pourrait parler d'une forme d'hérésiologie, de description d' une aberration scientifique, qui n'a de scientifique que certaines apparences, par rapport au dogme astronomique.

En outre, l'anti-astrologue ne se comporte-t-il point peu ou prou comme un médecin décrivant un mal qu'il s'agit de combattre et qui en retrace le processus de contamination? Ne réfléchit-il pas aux moyens d'extirper l'astrologie judiciaire des esprits, en s'efforçant de décrire les causes d'une telle tentation? Le propos anti-astrologique semble vouloir jeter un certain doute sur la faculté de l'esprit humain à éviter certaines dérives, ce qui pourrait justifier une intervention autoritaire dans la mesure où le peuple n'est pas à l'abri des superstitions et peut se laisser égarer par les apparences d'une fausse science. Prise de conscience d'une dualité au sein de la société, d'un certain clivage socioculturel - l'astrologie apparaissant comme une contre-culture- qui fera problème notamment à une époque comme celle qui conduit à la Révocation de l'Edit de Nantes (1685) Prise de conscience d'une dualité au sein de la société, d'un certain clivage socio-culturel qui fera problème notamment à une époque comme celle qui conduit à la Révocation de l'Edit de Nantes (1685).

Ce n'est peut-être pas par hasard si la Saint Barthélémy de 1572 fait de peu suite à l'édit d'Orléans de 1560, prolongé en 1579, régissant sévèrement la publications des almanachs et prognostications, sous le contrôle des archevêques et évêques. Mais même de telles mises en garde restent mesurées et se veulent limitées dans leur effet: " non que par ordonnance, rappelle un Charles Molière, en 1622, l'astrologie soit défendue, au contraire elle est louable quand ceux qui se disent en faire profession s'arrestent en ses propres termes & règles communes, qui sont enseignées journellement aux bonnes escoles" (Discours et réfutation contre l'astronomantie etc). En s'en prenant à l'astrologie, un Pierre Bayle, dans son texte sur la Comète, dénoncera, en fait, à la fin du XVIIe siècle, la crédulité des personnes peu éclairées et ses arguments dépassent le cas de la seule astrologie, ce qui semble devoir conduire à éduquer les masses qui ne savent pas distinguer le vrai du faux, le terme faux étant pris ici dans le sens d'un savoir contrefait et non pas simplement de savoir corrompu.

L'anti-astrologue réagit souvent à une circonstance, dans une intention prophylactique, même s'il ne l'exprime pas toujours nettement: à l'instar de son adversaire prophétique qui recourt à des digressions avant de traiter ce qui justifie en fait son intervention, l'anti-prophéte prend volontiers la peine d'élever le débat et de le traiter en long et en large avant que d'aborder des enjeux plus brûlants pour le lectorat de son temps auquel il s'adresse prioritairement. C'est ainsi que Claude Duret, dans son Discours de la vérité des causes et effets des décadences etc, paru à Lyon, en 1594 et dédié à Henri IV réplique, par un véritable antidote, en quelques centaines de pages au gros volume d'exégèse nostradamique intitulé le Janus François. Duret, en réalité, visait probablement avant tout les prophéties de Cyprien Leovitius concernant l'année 1584, et annonçant la fin du monde, alors encore dans toutes les mémoires (cf notre thèse d'Etat, le Texte Prophétique en France). Mais un chapitre (oublié par Haran, in Le Lys et le globe. Messianisme dynastique et rêve impérial en France, aux XVIe et XVIIe siècles, Ed. Champ Vallon, 2000, qui cite (p. 288) un autre texte de Duret) était également central, le vingtième, "De certaines prédictions d'aucuns grands et savants personnages touchant les Monarchies, Empires et Royaumes de présent et principalement de celuy de France". (pp 387 et seq), accordant une certaine place à Guillaume Postel.(pp. 391 et seq)

Un Cauvigny n'aurait probablement pas écrit en 1614 sa Réfutation de l'astrologie judiciaire. Contre les astrologues de ce temps, Paris, T. Du Bray, BNF V 21807, et ne l'aurait pas dédiée à la Reine Mère, s'il n'y avait pas eu l'affaire Morgard, en cette année là, qui allait conduire un astrologue aux galères (cf notre étude in Documents inexploités sur le phénomène Nostradamus) pour s'être mêlé, par son almanach, à une révolte. Plus généralement, la littérature astrologique est fonction des alertes astronomico-astrologiques (comme l'éclipse de 1654 (cf infra), étudiée par E. Labrousse, Entrée de Saturne en Lion etc, ou telle ou telle comète, cf notre étude "Les variations d'impact des comètes en France" op. Cit). On notera qu'à la suite des travaux de Halley montrant qu'une même comète s'est présentée à plusieurs reprises, au cours de l'Histoire, on finit, au cours du XVIIIe siècle, par renoncer à voir dans leur apparition un signe divin, ce qui contribua certainement à trancher le cordon ombilical subsistant entre théologie et astrologie alors qu'à la fin du XVIIe siècle, la question restait encore en suspens, notamment dans les milieux réformés français (cf le débat entre Bayle et Jurieu).

Combat à fleuret moucheté où sous couvert de science, on touche à des sujets brûlants et que l'historien se doit d'identifier, ne serait-ce que pour dater la rédaction, sinon la publication du document concerné. Il reste donc que l'on est en droit de se demander ce qui est réellement en jeu derrière de telles attaques contre l'astrologie et si ce n'est pas un prétexte pour faire passer un certain message d'ordre politico-religieux tout comme le prophétisme dissimule selon nous, derrière un projet historique sur la longue durée une volonté de préparer l'opinion à certains revirements en gestation. Il est remarquable, notamment après la Révolution, qu'avec le développement de la liberté d'expression et notamment de la Presse, de tels biais ont en partie perdu leur raison d'être.

Qu'est-ce d'ailleurs qu'un anti-astrologue - expression en soi discutable et appartenant à un discours polémique de la fin du XXe siècle? Kepler que l'on considère généralement comme un réformateur de l'astrologie - il est l'auteur notamment d'un Tertius Interveniens, cherchant une position qui n'est ni celle du rejet total ni de l'acceptation intégrale - ne pourrait-il être classé comme tel en ce que ses critiques ne sont pas nécessairement moins radicales que celles de ceux qui portent le label d'anti-astrologue. L'expression qu'il utilise - " ne pas jeter le bébé avec l'eau du bain", d'autres préfèrent : ne pas arracher l'arbre à cause d'une branche malade - est significative d'une approche critique, qui exige de constituer un inventaire de ce qui est et n'est pas viable en astrologie. L'anti-astrologue ne cherche-t-il pas, au demeurant, à nous expliquer le manège de l'astrologue et en prémunissant son lecteur n'entre-t-il pas, ipso facto, dans une logique prédictive?

Selon nous, les attaques savantes, parfois de plus d'une centaine de pages, contre l'astrologie sont suscitées au départ par une certaine effervescence du public, provoquée par tel phénoméne cosmique défrayant la chronique. Nous sommes dans un domaine où les grands chantiers reposent souvent sur des enjeux à court terme, politiques ou alimentaires, et ne constituent qu'une façade.
 

Esotérisation et désésotérisation

Les appréciations sur le "déclin" de l'astrologie aux XVIIIe et XIXe siècles s'appuient sur des critères contestables et qui sont au demeurant parfois le fait de chercheurs marqués par une certaine pratique personnelle sinon professionnelle de l'astrologie, ce qui les conduit à surinvestir l'existence de manuels d'apprentissage de l'astrologie et à distinguer radicalement, à tort selon nous, littérature didactique et littérature critique, en raison de leurs intentions respectives affichées.

