CORPUS NOSTRADAMUS 93 -- par Patrice Guinard
 

La fortune du quatrain X 39 (la mort de François II et le destin tragique de Marie Stuart)
 

En novembre 1560, François II, roi de France et d'Écosse, né à Fontainebleau le samedi 19 janvier 1544 (1543 ancien style), vers 16h30 selon Anselme de Sainte-Marie (Histoire généalogique et chronologique de la maison royale de France, Paris, Compagnie des Libraires, 1726, p.137), tombe malade, et les diplomates étrangers en fonction à la cour royale commencent à s'inquiéter des conséquences possibles de son imminent décès.

Le 2 novembre 1560, l'ambassadeur toscan Niccolo Tornabuoni "parle, sans détail, de la maladie qui s'aggrave rapidement et cite une prophétie de Nostradamus" (Jean Lestocquoy, Correspondance des nonces en France Lenzi et Gualterio, légation du cardinal Trivultio (1557-1561), Rome, Université Pontificale Grégorienne, 1977, p.67 ; d'après le ms Mediceo 4594, Firenze, Archivio di Stato, fol. 266). S'agit-il d'une "prophétie", c'est-à-dire d'un quatrain des centuries, ou d'un "présage" en prose ?

Jean Moura et Paul Louvet affirment que "chaque courtisan se rappelle alors le quatrain 39 de la centurie X de Nostradamus et la commente à voix basse" (in La vie de Nostradamus, Paris, Gallimard, 1930, p.208) -- un "ouvrage à utiliser avec précaution" selon Simonin (1984, p.66), mais la citation, traduite par Edgar Leoni en 1961 (p.30), figurerait dans la dépêche de l'ambassadeur vénitien Michele Suriano datée d'Orléans le 20 novembre 1560, quinze jours avant le décès de François II, d'après un manuscrit du XVIIIe siècle (Dispacci degli ambasciatori veneziani, BNF ms fds italien 1721), signalé par Defrance en 1911 (p.102) et qui semble à Brind'Amour "d'une authenticité certaine" (1993, p.39).

Ivan Cloulas reprend le témoignage : "un quatrain de Nostradamus indiquait que le premier fils de la reine veuve mourrait "avant dix-huit ans" et ne laisserait aucun enfant. Une prédiction du même Nostradamus, pour le mois de décembre 1560, disait que la maison royale de France perdrait "ses deux plus jeunes membres" de maladie inopinée." (1979, p.151), ajoutant que les Guise font alors publier, pour rassurer l'opinion, des prophéties attribuées à un évêque de Viterbe.

Brind'Amour donne un autre texte de la dépêche de Suriano d'après le même manuscrit : "et è venuto anco in consideratione un pronostico fatto da astrologhi, che ello non sia per passare li xviii dieciotto anni di vita. Et cosi ogn'uno discorre secondo le sue passioni, facendo li suoi conti, che se accorresse qualche sinistro accidente a questi tempi" i.e. "et on discute aussi d'un pronostic [pronostico] fait par les astrologues [i.e. Nostradamus], à savoir qu'il ne passera pas la dix-huitième année de son âge. Et alors chacun de raconter selon ses inquiétudes, en faisant ses comptes, que se prépare un sinistre accident pour ce temps" (Dispacci degli ambasciatori veneziani, BNF ms fds italien 1721 n°43, f.198v, traduit par Brind'Amour, 1993, p.39) -- une allusion indiscutable au quatrain X 39 : "Avant dix huict" lit-on au troisième vers, et François II meurt le 5 décembre 1560, suite à une infection à l'oreille, quelques semaines avant d'entamer sa dix-huitième année.

Version de la 1e édition Rigaud (X) de 1568 (exemplaire de Grasse)

Premier filz vefve malheureux mariage,
Sans nulz enfans deux Isles en discord,
Avant dix huict incompetant eage,
De l'autre pres plus bas fera l'accord.

On retrouve quelques allusions à ces événements dans divers ouvrages de Nostradamus :

"Vray est que par maladie mourra un duquel la mort donra grand empeschement : mais ce nonobstant le tout sera conclud & fait." (présage de décembre dans la Pronostication nouvelle pour l'an 1559, fragment rapporté par Chavigny pour décembre ; CN 123, n.132).

