CORPUS NOSTRADAMUS 52 -- par Patrice Guinard
 

Les données astrométriques dans les opuscules pour l'an 1557
 

L'objet de ce texte est de comparer les données astrométriques qui figurent dans les opuscules pour l'année 1557 et d'évaluer leur degré de cohérence. Ces données se repèrent à divers endroits :

- dans le calendrier de l'Almanach (phases lunaires)
- dans l'Almanach : "Declaration" des lunes et des quartiers (phases lunaires et données planétaires)
- à la fin de la Pronostication (phases lunaires et brèves indications planétaires)
- dans les Présages (phases lunaires et brèves indications planétaires)

D'après Brind'Amour (cf. son ouvrage de 1993 et son article "L'astrologie chez Nostradamus", CURA, 2002), Nostradamus aurait emprunté à Niccolò Simi (1530-1564), alias Simus, certaines de ses données astronomiques calculées pour le méridien de Bologne : Ephemerides ad annos XV incipientes ab anno Christi MDLIIII usque ad annum MDLXVIII cum meridiano inclytae civitatis Bononiae (Venise, Vincentius Valgrisius, 1554). Je n'ai pas vérifié, mais comparerai les données des différents opuscules aux positions approximatives calculées avec un logiciel moderne pour le méridien de Bologne.

Dans le calendrier de l'almanach, les heures données avant midi sont indiquées par "a." (ante), celles données après midi sont marquées par "d." (dies). Aussi ante signifie le jour d'avant, et dies signifie ce jour-ci, sachant que le jour commence à midi.

Par exemple la formule suivante donnée pour le premier quartier de la lune, le 7 janvier 1557, "a 9. h. d." se lit ainsi  : à 9 heures du 7 janvier, c'est-à-dire à 21 heures avec un jour compté à partir de midi, correspondant donc au 8 janvier à 9 heures du matin. Les éphémérides modernes donnent le premier quartier lunaire de janvier 1557 pour le 8 à 7h30, soit une différence de 1h30.

On résumera les indications du calendrier pour le premier trimestre 1557 dans le tableau suivant :
 
formule équivalence conversion calcul différence
01-PQ le 7 à 9. h. d. le 7 à 21 h le 8 à 9h le 8 à 7h30 +1h30
01-PL le 14 à 3. h. 25. mi. d. le 14 à 15h25 le 15 à 3h25 le 15 à 1h +2h25
01-DQ le 22 à 3. Heu. a. le 22 à 3h le 22 à 15h le 22 à 13h30 +1h30
01-NL le 29 à 2. h. 12. mi. a. le 30 à 2h12 * le 30 à 14h12 le 30 à 14h +0h12
02-PQ le 6 à 5. heures a. le 6 à 5h le 6 à 17h le 6 à 15h30 +1h30
02-PL le 13 à 2. h. 17. mi. a. le 13 à 2h17 le 13 à 14h17 le 13 à 13h45 +0h32
02-DQ le 20 à xj. heures d. le 20 à 23h le 21 à 11h le 21 à 11h =
02-NL le 28 à 4. h. 15 mi. d. le 28 à 16h15 le 1e mars à 4h15 le 1er mars à 3h30 +0h45
03-PQ le 8 à xj. heures ap. le 7 à 11h * le 7 à 23h le 7 à 22h45 +0h15
03-PL le 15 à 4. h. 42. mi. d. le 14 à 16h42 * le 15 à 4h42 le 15 à 3h45 +0h57
03-DQ le 22 à 6. heures d. le 22 à 18h le 23 à 6h le 23 à 6h30 -0h30
03-NL le 30 à 2. h. 49. mi. a. le 30 à 2h49 le 30 à 14h49 le 30 à 14h +0h49

 

Les données sont correctes dans l'ensemble, à l'exception des jours colorés dans le tableau. Le décalage d'une journée pour la nouvelle lune de janvier et pour la pleine lune de mars pourraient s'expliquer par les impératifs de la mise en page du calendrier. La sentence notifiée sur deux lignes "Triste le Prince, par mort de viel" (30-31 janvier) a nécessité le décalage d'une journée vers le haut pour l'indication de la phase lunaire, qu'on lira : "le 30 à 2. h. 12. mi. a." C'est d'ailleurs cette date du 30 janvier qui est retenue dans la Déclaration de l'Almanach, dans la Pronostication et dans les Présages. Pour la pleine lune de mars, il faut rattacher la sentence "Lune fort rouge" du 14 mars à la mention de la phase lunaire, et lire de même : "le 14 à 4. h. 42. mi. d.". La date du 14 mars a également été corrigée dans la Déclaration de l'Almanach, dans la Pronostication et dans les Présages. Pour le quartier de mars, la mention "ap." semble indiquer quelque coquille, et on lira : "le 7 à xj. heures a." au lieu du "8 à xj. heures ap." (Pas de date indiquée dans la Déclaration ; "le 7 jour à 18 heures" dans les Présages, "le 7 à 11 mi. en Gemini" dans la Pronostication).

