CORPUS NOSTRADAMUS 57 -- par Patrice Guinard
 

Hercules le François : La premiere invective contre Monstradamus (1557)
 

Des quatre principaux pamphlets contre Nostradamus (Couillard 1556, "Hercules le François" 1557, "La Daguenière" 1558, Videl 1558), celui du dit Hercules est de loin le plus insipide. Antoine Couillard est parfois amusant, La Daguenière parfois pénétrant, et Videl parfois utile. Tous trois renseignent sur les opuscules de Nostradamus, mais l'invective menaçante d'Hercules est de peu d'intérêt. On en connaît trois éditions.
 
ville d'édition : Lyon
éditeur : (Michel ?) Roux
année : 1557
in-8, 4 ff. ?

> Buget, 1861, p.266
> Brunet 4, 1863, c.107
> Graesse 4, 1863, p.690
> Baudrier 1, 1895, p.392
> Chomarat, 1989, n.22
> Benazra, 1990, p.24

Le titre de cette édition perdue est donné par Buget qui ne mentionne qu'un catalogue de l'abbé Dubreuil conservé à la bibliothèque d'Aix, sans avoir eu accès au texte. Que l'ouvrage ait été traduit du latin "par L. u. c. m." est une interpolation de l'auteur du catalogue.

L'éditeur pourrait être Pierre Roux qui imprime à Avignon l'année suivante un ouvrage d'un adversaire de Nostradamus, Laurent Videl. En ce cas il aurait été à cette époque favorable à la Réforme, serait passé à Avignon pour échapper à la censure catholique, puis aurait évolué vers les franges extrêmes du camp adverse, non par conviction mais sans doute par opportunisme, ou encore par goût de la provocation comme en témoigne l'ensemble de ses publications. (Pour un aperçu sur les trafics de cet imprimeur, cf. CORPUS NOSTRADAMUS 25). Pourtant je ne crois pas à cette hypothèse, mais davantage à une oeuvre de commande, distribuée par le libraire lyonnais Michel Roux, en relation avec Michel Jove ou Jouve (cf. édition suivante), qui fut précisément le curateur d'un fils issu du premier mariage de l'épouse de Michel Roux (cf. Baudrier 1, p.392).
 
ville d'édition : Lyon
éditeur : Michel Jove
année : 1558
in-8, 4 ff.

> Claudin, Archives, 276, avril 1892, n.253-B
> CAT Rigaux, 1931, n.48-B

> Baudrier 2, 1896, p.96
> Chomarat, 1989, n.30
> Benazra, 1990, p.31
> CAT Librairie Thomas-Scheler, Sept. 2010, n.2c (exemplaire Rigaux/Nourry/Thiébaud)

  •  exemplaire Rigaux en main privée (cf. CAT Librairie Thomas-Scheler)

Édition redécouverte en 2010 (pour la vignette au frontispice : cf. Baudrier 2, 1896, p.95). L'invective est prétendument "traduitte de Latin".
 

Baudrier estime que le libraire jésuite Michel Jove (ou Jouve), décédé en 1580 et associé avec son successeur et gendre Jean Pillehotte en 1576, n'avait pas de presses. Ses imprimeurs habituels étaient Ambroise du Rosne, Jean d'Ogerolles et les Roussin. Un seul texte est paru sous son nom avant 1560 : l'Oraison aux Francoys sur la mort du magnanime prince Jean de Bourbon, comte d'Anghien de Michel Boucher de Bois-Commun (1557). La premiere invective contre Monstradamus pourrait avoir été mise sous son nom. Jove publie en 1570 L'Androgyn de Chevigny et Dorat.
 

La premiere invective contre Monstradamus, Lyon, Jove, by courtesy of the Librairie Thomas-Scheler

 
ville d'édition : Paris
éditeur : Simon Calvarin
année : 1558
in-8, 4 ff.