Dans un premier mouvement, on pourrait croire en effet que l'existence de traités d'astrologie, plus ou moins sophistiqués, constitue une avancée de l'ésotérisme. Or, il semble bien que l'exposé du savoir astrologique contribue à gommer les barrières entre ce qui est et n'est pas ésotérique. On conviendra que la parution d'un traité et la succession de ses éditions comme celui de Ferrier (cf infra) est aux antipodes de la publication répétée des Centuries de Nostradamus dont les fondements restent dans une complète obscurité. Comme le note Keith Thomas "la présence de traités d'astrologie est un piètre baromètre pour juger de son prestige" ( Religion and the decline of magic etc, p.289). En effet, la divulgation du modus operandi de l'astrologie ne contribue pas nécessairement à son prestige et c'est bien pour cela que la littérature anti-astrologique ne se prive pas de l'exposer. Ce faisant, l'astrologie n'en devient-elle pas accessible au plus grand nombre et n'importe qui ne peut-il se présenter comme son praticien ou son adversaire? Certes, on nous objecter que sans manuel, on ne forme pas d'astrologue, et qu'il faut bien apprendre à rédiger des prognostications. Or, le contenu de ces manuels ne nous semble pas coïncider avec le bagage des faiseurs d'almanachs mais concerne avant tout l'étude du thème natal.

Il nous apparaît en effet que les processus de rejet à partir du XVIIe siècle sont fondées sur la révélation de documents, vrais ou faux, présentés sous un certain éclairage. Cela est probablement vrai pour l'astrologie, cela l'est certainement pour l'antijudaïsme, en particulier avec les Protocoles des Sages de Sion (cf notre étude Le sionisme et ses avatars au tournant du XXe siècle, Feyzin, Ramkat, 2002) On comprend donc que l'accès à certains savoirs jusque là "occultés" a pu générer un nouveau mode d'exclusion. On peut d'ailleurs se demander si l'on n'a pas appliqué à la lutte contre l'astrologie des méthodes qui avaient fait leurs preuves au niveau de l'antijudaïsme.

Par conséquent, pour apprécier le sort de l'astro-prophétisme au XVIIIe siècle, problème qui est en ligne de mire chez la plupart des historiens de la question, il convient de ne pas se tromper de critères et de ne pas dramatiser la carence des traités d'astrologie voire des exposés anti-astrologiques. Tout se passe comme si la quantité des exposés autour de l'astrologie, qu'ils soient favorables ou hostiles, notamment dans la seconde moitié du XVIIe siècle ait provoqué un effet de saturation. Cependant, on peut se demander si la fin du XVIIe siècle, marquée par une forte volonté d'expurger les "hérésies" comme en témoigne la Révocation de l'Edit de Nantes de 1685, à Fontainebleau, n'a pas également considéré comme telle l'astrologie judiciaire, ce qu'atteste l'édit de 1682. Encore faut-il préciser que l'intérêt pour le Zodiaque - fleuron de l'astrologie - et sa genèse restera non seulement fort vivace aux XVIIIe et XIXe siècles mais qu'en outre il en sera longuement débattu dans les Académies

L'astro-histoire allait se renouveler, après s'être émancipée d'une tradition remontant pour le moins au Tétrabible de Ptolémée, encore très présent au milieu du XVIIe siècle où, du fait de Nicolas Bourdin, marquis de Vilennes, une traduction française parait en 1640 suivie d'un commentaire du Centiloque (1652) que critiquera (1654) Jean-Baptiste Morin : un Claude Ptolémée qui allait tomber de son piédestal tant comme astronome que comme astrologue. Il importe d'accorder toute son importance à l'ésotérisation de domaines qui ne l'étaient pas a priori au départ, ce qui conduit à un certain déplacement de l'aire astrologique et à la conquête de nouveaux territoires.(cf infra), permettant ainsi de désenclaver le champ astro-prophétique et de constituer des passerelles.

Paradoxalement, l'émergence de l'occultisme, au milieu du XIXe siècle, notamment chez un Eliphas Lévi apparaîtrait comme une réaction contre une certaine forme de récupération, bref comme une entreprise de ré-ésotérisation ne consistant pas simplement à rééditer un savoir défloré mais à inventer, en quelque sorte, un nouveau discours ésotérique, non sans obéir à un certain mimétisme.

Il faut en effet comprendre que la désésotérisation a pour contrepartie de démystifier certains clivages et donc est susceptible de compromettre un certain ordre social. Entendons par là qu'un clivage intellectuel en cache un autre de type socioculturel. Si un groupe, du fait de la désésotérisation, ne dispose plus, est dépossédé, de son savoir identitaire, il y a crise ne serait-ce qu'au niveau de la légitimité de l'autorité au sein du dit groupe. Autrement dit - et nous l'avons montré dans nos travaux sur la sociologie du judaïsme contemporain chaque groupe tend à s'approprier un certain créneau, dans son processus de représentation. Le fait que le créneau perde de sa spécificité ne signifie pas pour autant que ce soit le cas du groupe lequel perd de sa visibilité du fait du nivellement, d'un processus de banalisation..

C'est en cela qu'un Dupuis, "membre de la classe d'Histoire et de Littérature ancienne de l'Institut", de par son accès et son recours à la littérature astrologique, fait scandale, et ce non point cette fois aux yeux de ses collègues mais pour ceux qui, socialement en décalage, avaient fait de ce savoir déchu un privilège, une compensation et qui se retrouvaient en quelque sorte comme envahis par des étrangers profanateurs venus les extraire de leur ghetto, comme c'était d'ailleurs le cas à l'époque en ce qui concerne le monde juif. Il serait d'ailleurs intéressant de se demander si le développement de la franc maçonnerie au XVIIIe siècle ne relève pas également d'un projet de ré-ésotérisation face à des Lumières qui précisément ne veulent rien laisser dans l'obscurité: en quelque sorte, on aurait affaire, littéralement, à une manifestation d'obscurantisme en réaction aux coups de projecteur. Ainsi, expliquerait-on certaines contradictions fréquemment relevées pour les dites Lumières: plus la science historique, pour ne parler que d'elle, conquiert le terrain du religieux, tous siècles confondus et plus se fait sentir, chez certains, le besoin, d'édifier de nouvelles barrières, de façon à créer des espaces de convivialité, de sociabilité, où se retrouver entre soi.
 

Les avatars de l'astro-histoire

Le domaine que nous souhaitons circonscrire est-il reconnu comme tel? Pourquoi se situe-t-il dans le champ de ce qu'on appelle l'ésotérisme? On dira que l'astro-histoire, si elle n'est pas une pseudo-science n'en est pas moins un secteur "sinistré", ponctué d'échecs successifs. On trouvera peut-être abusif que nous considérions l'astro-histoire comme l'ancêtre de la Nouvelle Histoire, au sens d'un Marc Bloch, laquelle certes accorde quelque importance aux données météorologiques, climatiques. Mais le rapprochement se veut avant tout d'ordre épistémologique, à savoir l'intuition selon laquelle les événements "sublunaires" seraient peu ou prou conditionnés par des phénomènes à investiguer sur d'autres plans, démographique, économique etc, faute de quoi la science historique resterait indéfiniment dans les limbes de la chronique a posteriori. .L'Histoire de l'astrologie peut-elle profiter des recherches sur la longue durée? F. Braudel pensait qu'une telle approche était susceptible de faire ressortir des récurrences, ce qui permettait, en quelque sorte, de faire parler l'Histoire. Or, au même moment où Marc Bloch fondait la revue des Annales d'histoire économique et sociale, en 1929, un Paul Le Cour, lointain continuateur de Dupuis, publiait, dans sa revue, Atlantis, les premiers éléments du livre qui allait paraître en 1937 sous le titre L'Ere du Verseau. Le retour de Ganiméde (sic).