Le calendrier de l'almanach (cf. CORPUS NOSTRADAMUS 41) donne aussi la position de la Lune dans les signes zodiacaux au début de chaque jour. Ainsi le 7 janvier à midi la lune est mentionnée à 16° Aries (Bélier), le 14 janvier à 27° du Cancer, le 22 janvier à 11° du Scorpion, le 29 janvier à 6° Aquarius (Verseau). Ces valeurs sont approximativement les mêmes que celles obtenues par les éphémérides actuelles : respectivement 16°49, 27°06, 11°41, et 6°27 à la longitude de Bologne, et environ 0°20 de plus à la longitude de Paris, ce qui confirmerait le fait que Nostradamus a utilisé des éphémérides allemandes ou italiennes, car, même en simplifiant les valeurs au degré près, il faudrait indiquer au 7 janvier 17° pour Paris ou Lyon (plus exactement 17°10 pour Paris et 17°04 pour Lyon), et non 16°.

Par ailleurs ces positions lunaires sont indépendantes des phases lunaires indiquées : si le dernier quartier de la lune pour février a bien lieu le 20 février à 23h (c'est-à-dire le 21 à 11 heures du matin), la position indiquée pour la lune (0° Sagitarius) n'est pas celle de la phase lunaire, mais celle de la position de la lune à midi du jour concerné.

Passons aux autres indications astrométriques figurant dans la Déclaration de l'Almanach, dans la Pronostication, et dans les Présages.
 

Janvier 1557 : premier quartier de la lune

- Almanach calendrier : le 7 à 21 h à 16° Aries
- Almanach déclaration : "7 jour, à 23 m. Le Soleil 27 deg. de Capricor. la lune a sa premiere quadrature 16 deg. de Aries"
- Pronostication : "le 7 à 21 mi. par conjunction de Saturne à 16 deg. 43 mi. d'Aries"
- Présages : "vii jour a 17 heure qui sera le soir, par une conjonction de Saturne a la lune a xvi degrez de Aries"

- positions calculées : le 8 à 7h30, Lune 28° ARI, Soleil 28° CAP, Saturne 19° ARI
(le 7 à 17h, Lune 19°30 ARI, Soleil 27°30 CAP, Saturne 19° ARI)

=> Les heures spécifiées pour la quadrature sont toutes différentes : 17h, 21h, 21 mn (lire 21 h ?) et 23 mn (lire 23 h ?). Par ailleurs, une lune à 16° ARI (Bélier) ne peut être au carré d'un soleil à 27° CAP ! L'énoncé de la déclaration serait à peu près correct en corrigeant ainsi : "Le premier quart de la Lune precedente le 7 jour, à 23 heures. Le Soleil 27 deg. de Capricor. La lune a sa premiere quadrature 26 deg. de Aries." La lune mentionnée partout à 16° du Bélier implique que Nostradamus a conservé la position mentionnée dans le calendrier, une position erronée qui ne peut être celle de la lune lors de la quadrature. Il y a bien une conjonction de Saturne à la Lune le 7 janvier à environ 19° du Bélier et peu avant 17 heures, mais une demi-journée environ avant la phase lunaire. La précision qu'il s'agit de la 17e heure "qui sera le soir" implique un changement de repère temporel et que l'heure donnée correspond à celle que nous lisons aujourd'hui.

Dans la Déclaration de l'Almanach, Nostradamus donne "Saturne occidental, meridional ascendant a 29 deg. d'Aries." Erreur de transcription ou nouvelle coquille du copiste ou de l'imprimeur : Saturne est à 19° du Bélier, d'autant plus qu'il est correctement localisé à 20° pour la lune suivante.
 