(fac-similé in Cahiers Michel Nostradamus 5-6, 1987-1988, puis in Visier, 1995)

> CAT British Museum 18, 1963, p.860
> Millet, 1987, p.106
> Chomarat, 1989, n.31
> Benazra, 1990, p.32

  •  BL London : 718.c.10.(2)
  •  BM Lyon: fds Chomarat Res 6468

 
Hercules le François, La premiere invective contre Monstradamus, Paris, Calvarin

 

Une litanie obsessionnelle, martelée par le pamphlétaire : que Dieu seul peut connaître l'avenir des hommes et des royaumes. Nostradamus voudrait s' "attribuer & approprier ... la prescience & cognoissance des choses advenir predestinées de son sainct vouloir immuable : laquelle il s'est seul reservée en proprietè, comme Dieu, & en distinction de toutes ses creatures" (f.A2v) -- "faisans accroire au monde que l'Astrologie, science de soymesme estimable, porte telle cognoissance, de scavoir prognostiquer des choses advenir" (f.A4v). "Contentes toy donc de l'office d'un Mathematicien, ou Astrologue, sans vouloir tailler du magicien & devineur, sans contrefaire l'Egyptien, & dire la bonne adventure" (f.B3r), conclue-t-il.

Cette idée surfaite n'est qu'un poncif des autorités ecclésiastiques dans leurs chasses à l'astrologue depuis Augustin jusqu'au franciscain Marin Mersenne au XVIIe siècle, en passant par Pico et Calvin. Guido Bonatti avait clairement répondu aux arguties moralisatrices des théologiens et, une fois pour toutes, aux discours cherchant à circonscrire les pratiques astrologiques dans le carcan de l'idéologie chrétienne, -- ces mêmes discours, ou leurs équivalents laïcs recuisinés à la sauce rationaliste, qui passeront dans les cercles littéraires avant d'alimenter l'idéologie scientiste des siècles suivants (cf. mon "Manifeste pour l'astrologie, 10 : l'ergoterie idéologique et morale", CURA, 1999). Vers 1540, un Gilles Corrozet en fabrique  laborieusement un quatrain octosyllabique intitulé "Contre les astrologues" : "Ce n'est pas à nous à congnoistre // Les secretz & les mouvementz // Des cieulx, estoilles, elementz, // C'est à Dieu qui en est le maistre." (in Hécatongraphie, Lyon, Denis de Harsy, f.E6r).

A défaut d'argumentation, le discours se vautre dans les qualificatifs injurieux : "ecervelé & lunatique fol -- affiné menteur -- son babil a double revers & double entente -- gentil resveur -- ensorceleur de consciences" (f.A3r-v), avant de les généraliser à ceux qui seraient tentés de lire Nostradamus ou de le suivre, à une époque où ses almanachs et pronostications circulaient par centaines de milliers (cf. CORPUS NOSTRADAMUS 58) : "Toutes loix tant divines que humaines ordonnent que tels sorciers, charmeurs, devineurs, ensorceleurs, bateleurs, magiciens, & enchanteurs, soyent infames, & chastiez severement, jusques a les extirper comme une peste & corruption du genre humain -- tels pipeurs & affronteurs, encor qu'ils se couvrent du manteau contrefaict de philosophie -- tels seducteurs & abuseurs de peuple" (ff.B1v-2r).

Le prédicateur vitupère contre "les songes fantastiques de Monstradamus" (f.B2v), contre sa "regnarderie & effrontée malice" (f.B3v), "qui avec ses enigmes tortueux & doubteux, fait escerveler les folles gens" (f.B2v) : c'est que le discours, tout en s'en prenant aux "devins Almanachs" (f.A3v) et aux "prognostications fanatiques de Monstradamus, que d'an en an il renouvelle & change, comme un serpent sa vieille peau" (f.B1r), cherche avant tout à persuader le public de se détourner de leur lecture.

Nostradamus est comparé aux auteurs païens considérés comme les plus sulfureux, à "Demagoras [sic], Lucrece, Porphyre, Lucian, & telles bestes d'Atheistes" (f.B1r), ailleurs à l'Icaromenippe lucianiste, au pseudo-devin Alexandre (un médecin dont se moque Lucien), ou encore au Salmoneus de Virgile (f.B3r-v), quand ce n'est pas aux plus célèbres sorcières de la littérature païenne (f.B3r) : Erycto (Lucien), la sorcière d'Héliodore, Myrrhine (Apulée), Dipsas (Ovide), Aglaonice de Thessalie (dans le Commentaire d'Apollonius, perçue comme une sorcière pour sa connaissance du cycle des éclipses, et considérée aujourd'hui comme la première femme astronome), etc. A noter que le pamphlétaire confond le philosophe athéiste Diagoras, disciple de Démocrite, avec Demagoras, mentionné par l'historien Denys d'Halicarnasse.
 