L'astro-histoire comporte, selon nous, plusieurs branches: l'une traite du recours aux astres pour marquer le temps, pour articuler une chronologie, à la façon d'un Newton, au début du XVIIIe siècle, l'autre traite de la synchronicité possible entre certaines configurations célestes et certaines mutations historiques, notamment religieuses à la façon d'un Pierre d'Ailly, au début du XVe siècle. Il faudrait inclure au sein de l'astro-histoire une troisième branche qui serait de la recherche des cycles, astronomiques ou non, dans la mesure où l'idée même de cyclicité semble bien avoir été empruntée, directement ou indirectement, au cosmos; en ce sens, l'exégèse constituée autour des Centuries nostradamiques en relèverait, dès lors que l'on admettrait qu'un même quatrain peut renvoyer à divers événements, ce qui conduit implicitement à une forme de comparatisme historique, rendu possible par le recours à un même paramètre.. Autrement dit, on pourrait considérer comme relevant de l'astro-histoire toute mise en évidence d'une cyclicité de l'Histoire.

Il reste que l'appartenance de l'astro-histoire à la sphère ésotérique est sujette à discussion, il semble que tout au plus on puisse parler, à certaines époques, de recoupements, notamment dans le cas de l'astrologie individuelle, horoscopique mais il conviendrait plutôt de parler d'une ésotérisation de l'astro-histoire par la divination. Autrement dit, l'astro-histoire est certes dérivée de l'astronomie mais l'astrologie judiciaire, elle-même, dérive de l'astro-histoire. Cette astro-histoire n'appartient nullement d'office au champ ésotérique.

C'est ainsi que face à un texte qui traite d'une certaine comète, la question est de savoir si l'on y cherche à montrer qu'un événement inconnu est présagé ou au contraire s'il s'agit de montrer qu'un événement bien précis et d'une certaine gravité coïncide avec une configuration astrale récurrente. C'est ainsi que l'assassinat du duc de Guise en 1588 donna lieu à des textes astro-historiques comme ces Signes merveilleux apparuz sur la ville & chasteau de Blois en la présence du Roy & l'assistance du peuple. Ensemble les signes & comètes apparus vers Paris le 12e de janvier 1589 (BNF 8° La25 24 (3)

Il reste que l'astro-histoire est secouée par trois types d'événements: soit survient un changement remarquable au niveau de la vie des Etats et les hommes se demandent alors si cela n'est pas lié aux astres, soit la connaissance du ciel connaît elle aussi des soubresauts, comme c'est le cas à la Renaissance, et dans ce cas, on est tenté de rechercher une meilleure adéquation entre le haut et le bas, pour reprendre la formule de la Table d'Emeraude. Ou bien encore, confronté à une prophétie qui ne semble pas vraiment correspondre à la conjoncture politique ou religieuse s'efforcer de la reprogrammer pour une autre date.
 

Les enjeux de l'approche critique au XVIIe siècle

On ne comprend pas pleinement l'importance du mouvement critique concernant la réforme de certains textes si l'on ne situe pas une telle démarche dans une optique particulière qui est celle d'une contribution des dits textes, une fois corrigés, élagués, décantés, à la mise en place d'une science historique. Tout se passe, en effet, comme si l'avenir de la science historique était fonction des progrès de l'historiographie. Un Giffré de Réchac, dominicain, notamment, tenta au milieu du XVIIe siècle, de poser la base d'une critique nostradamique, en " corrigeant" le texte des Centuries de façon à ce qu'il préserve toutes ses vertus en tant que clef de la compréhension de l'Histoire événementielle. On peut se demander si la critique de certains textes scripturaires n'allait pas dans le même sens, notamment pour ce qui est d' une dimension eschatologique qui n'est jamais qu'un aspect prospectif de l'approche historique..
 

Le cadre chronologique

La période que nous couvrons, dans le présent travail, s'étend en gros du temps de la Ligue jusqu'à la fin de la période révolutionnaire avec comme axe le règne de Louis XIV.(1643-1715), des premiers commentaires des Centuries -la première somme paraît en 1594 - jusqu'à la Campagne d'Egypte et à ses retombées. Le centre de notre étude s'articule donc autour des XVIIe et XVIIIe siècles.

Nous assistons au cours de la période considérée à la mise en place d'un nouveau corpus ésotérique - Centuries de Nostradamus, Eres précessionnelles etc - qui se met en concurrence avec l'ancien, soumis, on l'a vu, à une désésotérisation. Cela dit, entre ces deux savoirs, l'ancien et le nouveau, le syncrétisme, à terme, est de mise, du fait de la constitution de canons..

Or, si le corpus désésotérisé s'exposait à une critique de type scientifique, le nouveau corpus, quant à lui, interpelle d'abord le monde religieux. Outre au front "scientifique", l'astrologie, dans le cadre de l'Europe Catholique Moderne va, en effet, se heurter à un front "religieux" tant en raison d'enjeux d'ordre chronologique interférant avec les représentations bibliques qu'en raison de ses acquaintances avec le néo- prophétisme, notamment dans le cas du nostradamisme..

Or, si le procès scientifique de l'astrologie est relativement bien connu, il en est autrement du procès religieux, du moins en ce qui concerne les XVIIIe et XIXe siècles. Un procès qui touche à la question de l'Histoire, de la chronologie, de la critique des textes scripturaires et dont l'astronomie sinon l'astrologie n'est pas absente, l'homme s'étant intéressé aux astres depuis une époque très ancienne. Or, les astres - planètes mais aussi étoiles dites fixes - on s'en rend compte avec la mise en évidence de la précession des équinoxes connue depuis le temps d'Hipparque - subissent certains processus qui permettent de dater à quelle époque on les a observés, une datation qui ne s'ajuste pas nécessairement sur la chronologie biblique et dont les débats autour du Zodiaque de Dendérah et de son ancienneté, rapporté d'Egypte, au début du XIXe siècle, avaient secoué les milieux religieux.(cf infra)

En fait, le problème s'est posé beaucoup plus tôt: ne reprochera-t-on pas au cardinal Pierre d'Ailly, inspirateur des voyages d'un Christophe Colomb, lui-même auteur d'un ouvrage prophétique, d'avoir dressé l'horoscope du Christ? L'idée selon laquelle on pourrait fonder une science du temps sur certains repères célestes est en effet déjà fort vivace au Moyen Age, chez le dit Pierrre d'Ailly, haut dignitaire de l'Eglise, au début du XVe siècle, inspiré directement ou indirectement (par le biais de Roger Bacon) des traités astrologiques arabes et notamment d'Albumasar. L'Histoire des Religions est peut- être le champ qui aura été le plus confronté à un tel projet. Encore faut-il préciser que cette Histoire est axée sur des durées - dans quel cadre temporel s'inscrit telle religion ? - tandis que le recours aux astres pour cerner les événements est surtout mis en relation avec des événements ponctuels. Il y a là deux écoles qui correspondent à deux instrumentalisations différentes du ciel.
 

Le corpus prophétique

La littérature prophétique exige, on l'a dit, un traitement qui lui soit propre. Un texte prophétique ne reparaît pas pour de simples raisons commerciales ou de curiosité. Il y a toujours anguille sous roche, une arrière-pensée : à l'historien des textes prophétiques de la découvrir. Autrement dit, il lui faut lire le texte de la façon dont il était supposé être lu par ceux à qui il s'adressait. Quand on a l'impression que la publication de telle ou telle édition n'obéit à aucun enjeu politico-religieux, c'est généralement que la recherche n'a pas abouti. Il ne s'agit pas uniquement d'aborder les sources mais de traiter des enjeux présents et futurs liés à la (re)publication ou à la (re)diffusion de tel document. Et notamment, il importe de réfléchir aux raisons qui auront conduit à rééditer, exhumer tel texte, à le répandre hors de sa sphère initiale, dans le temps comme dans l'espace. Encore faut-il toujours avoir conscience d'un certain nombre de contraintes de lieu et de temps auxquelles se heurte le texte, qui ne peut circuler sans avoir à s'adapter aux divers contextes.