Janvier 1557 : pleine lune (opposition Soleil-Lune)

- Almanach calendrier : le 14 à 15h25 à 27° Cancer
- Almanach déclaration : "14 a 12 h. 59 mi. en Leo. le Soleil a 4 deg. d'Aquarius"
- Pronostication : "le 14 à 12 heu. 57 minu. à 27 deg. 47 mi. de Cancer"
- Présages : "le 14 jour a xii h. 59 minutes & xxvii degr. 46 minutes de cancer"

- positions calculées : le 15 à 1h, Lune 5° LEO, Soleil 5° AQU

=> A l'exception du calendrier, les heures données pour la pleine lune s'accordent : environ 13 heures, qui est exactement le moment de l'opposition (i.e. le lendemain à 1h du matin). Mais les positions indiquées pour les luminaires (Soleil 4° Verseau, et Lune 27-28° Cancer) sont décalées d'une demi-journée, et ceux-ci ne sont pas encore en opposition à cette date. L'exposé de la Déclaration, avec la lune en Lion, est néanmoins correct.
 

Janvier 1557 : dernier quartier

- Almanach calendrier : le 22 à 3h à 11° Scorpio
- Almanach déclaration : "le xxij. a iiij mi. en Scorpio 11 deg. Le Soleil a 12 deg. en Aquarius"
- Pronostication : "le 22 à 2 mi. 11 deg. 13 mi. de Scorpio"
- Présages : "le xxii a iii. heu. iv mi. par un aspect de mars a mercure, a xi degrez 53 minut. de Scorpion"

- positions calculées : le 22 à 13h30, Lune 12°30 SCO, Soleil 12°30 AQU (Mars carré Mercure)

=> Les heures spécifiées pour la quadrature sont toutes différentes : 3h, 3 h 4 mn, 4 mn (lire 4 h ?), 2 mn (lire 2 h ?). Les positions de la Lune sont légèrement différentes (11°, 11°13', et 11°53' du Scorpion) mais correspondent à peu près à sa position en quadrature. Hormis les divergences minimes et les éventuelles coquilles d'impression ("minute" pour "heure"), les données sont globalement satisfaisantes bien qu'approximatives.
 

Janvier 1557 : nouvelle lune (conjonction Soleil-Lune)

- Almanach calendrier : le 29 à 2h12 à 6° Aquarius
- Almanach déclaration : "le 30 à 2 h. xij mi. en Aquarius"
- Pronostication : "le 30 à 2 heu. 12 mi. à 19 deg. 40 mi. de Aquarius"
- Présages : "le 30 a deux heures douze minutes, a xix degrez, 40 minutes de Aquarius"

- positions calculées : le 30 à 14h, Lune 20°30 AQU, Soleil 20°30 AQU

=> A l'exception du calendrier, les heures spécifiées pour la nouvelle lune sont identiques et exactes : conjonction le 30 à 2h12 précises, c'est-à-dire à 14h12 avec une journée qui commence à midi. On a admis que pour les besoins de l'organisation du calendrier et afin d'insérer la sentence "Triste le Prince, par mort de viel" sur deux lignes (celles du 30 et du 31 janvier), l'imprimeur avait décidé de décaler la date de la nouvelle lune d'une journée. La position de la lune dans la Pronostication et dans les Présages est satisfaisante.
 

Février 1557 : premier quartier

- Almanach calendrier : le 6 à 5h à 25° Taurus
- Almanach déclaration : "le 6 a 6 minut. par un trine aspect du Soleil a Mars a 2 degrez de Taurus. Le Soleil au xxviij deg d'Aquarius"
- Pronostication : "le 6 à 4 mi. à 25 deg. 43 min. de Taurus"
- Présages : "le 6 jour a 4 h. a la teste du dragon, a 25 deg. 45 min. de taurus avec un trine aspect du Soleil a mars"

- positions calculées : le 6 à 15h30, Lune 28° TAU, Soleil 28° AQU, Mars 1° SCO, NN 21° TAU

=> Toutes ces indications sont contradictoires, et approximatives ou inexactes. Le trigone du Soleil à Mars a un orbe d'environ 3° et le noeud nord de la lune (la tête du dragon) est conjoint à la lune avec un orbe de 7°. Dans la Déclaration, il faut lire "a 2 degrez de Scorpio" (et non du Taureau), et "a 6 h." (plutôt qu'à 6 mn). De même dans la Pronostication, on lira "à 4 h." (et non à 4 mn).
 