"Grand trouble des Grands Grands. La cronique maladie fera toute l'assemblée troubler, mais le danger de la mort n'y sera point." -- mais la mort oui ! (présage de décembre dans la Pronostication nouvelle pour l'an 1559, fragment rapporté par Chavigny pour décembre ; CN 123, n.136).

"Il fault bien necessairement que ceste annee icy advienne quelque grand cas, par ce moyen qui ne se pourra extendre le faict des futures predictions jusques a l'eage de 18 ans, ou sera le faict ou failly. (...) & les plus grandes seront en leurs extremes dangers par l'administration de leurs vivres, je ne veulx pas parler plus avant, & cela n'adviendra pas a une seule, mais a plusieurs tant vefves qu'autrement, des plus grandz seigneurs & monarques souverains seront constituez en extreme danger de mort, & le tout naturellement" (Pronostication nouvelle pour l'an 1560, Lyon, Brotot & Volant, f.A3r ; CN 152).

"Les mortz inopinees qui parviendront durant ces trois moys [de l'automne 1560] feront bien a penser." (Pronostication nouvelle pour l'an 1560, Lyon, Brotot & Volant, f.C2r ; CN 152).

"La mort inopinee d'aucuns plus apparens & mediocrement aagez ne sera sans grandissime trouble." (dernier quartier de la lune de décembre [du 10 au 17 décembre] dans l'Almanach pour l'an 1560, Paris, Guillaume le Noir, f.E4 ; CN 183).

Ainsi en novembre 1560, on s'inquiétait sérieusement de la mort du roi de France qui allait entrer dans sa dix-huitième année. Le 3 décembre 1560, soit deux jours avant son décès, l'ambassadeur toscan Niccolo Tornabuoni (qui prend les charges d'ambassadeur auprès du roi de France de juillet 1560 à juillet 1565 environ, et d'évêque de Borgo San Sepolcro après le renoncement de son oncle Alfonso Tornabuoni) écrit à Cosme de Médicis, qu'on raconte que "Nostradamus par esprit prophétique dit dans ses prédictions de ce mois [de décembre] que le plus jeune perdra la monarchie par maladie inopinée" ("Nostradamus par profezia, nelle sue predizioni di questo mese, dice che il più giovane perderà la monarchia di malattia inopinata", in Desjardin, 1865, p.428 ; aussi cité par Defrance, 1911, p.106 (qui arrange le texte), par Jean Lestocquoy (1977, p.67, d'après le ms Mediceo 4594, Firenze, Archivio di Stato, fol. 370), puis par Brind'Amour (1993 p.40), qui y voit une allusion à un "passage" de l'Almanach pour 1560 sans plus de précision, et traduit à tort "il più giovane" par "un plus jeune").

En réalité il se trouve deux allusions dans les opuscules de Nostradamus pour la dite année, mais elles apparaissent pour la fin de l'été, non pour la fin décembre : la formule Maladie inopinee au 29 août du calendrier de l'Almanach, et dans la Pronostication : "par maladies inopinees, deffaillira un des plus grandz, je ne dy pas du regne, que plusieurs ne se trouvassent scandalisez de ce qu'il seroit bien requis metre par escript par la fin de l'Esté" (B4r ; textes édités au CURA en déc. 2011 et août 2014). Le passage de la Pronostication est assez ambigü pour alimenter les interrogations jusqu'à la fin de l'année. Notons cependant que le plus jeune fils de Catherine, en 1560, c'est Hercule, le futur duc d'Alençon, et non François II.

Anatole Le Pelletier reconstruit et interprète ainsi les trois premiers vers du célèbre quatrain : "Le fils aîné mourra jeune, avant dix-huit ans, après un mariage malheureux qui laissera sa veuve sans enfants ; sa mort mettra deux îles en discorde. (...) François II, fils aîné de Henri II, mourra à la fleur de l'âge, âgé de moins de dix-huit ans ; il laissera Marie Stuart sans enfants, après un malheureux mariage qui aura duré moins de deux années. Sa mort fera éclater une grande discorde entre Élisabeth et Marie Stuart, reines d'Angleterre et d'Écosse." (Les oracles, 1867, vol.1, pp.84-85).