Mais le lecteur ne risque-t-il pas également de ne pas saisir l'allusion? Est-ce que cela ne présuppose pas l'existence d'une tradition orale désignant à l'opinion le passage important, pour la circonstance, comme ce sera encore le cas sous la Révolution? Car si chaque lecteur devait rester livré à lui-même dans le maquis de ces compilations touffues, il n'y aurait pas de consensus donc pas d'effet politique de masse. Il faut que le texte soit porté par une rumeur pour qu'il agisse sur les masses.

Ce qui a contribué à marginaliser ce champ au sein même des études historiques tient au fait que l'on n'ait pas toujours fait ressortir son imbrication dans la vie politique de telle ou telle époque. Par ailleurs, une telle imbrication peut aussi expliquer qu'elle ait pu être tantôt rejetée, tantôt fort prisée, selon le camp dont un tel discours épousait la cause.

D'une façon générale, nous nous efforcerons de relier les textes étudiés avec des événements précis, nous mettrons en évidence leur actualité par delà leur caractère prétendument intemporel ou tourné vers un avenir plus ou moins lointain..
 

La "révolution copernicienne" de 1649

Si l'on considère le cas d'un ouvrage comme l'Entrée de Saturne au Lion. L'Eclipse de Soleil du 12 Août 1654 (op. Cit.) d'E. Labrousse, paru en 1974, dans quelle mesure son auteur fit-il ressortir les enjeux sous-jacents? Certes, E. Labrousse se fait-elle l'écho de l'annonce de quelque fin du monde mais est-ce là vraiment ce qui comptait, cette fin du monde n'était-elle pas instrumentalisée par les uns ou par les autres? Est-ce qu'en ce milieu du XVIIe siècle, les esprits étaient si sensibles que cela à une telle prédiction ou bien s'agissait-il d'autre chose, ayant des incidences politiques plus concrètes? Il semble bien qu'autour de l'année 1656 de l'ère chrétienne qui ferait pendant à l'année 1656 de la Création, qui est l'année du Déluge, on ait cherché à établir un rapprochement entre chronologie et astronomie, notamment par le truchement de l'éclipse de 1654, tout comme au XXe siècle, on a pu voir durant l'Eté 1999, un intérêt particulier pour une éclipse, outre la référence à un quatrain nostradamique, du fait que la date de son occurrence recoupait la chronologie chrétienne impliquant un changement de millénaire, le fameux An 2000.

En Angleterre, toutefois, c'est l'approche de l'an 1666 - 666 étant considéré comme le chiffre de la Bête de l'Apocalypse - qui impressionne un William Lilly, dans son interprétation de l'Eclipse de 1654, . ( cf l' introduction à son Merlini Anglici Ephemeris, astrological predictions for the year 1655, Londres ( BNF V 21381) cf notre étude "L'astrologie sous Cromwell et Mazarin (1643-1661)", Actes du Colloque "Astrologie et Pouvoir", Politica Hermetica, 2003, cf K. Thomas, Religion & the decline of Magic. Studies in popular beliefs in sixteenth and seventeenth century England, Londres, 1971) La mort sur l'échafaud du roi d'Angleterre, Charles Ier, en 1649, apparaît, à l'époque, en Europe, comme l'événement le plus marquant aux yeux des astrologues et des exégètes des Centuries. C'est, littéralement, l'éclipse de la royauté.

Au cours des temps modernes, la réalité historique finit par dépasser la fiction astrologique et l'homme - apprenti sorcier - n'a plus à rêver de transformations sociales, dans un monde relativement stable, celles-ci, désormais, produisent uné état de choses suffisamment inquiétant sans qu'on n'ait plus besoin de prophétes pour effrayer les esprits.

C'est pourquoi cette période des années 1640-1650 nous apparaît comme le chant du cygne de l'astro-histoire . Jamais plus, la Chrétienté ne sera agitée par une alerte de cet ordre certainement nourrie par le sentiment de l'imprévisibilité de l'Histoire, avec les événements d'Angleterre qui laisseront une trace plus profonde dans la littérature astro-prophétique - et notamment dans l'exégèse nostradamique - que ne le fera la Révolution Française. Si de tels événements, inouïs, comme cette condamnation d'un roi peuvent se produire, c'est que l'Histoire n'est pas récurrente, donc n'est pas science.

N'oublions pas que le XVIIe siècle avait débuté sur un échec majeur de la théorie des grandes conjonctions et dont participe un Kepler avec son attention pour le "trigone igné" (cf notamment son Etoile Nouvelle dans le Serpentaire). Les années 1584-1604 avaient été en effet désignées par cette théorie comme devant entamer un nouveau cycle de 800 ans, avec le retour de la conjonction Jupiter-Saturne dans un signe de feu, le premier des quatre Eléments. Le fiasco d'un tel prognostic, pourtant fortement étayé par le raisonnement astro-historique faisait écho à celui de 1524 quand la réunion des planètes dans le signe des Poissons avait fait annoncer un nouveau Déluge. Bodin dénoncera dans sa République de telles déconfitures qui conduisent à repenser les réponses sinon la question de l'Astro-histoire.

Il convient en tout cas de souligner qu'un événement comme la chute de Charles Ier d'Angleterre apparut comme une véritable révolution - on parlera encore au début du XIXe siècle de la Révolution d'Angleterre pour désigner l'interregnum de Cromwell- qui ne coïncidait pas vraiment avec le schéma astrologique. Rétrospectivement, on pouvait se faire une idée de ce qu'aurait du provoquer la Très Grande Conjonction des années 1584-1604.. Kepler n'avait-il pas, en 1606, annoncé vainement la fin de la domination turque comme événement d'une "grandeur" suffisante pour correspondre à la rareté d'un configuration en sagittaire, renforcée par l'apparition d'une nouvelle étoile? Tout se passait comme si une erreur de plusieurs décennies s'était produite! Il ne s'agissait plus là d'un pronostic qui aurait échoué comme en 1524 mais plutôt d'un événement majeur qui aurait échappé aux astrologues. De ce point de vue, l'agitation autour de l'éclipse de 1654 et précédemment de celle de 1652 apparaissait comme une tentative post eventum ne s'appuyant même plus sur la savante théorie des grandes conjonctions mais sur des phénomènes célestes relevant de l'astrologie populaire. Ce hiatus entre l'événement et la modèle astrologique allait probablement porter un coup fatal au crédit de l'astrologie. En revanche, pour ce qui était du prophétisme nostradamique, on avait pu trouver un quatrain concernant l'Angleterre (Sénat de Londres etc) et ce fut là le véritable lancement européen des Centuries dont désormais l'étoile allait monter alors que celle de l'astrologie allait décliner. L'historien des textes est en droit de se demander si certains textes n'ont pas été antidatés pour accorder à l'astrologie le bénéfice de l'annonce.