Février 1557 : pleine lune

- Almanach calendrier : le 13 à 2h17 à 3° Virgo
- Almanach déclaration : "le 13 en Virgo, le Soleil en Pisces 5 degrez"
- Pronostication : "le 13 à 2 heu. 8 mi. 3 deg. 54 mi. de Virgo"
- Présages : "le 13 a 2 heures x minuttes par deux autres oppositions de Mercure oriental, s'aprochant d'une conjonction du soleil a Mercure, a 5 degrez 54 minuttes de Virgo"

- positions calculées : le 13 à 13h45, Lune 4°45 VIR, Soleil 4°45 PIS, Mercure 3°40 PIS

=> A nouveau, les heures spécifiées pour l'opposition sont légèrement différentes (2h17, 2h08, 2h10), mais toutes exactes sous des latitudes différentes. Il est possible que Nostradamus ait pris ses données à des sources multiples : de futures études le confirmeront peut-être. L'énoncé des Présages est troublant : en plus de l'opposition Lune-Soleil du 13 février, on relève effectivement une autre opposition lunaire, celle à Mercure. Quoique le mouvement de Mercure était encore mal connu, la planète n'entre en rétrogradation qu'à partir du 20 mars, et il n'y a pas d'autre opposition dans l'ensemble du thème. Alors on corrigera la coquille et on lira "par une autre opposition de Mercure oriental", à moins que l'on accepte -- fortunata concursatio -- l'opposition de la Lune à Pluton à 5° des Poissons ! (cf. mon texte "Nostradamus connaissait-il les planètes trans-saturniennes ?", CURA, 2000).
 

Février 1557 : dernier quartier

- Almanach calendrier : le 20 à 23h à 0° Sagitarius
- Almanach déclaration : "le 20 a 25 minu. passant la queue du Dragon en Sagittaire"
- Pronostication : "le 20 à 23 mi. à 5 deg. de Sagitarius"
- Présages : "le 20 jour a 23 heur. surpassant la queue du dragon a 0 degrez 57 mi. de sagitarius"

- positions calculées : le 21 à 11h, Lune 12°30 SAG, Soleil 12°30 PIS, NS 20° SCO

=> Dans la Déclaration de l'Almanach et dans la Pronostication, on lira "23 h" (au lieu de 25 mn et 23 mn). C'est le 19 février à 13 heures, et non le 20, que la Lune passe son noeud sud (queue du Dragon) à 20° du Scorpion.
 

Février 1557 : nouvelle lune

- Almanach calendrier : le 28 à 16h15 à 11° Pisces
- Almanach déclaration : "le 28 a 4 heures, 15 minu. en Pisces"
- Pronostication : "le 28 à 15 heu. 47 mi. en Pisces"
- Présages : "le dernier jour du mois qui sera le 28 a 15 heures 47 minuttes a 12 degrez 41 minuttes de pisces"

- positions calculées : le 1er mars à 3h30, Lune 20° PIS, Soleil 20° PIS

=> Dans la Déclaration on lira "16 h" (plutôt que 4 h) et "15 degrez en Pisces (et non 15 mn). Les positions lunaires indiquées dans le Calendrier et dans les Présages (11° et 12°41 des Poissons) sont fautives, car le soleil est beaucoup plus avancé dans les Poissons, et il ne peut donc y avoir conjonction à cette position.
 

Mars 1557 : premier quartier

- Almanach calendrier : le 8 à 11h à 5° Cancer
- Almanach déclaration : "13 minu. en Gemini 21 degré"
- Pronostication : "le 7 à 11 mi. en Gemini"
- Présages : "le 7 jour à 18 heures, a 21 degrez 11 minut. de gemini"

- positions calculées : le 7 à 22h45, Lune 27° GEM, Soleil 27° PIS

=> Les heures indiquées sont à nouveau divergentes, et les positions lunaires sont inexactes.
 

Mars 1557 : pleine lune

- Almanach calendrier : le 15 à 16h42 à 8° Libra
- Almanach déclaration : "le 14 à 4 heu. en Virgo 25 degrez"
- Pronostication : "le 14 à 16 heu. 18 mi. en Virgo"
- Présages : "le 14 à 16 heures 18 minutes, par le quart aspect de Iupiter oriental, a 15 degrez 49 minutes de Virgo"

- positions calculées :  le 15 à 3h45, Lune 4° LIB, Soleil 4° ARI, Jupiter 6° CAP

=> Mêmes remarques que pour la phase précédente. Le carré de Jupiter est exact au jour de la pleine lune, mais pas avec la position lunaire indiquée.
 