Hercules le François, La premiere invective contre Monstradamus, 1558, ff.B2v-B3r
 

Le prédicateur inquisitorial avertit : "toy fils d'iniquité ... je te prie ... que desormais tu te retires de ceste fange d'abus" (f.B2v), avant de passer aux menaces ... de fabriquer de nouveaux pamphlets dans la même veine, si l'accusé refusait de s'amender (ff.B2v et B3v) ! On ne connaît pas de seconde invective du fanatique qui, à l'occasion, se prend pour le juge suprême, et déclare vouloir "limer [la proie de ses incriminations] de la lime du jugement" (f.B1v) !

Le discours acharné et violent, qui ne mentionne pas explicitement les Prophéties, s'achève sur un huitain qui trahit la crainte qu'il entend transmettre à ses lecteurs et adeptes : "Il fauldroit tous changer de loy, puis qu'il nous forge un aultre Dieu." (f.B4r). Signé : "A vous mon frere de Romail, L. V. C. M." (f.B4r)

Ces initiales pourraient se rapporter à Laurent Videl ... Curavit (ou Constituit) Monumentum (qui a pris soin ou organisé cet écrit ou ce signe de reconnaissance), lequel Videl en serait alors le traducteur (mais ce n'est pas le style de Videl, plutôt celui d'un prédicateur fanatisé, et le discours ne trahit aucune préoccupation technique de nature astrologique), ou encore, avec plus de vraisemblance et comme le suggère Buget, à l'expression latine per lucem, i.e. [per] L V C [E] M, par "les torrents de lumière qui sont l'apanage des élus" (Études sur Nostradamus, 1861, p.266).

Olivier Millet imagine que l'auteur serait l'un de ceux que Calvin appelle les nicodémites ou "moyenneurs", c'est-à-dire des temporisateurs tièdes, sympathisants aux idées réformées mais trop timorés pour l'engagement évangélique (1986, p.121). Je ne suis pas de cet avis, et le ton violent de l'invective invalide son arrangement. Pour Buget, plus perspicace que les exégètes ultérieurs qui ont pourtant le texte sous les yeux, l'auteur serait le fanatique Guillaume Farel, "ce furieux qui ne peut voir les images des grands hommes sans se jeter sur elles pour les anéantir" (ibid., p.268). Que ce soit Farel, Bèze, Calvin ou un autre, la signature du prédicateur se clôt sur son appartenance à une confrérie. En revanche l'idée non aboutie de Millet, de lire les initiales L U C M (= Lucien M.), me semble être la bonne : le Lucien de Monstradamus (LUCianus Monstradami), ou celui qui se veut le pourfendeur satirique des écrits de Nostradamus. Étienne Tabourot rappelle dans ses bigarrures (1583) que Calvin est l'anagramme de Lucian (latinisés Calvinus et Lucianus).

François Buget remarque que le pseudonyme de l'auteur est homophone à l'expression "Et recule le François", "une insulte au gouvernement, et particulièrement à François de Guise." (ibid., p.266). C'est que l'invective s'inscrit assurément dans une polémique générale d'orientation protestante, dirigée contre l'astrophile de Salon, et le terme "Monstradabus" est repris dans un texte paru en 1558, La fol s'y fie de Monstradabus, puis en 1560 dans Les Satyres Chrestiennes de la cuisine Papale, un traité satirique qui mentionne aussi "Hercules", l'auteur de ce traité (cf. CORPUS NOSTRADAMUS 23). Ces textes sont ignorés par Millet.

Nostradamus appréciait Lucien et aurait pu avoir des leçons de lucianisme à prodiguer à son détracteur. Il répondra à son invective dans Les significations de l'Eclipse, qui sera le 16 septembre 1559 (Paris, Guillaume Le Noir, 1558) : "tous ceux qui à l'encontre de moy escrivent sont totalement bestes brutes, asnes ebetés & deceuz grandement de toute leur voye, que cuidant savoir ne savent rien, & fuis comme tels folleton pillard pour user des mots de Froissard dans ses Croniques, comme il a esté si outrecuidé de soy attribuer le surnom d'un si vaillant personnage come Hercules Gallicus" (f.B3). Et les initiales H. T. H. N. S. qu'il glisse au verso du feuillet A4 (et sur lesquelles je reviendrai dans un prochain article) semblent répliquer aux initiales L. V. C. M. du signataire du pamphlet. Reste que l'image d'Hercule ou d'Atlas soulevant le monde sera adoptée dans l'iconographie des Prophéties en 1568 et peut-être dès 1558 (cf. CORPUS NOSTRADAMUS 24 & 55).
 
 

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 01-05-2007 ; last updated : 11-01-2011
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