William Lilly écrivant au lendemain de l'éxécution du White King - le Roi Blanc, d'Albion- dans son Merlinus Anglicus - le Merlin anglais - annuel ( pour 1650, BNF V 21381) ne recourt plus aux grandes conjonctions mais à d'autres phénomènes qui ne relèvent plus d'une élaboration théorique aussi sophistiquée comme si les astrologues en revenaient à des repères astronomiques primaires du type comète, éclipse, nouvelle étoile (1572 et 1604) plutôt qu'à des artefacts qui avaient occupé le haut du pavé encore au XVIe siècle. Il y a bien là une coupure épistémologique qui conduit l'astro-histoire vers des phénomènes célestes assez erratiques mais qui ont le mérite de figurer au ciel aux yeux de tous et de ne pas relever des calculs astrologiques, articulés sur des considérations arbitraires mais ne bascule-t-on pas ainsi vers une forme de présages, plus proches probablement d'une certaine sensibilité religieuse? Dès lors, on est en droit de se demander si la vindicte des Jésuites, notamment, contre l'astrologie traditionnelle, au lendemain précisément de cette exécution du roi d'Angleterre, ne vise pas en partie à évacuer une pesante glose interférant entre le ciel et les hommes plutôt que servant d'interface.

En employant l'expression "révolution copernicienne" pour désigner le défi posé par la "révolution" de 1649, nous entendons souligner un certain renversement épistémologique qui n'avait pas été mis en évidence. Jusque là, les astrologues avaient périodiquement annoncé des bouleversements - le plus remarquable étant probablement Leovitius - mais sans que l'on sache exactement ce que cela pouvait signifier concrètement. Et voilà que soudain survenait l'impensable mais sans que cela ait été annoncé astrologiquement parlant. Quel hiatus entre la prédiction "conjonctionnelle" pour 1584 et le "désastre" de 1649! Bien plus, on s'apercevait comme à retardement de l'échec de Léovitius car sur le moment on avait pu accorder quelque importance à tel ou tel événement mais avec le recul il ne s'agissait là que de données anecdotiques et peu mémorables, en comparaison avec ce qui allait se produire soixante-cinq ans plus tard!

N'était-il pas temps, dès lors, de renverser la problématique de la recherche et partant de 1649 remonter vers les causes célestes, à condition que celles-ci soient suffisamment marquantes pour rendre compte de cette révolution politique. On peut donc qualifier la période qui fait suite à 1649 de crise majeure pour la pensée astro-historique avec, a priori, un élément salutaire, à savoir la remise en question des outils conceptuels jusque là disponibles, à commencer par la Théorie des Grandes Conjonctions. Un Henri de Boulainvillers semble avoir voulu s'atteler à une telle tâche avec son Histoire de l'Apogée du Soleil. Mais l'astrologie rattrapée par l'Histoire n'allait pas parvenir à se dédouaner par la présentation d'un nouveau modèle faisant ses preuves alors que l'astronomie y parviendrait en réalisant un certain nombre de "prévisions" remarquables comme celle, au milieu du XVIIIe siècle, du retour de la comète de Halley. A une astronomie capable de corriger ses erreurs, en opérant une révolution copernicienne, ferait pendant une astrologie qui, à force de crier au loup, ne l'avait pas vu venir.

Cela dit, à la fin du XVIIIe siècle, les prédictions de Pierre d'Ailly, datant du début du XVe siècle et relayées par divers auteurs et concernant notamment l'an 1789 viendront apporter un semblant de justification, avec quelque retard, aux théories d'Albumasar, l'astrologue musulman dont le cardinal s'inspirait directement ou indirectement
 

Le relais du prophétisme

Le prophétisme profitera des désillusions de l'astrologie mondiale. Deux grands ensembles prophétiques auront marqué le XVIe siècle français, le Mirabilis Liber et les Centuries. Chacun a fait l'objet d'un certain nombre de travaux que nous étudierons et dont nous montrerons les manques et les limites. On ignore quels sont précisément les auteurs de telles sommes. Dans le cas du M.L., le caractère de recueil, de compilation est avéré, dans celui des Centuries, ce caractère est dissimulé, d'où des méthodologies distinctes pour l'Historien des textes. Le M.L., expression des prétentions françaises, est paradoxalement constitué à partir de la Pronosticatio de Johannes Lichtenberger, astrologue des princes allemands de la fin du XVe siècle, au service du camp adverse, celui qui s'oppose au royaume de France. .Il y a eu retournement de sa vocation première et il revient à l'historien des textes d'insister sur le passage d'un texte d'un contexte à un autre, tant dans le temps que dans l'espace politiques.

Il est des historiens des textes qui nient le rapport du texte avec tout contexte événementiel et qui veulent en faire une réalité en soi, en quelque sorte transcendentale et d'autres qui, à l'inverse, s'efforcent de le situer doublement, dans le contexte historique mais aussi céleste. Entre les deux, les plus nombreux quin s'alignent, collent avec le contingent, le conjoncturel, dont ils veulent que le texte soit l'expression, le reflet. Il nous semble que l'hypothèse selon laquelle la publication ou la réédition d'un texte ne serait pas marquée par des enjeux immédiats, liés à l'histoire individuelle ou collective, est difficilement recevable et est le signe d'une recherche non aboutie. Croire que les Centuries de Nostradamus, régulièrement rééditées, ont pu traverser toute une série d'événements dramatiques, de la mort d'Henri II jusqu'à l'avénement d'Henri IV, trente-cinq ans plus tard, sans subir de changement de contenu ni même d'éxégése, milite en faveur de leur dimension prophétique décalée par rapport au contexte auquel elles renverraient par avance comme si le texte primait sur le contexte et non pas l'inverse. Une telle approche conduit à séparer radicalement histoire des textes et histoire événementielle, faisant des auteurs des personnages relevant d'une autre dimension.
 

Les religieux face à l'astrologie

Quand, précédemment, Pierre d'Ailly (1350-1420), à la veille du Concile de Constance (1414-1418) dont il sera une des chevilles ouvrières, met en avant l'an 1789, échéance bien éloignée pour les hommes du début du XVe siècle, s'agit-il d'un simple propos purement "scientifique" ou bien d'une tentative pour neutraliser certaines prophéties de son temps selon lesquelles la religion chrétienne ne dépasserait pas 14 siècles d'existence? (sur Pierre d'Ailly, cf nos études in Actes du Colloque Pierre d'Ailly, Compiégne et dans Actes du Colloque Politica Hermetica, sur Prophétisme et politique) Toujours est-il que cette date sera relayée au XVIe siècle par Turrel et Roussat mais aussi dans l'Epître nostradamique à Henri II et ce jusqu'à la Révolution Française. Dès lors ne s'en prend-on pas à l'astrologie et à ses avatars prophétiques parce qu'elle est identifiée à telle ou telle cause religieuse ou autre? Ce qui fait problème pour le chercheur, c'est que le message significatif est le plus souvent délibérément "occulté", se dissimule derrière une certaine façade, ce qui en fait d'autant plus une assez redoutable littérature de combat

Il reste que Pierre d'Ailly, marqué par le Grand Schisme d'Occident dont il est le témoin, est tenté d'en rechercher une explication cosmique, notamment dans le De persecutione Ecclesiae (cf J. Ph. Bégne, "Exégèse et Astrologie. A propos d'un ouvrage inédit de Pierre d'Ailly", Revue des Sciences ecclésiastiques, 1906)

On abordera, par ailleurs, l'attitude des milieux catholiques français du milieu du XVIIe siècle à l'égard de l'Astrologie et leur implication dans le débat scientifique. Il semble que des clivages concernant Ordres religieux puissent en partie expliquer les différences d'attitude sur ce sujet. Les Jésuites, ordre relativement récent, dans l'ensemble, se montrent hostiles au sujet, tout en le traitant avec un certain sérieux, comme en témoigne l'ampleur de leurs travaux- leur dénonciation de l'astrologie passe par son dévoilement, l'exposé de ses règles, sa désésotérisation - tandis que les Ordres Mineurs y sont plus favorables selon une tradition joachimite qui remonte au Moyen Age. On peut d'ailleurs penser que l'astrologie aura été instrumentalisée depuis le Moyen Age - et cela vaut encore plus pour le néo-prophétisme joachimite - par ceux qui souhaitaient fragiliser le pouvoir royal ou le pouvoir pontifical, notamment au profit d'une certaine aristocratie..
 