Mars 1557 : dernier quartier

- Almanach calendrier : le 22 à 18h à 3° Capricornus
- Almanach déclaration : "le xxij à iij degrés de Capricorne"
- Pronostication : "le 22 à 17 mi. 3 deg. de Capricornus"
- Présages : "le 22 a 17 heures, par un bien sinistre aspect, qui est par opposition de Saturne à Mars à 9 degrez 0 minutes de Capricornus"

- positions calculées :  le 23 à 6h30, Lune 12° CAP, Soleil 12° ARI, Saturne 26° ARI, Mars 29° LIB

 > Les heures indiquées sont divergentes, et la position lunaire à 3° CAP est inexacte. Il faut lire l'énoncé relativement correct des Présages comme suit : "dernier quartier le 22 à 17 heures, avec la lune à 9° du Capricorne, et une opposition Saturne-Mars indépendante du carré Soleil-Lune".
 

Mars 1557 : nouvelle lune

- Almanach calendrier : le 30 à 2h49 à 18° Aries
- Almanach déclaration : "le xxx a ij heu. ij mi. au signe d'Aries"
- Pronostication : "le 30 à 2 heures"
- Présages : "le 30 a 2 heures 10 minuttes conjoincte aussi a Saturne, a 18 [?] degrez 10 minuttes, de Aries"

- positions calculées :  le 30 à 14h, Lune 19° ARI, Soleil 19° ARI, Saturne 27° ARI

=> Les heures indiquées sont divergentes : 2h49, 2h02, 2h, 2h10. La position lunaire est approximativement correcte, mais la conjonction à Saturne est très large.
 
 

Conclusions sur les données astrométriques

Brind'Amour l'a montré : Nostradamus n'ajustait pas ses données pour la France (méridien de Paris, méridien de Lyon ou Aix, etc). Il se contentait de recopier les moments des phases lunaires et les positions planétaires à partir d'éphémérides existantes, en particulier allemandes et italiennes, sans les adapter à la longitude de Paris ou de Lyon, et en y ajoutant des erreurs de transcription : "piètre mathematicus" (c'est-à-dire astrologue), ne se souciant que d' "élucubration prophétique" [sic] (Brind'Amour, 1993, p.429).

Le chercheur canadien a raison sur ce point : la précision astrométrique n'était pas son affaire, et il attachait peu d'importance à la technicité des diverses pratiques astrologiques. Cependant son jugement brut et sans appel me paraît surfait, bien qu'il soit désormais partagé à l'envi, par des "récitateurs et trompeteurs des oeuvres d'autrui" -- pour le dire avec Leonardo da Vinci --, ici en l'occurence ceux des ouvrages du canadien, pour la plupart bien incapables d'en comprendre les analyses techniques, ou de savoir dresser un thème par eux-mêmes.

Il reste vrai que Nostradamus fut un piètre technicien de l'astrologie, mais quelle importance ? -- dès lors que les meilleures tables de l'époque sont encore loin de déterminer avec exactitude la position de certaines planètes, et même les coperniciennes qui ont été prisées par les astrologues pour leur supposée fiabilité. Les tables dites pruténiques d'Erasmus Reinhold paraissent à Tübingen en 1551.

Quelle importance encore, si l'activité astrologique ne consiste pas dans la restitution de positions planétaires à la minute près, mais dans l'interprétation des thèmes (diront les praticiens), ou plus justement dans l'activité consistant à faire quelque chose avec l'astrologie (cf. mon "Manifeste pour l'astrologie", CURA, 1999). Et Nostradamus avait, semble-t-il, une conception globale, structurale et figurative du thème, et non analytique et fragmentaire. En ce sens, sa conception de l'astrologie est plus juste que celle de ses détracteurs. Ce sont davantage les figures d'ensemble et les possibilités plastiques des configurations qui l'intéressaient, quitte à évacuer la précision astrométrique. Cette négligence lui a été reprochée par certains professionnels de son temps, faiseurs d'horoscopes et techniciens de l'astrologie du type Videl, dont il ne subsiste hélas aucun almanach, nous empêchant d'examiner l'avancement de leurs éventuelles lumières et prouesses techniques.

Quels que soient le ou les modèles utilisés par Nostradamus pour ses opuscules de 1557, les supposées fautes de transcription sont trop nombreuses et surtout trop particulières pour qu'on puisse s'en tenir à la version Brind'Amour : un recopiage d'éphémérides augmenté de quelques erreurs de transcription. D'une part, même s'il faut admettre que quelques coquilles ont pu se glisser au moment de l'impression, je ne les crois pas si nombreuses, et tout indique que l'imprimeur parisien s'est efforcé de reproduire fidèlement les textes qui lui ont été confiés. Les multiples erreurs proviennent pour la plupart de Nostradamus lui-même, et certains indices me donnent à penser qu'il ne s'agit pas uniquement de fautes d'un copiste maladroit et incompétent, mais d'un système organisé d'erreurs délibérées !