Chavigny avait déjà donné les pistes essentielles de cette interprétation (Janus, 1594, p.76):
a. Le Roy François II meurt d'un mal d'oreille le 14 de ce mois, autres disent le 4 sans enfans.
b. Il presage la discorde que fut apres entre les deux Roines, d'Angleterre & Escosse.
c. Marié fort jeune, n'ayant plus de 15 ans.
d. Charles IX prist femme à vint ans accomplis.

L'interprétation est partagée par de nombreux interprètes. Nostradamus aurait pu écrire "vefves" au pluriel, car François II est tout à la fois le fils aîné d'une veuve que l'époux de Marie Stuart qu'il laissera veuve. Ainsi les deux premiers vers semblent relater tout autant le destin tragique de Marie Stuart, épouse du premier fils de la veuve Catherine, devenue veuve à son tour par son mariage malheureux avec un roi maladif qui la laisse sans enfants et dans l'isolement, lequel marquera son destin et ses relations conflictuelles avec les anglais et les protestants d'Écosse. On aurait apprécié aussi que Nostradamus accordât le pluriel à "mariage", celui de Catherine, comme les deux futurs mariages de l'attachante Marie Stuart.

Notons que la mention "sans nulz enfans" s'applique aussi bien à Marie Stuart (au décès de son premier mari) qu'à Elisabeth d'Angleterre (qui n'en aura jamais) : ce sont elles qui pourraient être désignées par l'expression métaphorique "deux Isles en discord". Nostradamus reste très sensible aux destins féminins, comme l'a fort justement observé Dumézil en 1984 dans son interprétation du quatrain IX 20. Et l'expression "Avant dix huict" évoque tout autant les dix-sept mois du règne de François II que les dix-sept années de sa courte vie.

Brind'Amour (1993, p.39), qui apparemment ignore les vers C-D du quatrain V 93 (L'isle d'Escosse fera un luminaire / Qui les Anglois mettra à desconfiture.), déclare éprouver des difficultés à interpréter le second hémistiche du second vers ! (cf. aussi la mention des "fins des isles Britanniques" en C2r de la Pronostication pour l'an 1555). Plus sérieusement, seul le quatrième, qu'on a commencé à interpréter après le décès du jeune roi, reste obscur.

Quelques années après le décès de François II, le quatrain X 39 est à nouveau présent dans les esprits. Dans une lettre du 4 avril 1565, l'ambassadeur d'Espagne Don Francés de Álava y Beamonte, le successeur de Perrenot de Chantonnay, fait part à Philippe II d'Espagne d'une prédiction de Nostradamus concernant des projets d'alliance entre la France et l'Angleterre : "El embaxador de Inglaterra vino oy á verme, y ha discurrido comigo un rato en su Reyna y en la de Escocia. Dize que, con el juizio que Nostradamus ha echado de que ha de casar este Rey con su ama, piensan Franceses traer engañada la dicha su ama, pero que yo vere en lo que para, que será tener mas enemistad que nunca confiancia" -- qu'on traduira : "Aujourd'hui l'ambassadeur d'Angleterre est venu me voir, et il a réfléchi avec moi quelque temps au sujet de sa Reine et de celle d'Écosse. Il a dit qu'en raison du jugement que Nostradamus a émis, que ce Roi [Charles IX] devait se marier avec sa maîtresse et que les Français pensent tromper le bonheur de sa maîtresse, mais je verrai ce qui ressortira de tout cela car cela risque de provoquer plus d'inimitié que jamais et pas de confiance." (Fonds Simancas, liasse B 19 n.71 ; cf. Alexandre Teulet, Relations politiques de la France et de l'Espagne avec l'Écosse au XVIe siècle, vol. 5 (1562-1588), Paris, Veuve Jules Renouard, 1862, p.10).

L'ambassadeur espagnol fait allusion au fait que Charles IX, le frère cadet de François, devrait épouser la reine Elisabeth d'Angleterre, selon Nostradamus, c'est-à-dire en raison d'une interprétation du quatrième vers du quatrain : "De l'autre [fils] pres [le plus proche] plus bas [géographiquement] [se] fera l'accord [de mariage]" !