Astrologie et astronomie

Le distinguo actuel entre astronomie et astrologie est d'une certaine façon anachronique: au XVIe siècle ainsi d'ailleurs qu'au siècle suivant; la distinction n'est alors opérée qu'au niveau adjectival, contextuel, c'est à dire dans un deuxième temps. Ce n'est que progressivement que l'on refusera de s'en tenir au contexte et que l'on exigera que le signifiant astrologie ne soit plus jamais utilisé pour traiter de ce que l'on s'entendra finalement par nommer astronomie, laissant entendre implicitement une relecture de l'Histoire commune à ces deux savoirs: un divorce, en quelque sorte. Un tel clivage, quelque peu laborieux, n'est pas sans évoquer celui qui affecta le monde chrétien à divers moments de son Histoire, et notamment quant au distinguo catholique/réformé, chacun n'en revendiquant pas moins de se dire d'abord chrétien. Mais, bien avant, au début de l'ère chrétienne, l'on notera que dans les Evangiles, on se dispute pour savoir qui est qui - la "synagogue de Satan" - et qui a le droit de revendiquer telle filiation.

En 1640, Nicolas Bourdin traduit ainsi ce passage introductif de la Tétrabible, préférant le terme astronomie : "Syrus, il y a deux choses principales et grandes sur lesquelles sont fondées les prédictions astronomiques (sic). L'une qui est la première en ordre et en certitude , par laquelle nous trouvons à chaque moment le mouvement du Soleil et de la Lune et des autres astres et les regards (aspects) qu'ils ont entre eux ou ceux qu'ils ont envers la terre. L'autre, par laquelle, suivant les qualités naturelles de ces astres, nous considérons les changements qu'ils produisent selon leur position dans les corps. De ces doctrine, la première a son art qui lui est propre mais la fin (le but) de la seconde partie qui vient après elle n'arrive pas à cette certitude. Celle-là vous a été expliquée avec ses démonstrations autant qu'il a été possible par un livre particulier (L'Almageste). Maintenant, nous allons parler de la seconde partie qui n'est ni si assurée, ni si parfaite, selon une méthode convenable à la philosophie" ( L'Uranie ou la traduction des quatre Livres des Jugements des Astres de Cl. Ptolémée, prince des sciences célestes, Paris, C. Besongne, Reed. Paris, 1974)

En fait, Nicole Oresme avait déjà rendu ce passage en français, dès la fin du XIVe siècle dans son Livre de Divinacions, au chapitre II : elle "est speculative et mathematique tres noble et tres excellente science et la puet on suffisament savoir mais ce ne puet estre precisement et a point comme j'ay declaire en mon traicté de la Mesure des Mouvemens du Ciel et l'ay prouve par raison fondée sur demonstracion mathematique. La seconde est speculative naturelle et est moult belle science et est moult belle science et possible a savoir, quant est de sa nature mais on en scet trop peu mesmement car le plus des regles qui sont es livres sont faulses comme dit Averrois et petitement ou nullement prouvées" (cf G.W. Coopland, Nicole Oresme and the Astrologers . A study of the Livre de Divinacions, Liverpool, 1952, p. 52; cf aussi sur le Livre de Divinacions, "Nicole Oresme. Quaestio contra divinatores horoscopos", Archives d'Histoire doctrinale et littéraire du Moyen Age, 1976) où S. Caroti rappelle (p. 209) ce que Pic de la Mirandole doit à cet auteur.(cf aussi sur Le livre de Divinacions, L. Thorndike, History of Magic & Experimental Science, 1934, Vol. III, ch. XXV)

Qu'est ce, en effet, que ce Traicté de la Mesure des Mouvements du Ciel? Certes, Oresme a-t-il publié un De l'espère mais il ne s'agirait que d'une traduction: "Cy commence de l' espere en français que translata Maistre Nicole Oresme, très excellent philosophe" (Coopland, op. cit., p. 13) ll semble que le passage extrait du Tétrabible soit une citation d'Oresme, à la façon scolastique consistant à reproduire diverses positions aux fins de les discuter. Bien entendu, la mention du philosophe arabe du XIIe siècle Averroès indique le recours à une paraphrase.

Il ne fait pas de doute, selon nous, que le renvoi au "traicté de la Mesure des Mouvements du Ciel" ne concerne pas un ouvrage d'Oresme mais bien la Syntaxis, ce que les arabes appelleront l'Almageste, comme on a pu le voir dans l'adresse introductive de Ptolémée au Tétrabible..

On observera qu'Eric Weil (Pic de la Mirandole et la critique de l'astrologie) qui cite ce passage à propos de son analyse des sources de Pic de la Mirandole, dans ses Disputationes adversus astrologiam divinatricem, composées en 1493-1494, omet (p. 165) de signaler l'emprunt à Ptolémée, tout comme d'ailleurs M. Lejbowicz chargé (Vrin, 1986) de l'édition du mémoire de l'EPHE de 1938. Il est vrai que le Tétrabible n'est pas considéré comme un traité anti-astrologique et que Weil n'a probablement cherché que dans le cadre d'une certaine littérature polémique. Weil, ainsi, commente ce passage du Tétrabible comme étant le fait d'Oresme. Alors que le Livre de Devinacions fourmille de noms d'auteurs, ce qui relativise quelque peu son caractère prétendument populaire, cela ne signifie pas pour autant qu'un passage ne comportant pas de référence à Ptolémée ne soit pas de lui, cet auteur, rendu par la forme Ptholomee, étant mentionné nommément dans chaque chapitre à partir du XIIIe jusqu'au XVIIe et dernier.

L'astrologie, au vrai, entretient des relations plus ou moins étroites avec divers savoirs, notamment astronomique et médical. On tend parfois à considérer comme astrologique ce qui est avant tout astronomique et c'est sur cette base là que se développe le syncrétisme en la matière, en ce qu'il suppose que tout ce qui s'ancre peu ou prou dans l'astrologie se rejoint et se complète nécessairement. L'astrologie se greffe sur un substrat non ésotérique, à savoir l'astronomie mais en exposant ses méthodes elle tend à se démystifier du fait même que ce processus est ainsi dévoilé. A contrario, plus une prédiction astrologique est opaque dans son élaboration, plus on a du mal à en percevoir la logique sous-jacente et plus elle s'inscrit dans une pratique ésotérico-prophétique. Expliquer que le caractère des gens nés sous le signe du bélier dépend de l'animal en question relève bel et bien d'une désésotérisation qui fait ressortir une certaine naïveté. En revanche, recevoir un client dans un cabinet et interpréter la carte du ciel selon des règles astrologiques, un jargon, des glyphes, que le dit client ignore largement, appartient à un processus d'ésotérisation de l'astronomie.

Par ses liens avec l'astronomie, l'astrologie a des obligations de retenue, elle se doit de rester du côté du général et laisser à d'autres approches l'accès aux phénomènes particuliers. Il y a là comme une frontière qu'elle ne saurait franchir. Il n'y a pas condamnation de ce qui est de l'autre côté de la frontière mais simplement le sentiment que l'astrologie dérogerait et perdrait ainsi ses privilèges, en ne sachant pas se contenir. On voit là le parallèle avec les obligations propres aux sociétés divisées en castes, en Etats, où le noble se voit proscrire certaines activités.
 