La suite de positions lunaires (11°, 11°13', 11°53') pour le dernier quartier de janvier, les heures de la quadrature toutes différentes pour le premier quartier de janvier (17h, 21h, 23 mn, 21 mn), pour le premier quartier de février (5h, 6 mn, 4 mn, 4h), ou pour la nouvelle lune de mars (2h, 2h02, 2h10, 2h49), semblent appartenir à des séries et contredisent l'uniformité des données pour la nouvelle lune de janvier (2h12 dans toutes les versions). Autrement dit, Nostradamus se trompe presque toujours, mais pas uniformément. Pour la nouvelle lune de janvier, il donne par quatre fois l'heure correcte et précise de la conjonction avec des positions lunaires erronées, mais pour la lune précédente, il donne à l'inverse une position lunaire exacte avec des moments erronés. Il est donc impossible qu'il suive en ces cas des éphémérides qu'il aurait mal recopiées. Tout se passe donc comme s'il avait délibérément tronqué ses données, mais pourquoi et dans quel but ?

Sans être un brillant technicien de l'astrologie (mais qu'importe!), Nostradamus avait conscience des disparités et des contradictions entre les tables existantes. Il n'était pas nécessaire d'être un phénix pour s'apercevoir que les classiques tables alphonsines différaient substantiellement des nouvelles tables que pratiquaient les coperniciens et les utilisateurs des éphémérides de Reinhold, de Stadius et d'autres. L'oracle de Salon se doutait peut-être aussi de la fragilité des tables en vogue, qui seront bientôt supplantées par les tables rudolphines établies par Kepler d'après les observations de Tycho, beaucoup plus proches de la réalité astronomique que celles de Copernic, lequel était plus un théoricien qu'un observateur. L'histoire lui donnera raison car le modèle keplérien relèguera les tables d'inspiration copernicienne dans les oubliettes.

Nostradamus privilégiait aussi l'universalité de son message et son étendue européenne par rapport à une précision trop "exiguement" localisée. Pourquoi d'ailleurs adapter ses données astrométriques à un méridien quelconque, alors que ses présages ont une vocation internationale ?

L'astrologue Laurent Videl, dès 1558 dans sa Declaration des abus, accusait Nostradamus d'incompétence technique : de ne pas savoir trouver le point ascendant ni définir la position exacte des corps célestes, mais de consulter des éphémérides, calculées pour midi, sans pouvoir extrapoler le moment exact d'un phénomène astronomique. Mais Nostradamus considérait que la précision des calculs n'était qu'un exercice préliminaire au travail astrologique essentiel. Son astrophilie l'autorisait à utiliser l'astrologie comme une technique de repérage chronologique (ne requérant pas une précision absolue). Videl et Brind'Amour confondent l'astrologie avec l'astrométrie, la signification du thème guidée par la forme (Gestalt) et par l'esthétique du thème, avec le calcul des positions planétaires zodiacales et sectorielles (domification).

Il y a deux moments dans l'opération astrologique consistant à interpréter un thème. Le premier consiste à positionner une multiplicité de facteurs astronomiques qui sont mis en relation, selon une théorie, avec une situation existentielle. Le second moment consiste à simplifier et coordonner cette multiplicité de façon à cerner la dynamique des facteurs astronomiques, et à réaliser l'opération astrologique proprement dite, c'est-à-dire à établir une corrélation adéquate de ces facteurs avec une réalité existentielle. Le premier moment demande de la rigueur, le second l'abolit pour accéder à une vision. En général les astrologues ne dépassent pas le premier stade. Qui plus est, ceux d'aujourd'hui n'ont aucun mal à sélectionner quelques variables et à actionner leurs logiciels et automates, sans pour autant s'assurer de la légitimité théorique qui garantirait l'opération astrologique.

Nostradamus agissait autrement, et à raison privilégiait le second moment et l'acte essentiel de l'astrologie, celui permettant d'accéder à la vision. Et à ces astrologues d'hier et d'aujourd'hui, blenni et barbari, inepti critici (Prophéties, VI 100) du type Videl, à ces automates du calcul et de l'interprétation de thèmes, il demande de rester à l'écart de ses traités.
 
 
 

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 09-03-2007 ; last updated 14-05-2011
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