Une dépêche de Catherine de Médicis de janvier 1565 confirme son projet de marier son fils Charles IX à la reine d'Angleterre (citée et commentée par François Mignet, Histoire de Marie Stuart, Paris, Didier, vol.1, 1852, pp.194-195) : "Catherine de Médicis imagina de lui [Elisabeth] offrir pour mari Charles IX. Ce projet étrange d'unir un jeune homme de moins de quinze ans et une femme de plus de trente, un catholique et une protestante, le roi de France et la reine d'Angleterre, fut mis en avant vers l'automne de 1564. (...) Elle chargea Paul de Foix, son ambassadeur à Londres, d'en faire à Elisabeth la proposition formelle. "Je désirerois, lui dit-elle, estreindre notre amytié d'un lien plus estroit, et je me sentirais la plus heureuse mère du monde si un de mes enfants, d'une bien aimée soeur, m'en avoit fait une très-chère fille." (Dépêche de Catherine de Médicis à Paul de Foix, en date du 24 janvier 1565, ms BnF fds Saint-Germain Harlay, 218).

Le capitaine Michel de Castelnau avait été mandaté, en septembre 1564, pour demander la main de la reine au nom du roi. Il rapporte la réponse d'Elizabeth : "le roy Très-Chrestien son bon frere (se sont ses paroles) estoit trop grand et trop petit", c'est-à-dire à la fois trop puissant par ses terres, et trop jeune pour elle (Michel de Castelnau, Mémoires, éd. Petitot, Paris, Foucault, 1823, p.343).

Ces transactions répétées, pour le mariage de Charles IX avec Elisabeth, de dix-sept ans son aînée, échoueront, malgré les démarches de Catherine qui se fiait inconditionnellement au devin provençal. Notons que le troisième vers du quatrain et la différence d'âge entre les époux promis semblaient renforcer l'interprétation du quatrain, probablement commune en 1565. Mais les conseillers de Catherine auront été de piètres interprètes du texte nostradamien.

Le Pelletier et d'autres ont recyclé cette interprétation "classique" pour les fiançailles puis le mariage en 1570 de Charles IX avec Elisabeth d'Autriche. Mais alors que l'expression "plus bas" convenait parfaitement à la situation géographique des deux "îles" britanniques, l'interprétation que Le Pelletier en donne semble forcée : Charles IX aurait été fiancé dès l'âge de onze ans, plus tôt que son défunt frère -- ce qui est faux, car François II a été promis à Marie Stuart dès le 27 janvier 1548, soit à l'âge de quatre ans (d'après un accord signé à Châtillon) !

Il semblerait, par le quatrième vers, que Nostradamus ait réussi à piéger ses contemporains comme la plupart de ses futurs exégètes. En effet l'expression "incompetant eage" (avec peut-être un jeu de mots eage / aeger (malade) pour le latiniste) n'évoque pas une quelconque impuissance pour le mariage ou la procréation, mais une incompétence pour l'exercice du pouvoir "avant dix huict" ans. Et l'accord évoqué à la fin du quatrain, ne se rattache pas au "mariage" du premier vers, mais à l'incompétence évoquée au vers précédent.

Autrement dit : c'est de la majorité du roi de France dont il est question dans le quatrième vers. A l'avènement de François II qui n'avait que quinze ans à la mort de son père, la majorité du roi, c'est-à-dire la fin de la tutelle, est proclamée à l'échéance de la quatorzième année. Mais le problème se repose pour Charles IX qui n'a que dix ans à la mort de son frère aîné. Le chancelier Michel de L'Hospital propose que le roi soit "déclaré majeur au début de sa quatorzième année et non à la fin." (Jouanna & al., 1998, p.1067). Ainsi, le 19 août 1563, Charles IX, âgé de treize ans et presque deux mois, est déclaré majeur, mais Catherine de Médicis continue d'exercer le pouvoir en son nom.

Ainsi faut-il lire le quatrième vers : l'accord sur l'âge de la majorité des rois se décidera encore plus tôt ("plus bas") pour Charles IX ("l'autre pres") que pour son frère aîné. De cette incompétence naîtront selon Nostradamus des problèmes nouveaux, et le décès prématuré de François II provoquera la guerre civile religieuse en Écosse et les conflits avec l'Angleterre. Ici encore, l'historien-prophète ne se contente pas de présager -- obscurément -- des faits, mais il les associe afin d'en extraire un sens historique.
 

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http://cura.free.fr/dico8art/806A-x39.html
01-06-2008 ; last updated 17-08-2015
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