Astro-histoire et ésotérisme

Ce ne serait pas, en effet, rendre service aux études relatives à l'astro-histoire de les inscrire dans le champ des courants ésotériques ou plus exactement on ne saurait refuser à l'ésotérisme de s'intéresser à l'astro-histoire mais cela ne saurait affecter pour autant son statut. Tout savoir peut être ésotérisé et l'astronomie ne tombe pas dans l'ésotérisme sous prétexte qu'un certain ésotérisme lui emprunte une certaine terminologie tout comme le français n'appartient pas à la sphère du russe sous prétexte que des mots français ont été empruntés par le russe!

Cela dit, on ne peut qu'observer un certain "échec" de l'astro-histoire en tant que projet de fonder l'Histoire sur les phénomènes célestes, tant pour des raisons théologiques qu'anthropologiques: le fait que dans le passé les hommes aient accordé quelque importance aux phénomènes célestes, quant à certains de leurs repères culturels, suffit-il à fonder une astro-histoire comme purent l'envisager divers chercheurs dont nous étudierons les tentatives ci-après?

On peut d'ailleurs s'interroger sur les causes d'une telle déconfiture. Visiblement, l'astro-histoire n'a pas su éviter le piège de ce que l'on peut appeler la question des causes secondes. Elle a probablement eu le tort de vouloir trop coller aux événements dans leur spécificité et faut-il rappeler la méfiance que la Nouvelle Histoire manifeste à l'encontre de l'événementiel? L'événement est un phénomène spécifique, qui épuise, à un moment donné, toutes les potentialités au profit d'une seule solution. Cette solution terminale est-elle en soi prévisible? Pas plus qu'on ne peut prévoir ce que deviendra, in fine, une personne à partir des données de départ. Mais, a contrario, que vaut un pronostic qui resterait par trop général et vague? Il y a là un dilemme dont apparemment l'astro-histoire n'a pu s'échapper..

Le champ qui est le nôtre n'a que fort peu à voir avec celui de l'ésotérisme chrétien d'un François Secret. Il ne s'agit en tout cas nullement d'étudier comment se perpétue à travers les siècles un certain courant dit ésotérique - au singulier sur le plan synchronique et au pluriel sur le plan diachronique - ce qui n'empêche pas évidemment qu'il y ait d'inévitables recoupements de part et d'autre- et dont la définition serait liée à la révélation christique, l'annonçant ou la poursuivant de façon pérenne (cf notre étude consacrée à l'Esotérisme, sur le site du CURA). Notre recherche, nous l'avons dit est concernée par les réponses successives à la question primordiale du rapport entre le Ciel et l'Histoire des hommes et non par les questionnements et les commentaires autour d'une Révélation, d'une priscaphilosophia, qui serait la Réponse par excellence.
 

Histoire d'un projet et de quelques maquettes

Il nous est apparu que notre objet d'étude se définissait plus comme un projet que comme un savoir, que le questionnement devait primer sur les réponses. Même si les réponses ne sont pas satisfaisantes, cela ne signifie pas que l'objectif ne soit pas pertinent.

C'est donc bien le projet astro-historique qui nous semble devoir être mis en avant comme étant au centre d'un ensemble de savoirs qui n'ont en commun que de répondre au dit projet mais dont le rapprochement syncrétique entre les uns et les autres, aussi aberrant soit-il, ne saurait disqualifier le dit projet.

Or, il nous apparaît que c'est exactement ce qui se passe: on appréhende toute une série de savoirs qui ne se recoupent qu'en ce qu'ils répondent à une même question et on veut en faire un seul et unique corps de doctrine, qu'il sera ensuite aisé de déconsidérer de par l'incohérence ainsi provoquée. Si l'on considéré les textes anti-astrologiques comme relevant de l'historiographie de l'astrologie, l'on peut dénoncer cette erreur de méthode.

Notre approche ne se veut donc pas ici d'ordre sociologique, comme cela a pu être le cas dans de précédents travaux. Il ne s'agit pas de s'intéresser - comme l'ont fait P. Guérin ou H. Drévillon - à la pratique de l'astrologue, fortement marquée par le syncrétisme que nous avons tenté de mettre en évidence ni à l'ampleur des emprunts à l'astrologie (cf "l'Empire déchu", Politica Hermetica)
 

L'astro-histoire au XXe siècle

L'aventure de l'astro-histoire ne s'arrête pas avec le précessionalisme. La question des nouvelles planètes va marquer la pensée astrologique contemporaine, alors qu'elle n'intéressera guère les non astrologues. Le système du Tétrabible s'articulant autour du septénaire planétaire sera remanié de façon à intégrer successivement Uranus ( découvert par W. Herschell en 1781), Neptune ( découvert par J. C. Adams et U. Le Verrier 1846) et Pluton ( découvert par Clyde Tombaugh en 1930). On relèvera simplement que le milieu astronomique se mit finalement d'accord pour baptiser les planètes transsaturniennes en puisant dans la mythologie gréco-latine, comme cela avait été le cas pour les planètes connues depuis l'Antiquité.. Ce faisant, le lien entre le ciel et une certaine histoire des dieux -Uranus est le père de Saturne - se perpétuait. (cf "La transmission du savoir astrologique"). L'astrologie mondiale, au XXe siècle, ne se concevra plus guère sans le recours à ces planètes lointaines, plus lentes ( respectivement : 84 ans, 165 ans, 248 ans) et invisibles à l'oeil nu, ignorées des Anciens mais désormais le monde astronomique se désintéressera des recherches en astro-histoire, les abandonnant, elles aussi, aux astrologues.
 

Avenir des études consacrées à l'Astro-Histoire

Tout en reconnaissant qu'il y ait eu une ésotérisation de l'astro-histoire, nous pensons que cela tient avant tout à l'échec relatif de l'entreprise à se constituer comme science humaine, laquelle ne pouvait dès lors qu'être récupérée dans un registre ésotérique. Mais c'est aussi un certain échec de la science historique elle même qui est ainsi signalé.

Notre propos aura été de dresser un bilan des études consacrées - avant la lettre- à l'Astro-Histoire, à son historiographie. Or, précisément, les dites études ont-elles défini leur propre champ? Il semble qu'elles en aient eu une idée par trop étriquée, n'en étudiant que des aspects spécifiques sans en resituer le contexte général. Il nous apparaît également qu'il était éminemment souhaitable de rapprocher le XVIIe et le XVIIIe siècles pour accéder à une certaine perspective, pour faire ressortir une continuité sous des formes apparemment fort différentes, en raison même du renouvellement de l'astro-histoire dans la longue durée.

L'astro-histoire est un vieux rêve de l'Humanité, celui d'expliquer l'Histoire des Hommes par un processus de transcendance, le mot même de Ciel ayant fini par désigner la Providence divine. Il ne s'agit pas simplement d'affirmer que le Ciel exerce une influence sur l'Homme à son insu mais de prendre en compte également de quelle façon le Ciel a pu être instrumentalisé par l'Homme. Ce qui recoupe le débat sur la question de savoir si l'Homme a été crée à l'image de Dieu ou bien l'inverse, comme l'affirmait Feuerbach.
 

La crise de la subjectivité

Pour en revenir plus spécialement aux rapports entre astronomie et astrologie, nous dirons qu'ils n'ont pas été correctement appréhendés par les protagonistes de tous bords: l'astrologie émanait de l'astronomie mais elle n'en était qu'une émanation parmi d'autres possibles, elle était passage du général au particulier tout comme son objet était d'étudier le passage du général au particulier, du global au spécifique. L'astrologie proposait une certaine lecture de l'astronomie tout comme on ne peut pas demander à un individu d'exprimer tout ce qui est en puissance au niveau de l'humanité. Les attaques dont l'astrologie fera l'objet font-elles, dès lors sens, dès lors que sa démarche avait un autre objet? La linguistique moderne popularisera cette idée d'arbitraire propre à l'organisation des sociétés humaines et c'est probablement l'émergence de cette prise de conscience qui a rendu l'astrologie caduque en ce que son message était passé. Le regard de l'astrologie est marqué par la subjectivité et non par l'investigation de l'en soi, il traite de ce qui doit être et non de ce qui est. Paradoxalement, c'est alors que la civilisation chrétienne met en avant la question du choix, notamment dans les processus électoraux, que l'astrologie se trouve dévaluée parce qu'elle a fait son temps.

D'ailleurs, de même que l'astrologie émane de l'astronomie, on peut dire que le prophétisme émane de l'astrologie et que l'interprète des prophéties introduit encore un autre degré de spécificité. On aurait ainsi une chaîne de différenciations qui nécessairement trahissent le stade antérieur, qui n'en épuisent nullement les virtualités. L'astro-histoire se situe, selon nous, au coeur d'un tel processus d'individuation, elle n'est nullement le reflet du ciel, elle se contente de l'instrumentaliser, de n'en conserver que quelques éléments. Vouloir la mettre en conformité exhaustive avec le réel astronomique relèverait d'une démarche involutive, régressive. Quelque part, les coups portés contre l'astro-histoire nous semblent caractériser un courant anti-humaniste qui veut voir l'affirmation d'un déterminisme là où au contraire il s'agit d'une émancipation par rapport à la nature qui ne fait plus sens que par rapport à l'homme. Il est vrai que les avocats de l'astrologie n'ont rien trouvé de mieux que de resserrer les liens avec l'astronomie, notamment par l'intégration des nouvelles planètes, au lieu de poser l'astrologie comme un savoir issu de l'astronomie mais ayant à se développer dans la logique de ses choix initiaux et sans revenir à la source..

L'astro-histoire aura probablement souffert de la vision chrétienne de l'Histoire - et on voit encore un Kepler obnubilé par les conditions astronomiques de la naissance de Jésus - laquelle introduit des clivages diachroniques majeurs, tant dans le passé que dans l'avenir, qu'elle cherche souvent à justifier: on est alors fort loin d'un modèle saisonnier ou astronomique où tout s'enchaîne indéfiniment, non sans que chaque phase ne présente une certaine spécificité.
 

Epistémologie de l'astro-histoire

Pour nous, l'astro-histoire n'est nullement une chimère et son Histoire ne diffère pas en cela de celle de la médecine, de la biologie voire de la physique, l'A.H. correspond à une recherche de sens, à la fois comme signification et comme orientation, elle est conscience, dans son projet, de ce que les événements doivent être replacés dans un cadre cyclique, en ce qu'ils sont foncièrement ambigus par eux-mêmes. Ainsi, l'astro-histoire met-elle l'Histoire en perspective: l'Histoire non astro-historique ne serait qu'une collection de données brutes. Il est temps pour l'astrologie de cesser d'être sur la défensive et d'interpeller l'Histoire, maillon faible du savoir dominant. L'échec de l'astro-histoire est celui de l'Histoire et l'échec de l'Histoire pourrait bien être à terme celui de l'Humanité, dépourvue de ce nécessaire radar. Le problème, c'est que les astrologues n'ont pas vocation, comme ils semblent le croire, à légitimer le désordre mais au contraire à le réduire, à le relativiser, en le replaçant dans une perspective anthropologique pertinente. D'un point de vue éthique, l'astrologie n'a pas à "coller" aux dysfonctionnements de nos sociétés mais à les neutraliser en les resituant dans la longue durée et la récurrence. Un événement ne fait sens pour l'astro-histoire que d'autant que l'on peut en penser la nécessité, le retour, la répétition, sinon il est une aberration qu'il ne convient pas, déontologiquement, que l'astrologue prenne pour référence mais plutôt comme repoussoir. Nous pensons donc que l'astro-histoire est aux antipodes de l'approche phénoménologique laquelle veut faire l'économie d'une position extérieure à l'objet étudié, elle est aussi à l'opposé de toute forme de divination. C'est à l'astro-histoire de donner sens à ce qui arrive, notamment en signalant ce qui est à contretemps, elle ne saurait être à la traîne de l'événement.

Faut-il rappeler, enfin, la différence entre une astro-histoire de type(néo) platonicien, à caractère fataliste, qui considérerait que tout ce qui survient est signe, langage collant avec la globalité des apparences, et qui de fait déboucherait sur une phénoménologie de la contingence et une astro-histoire de type aristotélicien, à caractère déterministe, pour laquelle les effets sont imprévisibles dans leur spécificité et se contenterait de cerner les causes structurelles - et non conjoncturelles - c'est à dire générales et nécessaires? Nous avons là deux conceptions différentes du réel; or, on oublie, trop souvent, en effet, que la distinction entre ces deux écoles ne réside pas uniquement dans le mode explicatif - discussion qui serait byzantine- mais dans ce qu'il y a à expliquer.

Nous dirons que le problème qui se pose, épistémologiquement, à l'astro-histoire est d' étudier la cause - un cycle astral - pour aller vers les effets com-prévisibles et l'effet - un événement- pour remonter, par une approche comparative, vers les causes com-possibles, ce qui exige, dans tous les cas, une énumération. En tout état de cause, il lui revient, en effet, d'être en mesure de lister un certain nombre d'hypothèses et de ne pas s'en tenir à une seule. Entre celles-ci, il reviendra à un autre niveau, plus en aval, aux intéressés et notamment aux politiques, de choisir, selon ce qu'on appelle le libre-arbitre, en connaissance de cause ou encore au voyant de s'essayer à deviner laquelle de ces issues, au bout de toute une chaîne/combinatoire de contingences, l'emportera in fine. Le discours de l'astro-histoire se doit philosophiquement et méthodologiquement de rester pluriel.

Concluons avec ce récit de Plutarque concernant le devin Lampon auquel Périclés demanda la signification du prodige d'un bélier portant une seule corne. Le devin interpréta cela comme le signe que Périclés n'aurait bientôt plus à partager le pouvoir avec Thucydide. Parallèlement, Anaxagore découpa la tête du bélier pour en rechercher les causes naturelles. Les deux modes d'explication en fait se complétaient et Plutarque de conclure "à la compatibilité des deux types de sciences, celle du physicien et celle du devin: la première identifie les causes et la seconde interprète le sens des signes envoyés par les dieux. La connaissance des causes naturelles ne parvient pas à ébranler la valeur d'un système divinatoire qui donne un sens à l'existence" (cf Vincianne Pirenne-Delforge, "La divination gréco-romaine. Quand les oracles vaticinaient", Collectif Devins et Astrologues, Notre Histoire-Télérama, janvier 2003, pp. 20 et seq.) L'astro-histoire se doit d'avoir une claire conscience de ses limites et ne pas se substituer à la fonction de divination qui, certes, la prolonge et en est le relais; il est somme toute paradoxal que le projet astro-historique, en soi, qui était initialement de prendre de la distance par rapport au monde de la contingence pour saisir ce qui arrive nécessairement, fonctionnellement, et ce du fait même du recours à cet espace éloigné que sont les astres, en arrive à apparaître, aux yeux de certains, comme devant ne faire qu'un avec l' apparence ponctuelle des choses, avec quelque fatum/mektoub.
 
 

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Référence de la page :
Jacques Halbronn: De l'astrologie à l'astro-histoire
http://cura.free.fr/xxv/24halb18.html
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